I . Débitant de café
lettre ce précepte du Coran : « Ne vous chargez point inutilement d’un bagage qu’il faut toujours tenir emballé pour partir. » A la première menace du feu, les domestiques enlevèrent, qui les coussins et les housses des sofas, qui les tapis et les portières, qui les matelas et les couvertures des lits, qui les vêtements et le linge emballés dans des paniers d’osier. Le harem, de son côté, descendit dans la rue les caisses renfermant ses châles, ses bijoux et les objets les plus précieux. Puis des lentes furent dressées, et l’on passa la nuit en plein air, à deux cents pas du théâtre de l’incendie. Le lendemain , le harem monta dans des arabas, et l’on se mit en route pour la nouvelle demeure. Là , comme toutes les maisons sont distribuées de même , chacun en arrivant alla droit à la pièce qu’il savait d’avance devoir occuper , les hommes dans le sélamlik, les femmes dans le harem, et c’est à peine si l’on s’aperçut du changement.
L’Osmanli ne voyage point, à moins de motifs graves. Son intérêt même a peine à triompher silice point de son apathie. Avant ces dernières années, il était rare de voir un Turc, même de Constantinople ou de Smyrne, parcourir les contrées de l’Occident. Le commerce extérieur était tout entier, comme il l’est encore aujourd’hui, entre les mains des Grecs et des négociants européens des
Échelles. Quant aux rares ambassadeurs que la Porte envoyait dans les différentes cours, la plupart ne voyaient dans leur mission qu’un exil dont ils attendaient la fin avec impatience. L’un d’eux. Mohammed efendi, qui séjourna près d’une année à Paris, pendant la minorité de Louis XV, a laissé une relation imprimée de son voyage. Une seule chose parait avoir fait impression sur lui : ce sont les jardins de Marly. « En voyant, dit-il, ces merveilles, je compris le sens de ce beau passage du Coran : que le monde est la prison des vrais croyants et le paradis des infidèles. » De retour à Constantinople, il dépeignait ainsi les Francs à Ahmed III : « Les Francs ne ressemblent pas plus aux Turcs que la nuit ne ressemble au jour. Quand nous entrons dans un appartement, nous ôtons nos chaussures et demeurons la tète couverte : un Franc fait tout l’opposé. Nous laissons croître notre barbe et nous rasons nos cheveux , nous écrivons de droite à gauche, nous mettons la nappe audessous de la table : chez les chrétiens tous ces usages sont renversés. Enfin, continuait-il, mettez un Franc la tête en bas et les pieds en l’air, vous aurez un Turc. «
Vers 1783, en vit à Paris un autre Osmanli, le premier peut-être qui eût été attiré en Europe par un simple motif de curiosité. 11 se nommait Isaac bey, et était lié de l’amitié la plus
étroile avec le célèbre Hussein pacha, le compagnon d'enfance et le confident du sultan Sélim f. Ségur fait mention de lui quelque part dans ses Mémoires. Il était suffisamment instruit, parlait avec facilité le russe, l’allemand et le français, affichait une grande tolérance et était fort bel homme, ce qui le fit bien venir en même temps des philosophes et des belles dames de Versailles. A quelque trente années de là, en 1816, le docteur Braver le retrouva à Constantinople. 11 était vieux , cassé. Néanmoins sa figure était encore distinguée, et il avait conservé dans son ton et dans ses manières quelque chose de la cour. Un jour que le duc de Rivière, ambassadeur de France à Constantinople, lui faisait compliment à ce sujet, il répondit en citant le distique de Saadi :
Je n élais par moi-même qu’une argile grossière, mais je me suis trouvé quelques instants avec la rose , et j’ai retenu quelque chose de son odeur.
Il aimait à s’entretenir (mais en petit comité) do ses anciens voyages, surtout de son séjour à Paris et de ses succès à la cour de Marie-Antoinette. On ne l’appelait que le « beau Turc , » et il s’était beaucoup amusé, trop amusé; car les plaisirs, plus que la fatigue, paraissaient avoir usé sa con-
1 . C'est le même Hussein dont j’ai donné plus haut l'épitaphe. Voy, page 94.
slitution. Le docteur l’engagea à se soigner plus sérieusement ; il n’en fit rien; il était redevenu musulman sous ce rapport. « Allah keriml Dieu est grand! » répondait-il. Quelque temps après, on apprit à Péra qu’il était mort.
L’horreur des Turcs pour les voyages explique leur ignorance en fait de géographie. On conte à ce sujet une foule d’anecdotes. A Constantinople, plus encore qu’à Paris, la nouvelle de la mort de Napoléon trouva longtemps des incrédules. « Comment, disait l’cx-ambassadeur Muliib efendi, témoin jadis des splendeurs de la cour impériale, comment tous ces muchirs et ces rid jais que le padichah avait enrichis ne sont-ils pas montés à cheval pour l’enlever de sa prison et le ramener en France? » On lui objecta que Sainte-Hélène était une île fort éloignée. < Eh! qu’esl-ce que cela fait? » répondit-il.
En 1847, un trois-màts ottoman fit voile d’Alexandrie avec un chargement de blé pour Marseille; deux mois, trois mois s’écoulèrent sans que ni le consignataire ni l’armateur entendissent parler du bâtiment. A la fin , ce dernier reçut une lettre du capitaine, lequel l’avertissait qu’ayant relâché dans plus de vingt endroits sans pouvoir trouver le port qu’on lui avait indiqué, il avait, de guerre lasse, jeté l'ancre le long d’une terre qu’on lui avait dit se nommer Sardinia (la Sardaigne);
que le mouillage était excellent, et qu’il comptait y rester jusqu’à ce qu’il sût ce qu’il devait faire du navire et du chargement.
Je n’ai point connu ce brave capitaine et je le regrette : le récit de son odyssée fait par lui devait être amusant. La jeune Turquie n’en est plus là ; elle ne se contente pas de voyager en Allemagne, en Italie, en France, en Angleterre, partout où l’on voyage; elle a adopté le costume, la langue, les mœurs de l’Europe ; elle se promène la canne à la main, porte des gants jaunes et des bottes vernies, et se coiffe du chapeau, quand elle n’est pas en tenue officielle.
C’est par la diplomatie que l’ébranlement s’est communiqué au reste de la nation. Aujourd’hui les Turcs affluent à Vienne, à Paris, à Londres; en valent-ils mieux à Constantinople?
Spectacles, bals, concerts, tout cela est inconnu en Turquie. J’excepte l’Opéra italien de Péra , fréquenté exclusivement par les Européens, les Grecs et les autres raias. J’y ai vu pourtant quelques Turcs, et le sultan lui-même y vient une fois ou deux par saison. Quelquefois, à la musique de Donizetti et de Verdi, la seule goûtée dans les Échelles, comme en Italie, l’imprésario substitue une comédie ou une tragédie del maestro Scribe. A Constantinople et dans le Levant, toutes les pièces traduites du français sont de Scribe. Je me rappelle
avoir vu à Syra une affiche de spectacle annonçant pour le soir :
ORAZtO,