‹ La Turquie actuelleChapitre 58 sur 91 · Professeur · texte numérisé non relu

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gnée de vœux pour sa conservation. Après ce prélude en quelque sorte obligé, et qui rappelle le bismillah 1 placé en tête de tous les livres musulmans , il entame un de ces récits à la façon des Mille et une Nuits, qui se déroule pendant une série interminable d’épisodes et d’aventures. Tantôt c’est une femme qui s’est éprise , à la promenade , d’un jeune Osmanli et lui donne un rendez-vous chez elle, en l’absence de son mari. Mille difficultés surgissent et sont heureusement surmontées. Enfin l'amant pénètre dans le harem sans savoir si sa maîtresse est jeune ou vieille , belle ou laide. Dans quelques contes, elle est jeune et jolie ; dans d’autres, vieille et laide, ce qui donne lieu à des plaisanteries d’un goût souvent équivoque. A peine les deux amants sont-ils réunis, que l’on entend le mari ouvrir la porte de la rue. De là, embarras, craintes, déguisements , cachettes , tout le train habituel de nos vieilles comédies. Après nombre de tribulations, l’amoureux s’échappe, jurant qu’on ne l’y rattrapera plus.

Tantôt le sujet du récit est une moralité, comme les dangers de l’inconduite, la nécessité du travail, etc.; tantôt c’est un conte satirique dont le fonds est emprunté aux fourberies d’un derviche ou aux malversations d’un cadi ; ou bien une de ces bisto-

I Au nom de Dieu (très-clément et très-miséricordieux).

riettes lour à tour naïves et grivoises où les Turcs se pâment de rire, comme les Plaisanteries de Nasreddin khodja.

Nasreddin khodja est l’un des types les plus populaires en Turquie: enfants, vieillards, hommes faits , ne se lassent point de répéter ses bons mots. L’original de ce personnage était , à ce qu’il paraît, un pauvre homme d’Ak-Cheher que scs concitoyens députèrent à Timour , après la prise de leur ville. Avant de partir pour son ambassade, il consulta sa femme sur ce qu’il devait offrir au vainqueur, des figues ou des coings. Sa femme lui conseilla des coings , comme étant plus beaux à la vue. « Je prendrai donc des figues , » dit Nasreddin. Lorsqu’il fut arrivé en présence de Timour, celui-ci lui fit jeter à la tête ses figues l’une après l’autre. « Dieu soit loué ! » s’écriait le khodja à chaque coup qu’il recevait. Timour, frappé de cette exclamation, lui en demanda la raison. « Dieu soit loué de ce que je n’ai pas suivi le conseil de ma femme, qui voulait que j’apportasse des coings! car depuis longtemps j’aurais la tète fracassée. » Une autre fois, Nasreddin, ayant qbtenu de Timour dix ducats pour élever un monument à sa guise , construisit en plein champ une porte sans maison, mais garnie de verrous. Timour et ses courtisans riaient de cette folie : « Le souvenir de cette porte, dit le khodja au monarque, ira à la postérité avec celui

(le vos victoires ; on versera des larmes de deuil sur la « sublime porte » du Conquérant et des larmes de rire sur la porte de Nasreddin. »

On a publié un recueil des facéties de Nasreddin; c’est, après le Coran, le livre le plus répandu chez les Turcs. La plupart le savent par cœur. Mais ici le personnage historique a disparu , et l’ancien khodja est devenu une sorte de type imaginaire personnifiant la verve populaire et l’esprit de la nation.

Je citerai quelques-unes de ces saillies, qu’un savant orientaliste de Smyrne, M. Nassif Mallouf, s’est appliqué à faire passer dans notre langue. Malheureusement je suis obligé d’omettre les meilleures, et pour cause.

Un jour le khodja Nasreddin efendi monta en chaire pour prêcher et dit : « O fidèles! savez-vous ce que je dois vous dire? — Non, khodja efendi, répondit l’auditoire, nous ne le savons pas. — Eh bien, puisque vous ne le savez pas, que vous dirais-je donc? » Un autre jour, étant de nouveau monté en chaire : « .Musulmans , dit-il, ne savezvous pas ce que je dois vous dire? — Nous le savons, répondirent-ils tous. — Puisque vous le savez, répondit le khodja, pourquoi vous le diraisje? » 11 descend en même temps de la chaire et s’en va. L’assemblée étonnée décida que, si le khodja

se montrait de nouveau, les uns répondraient : « Nous savons, » et les autres : « Nous ne savons pas. » Comme auparavant , le khodja monta dans la chaire et s’écria : « O mes frères ! savezvous ce que je dois vous dire? » Les uns répondirent : « Nous savons, » et les autres : « Nous ne savons pas. — C’est charmant, repartit le khodja. Eh bien ! que ceux d’entre vous qui le savent l’apprennent à ceux qui ne savent pas. »

lTn jour le khodja emprunte un chaudron à un de ses voisins, et, après avoir bien combiné son affaire, il y place une petite casserole et la rapporte au propriétaire. Celui-ci, surpris à la vue de la casserole, dit au khodja : « Qu’est-ce que cela? » Le khodja répond : « Ne voyez-vous pas que le chaudron est accouché? » Sur cette explication, la casserole est acceptée. Un autre jour le khodja, ayant encore besoin du chaudron, va le prendre, le porte chez lui et le garde. Un jour, cinq jours se passent, et le prêteur ne voit pas revenir son chaudron. Il va chez le khodja, frappe à la porte; le khodja accourt et lui demande ce qu’il veut. « Mon chaudron, dit l’autre. — Conservez-vous en bonne santé ; votre chaudron est mort. — Est-ce que jamais un chaudron meurt ? — Vous avez bien cru qu’il était accouché, et vous ne croyez pas qu’il soit mort? »

Un jour, un homme, arrivant de la campagne, apporta un lièvre au khodja. Celui-ci fit toute sortid’honneurs à cet individu et lui offrit à manger. Une semaine après, l’autre revint. Le khodja, ne reconnaissant pas son ancien muçafir , lui demande qui il est. « Je suis, répondit-il, celui qui vous a apporté le lièvre. » Le maître l’accueille. Quelques jours après, certains voyageurs étant venus réclamer l’hospitalité, le khodja leur dit : «Qui êtes-vous? » Ils répondirent : « Nous sommes les voisins de celui qui vous a apporté le lièvre. » Peu de temps après, il vit encore arriver de nouveaux convives : « Qui êtes-vous, demanda le khodja ? — Nous sommes les voisins des voisins de celui qui vous a apporté le lièvre. — Ah! réponditil , soyez donc les bienvenus ; >• et il leur présenta un simple verre d’eau. Comme ils se récriaient avec étonnement : ■* C’est, leur dit-il, le bouillon du bouillon du lièvre. »

Revenons à notre meddah. Rien n’est plus amusant que de le voir imiter les gestes, la démarche, le langage et jusqu’au son de voix habituel de ses personnages, turcs, persans, grecs, arméniens, juifs. C’est frappant de vérité.

La séance se prolonge quelquefois assez avant dans la soirée. Pendant les intermèdes, un serviteur du meddah, à la fois disciple et domestique, circule

parmi les assistants, une écuelle à la main, et recueille les offrandes, dont le total s’élève rarement au delà de vingt à vingt-cinq piastres. Mais vingtcinq piastres pour le khodja et son élève représentent la dépense d’une semaine. Du reste, si maigre que soit la recette, il se montre toujours satisfait. Le cahvèdji, de son côté, trouve son bénéfice dans l’accroissement de la consommation.

Je ne dirai qu’un mot de Karagueuz. Ce nom signifie proprement « œil noir. » C’est à la fois Pasquin et Polichinelle, mais avec des accessoires dont le cynisme révolterait tout autre auditoire qu’un auditoire turc. Ici les propos et les actes grossiers du personnage 11e font que soulever chez les spectateurs , un rire inextinguible , accru plutôt que tempéré par la présence du kavass, qui, debout devant l’échoppe de Karagueuz, et armé d’une longue gaule dont l’extrémité atteint jusqu’aux bancs les plus éloignés, frappe à grands coups sur les rieurs obstinés. Quand on prend son parti du personnage (qui, après tout, 11’est pas pire que certains personnages d’Aristophane), et qu’on possède bien le turc, on peut s’amuser à Karagueuz. Le drôle a de la verve et rencontre parfois des traits d’un véritable comique. Sa satire n’épargne personne : pachas, ulémas, derviches, banquiers, négociants; toutes les castes, toutes les professions sont passées en revue et marquées chacune du trait qui lui est propre.

Les gouvernants eux-mêmes ne sont pas à l’abri de sa censure , et le vizir , qui assiste quelquefois incognito à ces représentations , s’expose à entendre plus d’une dure vérité. Mais tout passe à l’abri du ramazan ; ce sont les saturnales de l’islamisme.

Karagueuz ne se montre pas seulement sur les places publiques et dans les cafés ; il pénètre dans les maisons des riches particuliers et jusque dans le palais du sultan. Une cloison grillée sépare les femmes du reste de l’assistance, composée du maître de la maison, de ses entants, de ses parents et des autres muçatirs , et leur permet de voir sans être vues.

Chose étrange! les Turcs paraissent ne pas se douter de ce que leurs karcigueuzluk, comme ils les appellent, ont de révoltant pour les yeux et pour les oreilles, et ils se montrent scandalisés au dernier point de nos spectacles, où l’on voit des femmes figurer sur la scène avec les acteurs. « Comment, me disait l’un d’eux, pouvez-vous supporter la vue de pareilles indécences, et encore plus les exposer aux yeux de vos femmes et de vos filles? — Mais, lui dis-je, que trouvez-vous là de choquant? Ce que fait voir votre Karagueuz est bien plus indécent, et ces mariages accomplis coram populo.... — Oui, mais ce sont des mariages de poupées. — Comment! s’écria un autre Turc présent à l’entretien , et qui avait sans doute cru qu’il s’agis-

sait de spectacles de marionnettes comme à Constantinople, ce sont des hommes vivants qui jouent toutes ces bouffonneries? — Sans doute, répliquai je, et aussi des femmes. — Des femmes! quelle abomination ! »

Isaac bey lui-même, après un séjour de près de vingt années hors de son pays, ne pouvait prendre son parti de notre théâtre. Néanmoins il lui causait encore moins de scandale que d’ennui. « Ma pauvre cervelle turque, disait-il, avait peine à concevoir l’engouement des Français pour ce qu’ils appellent des tragédies, où l’on ne cherche qu’à arracher force larmes des yeux des spectateurs : ne voilà-t-il pas un beau passe-temps, chez un peuple qui passe pour le plus gai de la terre? Malgré mes efforts pour pleurer, je ne pus m’empêcher d’éclater de rire en voyant une princesse se donner un grand coup d’un poignard de bois dont la lame rentrait dans le manche , pour l’amour d’un prince sans barbe dont les joues étaient peintes comme les siennes. Mon mauvais goût n’excita que la pitié ! » Un jour que la marquise de Mirion le mena voir Mahomet, il- faillit faire scandale. Tout alla bien jusqu’au deuxième acte, et même le vertueux Zopire et l’aimable Palmyre parurent l’amuser assez. Mais lorsque l’acteur qui représentait Mahomet parut sur la scène avec un bonnet de nuit surmonté d’une plume, en guise de turban, notre Turc fut

transporté d’indignation, et l’on eut toutes les peines du monde à l’empêcher de sauter sur le théâtre pour briser les os au prétendu prophète. L’Opéra lui plaisait davantage. Encore avouait-il qu’excepté la danse, tout ce qui se passait sur le théâtre lui paraissait ennuyeux. « Mais, ajoutait-il en riant, je pensais qu’il pouvait se passer des scènes plus amusantes derrière le rideau. »

Esquisses de mœurs. — Noblesse et bourgeoisie turques. — Vie d’un aga, ou grand propriétaire, dans ses terres. — Idée du négociant chez les Orientaux. — Halte d’une caravane. — Sujet de tableau. — Petite bourgeoisie. — Physionomie morale des bazars. — Les petits métiers à Constantinople. — Écrivains publics et bateliers.

En Turquie, comme en beaucoup d’autres contrées, la corruption est venue des hautes classes. « Le poisson, disent les Osmanlis, commence à sentir mauvais par la tête. » Entendons-nous bien, cependant. Ce qu’on appelle ici les hautes classes , c’est tout ce qui occupe un rang , tout ce qui remplit une fonction quelconque dans l’État , depuis le vizir jusqu’au dernier employé de la douane. Quant à une aristocratie comme nous l’entendons , il n’y en a pas en Turquie , par la raison qu’il n’y a jamais eu ni privilèges ni droits héréditaires. Là tout commence

et finit à l’individu , même le nom. Aussi est-il seul responsable, vis à-vis de l’opinion comme devant la loi.

Les ministres, les grands officiers de la couronne, ceux que l’on désigne sous le nom de ridjal (les hommes par excellence), ne forment point une • caste à part dans la nation : celte distinction, purement hiérarchique, ne rompt point l’égalité qui subsiste entre eux et le peuple dont ils font partie. 11 y a plus : elle leur assigne un rang inférieur dans l’opinion. Placés au-dessus des autres citoyens en raison du pouvoir dont ils disposent, l’estime publique les met au-dessous d’eux. Le bacal (épicier) ou le portefaix de la rue se prise dans son for intérieur plus que le vizir, auquel il s’empresse de céder le milieu de la chaussée ; et, en réalité, il vaut davantage. ]Nous avons vu comment, en Turquie, les fonctions publiques poussent nécessairement à la corruption. Voulonsnous donc trouver le type pur de l’Osmanli , ce type à la veille peut-être de disparaître, regardons en dehors de la sphère officielle, là où la réforme n’a point encore pénétré ; quittons les abords de la Sublime-Porte ; dirigeons-nous vers la demeure de mon ami Osman aga ou vers celle de son voisin , le marchand de fourrures. Ou mieux encore, si nous sommes avides de contrastes, sortons de Constantinople et allons demander l’hospitalité au ico «

tcbifllick de ce vieil aga que M. Lavard rencontra dans ses excursions , et qui vivait sur ses terres comme une espèce de chef féodal :

« On est habitué à regarder les seigneurs turcs comme d’inexorables tyrans, des chefs de bandits, qui vivaient du pillage prélevé sur les voyageurs et leurs vassaux. Sans doute, il y en eut d’ainsi faits; mais ils étaient l’exception plutôt que la règle. Parmi eux plusieurs se distinguaient par les plus généreuses qualités , les plus nobles sentiments.

J’ai rencontré plus d’un type de celte race presque éteinte dans quelque coin reculé de l’Asie-Mineure ou de l’Albanie. Je fus reçu cordialement, un soir, par un vénérable bey ou aga dans sa résidence spacieuse qui semble aujourd’hui en ruine, mais riche encore des précieux restes de sa décoration orientale. Sa longue barbe , blanche comme la neige, tombait sur sa poitrine; son turban aux plis nombreux coiffait une tète bienveillante , mais mâle, et il portait un de ces costumes que rejette la nouvelle génération. Sa demeure restait toujours ouverte à tous venants; les hôtes n’avaient point à dire d’où ils venaient ni où ils allaient, après *

avoir lavé leurs mains avec lui dans le vase de ses ablutions. Ses serviteurs, qui l’entouraient avec respect , semblaient être plutôt ses enfants que ses domestiques. Il dépensait son revenu à construire des fontaines sur la route pour les voyageurs lati-

gués , ou des caravansérails au milieu de la plaine déserte. Pratiquant ainsi tous les devoirs et toutes les vertus prescrites par le Coran , vertus et devoirs qui sont aussi ceux de l’Évangile, ce Turc, par ses mœurs, son hospitalité, sa majesté simple, eûi pu servir de modèle à un vrai gentilhomme chrétien. Cette race va se perdant , sans doute ; mais je suis heureux de pouvoir constater qu’elle survit encore pour protester contre le préjugé, l’intolérance et une prétendue réforme. »

Ne dirait-on pas d’une peinture empruntée aux temps des patriarches? Et quel contraste avec le portrait que j’ai tracé ailleurs du fonctionnaire el de l’employé turcs î Ici le luxe , l’ambition , la bassesse , l’intrigue , l’absence de principes ; là , la simplicité, la modération dans les désirs, la dignité, la droiture, l’attachement à la religion et au devoir.

Un des types les plus intéressants à observer après celui-là est celui du traticanl dans les contrées musulmanes. Chez nous, où le mot seul de commerçant éveille l’idée d’un homme debout derrière un comptoir ou assis devant un bureau, à l’abri d’un grillage, dans l’angle d’un magasin, étranger la plupart du temps à tout ce qui n’a pas un rapport direct avec son négoce , nous ne nous faisons pas une idée bien nette des instincts élevés et poétiques que développent, chez les hommes voués

à la môme profession dans l’Orierit, l’habitude des longs voyages, la fréquentation du désert, une vie passée presque tout entière la nuit sous la tente, le jour en plein air, sub dio. Avez-vous assisté jamais à l’arrivée de la grande caravane d’Ispalian ou de la Mecque dans quelque village de l’intérieur de l’Asie ? C’est là qu’on doit aller pour juger de la valeur sociale du commerçant en Orient et de l’importance de son rôle.

« Quelques jours avant le passage de la caravane, dont l’époque invariable a été calculée à l’avance comme celle des migrations périodiques d’oiseaux, toute la population du village ou des villages environnants est sur pied. Au jour prévu, la caravane se montre et défile lentement avec ses dix-huit cents ou deux mille chameaux, et celte multitude de marchands et de voyageurs réunis de toutes les parties de l’Orient, et parlant tous les idiomes usités depuis les bords du Gange jusqu’à la chaîne de l’Atlas, et depuis le Caucase jusqu’à l’extrémité de la péninsule arabique. Bientôt l’on fait halte ; les chameaux s’agenouillent d’eux-mêmes pour qu’on les débarrasse de leurs fardeaux ; les ballots sont ouverts et étalés en plein air; la localité s’approvisionne de toutes les denrées et marchandises nécessaires à sa consommation ou à son usage d’une année , châles et tabac de Perse , cafés et tissus manufacturés d’Europe, et livre en échange les

rares produits de son industrie ou quelques groups de numéraire amassés à grand’peinc. Cependant le jour baisse , les opérations commerciales sont terminées ou suspendues; la caravane dresse son campement pour la nuit aux bords de la source entourée de platanes, ou dans le khan que la bienfaisance publique ou la dévotion particulière de quelque Osmanli a élevé pour la commodité des marchands et des voyageurs. Les tapis et les selles destinés à servir d’oreillers sont étendus par terre; les pipes turques ou persanes sont allumées, et, tandis que les serviteurs, mêlés à quelques habitants du village, préparent le pilau et rôtissent les quartiers de mouton, les autres se pressent autour des marchands accroupis sur leurs manteaux , et écoutent , suspendus à leurs lèvres , les récits qu’ils leur font des endroits qu’ils ont quittés en dernier lieu, des villes où ils ont recueilli les nouvelles les plus récentes et les plus extraordinaires.

« Jamais pèlerin au moyen Age, revenant de visiter les saints lieux , ne réunit autour de lui un groupe d’auditeurs plus attentifs et plus charmés. Quand la curiosité, toujours discrète d’ailleurs, de ces hommes voués pendant le reste de l’année à un isolement absolu , a été satisfaite, tout à coup l’un des marchands, qui joint à sa profession celle de conteur, élève la voix et entame un de ces récits merveilleux où se complaît l’imagination des Orien-

taux ; et le silence religieux qui a régné autour de lui tant qu’il a parlé se prolonge encore au delà de son récit »

J’ai rarement vu une scène plus pittoresque , et je regrettais de ne pas être peintre pour pouvoir la reproduire.

Devançons maintenant la caravane, et retournons à Stamboul dans le bazar ou le bézestein *. L’aspect de ces vastes galeries , offrant la réunion de toutes les nations et de toutes les industries de la Turquie, nous permettra d’ajouter quelques traits à la physionomie de notre Osmanli. Voyez-le accroupi gravement sur le devant de son échoppe, à côté de son confrère arménien ou grec. Tandis que ce dernier épie de l’œil la pratique et la sollicite de la voix : « Holà! hé! Captan! Tchélébi ! signor Captan! » il continue à fumer tranquillement son tchibouk ou à tourner les grains de son chapelet entre ses doigts. Que si vous vous arrêtez devant sa boutique * et lui demandez le prix de tel ou tel objet ,

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