CHAPITRE PREMIER
GUEL1B0LI BOGHAZI.
( LES DARDANELLES
La Grèce et l’Archipel. — Influence des souvenirs classiques. — Le captan Spiraki. — Ténédos. — La Troade. — Entrée des Dardanelles. — Traité des détroits. — Châteaux d’Europe et d’Asie. — Lord Redcliffe aux Dardanelles. — Sestos et Abydos. —La tradition justifiée par la poésie. — Les grues. — Gallipoli. — Coup d’œil rétrospectif. — Première descente des Ottomans en Europe. — La mer Blanche des Turcs. — Vue générale de la Propontide et de ses bords.
Lorsque je franchis pour la première fois les Dardanelles, plus jeune de sept ou huit années, la lutte terrible engagée maintenant à cette extrémité de l’Europe était encore dans les futurs contingents. El, m’eût-il été donné à ce moment de voir dans l’avenir , je doute , étranger comme je l’étais aux questions politiques, que cette perspective , si émouvante qu’elle fût , eût pu me
tirer de l’extase où j’étais plongé depuis trois jours. Depuis trois jours , en effet , je naviguais en pleine mythologie, au cœur de l’histoire et de la fable antiques. Mon oreille n’était frappée que de noms magiques: Sala mine , Éginc , Athènes, Suniurn, Délos , Chio , Lesbos ; mots sonores marqués par la poésie d’une empreinte indélébile. La plupart des îles de l’Archipel, celles-là surtout qui avoisinent le littoral ottoman et qui sont restées sous la domination de la Porte , ont trois noms : le nom ancien, qui est le terme poétique; le nom moderne, qui est le terme géographique; le nom turc, qui est le terme officiel. Mais, en dépit des cartes et des protocoles , c’est le nom ancien qui a prévalu. La poésie l’a emporté sur la science et sur la politique. Qu’est-ce que Midilli ou Mételin, Kryt ou Candie, Tchoqa-Adaci ou Cérigo? Nommez-moi Lesbos , la Crète , Cythère.
Nous avions pris à Malte, suivant l’usage, un pilote de l’Archipel pour nous guider à travers la multitude d’îlots et d’écueils qui hérissent cette mer depuis le cap Matapan jusqu’à l’entrée des Dardanelles. Quel voyageur ne se rappelle le captan Spiraki , avec sa longue et maigre taille , ses joues creuses, sa moustache blanche? Captan (capitaine) était le titre dont le saluaient les matelots et les officiers du bord ; Spiraki (Spiridion) était le nom qu’il avait pris de son patron , un saint évêque de
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l’Ue de Crète , dont on m’a montré plus tard un bras, précieusement enchâssé, dans la cathédrale de Corfou. Il fallait le voir, pendant le gros temps ou à l’entrée d’une passe dangereuse, debout à la barre, derrière le timonier , auquel il jetait de temps à autre quelques paroles brèves et saccadées. Ses pieds étaient comme scellés dans le plancher ; pas un muscle de son visage ne bougeait ; ses yeux seuls, tantôt fixés sur le cap, tantôt se portant de tribord à bâbord , se mouvaient avec une vivacité singulière. Il ne dormait jamais et il fumait toujours. Par tous les temps , à toutes les heures du jour, on le trouvait sur le pont, sa pipe à la bouche : et notez que de Malte à Constantinople il n’y a pas moins de six jours de traversée. Je me faisais nommer par lui tous les lieux près desquels nous passions. Il connaissait les moindres recoins de ce labyrinthe , plus inextricable que « l’aveugle demeure du Minotaure, » et mêlait involontairement à la description des lieux le souvenir des impressions et des aventures de sa jeunesse. Il avait été l’un des héros de la guerre de l’Indépendance , et je le soupçonnais d’avoir été quelque peu pirate dans le bon temps. Tous ses récits me trouvaient attentif ; néanmoins il s’étonnait de me voir plus familier avec les noms et les exploits des anciens Grecs qu’avec ceux des modernes Hellènes. Je prenais Odysseus pour Ulysse , et lui répondais
Milliade et Marathon quand il me parlait Canaris et Missolonghi. Ainsi nous fait l’éducation du collège. Nous connaissons mieux Rome et la Grèce que notre propre pays ; nous ignorons les événements qui nous touchent de plus près , ceux auxquels ont été mêlés nos pères, et nous savons par cœur toutes les histoires , toutes les fables de l’antiquité. Comment nier l’influence de ces souvenirs classiques ? Ils ont entraîné même les cabinets , et ce sont eux qui ont fait the untoward battle of Navarino.
Il est vrai aussi que ce sol, ce ciel, cette mer, sont privilégiés. Ce qui ne dit rien à la mémoire parle aux sens et à l’imagination. Quelquefois , après avoir doublé un promontoire célèbre dans l’histoire, notre navire venait à côtoyer une petite île sans nom, sans habitants, oubliée des géographes sur leurs cartes , bordée d’une multitude de criques qui découpaient le rivage comme une dentelle. Au centre , une chaîne de montagnes boisées traversait l’île dans sa longueur, et donnait naissance à de petits cours d’eau qui allaient se perdre sur la plage entre deux rochers : et bien souvent, tandis que la brise du soir nous apportait les émanations des citronniers et des lentisques, je me surpris à souhaiter de passer ma vie dans cette solitude, au milieu des miens, comme un patriarche des anciens jours.
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Nous avions passé devant la .baie de Bésika , après avoir rangé la côte de la Troade, entre le continent et Ténédos. A notre droite s’étendait la plaine de Troie , bornée à l’horizon par les sommets de l’Ida. A notre gauche , derrière les hauteurs qui couronnent le milieu de l’ile , le soleil se couchait dans la baie mal défendue contre les vents d’ouest :
Stalio malefida cariais.
En me montrant au retour i’étroitesse de celte baie qui abrita la flotte tout entière du roi des rois : « Convenez, me dit en riant notre commandant, que les anciens ont beaucoup trop vanté leurs coquilles. Ah! les poètes sont de grands menteurs. » Les poètes sont de grands menteurs : mais le poète , ici , quel est-il ? Est-ce Homère et Virgile , qui ont si bien décrit ces lieux , que nous les retrouvons après trois mille ans tels qu’ils nous les ont dépeints, ou le temps et l’imagination populaire qui outrent les proportions des objets ? Il est impossible de voyager en Grèce et en Orient sans être frappé , pour ainsi dire à chaque pas , de l’exactitude avec laquelle les anciens poètes, Homère surtout , ont dépeint les lieux dont ils parlent. Le meilleur commentateur d’Homère , c’est la Grèce telle qu’elle nous apparaît encore aujourd’hui. Refaites le voyage dThsse, le poème d’Ho-
mère à la main , et , à la vue de ces rivages recourbés, de ces promontoires qui projettent leur ombre sur les flots , de ces monts aux rellets changeants, vous serez étonné de saisir tout à coup le sens ou la portée de certaines épithètes , qui vous auront paru jusque-là ou oiseuses ou ob^scures.
Deux heures environ après avoir quitté Ténédos, on double l’ancien cap Sigée *, où César chercha en vain les traces du tombeau d’Achille. « Puis l’HelIespont prend son essor ; la mer presse la terre, battant de son flot tourbillonnant la barrière qui l’arrête, et arrachant l’Europe de l’Asie*. » De l’entrée du canal à l’autre extrémité la distance est de quinze lieues. La largeur varie de trois quarts de lieue à une lieue et demie. Aux Dardanelles, elle n’atteint pas plus de neuf cents à mille toises. C’est l’endroit du plus grand rétrécissement. , Deux châteaux, construits sous le règne de Mahomet IV par le grand-vizir Méhemmed-Kupruli1 2 3, et que l’art moderne a fortifiés depuis le baron de Tott , placés en regard l’un de l’autre comme deux sentinelles , défendent l’entrée du canal. Le premier, situé sur la côte d’Europe, à l’extrémité d’un promontoire où la tradition place