‹ La Turquie actuelleChapitre 61 sur 91 · I . Brayer, Neuf années à Constantinople · texte numérisé non relu

I . Brayer, Neuf années à Constantinople

usages fournissent à l’observateur une foule de détails curieux et intéressants. Un voyageur anglais, M. Slade, aujourd’hui contre-amiral au service de la Porte, sous le nom de Mushaver pacha, a recueilli sur l’un d’eux, dont il s’était amusé à suivre la carrière, des indications qui paraissent devoir convenir à la généralité, et qui se trouvent confirmées par le témoignage du docteur Brayer.

« Nombre d’entre eux, dit-il, sont devenus, au moyen de leurs économies, propriétaires d’un ou plusieurs caïques. Ceux qui n’ont pas les mêmes moyens se mettent à deux pour en avoir un, et ceux qui n’en ont pas en louent un de ceux qui en ont plusieurs. Us se choisissent des apprentis parmi leurs jeunes frères d’armes, h'ousta (patron) instruit avec bienveillance et reprend d’un air sérieux, mais sans aigreur; le tchirak (novice) écoute attentivement et ne se permet jamais de répondre. 11 existe entre eux une espèce de parenté. Je voyais quelquefois mon premier batelier saluer avec une respectueuse affection un de ses confrères. Lui ayant demandé qui c’était : « C’est mon père, » me dit-il, « c’est-à-dire celui qui m’a enseigné ma pro- « fession. » Chacun d’eux a, sur le bord de la mer, une remise où le soir il rentre sa nacelle, et, au moyen d’un plan incliné, la tire au bord de l’eau, pour qu’elle ne soit pas exposée aux injures de l’air et au choc des vagues. Us sont généralement beaux.

bien faits et de la plus grande propreté. Leur nourriture est peu abondante, mais saine; l’eau est leur seule boisson. »

Quant à leur instruction, elle est, en général, peu étendue ; niais ils possèdent les connaissances nécessaires à leur métier, et, par-dessus tout, ce tact, cette dignité polie particulière aux musulmans et si éloignée des façons grossières et du laisser-aller familier des artisans de nos grandes villes. Point de mots indécents, de jurements surtout. Sobres de paroles, ils se contentent de répondre aux demandes , du voyageur, sans jamais l’interpeller.

Le soir, quand ils ont achevé leur journée, ce qui a lieu ordinairement après le coucher du soleil, les règlements de police défendant de naviguer dans le Bosphore passé ce terme , ils rentrent leurs bateaux et regagnent leur logis. Un très-petit nombre d’entre eux sont mariés; la majorité appartient à la classe des békiars. Comme leur but est d’économiser le plus possible, ils se mettent, en général, cinq ou six ensemble, et louent, pour une somme de quinze à vingt piastres par mois, une grande chambre dans laquelle chaque associé a son tapis et ses coussins pour la nuit. Ils donnent à peu près pareille somme à quelque vieillard (le plus souvent un parent de l’un des membres de la société) pour prendre soin de l’appartement eom-

inun et préparer le souper. Ce vétéran fait de plus l’office de conseiller et d’arbitre, et, comme la vieillesse n’est nulle part aussi respectée qu’en Orient, il passe ses jours fort doucement. Toutes ses dépenses sont payées , et les jeunes gens qui l’emploient lui prêtent l’assistance qu’il pourrait attendre de parents ou de domestiques. Au bout de cinq ou six ans de ce train de vie, chacun a amassé assez pour retourner dans son pays avec un petit pécule, à moins, qui sait ? qu’il n’ait quitté avant cela sa profession de batelier pour devenir capitan-pacha, séraskier, grand vizir. Pourquoi non, si Dieu le veut ?

Un jour, à Stamboul, me trouvant en compagnie d’un Arménien, nous nous approchâmes d’une fontaine pour y boire. Un hammal nous présenta son gobelet en étain. L’Arménien, après avoir bu, le remercia en lui disant : « Dieu te fasse sadr’azam. — Allah kérim! » répliqua le hammal, sans paraître surpris ni offensé d’un souhait passé en usage, et qui chez nous serait pris comme une mauvaise plaisanterie.

qualités propres aux Osmanlis. — Attachement à la religion. — Dispute entre un Grec et un Latin. — Traits de tolérance. — Les lazaristes d'Orient.— Anecdotes.— Influence des idées religieuses. — Beau trait d’un Arabe. — Hospitalité turque. — Dignité et distinction naturelles des Osmanlis. — Osman aga et la vieille Turquie.

L’Osmanli est le peuple religieux par excellence: sa foi est imperturbable. Aucun argument ne prévaut contre elle ; les plus grandes catastrophes ne sauraient l’ébranler. Qu’y a-t-il dans le monde qui se puisse comparer à un vrai croyant? Un Grec et un Latin disputaient avec vivacité sur la prééminence de leur religion. « A quoi bon tant de paroles? dit un vieil Osmanli pris à témoin: beïaz donouz , sïah donouz , epsi donouz durlar (cochon blanc ou cochon noir , c’est toujours cochon). » Un musulman, au contraire, est « une statue d’or. » On doit cependant faire la part de la faiblesse humaine. « Si vous faites fondre la statue, vous y trouverez une parcelle de plomb. « Autrefois l’alliage n’existait point, mais tout dégénère.

Ce mépris hautain pour les autres croyances est encouragé par notre exemple. Notre négligence à observer les préceptes de notre religion.

le respect humain qui en gêne les pratiques les plus essentielles, notre facilité à l’abandonner pour les motifs souvent les plus misérables1 2 3, sont pris par l’Osmanli comme autant de preuves de l’infériorité de cette même religion. C’est pour cela qu’il appelle l’Europe <• la terre des infidèles , « et qu’il joint en parlant de nous l’épithète de mulhid (impie) à celle de ghiaour * (infidèle).

Toutefois ce mépris n’engendre point la persécution. J’ai montré ailleurs, en m’autorisant de nombreux exemples*, comment l'esprit de prosélytisme et l’intolérance , si souvent reprochés aux Turcs, sont contraires non-seulement au principe, mais à la pratique constante de l’islamisme. Comme rien au monde ne pourrait engager l’Osinanli h renoncer à sa religion , il ne cherche point à vous attirer hors de la vôtre. Si vous lui plaisez, si vous vous êtes , d’une manière quelconque , attiré ses sympathies, il arrivera qu’il vous dise en manière d’adieu : « Dieu t’accorde une heureuse fin ! # ce qui voudra dire : « Dieu te fasse la grâce de deve-

1. On citerait difficilement dans le Levant l’exemple d’un Turc qui ait renoncé à sa religion pour en embrasser une autre, tandis que journellement des chrétiens et des juifs se convertissent à Tislamisme.

2. Ghiaour, corruption du mot kiafir, est le ternie par lequel on désigne tous les individus qui sont hors de la religion musulmane; on appelle mulhid, ceux qui n’ont point de religion.

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