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Lettres sur la Turquie, t. II, p

nir musulman ! « Mais il bornera là son intervention : aller plus loin, ce serait empiéter sur le domaine divin. « La conversion des âmes, disent les docteurs musulmans, appartient à Dieu. » Voici une autre belle maxime de ces mêmes docteurs : « Fais du bien à tout le monde et ne dispute point avec les ignorants. » La Turquie n’a jamais connu ni les persécutions religieuses , ni le Saint-Office , ni les auto-da-fé. Au contraire elle ouvre un asile sur son territoire aux malheureuses victimes du fanatisme chrétien. Consultez l’histoire. Au quinzième siècle, des milliers d’Israélites, chassés de l'Espagne et du Portugal, trouvent un refuge dans cette même Turquie où leurs descendants , depuis près de trois siècles , mènent une existence paisible, hormis (faut-il le dire ?) là où ils ont à se défendre contre les persécutions des chrétiens , et surtout des orthodoxes. Encore aujourd’hui à Athènes , tant que durent les fêles de Pâques , pas un Juif n’oserait se montrer dans la rue. En Turquie du moins, si la race d’Israël demeure exposée aux insultes de la populace grecque et arménienne, l’autorité locale intervient pour la protéger.

Toutes les religions, comme toutes les nationalités, subsistent côte à côte sur les vastes et pacifiques domaines du sultan. La mosquée, il est vrai, domine l’Église et la synagogue , mais elle ne les exclut point. Le catholicisme est plus libre à Con-

stantinople el à Smyrne qu’à Paris et à Lyon. Aucune loi ne gène ses manifestations extérieures et n’emprisonne Dieu dans le sanctuaire. Le mort que l’on porte à sa dernière demeure est suivi d’une longue lile de moines armés de cierges et psalmodiant des cantiques. Le jour de la Fête-Dieu, toutes les églises de Péra et de Galala sortent processionnellement , précédées de la croix et de la bannière, et escortées par un piquet de soldats qui forcent les Osmanlis eux-mêmes à se ranger sur le passage du cortège.

Mais, va-t-on me dire, les catholiques d’Orient sont protégés par la France et par l’Autriche, comme la Russie protège les Grecs, l’Angleterre les protestants. Soit; mais les pauvres Israélites, qui les protège1.?

Il y a quatre ou cinq ans , on amena devant le pacha de Mossoul un muletier israélite, accusé d’avoir blasphémé le Prophète , ce qui avait mis toute la population en émoi. En entendant répéter les paroles sacrilèges imputées au prévenu, le pacha recula d’horreur: « Il est impossible, s’é-

1. Il y a, d’ailleurs, un autre argument plus décisif en faveur de la tolérance musulmane : c’est que les capitulations d’où découlent les privilèges des Églises chrétiennes en Orient ont été concédées à une époque où la Turquie, à l’apogée de sa puissance, ne subissait l’intervention d’aucun État étranger dans sa politique.

cria-t-il, qu’un homme ait parlé ainsi sans attirer immédiatement sur sa tête le châtiment d’Allah. Je ne puis donc croire que ce muletier soit coupable, et il serait présomptueux à moi de punir ce que Dieu a dédaigné. »

Voilà un bel exemple de tolérance! Et cependant que de gens encore en France , sur la foi de la Gazette d’ Augsbour g ou de Y Observateur d'Athènes, croient qu’en Turquie Ton torture et Ton empale journellement les « chiens de chrétiens, » comme ils croient, sur la foi des faiseurs de drames et d’opéras comiques, au mouchoir offert par le sultan à l’odalisque qu’il honore de ses faveurs , aux femmes cousues vivantes dans un sac et jetées dans le Bosphore , à ces murs dégouttants du Sérail ,

Ou l’on voit, tant ces Turcs ont des façons accorles!

Force gens empaillés accrochés à des portes.

Le gouvernement turc n’a dérogé dans la pratique à ses maximes de tolérance que lorsqu’il a vu la propagande chrétienne, à l’abri de cette tolérance même , faire irruption dans son domaine et porter le trouble à la fois dans les consciences et dans l’État. Les lazaristes seuls , dont l’apparition en Turquie remonte à Tannée 1781 , ont sagement compris leur rôle : aussi leurs missions , qui embrassent aujourd’hui tout le Levant , sont-elles les

seules jusqu’à présent qui aient porté de véritables fruits.

Les autorités locales, bien loin de leur faire obstacle, encouragent les premières un zèle dont la bienfaisance paraît être l’unique mobile. N’est- ce pas un Turc , et l’un des principaux fonctionnaires de la Porte, Hassib efendi qui, en 1844, au sortir d’une visite qu’il avait faite au pensionnat des sœurs de la Charité , s’empressa d’envoyer à la sœur supérieure, en témoignage de sa satisfaction, une belle robe de première communion pour l’élève pauvre qui serait jugée digne de cette faveur? Vers la même époque , un autre personnage (c’était , si je ne me trompe Kémal efendi , qui représente aujourd’hui la Sublime-Porte à Berlin) plaça son fils au collège de Bébek , dirigé par les lazaristes’. Tout Stamboul s’en émut; les vieux ulémas surtout jetèrent les hauts cris, si bien que le père , effrayé , retira , quoique à regret , son fils des mains auxquelles il l’avait confié. L’affaire parvint aux oreilles du sultan, qui manda le père et le fils ensemble au palais. Il s’adressa d’abord à l’enfant: « Est-ce que les adorateurs de la statue, lui demanda-t-il, auraient travaillé à te détourner de la foi d’Osman et d’Abou-Békir?

1 . Bébek est un joli petit village, sur le Bosphore , à moitié de chemin de Constantinople et de Thérapia.

— Non.

— Est-ce qu’ils auraient pratiqué à ton égard quelques moyens indirects pour te disposer à embrasser leur doctrine ?

— Non.

— Us ne t’ont donc jamais rien dit qu’un bon musulman ne puisse entendre?

— Non.

— En ce cas, reprit le sultan en se retournant vers le père, remets ton fils où il était, et ne t’inquiète de rien. »

L’éducation n’est que la moindre partie de l’œuvre des lazaristes, qu’assistent dignement les frères de la doctrine chrétienne et les tilles de Saint- Vincent-de-Paul. A côté de ses écoles qui, eu 1849, instruisaient gratuitement près de seize cents enfants des deux sexes, la seule mission de Constantinople entretenait un hôpital, des crèches, des salles d’asiles et des dispensaires qui secouraient annuellement cent treize mille indigents ou infirmes, distribuaient des remèdes gratuitement à quatrevingt mille malades , et habillaient de deux à trois cents petites filles indigentes. Aussi pourraiton difficilement se faire une idée de la vénération dont ces pieux missionnaires, et principalement les sœurs de charité , sont l’objet à Constantinople et dans toutes les Échelles. Pas un pauvre qui ne les connaisse et ne les salue en passant de

ses bénédictions; pas nn matelot anglais, russe ou autrichien, qui ne se découvre à leur aspect, dans les rues de Galata : car il sait que , en cas de maladie, si l’hôpital de sa nation est trop encombré pour le recevoir, il y aura toujours place pour lui à l’hôpital français, dût une des sœurs quitter son lit pour le lui donner. Les Turcs eux-mêmes s’inclinent sur le passage de ces filles de Marie , qui pansent elles-mêmes leurs blessures et ne craignent pas de se montrer à eux le visage découvert, comme leurs mères ou leurs sœurs. J’en ai vu qui se précipitaient au-devant d’elles,- dans la rue, pour baiser le bas de leurs robes. Voici à cette occasion une anecdote touchante qui me fut racontée à Smyrne.

Un Turc, d’un village situé à quelque distance dans l’intérieur, s’était blessé assez grièvement par suite d’une chute ; des passants le recueillirent et le portèrent à l’hôpital français, qui était voisin. Il fut admis, soigné, et, au bout de quelques semaines, sa fracture ayant été remise, il quitta la maison hospitalière pour retourner à son village.

Deux années s’écoulèrent ; les sœurs ne pensaient plus à lui, quand un beau jour on le vit revenir, portant sur ses épaules un autre Osmanli blessé à la jambe : « Louange à Dieu ! dit-il en saluant la supérieure. Je t’apporte cet homme à guérir. Sache que là-bas je 'pensais à toi nuit et

LA TURQUIE AjCTUELLE.

jour, priant Dieu qu’il fournit au pauvre Méhéinet le moyen de reconnaître ton bienfait. A la lin, sa miséricorde a permis que ce pauvre homme, mon voisin, se cassât la jambe en tombant ; je l’ai chargé sur mes épaules, et je te l’amène pour que tu le guérisses comme tu m’as guéri. »

Cette anecdote me rappelle un autre fait dont je fus témoin presque à la même époque , et qui montre également à quel point la mémoire du bienfait demeure gravée dans le cœur des Osmanlis.

Un de ces incendies si fréquents à Constantinople, qui, en quelques heures, consument tout un quartier, avait éclaté, le soir, dans le faubourg de Péra. Un négociant européen, dont la maison était située à plusieurs centaines de toises dans une petite rue transversale , se mit aussitôt en devoir , selon la coutume , d’en enlever tous les meubles et les objets précieux, dans le cas fort probable od l’incendie viendrait à l’atteindre. Il n’y avait pas une minute à perdre; lui, sa femme, ses enfants, les domestiques , tout le monde se mit à l’œuvre. 11 n’y avait rien à attendre des voisins, chacun étant occupé de son propre danger. Quant aux individus qui accouraient du dehors, on avait assez à faire de se garer d’eux ; la plupart, Maltais et Ioniens, étaient venus là pour piller sous prétexte de porter du secours. Aussi la besogne allait lentement; l’incen-

die , au contraire , gagnait avec rapidité , lorsqu’on vit arriver une vingtaine de Turcs munis de pompes, qui se mêlèrent activement aux travailleurs. Au milieu d’eux un homme d’une cinquantaine d’années, coiffé du turban blanc des hommes de la loi, dirigeait et stimulait leur zèle au moyen d’une bourse de soie attachée à sa ceinture, dans laquelle il plongeait, presque sans discontinuer, sa main qu’il retirait pleine de paras. Grâce à ce secours inattendu, nonseulement le contenu de la maison, mais la maison elle-même fut préservée des flammes. Quand tout lut fini , le négociant européen s’approcha de l’étranger, que personne ne connaissait, et le remercia avec effusion, tout en lui témoignant sa surprise de le voir pour la première fois. « Je me nomme Hassan Papoutchou-Oghlou (Hassan, fils du fabricant de babouches), répondit l’autre. Il y a vingt ans, mon père, étant en pays étranger, a été secouru par le tien. Il est mort , me laissant sa dette. J’ai attendu tout ce temps, espérant chaque jour que Dieu m’enverrait une occasion de dégager la mémoire de mon père. A la fin, sa miséricorde ayant ' permis que l’incendie s’allumât à côté de ta maison, je suis venu avec mes serviteurs ; et maintenant je m’en vais, heureux d’avoir pu, avec l’aide de Dieu, préserverletoitdu bienfaiteur de mon père. Adieu, et sache que tu as un ami fidèle dans Hassan , le ' fils du fabricant de babouches. »

ICO x

Les Osmanlis n’attachent un si grand prix à la reconnaissance que parce que le bienfait est pour eux la première des obligations. « Que ta porte soit toujours ouverte au derviche et au pauvre , dit le poète Nabi dans ses Avis à son fils ; cette action est plus agréable à Dieu que de bâtir des mosquées , que de jeûner continuellement ou de faire plusieurs fois le pèlerinage de la Mecque. »

Chez eux, la charité n’est point distincte de la religion. Celui qui manque de faire l’aumône ne faillit pas seulement à son devoir comme musulman , il cesse par cela môme d’être musulman ; car l’aumône, de même que le pèlerinage de la Mecque, le jeûne du ramazan et la prière , forme , avec la profession de foi ordinaire1, les cinq points fondamentaux de l’islamisme.

J’ai parlé ailleurs « de cette charité , de cette bienfaisance universelles, illimitées, s’exerçant sans distinction de crovances , ou même de haines et d’animosités personnelles , jusqu’à l’épuisement total des ressources privées , comme Tacite le rapporte des anciens Germains , non-seulement dans l’intérieur des villes , mais sur toute l’étendue des routes , où la bienfaisance publique et privée a pourvu à la défense et au soutien du voyageur et

1. La ilah ilia Allah, Mohammed reçoul Allah. « Il n’y a de Dieu que Dieu, et Mahomet (est) le Prophète de Dieu. »

de l’indigent, non-seulement à l’égard du prochain, mais jusque sur les animaux de la création *. » A dire vrai, je ne connais pas de peuple plus humain , dans la véritable acception de ce mot , que ces Turcs qu’on traite encore aujourd’hui de barbares. Que le lecteur impartial et ami de la vérité veuille bien encore écouter le récit d’une anecdote que j’ai recueillie dans mes voyages.

On sait quel prix les Arabes attachent à leurs chevaux. L’un d’eux, appelé Abou-Taleb (je ne garantis pas le nom ; mais qu’importe le nom , si l’histoire est vraie ? ) , avait une jument qui réunissait tous les signes * favorables et dont la vitesse était renommée dans tout le Hedjaz. Un cheikh du voisinage la vit et fut pris d’un ardent désir de la posséder ; mais vainement offrit-on de sa part des sommes considérables au propriétaire : celui-ci refusa de se défaire à aucun prix d’une bête qui était considérée à la fois comme l’ornement et le palladium de la tribu. Le cheikh, voyant ses offres repoussées, imagina alors un artifice qui devait le rendre maître de l’objet de sa convoitise. Un jour qu’ Abou-Taleb

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