Lettres sur la Turquie, t. II, p
2 Les signes, auxquels les Arabes attachent une grande importance, sont certaines marques extérieures d’après lesquelles ils croient reconnaître , non-seulement les qualités bonnes ou mauvaises de la monture, mais même le bonheur ou le malheur futur du cavalier. Cette science des signes est une des connaissances que prisent le plus les Arabes.
passait avec sa jument dans un chemin creux , à quelque distance de la ville , il entendit une voix lamentable qui sortait d’un des buissons de la route. « Arrête, disait la voix, et, si tu portes une âme de musulman, aie pitié d’un malheureux. »
Abou-Taleb tourna la vue du côté d’où partaient ces accents plaintifs, et aperçut un homme à moitié couvert dehaillons, qui paraissait exténué de fatigue.
« Qu’as-tu, mon frère, lui dit-il en s’approchant, et que puis-je pour te soulager ?
— Frère , répondit l’étranger , j’ai cru que je pourrais gagner la ville avant la nuit; mais la fatigue et la maladie ont épuisé mes forces ; prendsmoi sur ton cheval et sauve-moi ainsi de la dent des bêtes féroces , je te le demande au nom de Dieu.
— Viens, reprit Abou-Taleb, et monte en croupe derrière moi. Je te conduirai dans ma maison.
— Hélas! fil l’autre, mes jambes peuvent à peine me soutenir : comment pourrais-je, sans ton aide, m’élever jusqu’à la selle ? »
Abou-Taleb descendit alors de sa monture, puis, saisissant l’étranger à bras le corps , il le déposa doucement sur la selle et lui mit les pieds dans les étriers et la bride à la main. Au même instant, le prétendu malade, frappant la jument du talon, partit comme un trait, et s’arrêtant à quelques centaines de pas de l’Arabe stupéfait , il lui cria
d’un air railleur : « Holà ! hé ! Abou-Talel) , fils d’Amrou , reconnais-moi ; je suis celui qui ai envoyé trois fois pour acheter ta jument ; tu as refusé de me la vendre, je te l’ai dérobée ; bon voyage ! » En entendant ces mots Abou-Taleb soupira , et , après un moment de silence , s’adressant au ravisseur : « Arrête à ton tour et écoute une prière. Quand tu seras de retour dans ta tribu, ne parle pas de ce qui m’est arrivé, de peur que le brait de ton action, venant à se répandre, ne détourne les autres hommes de la charité et ne les empêche de se faire du bien les uns aux autres. Je te le demande au nom de Dieu. »
Cette parole fil rentrer le cheikh en lui-même. Il descendit de sa monture , et la ramenant à Abou- Taleb, il lui dit : « J’ai trop écouté ma passion, et elle m’a dérobé la vue de cette lumière que Dieu a mise au dedans de chaque homme pour le diriger. Non , je ne dois pas persister dans mon action , puisqu’elle aurait de pareilles conséquences poulie pauvre genre humain. »
Ainsi parla le cheikh à Abou-Taleb, et l’on ajoute qu’à partir de ce moment ils furent unis d’une amitié inaltérable.
L’Orient est le pays de la bienfaisance, comme il est celui des contrastes. C’est elle qui a élevé à l’ombre des mosquées ces pieux asiles ouverts à la science, à l’indigence, aux maladies. C’est elle qui
a semé snr le bord des routes ces fontaines où le voyageur altéré et fatigué par une longue marche trouve une eau pure pour étancher sa soif, un gazon vert pour reposer ses ftiembres. Ici ce n’est point , comme dans les fontaines fastueuses de Constantinople , l’art qui triomphe , c’est la charité. Le fondateur n’a pas besoin d’y inscrire cet adage persan :
Ne jette pas de boue dans la source où tu t’es désaltéré.
Placées sous l’invocation « du Dieu clément et miséricordieux, » le voyageur ne s’en approche qu’avec un sentiment de pieuse reconnaissance. Au lieu du vase de métal pendant à une chaîne , c’est une simple calebasse , posée sur le bord du réservoir, qui sert à puiser l’eau. Il la prend , s’en sert , la lave , et , après l’avoir baisée , la remet snr la même pierre, où un autre voyageur la retrouvera. Le même sentiment qui a érigé ces fontaines a porté le fondateur à planter alentour des arbres qui offrent des fruits et de l’ombrage, et sous lesquels on voit souvent son tombeau et ceux de ses descendants. Ne dirait-on pas d’une idylle de Gessner, et lorsqu’une jeune Turque, la figure voilée , la cruche de terre sur la tète , s’approche pour puiser de l’eau, n’est-on pas sur le point de lui demander le récit des derniers jours d’Amyntas , « de l’homme vertueux dont la vie ne
ÉTUDES DE LA VIE PRIVÉE. 3ot>
fut qu’une chaîne de bienfaits, et qui, voulant faire du bien longtemps après sa mort , conduisit cette source en ce lieu et y planta ces arbres ? »
Nulle terre n’est plus hospitalière. Partout la politesse musulmane dispute le voyageur européen à l’empressement de ses coreligionnaires. C’est un point sur lequel les écrivains môme les plus prévenus contre la Turquie sont d’accord. « Les pachas, dit M. Blanqui , s’empressent d’envoyer leurs chevaux , leurs gens , et souvent même un repas tout servi aux étrangers recommandés , après leur avoir assigné un gîte qu’il serait presque impossible de se procurer faute d’auberges. >* Mais je préfère encore à cette hospitalité fastueuse l’accueil simple et touchant du pauvre paysan qui , assis sur le pas de sa cabane , invite l’étranger à y entrer pour se reposer et se rafraîchir. Dans le plus pauvre village il y a la chambre des hôtes, muçafirlik *. Le voyageur en arrivant est sûr de trouver un plat de riz et de mouton pour son souper, une natte et une couverture pour passer la nuit ; et quand il se remet en route le lendemain, il n’a pas même besoin de prendre congé de son hôte ; car son hôte, c’est le village tout entier, qui pourvoit en commun aux frais du muçafirlik. A mesure que la civilisation et les mœurs européennes