‹ La Turquie en 1861Chapitre 3 sur 66 · APERÇU HISTORIQUE · texte numérisé non relu

APERÇU HISTORIQUE

Vers l’an 121-4, Soliman Schak quitte le sol ingrat qu’habitaient les Tartares Oguziens; il s’avance vers l’Asie Mineure , et l’empire ottoman prend naissance.

Plus tard, Othman, qui doit laisser son nom à ce peuple à la fois pasteur et conquérant , continue à le guider vers l’ouest, arrive jusqu’à Brousse , où il meurt en disant à son fils Orchan : « Ce n’est pas ici le lieu où « mon corps est destiné à reposer. Brousse n’est qu’une « étape de la route que Dieu nous a tracée. C’est à Con- « stantinople que je dois dormir le sommeil éternel. Que « ma volonté de mourant soit exécutée ! »

Orchan arrive jusqu’à Scutari. Il asseoit son camp en face de la ville de Constantin. L’empire grec, divisé , corrompu , ne peut arrêter qu’uh instant les armées victorieuses des Sectateurs de Mahomet, prêtes à se répandre sur l’Europe. En vain Cantacuzène donne pour cinquième épouse à Orchan sa fille Théodora; le harem avait à peine reçu la princesse chrétienne, que les fils d’Orchan s’emparent d’un château sur la rive européenne du Bosphore, et le croissant flotte sous les murs de la deuxième capitale de l’empire romain.

Quatre sultans se succèdent en respectant Constantinople ; enfin Mahomet II croit entendre la voix de Dieu qui l’appelle , qui lui ordonne de marcher en avant.

« A l’assaut de la cité des empereurs on vit paraître, « le sabre à la main et le turban sur la tète , des légions « grecques armées contre ce nom romain, si pesant défi puistantde siècles. Constantinople fut mise au pillage; « le dernier des empereurs , Constantin Dragosès , périt « sous les murs Ceux qu’on appelait les grands, les gens « de cour, les puissants du palais , reconnurent le pou- « voir des vainqueurs; ils conservèrent sous d’autres ti- « très leurs emplois et leur bassesse. Le reste du peuple « fut tributaire, et, comme toute contrée habitée par les « envahisseurs, la Grèce perdit son ancien nom (i). »

Le 29 mai 1453, l’empire grec disparait, emportant avec lui les derniers restes de la grandeur romaine. De cette grandeur, de ce colosse immense , il ne subsistait que des fragments mutilés ; ces débris, en s’écroulant, firent tressaillir la terre. La chûte de Constantinople termine pour les historiens le Moyen Age et ouvre l’époque dite de la Renaissance.

Le règne de Mahomet II fut une série de conquêtes. La Grèce, livrée aux dissensions intestines, s’offrit à lui plutôt qu’elle ne fut conquise.

« Ce furent les tributs excessifs qui donnèrent lieu à « cette étrange facilité que trouvèrent les Mahométans «dans leurs conquêtes. Les peuples, au lieu de cette « suite continuelle de vexations que l’avarice subtile des « empereurs avait imaginées, se virent soumis à un tribut

( 1 ) A Thierry, Dix ans d'études historiques, seconde partie, $ 11.

« simple, payé aisément, reçu de même : plus heureux « d’obéir à une nation barbare qu’à un gouvernement « corrompu dans lequel ils souffraient tous les inconvé- « nients d’une liberté qu’ils n’avaient plus , avec toutes «< les horreurs d’une servitude présente (1). »

Sélim I er ajoute l’Égypte et la Perse à l'empire; Soliman le Magni/iq ne s’allie à François I er , et l’empire ottoman cesse d’être au ban des nations chrétiennes. L’Europe, frappée de stupeur à la chute de Constantinople, voit les Turcs menacer Vienne. En présence de cette invasion incessante, elle sent renaître le patriotisme, l’amour des grandes choses; alors la civilisation reprend sa marche, qui n’a plus été arrêtée. L’invasion des Turcs et la découverte de l’Amérique, ces deux événements survenus presque ensemble , ont fait les peuples ce qu’ils sont aujourd’hui. L’Europe a trouvé en elle la force de résistance, la puissance d’expansion , qui ont arrêté l’invasion asiatique , conquis et peuplé l’Amérique.

Nous n’avons pas à retraçer l’histoire souvent sanglante de l’empire ottoman jusqu’à Mahmoud IL Si l’on invoquait contre la Turquie actuelle les massacres qui ont suivi la conquête, ou les drames terribles qui se sont accomplis depuis , nous trouverions l’argument sans valeur; nous y répondrions en rappelant notre propre histoire au moyen âge, nos tristes guerres de religion et les épisodes douloureux de nos révolutions.

Le 15 juin 1826 , Mahmoud II détruit les janissaires. Il affranchit le pouvoir impérial de la domination de cette milice nombreuse, turbulente, qui, comme autrefois les

(1) Montesquieu, De l'Esprit des lois, liv. XIII, chap. XVI, des Conquêtes des musulmans.

légions romaines, faisait et défaisait les empereurs. A partir de ce jour, la Turquie commence à retrouver non pas sa gloire et sa puissance, perdues depuis Amuratb IV, mais sa tranquillité intérieure.

La Grèce se constitue en royaume indépendant , les lies Ioniennes se placent sous le protectorat de l’Angleterre , l’Algérie est conquise par la France , l’Egypte se transforme en une sorte de fief indépendant dont le sultan n’est plus que le suzerain. Malgré ces modifications profondes , ces diminutions de territoire, l’empire ottoman , reconnu partie intégrante de l’Europe au congrès de Vienne, en 1813, voit les cinq grandes puissances proclamer son indépendance en 1840 et 1841.

La Russie, fidèle à ses traditions ( 1 ), continuant la politique tracée par Pierre le Grand , politique qu’elle suit mystérieusement quand l’Europe veille ; au grand jour, quand les préoccupations ou les embarras de la gardienne de la Turquie lui paraissent de nature à offrir des chances de succès à une invasion , la Russie en 1833 attaque la Turquie, met son existence en péril.

La France prend les armes ; mais elle n’est pas seule à défendre son ancienne alliée : l’Angleterre et les États sardes s’unissent à elle. Alors commence, en Crimée, une lutte qui n’a pas eu d’égale , un siège qui dépasse ceux que nous ont racontés l’imagination des poètes de l’antiquité ou les narrations plus véridiques de l’histoire.

Après une série de batailles de géants, la Russie succombe; vaincue, elle reste plus glorieuse peut-être par sa résistance que par ses victoires d’une autre époque.

(1 ) Les Russes, sous la conduite de Dir et d'Ascold, ont assiégé Constantinople en 8G6.

L’existence de la Turquie est sauvegardée, son indépendance est encore proclamée : le 30 mars 1836, le Congrès de Paris lui donne solennellement une vie nouvelle puisée dans le sang que la France a versé.

Les motifs politiques qui ont porté la France à prodiguer ses trésors, et, ce qui est bien plus précieux encore, la vie de ses enfants, n’ont pas cessé d’exister. Elle veut que Constantinople reste aux mains d’un gouvernement qui n’inspire aucune crainte à l'équilibre européen , puisque c’est l’expression consacrée. Si l’indépendance de la Turquie était de nouveau menacée, la France, fût-elle isolée, redonnerait au monde le môme spectacle de force, de gloire et de désintéressement.

Cette politique est la seule vraie , la seule bonne , la seule française. Elle l’était sous François 1 er s’alliantavec Soliman le Magnifique en prévision des envahissements de Charles-Quint, comme sous Napoléon III défendant Abdul-Medjid afin d’arrêter les empiétements de Nicolas 1 er . Espérons qu’elle restera la politique de l’avenir, car elle repose sur les intérêts véritables de la France et du monde.

Mais si la domination musulmane est la honte de la civilisation chrétienne , comme le répètent complaisamment beaucoup d’esprits superficiels, quel nom faut-il donner à la France prodiguant, sans compter, son sang et son or à défendre cette domination qui , sans elle, aurait disparu depuis longtemps?

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