AGRICULTURE
L’étude de la production et du commerce des provinces ottomanes a fait ressortir l’intérêt que les pays manufacturiers ont à ce que les échanges internationaux prennent l’extension qu’il est possible de leur donner. Nous avons constaté que ces échanges sont en progrès ; mais nous répétons qu’il faut bien se garder d’en conclure que la situation soit prospère.
L’agriculture est généralement délaissée ou négligée. Si l’exportation de ses produits représente un chiffre considérable, ce résultat n’est dû qu’à l’étendue de l’empire et à la fertilité du sol. On trouverait difficilement une contrée où la culture soit aussi arriérée , aussi dépourvue de moyens d’exploitation, de bras , de capitaux, de routes et de voies navigables. Cependant, malgré ces difficultés, malgré l’impôt du dixième qui frappe le revenu, malgré les droits de sortie de 12 pour 100 qui grèvent l’exportation, l’échange des matières premières contre les objets manufacturés d’origine étrangère augmente chaque année. Si les obstacles qui s’opposent au déve-
loppement de la production ottomane étaient supprimés, elle atteindrait promptement des proportions qui rendraient à l’empire son ancienne splendeur.
Quelques économistes attribuent l’abandon de l’agriculture à une apathie particulière à la population : « Le « paysan turc, disent-ils, manque d’argent, mais il a très « peu de besoins ; il possède amplement les choses né- « cessaires de la vie ; son champ, ses troupeaux, le nour- « rissent et l’habillent ; ses désirs ne vont pas plus loin , « pour le reste , il se confie à Dieu. »
Nous ne partageons pas cette manière de voir et de juger les choses. On aurait pu, il y a quelques années, formuler la même appréciation en parlant de quelques départements français , et mettre sur le compte de l’apathie ou de l’indifférence ce qui n’était que la conséquence des conditions topographiques. La création des routes, des chemins de fer, la canalisation des rivières, le perfectionnement des moyens de transport, ont transformé rapidement ces contrées ; dès qu’elles ont été dotées de voies de communication faciles avec les grands marchés, dès qu’elles ont pu écouler leurs produits, on a vu apparaître la prospérité. Les capitaux, trouvant un emploi lucratif, se sont mis à la disposition des cultivateurs ; la production a grandi, l’aisance a pénétré dans les campagnes : de nouveaux besoins se sont créés, des habitudes moins grossières, plus confortables, se sont infiltrées jusqu’au fond des petits villages. La nécessité de satisfaire à ces besoins nouveaux est venue stimuler le producteur, qui, poussé d’ailleurs parla concurrence, s’est empressé de rechercher et d’appliquer les perfectionnements.
Ce raisonnement , basé sur notre propre expérience , est le seul qui ÿoit logiquement applicable à la Turquie , dont les procédés agricoles et les voies de communication à l’intérieur sont actuellement ce qu’étaient ceux de l’Europe au moyen âge.
La religion mahométane n’est pas hostile aux travaux des champs ; ceux qui le prétendent ne la connaissent pas j elle les honore , au contraire , comme elle honore le travail de l’homme sous quelque forme que ce soit :
a Ce n’est point un crime de demander à Dieu l’ac- « croissement de vos biens en exerçant le commerce du- « rant le pèlerinage (1).
a Parmi ceux qui ont reçu les Écritures, il y en a à qui « tu peux confier la somme d’un talent, et qui te le ren- « dront intact; il y en a d’autres qui ne te restitueront « pas le dépôt d’un dinar, si tu ne les y contrains.
« Ils agissent ainsi parce qu’ils disent : Nous ne som- <i mes tenus à rien envers les ignorants. Ils prêtent « sciemment un mensonge à Dieu.
» Celui qui remplit ses engagements et craint Dieu, « saura que Dieu aime ceux qui le craignent (2).
« O croyants ! ne vous livrez pas à l’usure en portant « la somme au double et toujours au double. Craignez le « Seigneur, et vous serez heureux (3).
« Malheur à ceux qui faussent la mesure et le poids; « qui en achetant exigent une mesure pleine: et qui
(1) Koran, chap. II, La Vache, v. 19i. Traduction de M. Kasimirski.
(2) Idem, chap. 111 , La Famille d'Imram, v. 68, 69 et 70. (Imrara est le nom du père de la vierge Marie, d’après le Koran.) Idem.
(3) Idem, chap. III, v. 123. Idem.
« quand ils mesurent ou pèsent aux autres, les trom- « pent (1). »
Le commerçant droit et juste est mis au rang des âmes les plus élevées par la piété. L'agriculteur est récompensé par Dieu. L’homme n'a rien à attendre que du fruit de son travail. Telles sont les paroles du Prophète que la tradition a conservées.
Les préceptes religieux, si puissants chez les Orientaux, tendant à mettre en honneur le commerce et les travaux agricoles, c’est ailleurs que dan3 la religion même qu’il faut rechercher les causes de leur abandon. Ces causes, nous les avons indiquées : elles tiennent à l’organisation actuelle de l’Etat , au système général de l’administration de l’empire.
On ne produit que pour vendre : la production s’arrête à la limite où les moyens de vendre à des prix rémunérateurs cessent par l’accumulation des frais accessoires. Les suppositions, les théories, les raisonnements, tombent devant ce fait, qui résume la situation présente de la plupart des provinces de la Turquie. Quelques districts voisins des ports d’embarquement ont augmenté ou amélioré la culture , parce qu’ils ont trouvé l’écoulement de leurs produits ; mais là où l’écoulement reste impossible, autrement qu’à perte, on laisse le sol faire germer sans efforts les substances nécessaires à la vie des populations, et les troupeaux demandent leur pâture aux champs fertiles que délaisse la main de l’homme. Plus des deux tiers de l’empire sont incultes ; en Asie ,
(i) Koran, chap. LXXXIII, Les Fraudeurs , v. 1, 2 et 3. Traduction de M. Kasimirski.
c’est à peine si on trouve des traces de culture ailleurs que dans les plaines et les vallées les plus riches.
La cupidité des pachas gouverneurs des provinces a été autrefois , est encore malheureusement trop souvent, à l’intérieur, une des causes du malaise et de l’abandon de l’agriculture. La propriété n’étant pas suffisamment sauvegardée, les résultats du labeur étant exposés à l’arbitraire, le travailleur est craintif, insouciant, bien plus que paresseux : il désire arriver à la richesse , mais il s’efforce de la dissimuler; il étale une misère plus apparente que réelle. Quand les paysans trouvent à vendre l’excédant de leurs récoltes , ils cachent le numéraire qu’ils reçoivent ; ils n’osent pas encore employer cet argent au défrichement des terres incultes , à l’amélioration du sol cultivé : ils craignent de montrer une aisance qui les exposerait peut-être à des vexations. Le numéraire que les armées alliées ont versé dans les provinces turques, pendant la guerre de Crimée, comme prix des blés, des fourrages, des bestiaux, des approvisionnements , a été enfoui presque en totalité dans les entrailles de la terre ; les cachettes mystérieuses qui recèlent ces trésors ne sont connues que de leurs propriétaires , qui , souvent couverts de haillons , habitent de misérables cabanes où l’apparence de la pauvreté leur semble une protection.
Le Gouvernement impérial a enfin déclaré une guerre acharnée aux fonctionnaires cupides et infidèles. La mission que vient de terminer en Roumélie S. A. le grand vizir Kibrisli-Pacha en est la manifestation éclatante. Mais si les rapports de Son Altesse le Grand Vizir, en indiquant le nombre considérable de fonctionnaires qu’il a
punis comme concussionnaires et parfois condamnés à la restitution, prouvent la juste sévérité qui a présidé à ses investigations, ils prouvent aussi combien profondes sont encore les racines du mal. Il faudra une volonté constante, des exemples éclatants, nombreux, souvent renouvelés , pour extirper ces abus séculaires , véritable lèpre sociale qui a dévoré l’empire. Lorsque l’agriculteur sera convaincu que le gouvernement des provinces, la perception de l’impôt, l’administration, sont confiés à des hommes intègres ; lorsqu’il sera certain que l’autorité est devenue réellement la protectrice de ses biens , alors il cessera de cacher son argent , et l’emploiera à l’agrandissement de son domaine et au développement de la culture.
Les écrivains qui se sont occupés de la Turquie, principalement depuis dix ans , ont tous répété invariablement que l’abandon de l’agriculture tenait aux quatre causes suivantes :
Le manque de voies de communication ;
Le manque de bras ;
Le manque de capital circulatif ;
Le défaut de connaissances pratiques.
Ce sont bien plus les effets que les causes. Cette situation est la conséquence naturelle de l’absenée de sécurité dans la possession, et des charges que le fisc fait peser sur les produits de la terre. On chercherait vainement ailleurs la source du mal : elle est tout entière dans l’organisation du mécanisme gouvernemental.
La Turquie n’est plus , ne sera probablement pendant longtemps , toujours peut-être , qu’une nation agriccle et productrice de matières premières. Si elle ne peut lut*
ter en industrie, en machines, ni avec la France, ni avec l’Angleterre , ni môme avec la plupart des autres pays d’Europe, elle est appelée à leur fournir les substances alimentaires et les matières premières dont ils ont besoin.
Prenons la France pour exemple.
Les expéditions de la Turquie se sont élevées (1859 , valeurs officielles ) à 97,339,614 fr. (1), divisés :