‹ La Turquie en 1861Chapitre 36 sur 66 · INDUSTRIE · texte numérisé non relu

INDUSTRIE

Nous avons vu quel est l’état déplorable de l’agriculture ; l’étude que nous allons faire de l'industrie nous montrera une situation encore plus triste. L’industrie n’existe plus, pour ainsi dire.

Cependant la religion mahométane encourage l’industrie comme elle encourage l’agriculture ; elle invite même l’homme à s’y livrer.

Le Koran dit : « Le travail, l’art, l’industrie, garan- « tissent l’homme de la nécessité. — O mon serviteur ! « meus ta main , et les richesses y descendront en abon- « dance. »

« Enseignez la science, a dit Mahomet , car celui qui « la désire l’adore ; qui en parle loue le Seigneur ; qui « dispute pour elle livre un combat sacré, qui la répand h distribue l’aumône aux ignorants, et qui la possède « devient un objet de vénération et de bienveillance. Les « anges briguent l’amitié des savants et les couvrent de « leurs ailes. Les monuments de ces hommes sont les « seuls qui restent, car leurs hauts faits servent de mo- « dèle et sont respectés par les grandes âmes qui les « imitent. »

L’histoire nous prouve que ces sages préceptes ont été observés par les premiers musulmans, continuateurs des traditions bibliques. Si l’Ancien Testament nous montre Adam cultivateur, Noé charpentier, David armurier, Salomon vannier, l’islamisme au berceau nous montre aussi Mahomet conducteur de chameaux, commerçant en Yémen, puis dirigeant en Syrie, à l’âge de vingt-cinq ans, les entreprises commerciales de Khadidja, riche veuve qu’il épousa à son retour; Ali, son cousin et son gendre, serviteur à gages; Abou-Bekr, son beau-père, le premier des khalifes, tisserand; Omar travaillant les cuirs, Osman marchand de comestibles, etc.

L’exercice de ces professions n’excluait pas plus chez les chefs que chez le peuple l’instruction et les connaissances variées.

Pococke avance que les Arabes ont conservé à l’Europe la connaissance des lettres grecques ; Sprenger prétend qu’ils ont créé, pour ainsi dire, la chimie et la pharmacie; Grüner vante leurs connaissances médicales; Montucla leur attribue l’invention de l’algèbre; Toderini leur prête des idées avancées sur l’optique, les lunettes et les clepsydres; J. Burat, l’invention de la porcelaine émaillée ; Albategnus, d’après Bailly, avait soulevé un coin du voile qui cachait la découverte qui a immortalisé Newton, etc., etc.

Lorsque l’invasion arabe accomplissait sa marche

rapide vers l’Occident, les lettres, les sciences, les

arts , l’industrie, étaient chez les Orientaux à la hauteur

de leur génie- et de leur puissance militaires. L’Europe

était, à celte époque, plongée dans les ténèbres de l’i—

gnorance et de la barbarie. Ces duels séculaires, cette lutte gigantesque engagée entre l’Orient et l’Occident , ont ranimé les forces de l’Europe , pendant que la race musulmane, qui avait dépensé sa vigueur juvénile dans cet élan immense qui semblait devoir lui asservir le monde, est entrée dans une période de décadence. C’est au contact des races orientales, aux guerres des croisades, que l’Europe a dû sa renaissance et l’esprit d’entreprises commerciales que provoquent toujours les grandes migrations de populations armées.

« Commencées au nom et sous l’influence des croyan- « ces religieuses , les croisades ont enlevé aux idées re- « ligieuses, je ne dirai pas leur part légitime d’influence, « mais la possession exclusive et despotique de l’esprit « humain. Ce résultat, bien imprévu sans doute, est né « de plusieurs causes. La première , c’est évidemment « la nouveauté , l’étendue , la variété du spectacle qui i s’est offert aux yeux des croisés. Il leur est arrivé ce « qui arrhe aux voyageurs. C’est un lieu commun que « de dire que l’esprit des voyageurs s’affranchit ; que « l’habitude d’observer des peuples divers, des mœurs, « des opinions différentes , étend les idées, dégage le juif gement des anciens préjugés. Le même fait s’est ac- « compli chez ces peuples voyageurs qu’on a appelés les « croisés : leur esprit s’est ouvert et élevé par cela seul a qu’ils ont vu une multitude de choses différentes, qu’ils « ont connu d’autres mœurs que les leurs. Ils se sont « trouvés d’ailleurs en relation avec deux civilisations, « non-seulement différentes, mais plus avancées : la soie ciété grecque d’une part, la société musulmane de « l’autre. Nul doute que la société grecque, quoique sa

« civilisation fût énervée, pervertie, mourante, ne fit « sur les croisés l’effet d’une société plus avancée , plus « polie , plus éclairée que la leur. La société musulmane « leur fut de même nature. Il est curieux de voir dans les « chroniques l’impression que produisirent les croisés « sur les musulmans : ceux-ci les regardèrent au premier «abord comme des barbares, commes les hommes les a plus grossiers , les plus féroces, les plus stupides qu’ils n eussent jamais vus. Les croisés, de leur côté, furent a frappés de ce qu’il y avait de richesses , d’élégance de « mœurs chez les musulmans. A cette première impres- « sion succédèrent bientôt entre les deux peuples de frète quentes relations. Elles s’étendirent et devinrent beau- « coup plus importantes qu’on ne le croit communément. « Non-seulement les chrétiens d’Orient avaient avec les « musulmans des rapports habituels, mais l’Occident et « l’Orient se connurent, se visitèrent, se mêlèrent (1). »

« L’extension des grands fiefs et la création d’un cer- « tain nombre de centres de société , au lieu de la dis— « persion qui existait auparavant, ce sont là les deux e plus grands effets des croisades dans le sein de la féo- « dalité.

« Quant aux bourgeois , un résultat de même nature « est facile à reconnaître. Les croisades ont créé les « grandes communes. Le petit commerce , la petite in- «. dustrie , ne suffisaient pas pour créer des communes « telles qu’ont été les grandes villes d’Italie et de Flan- « dre. C’est le commerce en grand, le commerce mari-

(1) Guizot, Histoire de la civilisation en Europe, huitième leçon.

« time, et particulièrement le commerce d’Orient et « d’Occident , qui les a enfantées ; or, ce sont les croi- « sades qui ont donné au commerce maritime la plus « forte impulsion qu’il eût encore reçue (1). • . . »

« Tels sont, à mon avis, les grands, les véritables « effets des croisades : d’une part , l’étendue des idées , <( l’affranchissement des esprits ; de l’autre , l’agrandis- « sement des existences, une large sphère ouverte à « toutes les activités ; elles ont produit à la fois plus de « liberté individuelle et plus d’unité politique. Elles ont « poussé à l’indépendance de l’homme et à la centralisa- « tiondela société. On s’est beaucoup enquisdes moyens « de civilisation qu’elles ont directement importés d’O- » rient ; on a dit que la plupart des grandes découvertes « qui , dans le cours des XIV' et XV' siècles , ont provo- « qué le développement de la civilisation européenne, la « boussole, l’imprimerie, la poudre à canon, étaient « connues de l’Orient, et que les croisés avaient pu les en « rapporter. Cela est vrai jusqu’à un certain point. Ce- « pendant quelques-unes de ces assertions sont contes- « tables. Ce qui ne l’est pas, c’est cette influence, cet « effet général des croisades sur les esprits d’une part, « sur la société de l’autre ; elles ont tiré la société euro- « péenne d’une ornière très étroite, pour la jeter dans « des voies nouvelles et infiniment plus larges; elles ont « commencé cette transformation des divers éléments de « la société européenne en gouvernements et en peuples, « qui est le caractère de la civilisation moderne (2). »

(!) Guizot, Histoire de la civilisation en Europe, huitième leçon.

(2) Guizot, Histoire de la civilisation en Europe, huitième leçon.

— 'IY1 —

Les expéditions des croisades ont eu des conséquences politiques, commerciales et industrielles plus réelles que les conséquences religieuses : de celles-ci il n’est rien resté, et les premières n’ont pas cessé de porter leurs fruits.

La prospérité qu’atteignit l’Espagne sous la domination des Maures est la preuve irrécusable des progrès que l’Europe accomplit alors.

« Agriculture , industrie , commerce , littérature , « sciences, beaux-arts, tout se développa comme par « enchantement; et ce merveilleux essor de la civilisait tïon musulmane se prolongea pendant plusieurs siècles « consécutifs.

«< Le doute n’est pas permis , car les monuments « existent : Cours des rivières rectifiés , ponts et aque- « ducs construits de manière à braver les siècles,

« ports agrandis et assainis, canaux creusés, routes « tracées jusque sur le sommet des montagnes , mines « exploitées, travaux d’irrigation créant la huerta, le « jardin de Valence, palais, mosquées, citadelles, chefs- « d’œuvre des arts, écoles et universités se multipliant « dans toutes les villes , existences de fêtes et de délices,

« poésie devenue populaire dans ces romances où l’éclat « de l’expression reflète le charme de la pensée et s’unit « à la mélodie; voilà quelques-uns des souvenirs maté- « riels, des traces toujours vivantes de ce qu’a été sur le « sol d’Espagne la fleur de la civilisation musulmane « dans son épanouissement (1). »

(1) La Civilisation musulmane, par un Chrétien. Bruxelles et Leipzig , Auguste Schnée , éditeur, 1838.

Les traces de cette civilisation existent encore à Cordoue, à Séville, à Grenade , comme au Caire, à Bagdad et à Stamboul. Elles attestent la puissance et le génie des musulmans dominateurs des peuples de ces contrées , à d’autres époques.

L’islamisme ne s'oppose donc pas aux progrès. Mais les progrès sont en raison directe de l’activité vitale des peuples : quand cette activité vitale, c’est-à-dire le commerce, l’expansion au dehors , cessent , les progrès cessent , les peuples retombent dans la misère , l’ignorance , la barbarie. Le commerce , c’est le travail honnête , la moralisation , la civilisation. Dieu en disant à l’homme : « Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front, » lui a dit : « Je t’ai créé faible et nu ; mais je t’ai donné l’intelligence , qui te guidera de conquête en conquête et asservira l’univers à ta volonté par la nécessité de satisfaire à tes besoins. »

A toutes les époques les peuples ont dû leur puissance à leur marine, c’est-à-dire au commerce extérieur; c’est lui qui constitue encore de nos jours la puissance des nations.

Sir Walter Raleigh écrivait sous le règne d’Élisabeth : « Quiconque domine les mers est maître du commerce ; « être maître du commerce , c’est commander aux ri- « chesses du monde , c’est donc commander au monde « lui-même. » L’appréciation de sir Walter Raleigh résume la politique et les tendances de l’Angleterre. Le commerce seul lui permet d’étendre ses bras sur le monde entier. Si elle perdait son commerce, sa marine militaire disparaîtrait , et elle cesserait de compter parmi les grandes nations.

Le commerce des États-Unis les a placés saus armée, sans marine militaire , au rang de puissance de premier ordre.

Tant que l’Espagne a été une grande puissance commerciale et maritime , elle a pu rêver la domination de l’Europe, après avoir conquisTAmérique. La puissance de l’Espagne s’est évanouie avec ses relations extérieures. Elle travaille maintenant à relever son commerce d’outre-mer ; aussi elle reprend sa force , tient à l’union américaine, au sujet de la possession de Cuba et de Porto-Rico , un langage qu’elle était incapable de faire entendre il y a trente-cinq ans à ses colonies révoltées, et elle vient de relever glorieusement son drapeau au Maroc.

Le Portugal , en perdant son commerce extérieur, est devenu en quelque sorte le vassal de l’Angleterre.

Les Pays-Bas ne comptent plus dans le monde politique que par leur commerce.

Que sont devenues les républiques de Gènes , de Florence , de Venise , quand leur splendeur commerciale a disparu? Elles ont rejoint dans l’oubli Tyr et Carthage.

L’empire ottoman n’a pas évité cette loi fatale. Délaissant les anciennes traditions, après la prise de Constantinople, il a été bien plus guerrier que commerçant; isolé, presque étranger à cette activité fébrile qui rapprochait les peuples et confondait leurs intérêts, on a vu sa décadence s'accomplir pendant que les progrès de l’industrie faisaient grandir les autres nations.

Les musulmans sont aujourd’hui à l’Europe ce que l’Europe barbare était aux Arabes conquérants de l’Espagne du huitième au douzième siècle.

L’insouciance des sultans en matière commerciale a laissé cet amoindrissement se produire d’une façon non interrompue. En concédant , par les capitulations, à titre gracieux, des privilèges et des immunités, iis ont autorisé la concurrence étrangère , sans rien stipuler en échange. Plus tard, ces concessions, introduites dans les traités , sont devenues des obligations dont il n’a plus été possible de s’affranchir. Il n’est pas un seul traité de commerce qui n’ait été désavantageux à la Turquie.

Lorsque la domination des disciples de Mahomet était à l’apogée, le commerce et l’industrie florissaient au plus haut degré. Alep, Brousse, Damas, etc., fabriquaient les étoffes de soie les plus riches et les plus belles; les mines étaient exploitées; les travaux métallurgiques étaient exécutés avec une habileté rare ; la fabrication des armes, de la coutellerie, du fer, de l’acier, était poussée à sa plus grande perfection. Cette splendeur industrielle a disparu, probablement pour toujours. L’Europe fournit à la Turquie les objets manufacturés dont elle a besoin; les quelques fabriques qui existent encore se traînent languissantes , sans espoir d’arriver jamais à la prospérité.

Nous ne répéterons pas ce que nous avons dit au sujet des droits d’exportation qui frappent tous les produits expédiés même de province à province; nous ferons remarquer seulement que les similaires étrangers n’ayant à supporter que 3 0/0 de droits de douanes et 2 0/0 de droits de consommation, comme les produits turcs euxmêmes à l’entrée, la lutte entre les manufactures turques et étrangères est impossible.

En dehors de quelques établissements industriels qui appartiennent à l’État, directement ou indirectement, il n’existe, à notre reconnaissance, aucune manufacture ou usine qui soit digne d’attention. Les huileries, les savonneries, les filatures de soie, les fabriques d’étoffes, sont mal outillées, produisent peu et le plus souvent très mal. Une création récente semble seule échapper à cette loi générale : ce sont les moulins à vapeur de Stenia sur le Bosphore. Cette usine fournit beaucoup de farines à Constantinople et commence à en exporter. Elle a été fondée par un Français. Il est désirable que le succès couronne les efforts de ce pionnier de notre industrie.

Si la législation commerciale est changée, si la fabrication turque est replacée, à l’égard de l’importation étrangère, sur un terrain plus favorable, quelques exploitations manufacturières se relèveront, mais ce sera le petit nombre : la Turquie continuera à acheter les ohjets manufacturés à l’Europe, qui les livrera toujours à meilleur marché que les fabriques turques. Les forces de la Turquie doivent se concentrer sur la production des matières premières, minérales, animales ou végétales, et des substances alimentaires. Sous ce rapport la nature ne lui a rien refusé.

Les richesses minières sont nombreuses: l’exploration du territoire en révélera de nouvelles encore. Quelques mines de plomb, d’argent, de cuivre et de fer, sont exploitées. M. Tchihatcheff évalue le rendement actuel de celles de l’Asie Mineure à 15,959,846 piastres. L’énonciation de ce chiffre nous dispense d’insister sur l’étal d’abandon de ce genre d’industrie.

Le fer se trouve à Samaqov (Bulgarie), à Kreshovo,

Ossoji, Babgaravan, Foinitza, Bussovatz, Varesh, Slari, Maidan et Borrovitzo (Bosnie) ; Je plomb à Olovo, Kla-

dem, Sbedni, Kreshovo (Europe);

Le cuivre à Kreshovo, Foinitza (Europe), Isseli-Ma-

den, Carakaya, Cararek, Agalek, Lahanak, Kilick, Kisel- Kaya, Tokat (Asie Mineure) et Rhodes;

Le mercure à Inact et Kreshovo ;

Le zinc à Kreshovo ;

L’arsenic à Kreshovo et Soitza;

Le charbon de terre à Eregli (Héraclée de la mer Noire) ; il existe probablement d’autres gisements houillers sur les côtes d’Anatolie et de Roumélie de la mer Noire.

D’après les analyses du docteur Vérollot, la houille d’Eregli, comparée à la houille anglaise, donne :

Houille d’Éregli.

Houille anglaise.

Coke

Matières volatiles . ,

Cendres

Pyrites

Traces.

1 gramme de carbone pur élève de 1“ du thermomètre centigrade 7,815 grammes d'eau

1 gramme de houille anglaise

1 gramme de houille d'Eregli

Rapport entre le» piMMances calorifiques.

7,815 gr. 1,00—10/10 6,187 0.79— 8/10

En résumé, les chiffres contenus dans la colonne des rapports prouvent que la combustion d’un gramme de houille d’Eregli élève, de zéro à un degré, trois quarts

de kilogramme d’eau de moins que ht combustion d’un gramme de houille anglaise (1).

Le natron , le chrome , existent sur beaucoup de points.

On trouve aussi sur les deux continents, comme dans les îles, des carrières de très beaux marbres.

Tous ces éléments de richesse restent abandonnés par les causes que nous avons énumérées quand nous avons parlé de l’exploitation des forêts. Les mines ne seront l’objet de travaux importants que lorsque la Turquie donnera aux concessionnaires et à leurs capitaux la sécurité et les facilités qu’ils ont vainement recherchées jusqu’à ce jour.

Dans les conditions ordinaires, celui qui découvre un gîte métallifère ne peut l’exploiter qu’après qu’il a été autorisé à cet effet par le Gouvernement. Si la demande de l’inventeur est agréée, il lui est accordé une concession dont la durée varie de dix à vingt ans au maximum. Cette jouissance limitée exclut elle-même la possibilité d’engager de gros capitaux, que l’entreprise n’amortirait pas durant cette courte période ; il est démontré d’ail-

leurs, par l’expérience, que les mines ne deviennent productives qu’à la suite d’efforts persévérants, de tentatives répétées. Ce serait au moment où l’on commencerait à recueillir les fruits de ces recherches que la concession toucherait à son -terme de dix années. Cette législation erronée n’est pas le seul empêchement : l’État oblige les concessionnaires à lui payer une redevance de 20 0/0, calculée d’après le rendement des mines. Cette rede-

(1) Vérollotcité par M. Viqucsnel , Voyage dans la Turquie d'Ew ope.

vance déjà trop lourde est encore aggravée par une condition qui condamnerait à la ruine les spéculateurs que l’entrainement pousserait à l’exploitation des mines. Cette condition, dont le caractère anti-commercial s’oppose à l’établissement d’entreprises sérieuses, est celle qui force les extracteurs à remettre aux autorités chargées de la surveillance de ce service la totalité des minerais provenant de l’extraction opérée sur le périmètre concédé, quelles que soient la nature et la quantité de ce minerai ; il est formellement interdit aux industriels de se livrer aux opérations métallurgiques, et le Gouvernement a seul le droit de traiter les métaux. Ce traitement a lieu à ses frais ; l’opération étant terminée, il prélève la redevance de 20 0/0 sur le rendement, et prend pos session des 80 0/0 restant à un prix établi d’avance Les défectuosités d’un pareil système sont évidentes : l’État n’est pas, comme les particuliers, stimulé par l’intérêt; le rendement n’est pas toujours ce qu’il devrait être ; les perfectionnements que la concurrence introduirait n’existent pas; enfin, quelque élevé que soit le prix des métaux sur les marchés étrangers, il n’y a qu’un acquéreur, l’État, à un prix invariable.

Il est indispensable de réformer radicalement la législation minière, sous peine de voir les mines continuer à rester inexploitées. Il faut que les extracteurs aient le droit de traiter leurs minerais où ils le voudront, comme ils l’entendront; qu’ils aient aussi la liberté d’exporter leurs produits soit à l’état brut, soit après transformation, et que l’État se contente de percevoir un droit de sortie très faible, en échange de la concession, si les exploitants trouvent sur les marchés étrangers un prix de

vente supérieur à celui qu’il offre. A prix égal, il est toujours sûr d’obtenir la préférence, puisque les produits qu’il achète sont exonérés des risques maritimes, des frais de transport, et de la perte d’intérêt résultant du parcours.

Le ministère du commerce s’occupe de changer la législation minière. Nous craignons que les dispositions qu’il semble vouloir adopter ne donnent pas à l’industrie métallurgique la liberté d’action sans laquelle il est impossible de la développer.

Nous devons reconnaître cependant que le Gouvernement n’a jamais refusé, depuis quelques années, d’accorder les concessions qui ont été sollicitées, et certes les demandes n’ont pas manqué. Ces demandes de concessions étaient-elles sérieuses? Nous ne pouvons l’admettre, car en supposant même qu’on eût écarté une partie des entraves qui résultent de la législation actuelle, l’exploitatiton n’en restait pas moins impossible au point de vue commercial. On aurait perdu les capitaux engagés dans ces spéculations.

Une foule de spéculateurs anglais, autrichiens, hollandais, belges, s’est ruée sur la Turquie après la guerre de Crimée, et a sollicité des firmans, des privilèges, des concessions. Ces spéculateurs, sans être tenus de verser de cautionnements préalables, ont obtenu de la Sublime- Porte les concessions qu’ils réclamaient. Devenus possesseurs de firmans, ils sont rentrés en Europe, où ils ont offert de vendre leurs droits à des capitalistes qui , bons calculateurs , se sont bien gardés de les acheter. Les concessionnaires n’ont pas trouvé d’acquéreurs et ne sont plus revenus. Voilà, eu peu de mots, l’histoire

de la majeure partie des concessions que le Gouvernement ottoman a accordées depuis cinq ans (1).

Les richesses minières existent, et l’intérêt public commande qu’on les exploite. Ce résultat sera obtenu dès que le Gouvernement, ne concédant le droit d’exploiter qu’à des soumissionnaires qui lui présenteront des garanties certaines d’exécution, autorisera l’exploitation aux conditions libérales usitées chez les autres nations.

(1) Le Gouvernement vient de faire (mars 186t) un appel aux capitaux indigènes et étrangers , en mettant en adjudication , au plus offrant, les mines de cuivre d’Argana, dans le district de Tokat. M. de Tchihatcheff évalue leur rendement annuel à 720,000 ocques de cuivre pur. M. Boué, dans son ouvrage sur la Turquie, partage l'opinion de M. Tchihatcheff.

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