TOTAUX
Musulmans ....
Grecs
Catholiques ....
Juifs
Divers
Nous examinerons plus loin quelle est l’organisation religieuse de la Turquie et l’action qu’elle exerce sur le gouvernement et les institutions civiles; mais il convient de justifier ici ce que nous avons avancé plus haut (2) : « Quoiqu’on ait dit du fanatisme des musulmans, les faits
(1) Ubicini, Lettres sur la Turquie, 1. 1, p. 25.
(2) Page 1 7.
h prouvent que leur tolérance religieuse a été au contraire « le moyen qui a le plus contribué à consolider leur puisit sauce. •>
Citons d’abord le Koran :
« Certes ceux qui croient et qui suivent la religion » juive, et les chrétiens et les sabéens, en un mot qui- « conque croit en Dieu et au jour dernier et qui aurapra- « tiqué les bonnes œuvres, tous ceux-là recevront une « récompense de leur Seigneur; la crainte ne descendra « point sur eux et ils ne seront point affligés (1).
« On vous dit : Soyez juifs ou chrétiens , et vous serez « sur le bon chemin. Répondez-leur : Nous sommes plu- « tôt de la religion d’Abraham, vrai croyant, et qui n’é- « tait point du nombre des idolâtres (2).
« Dites : Nous croyons en Dieu et à ce qui a été en- « voyéd’en haut à nous, à Abraham et à Ismael, à Jacob, a aux douze tribus. Nous croyons aux livres qui ont été « donnés à Moïse et à Jésus, aux livres accordés aux pron phôtes du Seigneur ; nous ne mettons point de diffé- « rence entre eux et nous nous abandonnons à Dieu (3).
a Point de contrainte en religion. La vraie route se a distingue assez de l’égarement. Celui qui ne croira pas « au Thagout (f) et croira en Dieu aura saisi une anse « solide et à l’abri de toute brisure. Dieu entend et con- « naît tout (5).
« Si quelque idolâtre te demande un asile , accorde-le
(t) Koran, traduction de M. Kasimirski, chap. II , La Vache, v. 50
(2 ) ldem, v. 129.
(3) Idem , v. 130.
(4) Thagout est le nom d’une idole.
(3) Koran, chap. II, La Vache, v. 237.
« lui , afin qu’il puisse entendre la parole de Dieu , puis « fais-le reconduire en un lieu sûr. Ceci t’est prescrit « parce que ce sont des gens qui ne savent rien (1).
« Dis : Chacun agit à sa manière ; mais Dieu sait qui « est celui qui suit le chemin le plus droit (2). »
Ces sages préceptes ont été religieusement observés par les fondateurs de l’empire ottoman; plus tard l’ignorance, les passions , les haines engendrées par les luttes avec l’Europe , le mépris des nations chrétiennes, les ont altérés et transformés en fanatisme aveugle. L’histoire le prouve.
Mahomet II s’empare de Constantinople : les premiers actes du conquérant constatent sa tolérance religieuse. Il efface les traces de la dévastation , il fait rebâtir les édifices; il laisse aux chrétiens la liberté de leur culte public, leurs plus belles églises, Sainte- Sophie exceptée , et leurs coutumes ; il nomme un patriarche apostolique, le fait sacrer selon le cérémonial en usage sous les empereurs grecs; il lui remet lui-même le bâton pastoral, insigne de sa puissance ; il repeuple Constantinople en rappelant les chrétiens avec promesse de sécurité complète, et, pour achever de combler les vides , il fait venir une foule de familles grecques établies àTrébizonde, à Sinope et dans d’autres villes de la mer Noire et de la mer de Marmara. Brousse était au pouvoir des musulmans depuis le règne d’Othman , et les Arméniens y vivaient respectés. Mahomet II appelle à Constantinople l’archevêque Joachim, qui s’y «rend , suivi d’une colonie nombreuse, composée
(1) Koran, chap. IX, L'Immunité ou Le Repentir, v. 6.
(2) Idem, chap. XVII , Le Voyage nocturne, v. 86.
exclusivement de ses coreligionnaires. Joachim est élevé au rang de patriarche , reçoit des immunités, des privilèges égaux à ceux du patriarche grec , et Galata devient la résidence de la colonie chrétienne fondée par l’empereur mahométan.
Sous les successeurs de Mahomet II, les Grecs établis au Fanar arrivent à former une sorte de pouvoir dans l’Étal, une espèce d’aristocratie créée par la ruse et l’habileté commerciales. Cette aristocratie, sous le nom de Fanariotes, dirige la politique étrangère; les chrétiens parviennent à tous les emplois, même à gouverner les principautés.
Les arméniens, eux, se livrent plus spécialement aux opérations de banque ; ils constituent , à côté des Fanariotes, l’aristocratie d’argent.
Une partie des juifs persécutés, chassés, par les rigueurs de l’inquisition, des royaumes d’Espagne, du Portugal , vienlchercher chez les Turcs l’hospitalité et la sécurité que des puissances catholiques leur refusent. Le juif, si habile en matière de lucre et en finances, est effacé par l’arménien : il ne brille qu’au second rang.
Les musulmans, plus guerriers que commerçants, laissent ces races s’emparer peu à peu des richesses du pays; ils n’imposent à aucune la loi civile du Koran. De même qu’ils leur ont laissé leurs lois religieuses, ils leur laissent leurs lois civiles.
Les chefs des communautés religieuses ont toujours été les administrateurs de la justice entre leurs coreligionnaires, et les répartiteurs presque omnipotents ^e l’impôt.
Enfin, les capitulations et l’établissement des con-
sulats ont donné aux étrangers la liberté, la sécurité, dont ils avaient besoin.
La première capitulation ou convention qui garantit les droits des chrétiens fut accordée par le calife Omar, la quinzième année de l’hégire (636' année vulgaire) (1).
Cet acte, qui date de la naissance du mahométisme , porte :
» Nous, vrai croyant, et nos successeurs, devons ga- « rantir la sécurité des sujets chrétiens, s’ils remplissent « leurs devoirs de sujets.
« Cette convention ne sera rompue que par leur faute « et s’ils tentent de se soustraire à l’obéissance et à la « soumission.
« Que la sûreté soit également assurée à leurs églises.
« Ils méritent tous ces égards parce qu’ils furent déjà « honorés autrefois par le prophète d’un document im- <1 primé de la paume de sa main, par lequel il nous « exhorte à les ménager et à leur accorder la sû- « reté. » «
Cette convention servit de base à celles que les musulmans passèrent avec les autres chrétiens habitant les pays conquis. Nous avons vu que Mahomet II sut rester fidèle à ces précédents.
Les capitulations qui protègent les chrétiens non sujets ottomans eurent une autre origine (2), elles émanèrent spontanément de la gracieuseté du souverain. Soliman h Magnifique ayant contracté alliance avec François I er ,
(1) Pièces justificatives, n° 2. Cet acte, que les moines grecs de la Terre-Sainte ont toujours présenté comme leur titre le plus précieux, est considéré aujourd'hui comme apocryphe.
(2) Pièces justificatives, n° 4 .
voulant lui donner un témoignage de son amitié, octroya à la France, sans que son roi l’eût demandé, des capitulations qui s’appliquèrent aux chrétiens étrangers. Elles lurent beaucoup plus étendues que celles qu’avait octroyées précédemment Bajazet II. Les dispositions principales portaient que les affaires entre Français et les difficultés qu’elles pourraient entraîner seraient appréciées et jugées par les Français conformément à leurs lois et coutumes. Ces privilèges avaient une importance considérable : ils assuraient au commerce une protection qui lui était nécessaire, une sécurité qu’il avait du reste trouvée à une autre époque, sous Charles VII, lorsque les flottes de Jacques Cœur couvraicntla Méditerranée et « qu’il n’y avait, dit Georges Chasteliain, en la « mer d’Orient mût qui ne fût revestu de fleurs de lys. » Un très grand nombre de Français s’établit alors dans les Echelles du Levant, et sous Henri IV notre commerce avec ces contrées avait pris un essor immense.
La France jouit seule de ces immunités pendant longtemps, mais peu à peu les autres nations, qui en profitaient sous son pavillon, réussirent à obtenir les mêmes garanties. Lorsque notre patrie réalise un progrès, c’est toujours au profit de l’humanité : Napoléon III a pu dire, sans craindre d’être taxé d’exagération, que « la France était le seul peuple qui osât faire la guerre pour une idée. »
On voit que l’empire ottoman a offert jusqu’à nos jours le singulier spectacle d’un état où les religions divisées, ennemies les unes des autres, ne relèvent judiciairement, souvent même administrativement, que de leurs chefs spirituels, et les étrangers que *des lois de leur
pays. En Turquie, toutes les croyances ont la libre pratique de leur culte, et toutes les législations fonctionnent parallèlement. Le sultan Mahmoud, pressé d’établir des distinctions entre les populations qui composent l’empire, répondit : ■< Mes sujets sont tous égaux devant moi ; « je ne les distingue que lorsqu’ils sont à l’église ou à la « mosquée. » Si ce n’est pas là la tolérance, la tolérance la plus étendue, nous ne savons alors ni ce que signifie le mot, ni où on pourra trouver la chose (1). Ce n’est pas en Russie, où les juifs sont encore traités comme des ilotes ; ce n’est pas dans la libérale Angleterre, qui traite ces mêmes juifs presque comme les parias de l’Inde, qui leur refuse l’entrée dans ses parlements, qui suit, à l’égard de l’Irlande catholique, la politique que l’Espagne suivait à l’égard des juifs, chez laquelle les catholiques romains remercieraient le Ciel s’ils jouissaient de la liberté religieuse que le croissant ne leur à jamais refusée.
Mahmoud II, parla destruction des janissaires, a rendu les sultans à peu près maîtres; mais, s’il les a affranchis de l’influence militaire, il ne les a pas dégagés de l’influence des ulémas, qui peuvent ralentir la marcîte du
(1) Le 10 juin 1860 nous avons vu les processions catholiques circuler dans les rues de Péra et do Galata. Les maisons étaient pavoisées de drapeaux , les reposoirs étaient dressés au coin des rues, le clergé faisait retentir l'air de ses chants , les cloches sonnaient à toutes volées, et les soldats turcs qui formaient le cortège présentaient lesarmes au moment de la bénédiction du Saint-Sacrement, aux reposoirs, pendant que la musique de leur régiment exécutait des symphonies. C’est ainsi que la Fête-Dieu a été célébrée dans la capitale de la foi mahométane et dans un très grand nombre (d’autres localités musulmanes.
progrès. Cependant, son fils Abdul-Medgid I", qui lui a succédé le 1" juillet 1839 , dès son avènement au trône a octroyé (3 novembre 1839) la déclaration de Gulhané (1). Cette déclaration contient en germe toutes les réformes, c’est d’elle que date la rénovation sociale de la Turquie.
Le hatti humayoun du 18 février 1836 n’est que la confirmation, la conséquence de ladéclaration de Gulhané et de la création du tanzimat (2).
On lit dans les procès-verbaux des conférences du Congrès de Paris, à la deuxième séance du 28 février 183G : « A’ali Pacha annonce qu’un nouvel hatti— « chériff a renouvelé les privilèges religieux octroyés « aux sujets non musulmans de la Porte, et prescrit de « nouvelles réformes qui attestent la’sollicitude de S. M. « le Sultan pour tous ses peuples indistinctement (3). »
Nous chercherions vainement dans ces procès-verbaux , témoins irrécusables de ces débats solennels où les intérêts des peuples étaient discutés, des déclarations semblables émanant des puissances qui siégeaient au Congrès de Paris, chez lesquelles il y a aussi tant à faire pour que leurs sujets jouissent indistinctement de la liberté religieuse et de l’égalité des droits. La Russie, la Pologne, la Hongrie, l’Italie, l’Irlande, l’Inde anglaise, etc., ne sont pas , que nous sachions , des types parfaits sous ce rapport.
(t) Pièces justificatives, n° 5.
(2) Idem , n° 6.
(3) Cet acte peut remplacer les capitulations. Si on tient à les conserver comme supplément de garanties, il faut alors les réviser, les mettre en harmonie avec les besoins actuels , formuler un texte unique et précis.
A entendre les détracteurs intéressés de la Turquie, il semble que la transformation d’un peuple peut et doit s’accomplir en un jour. Quel temps a mis la France à formuler les principes de \ 789 ! quelles époques douloureuses n’a-t-elle pas eues à traverser ! quelles luttes gigantesques n’a-t-elle pas eues à soutenir, à l’intérieur contre la guerre civile, à l’extérieur contre l’Europe entière! combien de révolutions se sont succédé! Le progrès, souvent ralenti par les événements, a continué sa marche, s’est infiltré chez les autres nations; mais les 72 années écoulées ont-elles vu se produire la totalité des conséquences qui découlent de ces principes ? « Les hommes « s’agitent et Dieu les mène. » Ses décrets immuables s’accomplissent toujours, mais ils sont l’œuvre du temps.
Nous abandonnons ce sujet, sur lequel nous serons forcés de revenir plusieurs fois. Nous croyons cependant avoir prouvé déjà que la tolérance religieuse fait partie intégrante, essentielle, de l’organisation démocratique de la Turquie.
Est-ce à dire que les chrétiens vivent en paix, qu’ils sont heureux? Non, certes! loin de là! mais ce n’est pas sur les musulmans seuls que doit retomber la responsabilité de cette situation.
On pourrait presque dire qu’en Orient, les plus grands ennemis des chrétiens sont les chrétiens eux-mêmes, excepté dans quelques provinces où le gouvernement ottoman, tiraillé par l’Europe, se trouve, par suite de ces tiraillements, trop faible pour obliger les populations fanatiques à respecter ses volontés, à accepter les réformes qu’il est prêt à leur imposer même par la force.
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Lorsque Rome offrit ses services à Constantinople , à la veille de tomber au pouvoir du croissant, les grecs corrompus du Bas-Empire s’écrièrent : « Plutôt la domi- « nation du culte de Mahomet que la domination du « Pape! »
C’est encore la réponse des sectes chrétiennes de l’Orient : « Plutôt la domination du culte de Mahomet « que la domination d’une église parmi nous ! » disentelles en commun.
Nous entendons souvent déplorer que les chrétiens n’arrivent pas aux hautes fonctions gouvernementales. On oublie que les haines religieuses rendent ces nominations impossibles. A l’instant où un fonctionnaire chrétien serait nommé par le sultan, l’universalité des sectes autres que la sienne dresserait contre lui l’artillerie de ses calomnies, de ses intrigues, le réduirait à l’impuissance. .Ces sectes n’admettent pas qu’un chrétien puisse être un administrateur juste, impartial, honnête ; pour elles, il ne peut être qu’un ennemi implacable. Nous nous dispensons de le prouver en citant des exemples : ils seraient trop nombreux. Quelles scènes honteuses ne souilleraient pas les lieux saints si les Turcs n’étaient là, gardiens impassibles, maintenant le bon ordre entre les communions rivales, faisant respecter ce berceau d’une religion dont l’apôtre bien-aimé du Christ résumait la morale sublime en répétant sans cesse : « Aimez-vous les uns les autres. » Hélas ! la fraternité n’a jamais existé, n’existe pas, n’existera peut-être jamais chez les chrétiens de l’Orient, race dégénérée, haineuse, vindicative, qui est restée le type invariable des grecs du Bas- Empire.
Voilà la peinture fidèle du christianisme en Orient. Ce tableau ressemble fort peu au portrait que l’on fait de ces populations représentéescommegémissantopprimées par les musulmans: il ne leur ressemble pas parce qu’il est vrai. La protection ne leur a manquéàaucuneépoque. Les puissances européennes ont exagéré cette protection à un degré tel qu’il y a quelques années, avant la création des tribunaux mixtes, il était impossible au gouvernement ottoman de poursuivre la répression des crimes commis par les chrétiens. Les capitulations et le droit de protection se dressaient devant lui comme un obstacle infranchissable. Dieu seul sait ce que les quartiers francs de Constantinople et des grandes villes de l’empire renferment de criminels vomis par l’Europe et le bassin de la Méditerranée, cachant souvent sous le nom de réfugiés politiques le passé le plus hideux, trouvant avec le titre de chrétiens et d’étrangers l’impunité qu’aucun état livré à lui-même ne leur aurait laissée. Quelle que soit la nationalité, il suffit d’avoir un passeport signé par un consul anglais pour être de fait et de droit protégé anglais ; il suffit d’aller passer trois jours à Odessa pour revenir protégé russe, quelque fois sujet russe. Le désir impatient de s’immiscer dans les affaires de la Sublime Porte pousse certaines puissances, qui font sonner très haut la pureté de leurs intentions, à oublier les notions vulgaires du droit international. Quant à la France, elle peut proclamer qu’elle est étrangère à ces actes. On n’a rien de semblable à lui reprocher.
Les chrétiens, dit-on, sont persécutés, spoliés. C’est vrai. Ils l’ont été parfois, et le sont encore dans cer-
taines provinces par les pachas ; en cela ils ne constituent pas une exception : les musulmans ne sont pas plus épargnés. Mais il est une sorte d'exactions dont les musulmans n’ont pas à souffrir, à laquelle les chrétiens n’échappent jamais. Ce sont les exactions qui résultent de la rapacité et de la corruption du clergé.
Les chefs des communautés religieuses décidant , administrant, appliquant tout ce qui ressortit à la vie civile, chaque chef a le droit de prélever des impôts, soit pour l’entretien du culte, soit pour d’autres motifs. l\ien de ce qui peut servir à battre monnaie n’est laissé de côté. Ces chefs religieux sont ceux qui s’opposent le plus aux réformes, et qui en môme temps remplissent l’Europe de leurs doléances. Ils transforment les musulmans en boucs émissaires chargés des malédictions d’Israël.
« Ceci n’est un mystère pour aucun de ceux qui con- « naissent l’Orient: les chefs des communautés religieuses « font peser sur leurs coreligionnaires un joug écrasant.
« Ce sont toujours impôts nouveaux, redevances nou- « velles, souscriptions à couvrir, dons à faire, sacre- « ments à payer, dispenses, frais de culte, frais d’indul- « gences, frais de pèlerinages et de prières imposés à des « populations ignorantes. Ces populations, on les pousse « ensuite à accuser le gouvernement ottoman de ces « actes qu’il réprouve, qu’il condamne, et qu’il n’a au- « cun intérêt à laisser subsister (I).»
Depuis le patriarcat de Constantinople, qui a des re-
(I) La Turquie devant l’Europe, p. 39. Paris, 1858, Dentu.
venus princiers, jusqu’au plus mince emploi religieux, tout est à vendre et tout s’achète, s’achète même à des prix très élevés, à ces enchères d’immoralité et de simonie. Les acquéreurs, devenus possesseurs de l’emploi objet de leur convoitise, pressurent alors leurs coreligionnaires, sans marchander avec les moyens. Ne faut-il pas qu’ils rattrapent les sommes qu’ils ont dépensées, qu’ils acquittent les obligations qu’ils ont contractées, qu’ils jouissent, en outre, au sein du faste en haut, sans privations en bas, des positions si difficilement obtenues à prix d’or ?
Nous avons dit ce qu’étaient les fidèles, voilà ce qu’est le clergé (1). C’est à l’aide de ces manoeuvras astucieusement, présentées comme étant le résultat de l’oppression du gouvernement ottoman, que des combinaisons politiques savamment ourdies entretiennent l’inquiétude en Europe, suscitent des troubles en Asie, que le sang coule en Syrie, que la France est obligée de prodiguer ses armées sur les champs de bataille de cet Orient où les arbres ne suffiraient pas à marquer les tombes de nos soldats morts, depuis dix siècles, martyrs de la civilisation.
Une législation qui mettrait en harmonie la loi musulmane et les codes modernes, qui serait appliquée pardes tribunaux mixtes à tous les sujets ottomans sans distinction de religion; un système d’impôts régulièrement assis,
(2) Les frères des Écoles chrétiennes , les sœurs de charité, venus de France, le clergé catholique, donnent sans cesse des exemples de charité, d'abnégation et de dévouement; aussi sont-ils très cordialement détestés par les communautés schismatiques.
qui laisserait la perception directe à l’État; l'administration civile et judiciaire enlevée aux chefs spirituels et rendue aux laïques, feraient plus pour la religion chrétienne, pour le progrès, pour laforce de l’empire, que les hatti-humayoun qu’inspire le bon vouloir des sultans, et que les haines des sectes rendent d’une application impossible.