‹ La Turquie en 1861Chapitre 9 sur 66 · ARMÉE, MARINE · texte numérisé non relu

ARMÉE, MARINE

L’armée turque a été organisée à l’européenne en 1 842.

Elle est divisée en service actif et en réserve. Le service actif est de cinq années ; après ce temps de présence sous les drapeaux , les soldats retournent chez eux ; ils sont alors incorporés à l’armée de réserve , à laquelle ils appartiennent sept ans. L’armée active est appelée nizam ; l’armée de réserve , redifs.

L’armée active est répartie en six camps ou corps. Chaque corps se compose de six brigades formant deux divisions qui comptent six régiments d’infanterie , quatre régiments de cavalerie et un régiment d’artillerie. Ces onze régiments comptent ensemble 21,000 hommes d’effectif.

Le nizam n’est pas chargé de garder les batteries, les forts et les citadelles. Ce service appartient à des corps spéciaux d’artillerie et du génie placés sous les ordres du grand maître de l’artillerie, gouverneur général des forteresses. Il est fait par quatre régiments d’artillerie et deux régiments du génie.

Il y a, en outre, à Candie, une brigade ; à Tripoli (Bar-

barie) et à Tunis, deux régiments d'infanterie et deux régiments de cavalerie attachés aux beylicks.

En dehors de l’armée active et pouvant être considérés comme en faisant partie, il existe des corps irréguliers : les kavass (gendarmes à pied), les seymens (gendarmes à cheval) , les tatars, et les volontaires.

L’effectif total de l’armée active et des troupes irrégulières est approximativement de 200,000 soldats d’infanterie , cavalerie et artillerie , répartis sur les divers points du territoire.

Les États tributaires doivent fournir à la Turquie, en temps de guerre, des contingents dont l’ensemble est de 120,000 hommes.

Cette organisation, en groupant les ressources actives, de réserve ou des contingents, permet à la Turquie de présenter 300,000 hommes sous les drapeaux.

L’armée est nourrie et entretenue aux frais de l’État.

Le recrutement s’opère par le tirage au sort des jeunes gens âgés de vingt ans, et par l’enrôlement volontaire. Les hommes valides sont seuls appelés à servir ; les fils uniques et les hommes mariés sont exonérés du service militaire. Chaque famille n’est tenue de fournir qu’un fils à l’État.

Jusqu’en 1850, l’armée a été exclusivement composée de musulmans. Lorsque la Turquie a voulu supprimer le droit de capitation que payaient les sujets non musulmans , le remplacer par le service militaire , et mettre ainsi tous ses sujets sur le pied de l’égalité, les chrétiens ont manifesté les répugnances les plus vives à servir dans l’armée de terre, bien que, depuis 1847, des marins appartenant à la religion grecque fissent partie des équi-

pages de la flotte. Le recrutement appliqué à la population, sans distinction de religion, doublerait presque les forces de l’empire.

Le hatti-humayoun du 18 février 1856 dit :

« Art. 14. L’égalité des impôts entraînant l’égalité des x charges, comme celle des devoirs entraîne celle des « droits, les sujets chrétiens et des autres rites non mu- « sulmans devront, ainsi qu’il a été antérieurement re- « connu , aussi bien que les musulmans , satisfaire aux « obligations de la loi du recrutement. Le principe du « remplacement ou du rachat sera admis.

« Art. 15. Il sera publié, dans le plus bref délai pos- « sible, une loi complète sur le mode d’admission et du « service des sujets chrétiens et d’autres rites non musul- « mans dans l’armée. » .

Ces dispositions, dont l’équité ne saurait être attaquée, continuent à rester inexécutées. Les rayas ont les godtspeu belliqueux ; ils voudraient ne plus payer la capitation , mais ils voudraient aussi ne pas servir l’État. Entre l’impôt de l’argent et l’impôt du sang, ils préfèrent le premier; peu leur importe une distinction humiliante qui date de la conquête. La Turquie veut mettre les chrétiens et les musulmans au même niveau; les chrétiens refusent l’élévation. Cela n’a pas empêché la Russie, en 1860, de protester, au nom de ces chrétiens, contre l’inexécution du hatti-humayoun. Il serait bon cependant de s’entendre et de laisser la Turquie indépendante un peu maîtresse chez elle.

Nous ne dirons pas :

« Non, les rayas ne sont pas encore rachetés de leurs « vices ; non, le bras du conquérant n’a pas fini sa tâche :

« ils n’ont pas assez travaillé à leur moralisation pour « mériter sitôt tant de bienfaits et tant de libertés. Ce « qu’en contient le hatti du sultan nous parait être à une « dose trop forte : ils n’en sont pas encore dignes, ils ne « s’en serviraient que dans de mauvais desseins (1). »

Ce langage nous parait trop sévère ; nous nous bornons à demander qu’on laisse la Porte libre de faire à ce sujet ce qu’elle croira le plus utile à l’État et le moins désagréable aux chrétiens sujets ottomans. Si ces chrétiens ne veulent pas être soldats, qu’ils payent alors le droit d’être défendus, et qu’on cesse de réclamer en leur nom.

La marine militaire turque, détruite en partie à Sinope, en 1854, par la flotte russe, est loin d’être anéantie. Six vaisseaux- de ligne , dont un à trois ponts , quelques-uns à hélice, sont complètement armés , à l’ancre dans la Corne-d’Or, avec plusieurs frégates à vapeur, et une escadrille d’avisos à hélice récemment construits en Angleterre.

« Aucun État ne peut avoir une flotte à moins de frais « que la Turquie, et l’histoire le prouve. Trois fois dé- « truite, à Lépante, à Tchesmé, à Navarin, trois fois la « marine turque est sortie de ses ruines, au grand éton- « nement du monde (2). Un an après la conquête de l’ile « de Chypre, le grand vizir de Selim II, voulant prouver

(1) Hatti-Humayoun, Commentaires par M. L. de Courcy. Paris,

(2) L'auteur aurait pu ajouter que la flotte qui avait remplacé celle perdue à Navarin avait été livrée par son amiral Ahmed Ferzi-Pacha à Mehemet-Ali, pacha d'Êgypte , à la mort du sultan Mahmoud. Malgré cette trahison , la Turquie comptait encore, en 1833, 74 bâtiments à voiles ou à vapeur, portant 4,000 canons et 15,000 matelots.

« à l’ambassadeur de Venise les grandes ressources ma- « ritimes de l’empire, lui disait un jour : « La perte d’une « flotte n’est pour mon empereur que ce que serait la « perte de la barbe à un homme qui se la fait couper et à « qui elle repousse ; mais la perte de l’ile de Chypre est « pour les Vénitiens comme la perte d’un membre qui ne « revient plus quand il a été coupé. » Douze ou treize « mois après, le Turc Ulacialli voyait fuir devant lui les « vainqueurs de Lépante (1). »

Les arsenaux de la marine ont énormément perdu de l’activité qui a dû les caractériser autrefois ; mais les ressources inhérentes au pays, qui lui ont permis de réparer ses pertes, n’ont pas disparu. L’outillage des ateliers est insuffisant même, à Constantinople, pour les réparations courantes de la marine à vapeur, presque nul sur les autres points; le personnel mécanicien indigène des arsenaux et de la flotte est à créer; les approvisionnements manquent : ce n’est qu’une question d’argent et de volonté. Quelques années peuvent rendre la Turquie capable de construire elle-même l’outillage, les coques, les machines , et de trouver chez ses propres sujets les ingénieurs et les ouvriers qu’elle n’a pas encore.

La Russie n’était guère plus avancée sous le rapport de la marine à vapeur lorsque la guerre de Crimée est venue la surprendre. L’Angleterre et la Suède lui fournissaient les machines ; elle ne possédait aucun atelier de construction, pas même d’outillage. Cependant, en 1856, seule, pressée par les exigences de la guerre , elle avait créé son

(1) Lettre de M. Noguès , rédacteur en chef du Journal de Constantinople , à M. Saint-Marc Girardin , rédacteur du Journal des Débats. Constantinople, 1833.

outillage, organisé ses ateliers, produit 80 machines de 60 à 80 chevaux qui fonctionnaient sur les 80 canonnières construites pour défendre Cronstadt, 12 machines de 1 60 à 300 chevaux destinées à des corvettes qui sont maintenant au Kamchatka ou dans l’Amour, et commencé unemachinede 1000 chevaux, destinée à un vaisseau conforme au type du vaisseau le Napoléon. Depuis la paix elle a demandé des frégates, des corvettes, des avisos, ■h la France, à l’Angleterre, aux États-Unis ; de nombreux officiers, ingénieurs, mécaniciens, ont suivi à l’étranger la construction des coques et des machines, se sont pénétrés des progrès réalisés, et aujourd’hui la Russie peut suffire aux besoins de sa marine. Elle possède déjà une flotte supérieure en qualité, sinon en nombre, à celle qu’elle avait avant la guerre de Crimée.

Le grand-duc Constantin, grand amiral de Russie, officier expérimenté , auquel rien de ce qui se rattache à la marine n’est étranger , qui par ses connaissances variées tient un rang distingué parmi les hommes les plus remarquables s’occupant de marine, qui est sans contredit le marin le plus complet de la Russie, a été le promoteur et l’organisateur de cet immense progrès. Il a su former à l’étranger le personnel qui lui manquait, organiser dans les arsenaux les ateliers qui n’existaient pas, et la marine russe est devenue promptement , sous son impulsion intelligente et énergique, plus florissante que jamais. Pierre le Grand a créé la marine russe ; le grandduc Constantin lui a redonné la vie, sous Nicolas I er et Alexandre II.

Ce qu’il faut à la Turquie, c’est l’organisateur qui saura utiliser les éléments qu’elle renferme , qui rendra la

vie à ses arsenaux, qui en fera sortir des flottes à vapeur, construites, armées, montées par les sujets ottomans eux-mêmes.

L’arsenal de Constantinople, situé dans la Corne-d’Or, pourrait suffire à lui seul à la marine turque. Comme position maritime, c’est le plus bel arsenal du monde. Sa puissance productive est très limitée actuellement. Il n’a que deux formes de radoub , une troisième est en construction. Ces formes sont les seuls grands bassins de carénage delà flotte. Il existe aussi des chantiers de constructions à Sinope et à Eregli dans la mer Noire, à l’ile de Metelin et à Rhodes ; mais ils offrent moins de ressources encore que l’arsenal de la Corne-d’Or.

La Turquie possède chez elle tout ce qu’exige la construction des coques et des machines de la plus grande puissance.

Les forêts de l’Asie Mineure, de la Moldavie, de la Valachie, contiennent en abondance des bois de chêne d’excellente qualité , des dimensions les plus fortes ; la Bulgarie et la Valachie donnent des bois de mâture. Ce sont ces localités qui approvisionnent les arsenaux. Les bois de l’Asie Mineure sont embarqués sur des transports, à Ismid (Nicomédie); ceux des provinces Danubiennes sont formés en radeaux sur le Danube : ces radeaux mâtés et voilés descendent à Constantinople par la mer Noire pendant la belle saison.

Les fers proviennent des fonderies impériales de Samaqov , sur la rive européenne de la mer Noire , et de Praoutcha dans l’Archipel ; l’Angleterre et la Russie en fournissent aussi beaucoup.

Les cuivres sont tirés de Tokat et de Trébizonde.

Les toiles , les chanvres et les cordages , sortent des ports de la mer Noire.

La houille est extraite à Eregli (Héraclée), sur les bords de la mer Noire (Anatolie).

Que faut-il pour utiliser ces éléments constitutifs d’une marine? Un chef dont la volonté énergique dirigera les ouvriers ottomans qui les transformeront en escadres.

Quant aux matelots , ils ne manqueront pas • la conscription peut fournir 30,000 musulmans, et les marins appartenant à la religion grecque , qui depuis i 847 servent sur les vaisseaux, ne montrent pas les répugnances que leurs coreligionnaires manifestent contre le service de terre. Chez tous les peuples, le marin, habitué dès l’enfance à la discipline, se soumet aux lois sans contrainte et sans murmure.

La Turquie devrait renoncer à construire, môme dès à présent , à entretenir armés des vaisseaux de ligne à voiles et à vapeur; ce matériel naval ne lui rendra jamais aucun service réel. En supprimant de sa marine les vaisseaux de haut bord, elle réaliserait une économie considérable ; les fonds économisés, appliqués sous une autre forme , suffiraient à composer un armement qui serait mieux en harmonie avec les besoins et la situation politique de l’empire ottoman. Quoi que fasse la Turquie, elle n’aura jamais une marine capable de résister aux flottes de l’Angleterre, de la France, ou de la Russie. Son indépendance étant garantie par les grandes puissances, placée sous leur sauvegarde , elle peut , elle doit môme supprimer ses vaisseaux de ligne, inutiles en temps de paix , et trop peu nombreux pour présenter une résis-

tance efficace en temps de guerre. Il lui faut, à la place de ces armements coûteux et stériles, des navires à vapeur rapides , frégates, corvettes, avisos, transports, qui lui permettront de surveiller constamment, économiquement, ses côtes, et de transporter facilement les troupes qu’elle peut avoir à diriger sur les différents points du littoral de l’empire. Cette flotte coûterait moins de frais de construction, d’entretien, d’armement, que l’organisation actuelle ; et, bien composée, elle rendrait des services que les vaisseaux de ligne, constamment à l’ancre dans la Corne-d’Or, ne rendront jamais, quelque considérables que soient les dépenses annuelles qu’ils occasionnent.

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