Nicetas (Ed. de Bonn), p
loO IE COMBAT MACÉDONIEN
à ces établissements, L'Église et le fisc y possédaient des domaines étendus, des biens confisqués autrefois aux races slaves ou des terres sans possesseurs après la chute de l'empire latin et du second royaume bulgare. Ravagée et dépeuplée par les invasions contiuentales et maritimes, orientales et occidentales, la Macédoine offrait tous les demi-siècles, après le passage des Bulgares, des Latins, des Serbes, des Albanais et des Valaques, ses grandes plaines à la colonisation. Nous avons déjà vu comment les Persans de Théophile devinrent des Vardariotes. Les Ouzes furent envoyés sans doute dans la plaine d'Okhrida, où Anne Comnène signale des colonies turques antérieures au règne de son père (1081). Les Patzinaks reçurent les champs de Karaferia, témoins de leur défaite. Les Komans furent dispersés, partie en Thrace et en Macédoine, partie en Asie Mineure, sur les bords du Méandre et dans laPhrygie *.
Quand aux xive et xve siècles les Turcs ottomans envahirent la Macédoine, ces avant-gardes turques subsistaient-elles encore? Avaient-elles été assimilées par les races voisines?... Il est probable qu'au milieu de populations différentes, elles avaient peu à peu disparu. Païennes et non encore mahométanes, elles avaient aussitôt embrassé le christianisme, premier pas vers l'hellénisation. Puis, attirées par les charmes d'une civilisation plus molle, elles avaient quitté leurs habitudes nationales, leur langue. Nous savons par
i. Nicéphore Grégoras, Éd. de Bonn, p. 36.
les auteurs que plusieurs fils de ces Komans devenus sénateurs de Byzance occupèrent de hauts emplois à la cour, et que rien, pas même leurs noms, ne les distinguait plus du Byzantin, fils et petit-fils de Byzantin. Ce premier apport de sang turc fut donc partagé entre toutes les populations macédoniennes. Cependant Pouqueville * semble prétendre que des restes de ces premiers Turcs subsistaient au début du siècle dans le sud du lac d'Okhrida, reconnaisaables par leur type et par les Évangiles en langue mogole qu'ils avaient conservés. Mais cette découverte, dont son auteur lui-même paraît bien peu sûr, n'a jamais été confirmée. Il nous suffira de savoir que plus d'un Macédonien, bon Chrétien, et bon Slave ou bon Hellène, a dans ses veines infidèles du sang turc, du sang de ces cornus de Turcs ! La politique des races devrait, en fin de compte, reconnaître au Grand Seigneur représentant de la race turque autant de droits et aussi véridiquement historiques sur la Macédoine, qu'aux Hellènes, aux Serbes et aux Bulgares.
Les Turcs que nous rencontrons aujourd'hui à l'ouest du Yardar sont venus pour la plupart d'Anatolie. Les premiers arrivèrent par mer. En 1331, soixantedix vaisseaux du bey de Karasi jettent sur la côte de Salonique des bandes qui vont piller Karaferia. En
i. Pouqueville, Voyage de la Grèce, III, 74.
1343 et 1352, nouvelles descentes. Suit la grande conquête avec les invasions des Mourads et de Bajazet : vingt ans ne sont pas écoulés que toute la Macédoine est soumise (1370).
Les Sultans établirent leurs soldats dans ce nouveau domaine, de la même manière et pour les mêmes raisons que les empereurs byzantins avaient établi les Ouzes et les Koraans. Bajazet apporta même des Turcs Seldjouks de Koniah, d'où le nom de Koniarides donné par les voyageurs aux Turcs macédoniens. Puis des tribus mogoles, qui erraient au nord du Danube, lui ayant demandé, comme autrefois aux souverains de Byzance, l'entrée dans Pempire, Bajazet les accueille en frères, fait massacrer leurs chefs, dont il soupçonne une conspiration contre son autorité, et Mourad II cantonne ces Scythes dans la plaine inférieure de l'Axios.
De Bajazet et de Mourad, date le partage de la Macédoine en grandes et petites terres féodales, timars et ziam'etSy origine de la grande propriété des beys et des pachas actuels. Bajazet multiplia ces fiefs dans la Macédoine méridionale et en Thessalie, sur les frontières de son Empire. Astreignant en effet leurs possesseurs au service militaire et à l'entretien de troupes réglées, ces fiefs assuraient au Sultan une armée toute prête pour l'invasion ou la défense des frontières grecque et épirote. Le Pinde fut longtemps pour la Turquie une véritable limite. Longtemps, l'Albanais demeura tout à fait indépendant et jamais la race turque ne franchit cette frontière. Avant Ali de Tebelen, en somme.
l'autorité de la Porte au delà du Pinde était nominale : les tirnars et les ziamets de Macédoine représentaient dans l'Empire ottoman les Marches du Saint Empire.
La race turque forme à l'ouest du Vardar deux taches principales.
L'une, dans la plaine maritime du fleuve, a pour centre Yenidje-Vardar, pour limites à Test et au sud le Vardar et le Karasmak, à l'ouest et au nord la Moglenitza et les pentes des monts Pajik. La fertilité de cette plaine attira tout naturellement le Turc laboureur : le tabac de Yenidje est célèbre dans toute la Turquie.
L'autre tache, beaucoup plus étendue, est de forme presque carrée. Ses limites orientales iraient de Vodena au nord jusqu'au mont Kapha ou Labanitza au sud; ses limites occidentales, du coude de la Yistritza vers Domenitza, jusqu'à Banitza dans la plaine de Monastir. Cette colonie militaire gardait ainsi les passages de Vodena et de Verria entre l'est et l'ouest, et la grande route Nord-Sud de Monastir à Larissa. Au bord de cette route, des sortes d'avant-postes débordent vers le nord et montent jusqu'à Monastir par Florina, Kletsina, Lesec ; de même vers le sud, les îlots turcs d'Elassona et Tirnavo unissaient autrefois les Turcs de Servia au groupe très important de Larissa et de Thessalie.
Entre les quatre angles de Vodena, Labanitza, Do-
BÉRA.RD. 9.
menitzaetBanitza, toute la population et tout le pays ne sont pas turcs. Les conquérants n'ont pris que les meilleures terres, les plaines et les rives des fleuves, abandonnant la montagne au Chrétien. Même dans la plaine, Je paysan chrétien est resté attaché au sol pour le service de l'aga ou du bey. Au milieu des hameaux, le plus souvent chrétiens, les Turcs se sont groupés dans les bourgs ou les villes: Servia, leur plus grand centre, Velvendos, Veria, Niausta, Vodena, Kailar, Dchouma et Koshani. Encore ces bourgs et ces villes ne leur appartiennent pas entières. Pour le commerce et l'industrie ils ont bien dû supporter l'existence de quelques Chrétiens, puis l'invasion ou la concentration d'Hellènes et de Valaques : Servia est chrétienne au tiers, Verria et Niausta à moitié, Vodena et Koshani aux trois quarts.
Dans tout le reste de la Macédoine, il n'existe pas d'agglomération turque comparable à celles que nous venons de décrire. Les Turcs se sont dispersés à travers le pays, se fixant par petits groupes, soldats ou laboureurs, soit aux points stratégiques, soit au centre des terres les plus fertiles.
La ligne du Vardar et de la Morava est ainsi bordée de sentinelles isolées : du sud au nord, Asiklar, Boimitza, Majadala, Pardovitza, Gradée, Gradsko, Vêles, Uskub, Koumanovo. De même, les places qui gardent les frontières ou commandent l'intérieur : au nord, Pristina, Ipek et Prizrend ; à l'ouest, Okhrida, Strouga, Kastoria et Grevena ; à l'intérieur, Prilip et Monastir. Mais ces stations militaires, occupées le jour de la
conquête, ne sont plus tenues aujourd'hui, comme à Strouga et Okhrida, que par quelques survivants qui s'apprêtent, eux et leurs fils, à la retraite : déjà ils se retirent un à un, vers les grandes villes, auprès des gouverneurs, des préfets et des armées de Sa Hautesse. Pareillement, les beys ou agas propriétaires de champs féodaux émigrent ; on peut rencontrer les derniers aux environs de Monastir ou dans la vallée de Kastoria. Sauf Monastir et sa plaine, Yeles et son confluent de fleuves, la Macédoine du Nord se vide peu à peu de Turcs. Encore, près de Vêles, les Turcs ont-ils déjà repassé le fleuve et planté, pour quelques générations, leurs huttes de terre entre le Vardar et la Bregalnitza.
Les causes qui dans tout l'Orient ont travaillé à l'extinction du Turc, ont agi aussi fortement sur la Macédoine. Elles auraient triomphé et, depuis longtemps, fait place nette, si diverses autres forces d'effets contraires ne les eussent combattues. L'armée et la religion, le service d'Allah et du Sultan, surtout les malheurs de l'Empire ramènent sans cesse de nouveaux. Turcs dans ce pays.
Les vingt ou vingt-cinq mille hommes qui composent officiellement le corps d'armée de Monastir (Troisième Corps) sont tirés de l'Anatolie. De tout temps, la Porte a cru politique d'envoyer ses Albanais en Syrie ou au Fezzan, et ses Asiatiques sur les frontières d'Eu-
rope. Les vilayets d'Aidin et de Koniah fournissent au recrutement du Troisième Corps. Ces Turcs d'Anatolie ne sont en Europe que de passage. Mais ce passage dure toujours sept ans au moins, et j'ai connu à Denizli, Dineir et Ouchak, dans la vallée du Méandre, de malheureux paysans que l'incurie des bureaux, la négligence ou le mauvais vouloir des chefs avaient retenu! douze ou quatorze ans sous les drapeaux. Ils avaient servi leur temps d'abord, puis le temps de camarades dont quelque bakchich avait amené la libération précoce...
Un soldat — même un soldat turc avec les mœurs particulières aux casernes du Grand Seigneur — ne reste pas douze ans dans un pays sans y laisser des traces, sans un faux ménage ou même un ménage régulier à la facile mode turque. Et quand cet homme, à peine reparti, est remplacé par un congénère, le compte au bout de cinquante ans ne doit pas être négligé. En outre un grand nombre de ces Anatoliotes pris par de nouvelles habitudes demeurent, une fois libérés, dans ces villes pour eux européennes. Ils dédaignent le foyer lointain, les grandes plaines inondées l'hiver et brûlantes l'été. Ayant eu au milieu de ces populations chrétiennes les privilèges du Mahométan et du porte-sabre, ils ne veulent plus de la terre musulmane où tous les reins sont égaux sous la courbache et tous les biens égaux sous la griffe du fonctionnaire turc...
Les représentants civils, que la Porte répand en Macédoine, malgré leur grand nombre n'ont eu qu'une
influence négligeable. Ce sont des Turcs de Constantinople le plus souvent, c'est-à-dire de race grecque, arménienne ou géorgienne par leurs mères et toutes leurs aïeules. Et ils passent éphémères comme leurs protecteurs ou comme les bakchichs qui leur ont valu leurs places. Un préfet est nommé à Koshani ou Kastoria. Il n'avait d'autres titres que la recommandation d'un Ministre, d'un Chambellan ou d'un Pacha... Il est d'usage que, chaque mois, il adresse à son protecteur un témoignage palpable de sa reconnaissance. Or son traitement est dérisoire, — quand encore il le touche : le plus souvent il n'est pas payé. Pour vivre, et pour conserver la bienveillance de son patron, ce préfet doit manger, abuser adroitement de son autorité absolue. L'Art de Manger en Turquie pourrait s'écrire en trois chapitres : Routes, Justice, Dîmes. Tous les préfets n'ont pas l'aubaine d'une route à construire. La justice souvent est rendue difticile ou d'un maigre rapport, par la présence de consuls européens ou d'évêques grecs et bulgares. Plus souvent encore, les dîmes ne rendent que le taux fixé par le gouvernement, surtout dans ces pays de grande propriété, où les beys et agas musulmans savent défendre leurs droits. Le préfet grappille, sans pouvoir s'enrichir et sans contenter son Ministre ou son Pacha. Un concurrent demande la place, en promettant mieux. Notre homme est révoqué. Comme il s'attendait à un pareil sort, il ne s'était pas installé dans sa préfecture. Il était venu seul, laissant à Constantinople son harem. Il campait dans une des chambres du Konak : ce nom,
d'allure militaire et qui sonne le nomade, va bien à ces maisons de terre et de bois, où des Turcs en bottes et en uniformes, accroupis sur leurs divans graisseux, signent des chiffons de papier, en buvant du café et fumant des cigarettes. Le successeur agit de même. Cinquante préfets passent ainsi. Leurs noms demeurent quelquefois dans les contes et les chansons locales, quand ils se sont distingués par quelque beau meurtre ou quelque riche procès. Mais rien d'autre ne rappelle derrière eux leur passage.
Il n'en est pas ainsi des imans, muezzins, derviches et autres serviteurs d'Allah dont la province était autrefois couverte. Bajazet et Mourad firent en Macédoine un grand nombre de fondations religieuses. Les beys et pachas, durant les siècles suivants, consacrèrent encore une plus grande étendue de leurs terres. Au temps de Pouqueville, des couvents de derviches bordaient toutes les routes de Salonique à Larissa, de Jannina à Monasiir. Les mosquées locales, les ponts, les mosquées de Constantinople ou de Brousse, les couvents de derviches tourneurs et hurleurs possédaient en vacoufs (terres sacrées) un quart de la province. Dans le courant de ce siècle, ces bénéfices ont été sécularisés par le gouvernement, envahis par des Albanais, ou usurpés par les Juifs et les Macédoniens : ils sont allés, pour la plus grande part, grossir la fortune des pachas et des beys. Mais jusqu'au début du siècle, leurs titulaires viagers étaient envoyés par le Scheick-ul-Islam et choisis dans le corps des Oulémas. Ils se recrutaient parmi les Turcs vraiment Turcs
de Constantinople, de Brousse, ou même de Koniah, la ville aux derviches. Les quelques vacoufs qui subsistent aujourd'hui amènent encore en Macédoine, dans le sud principalement, tout un personnel clérical, avec femmes, enfants, familles complètes, et c'est un nouvel appoint qui compense les pertes journalières de la Turquerie indigène.
Mais tous ces apports religieux, civils et militaires, ne sont point à comparer avec la masse turque que les dernières guerres ont poussée en Macédoine. La plaine de Thessalie était autrefois peuplée de Turcs. Larissa et Tricala étaient des villes turques. Après l'annexion de la Thessalie à la Grèce, toute cette population émigra. La Porte établit une portion de ces Mohadjirs (émigrés) autour de Brousse et de la mer de Marmara. Mais la plupart, — les riches surtout, ceux qui possédaient des biens à cheval sur l'Olympe, en Thessalie et en Macédoine, — vinrent s'adjoindre au groupe turc de Servia. On parle de trente ou quarante mille hommes émigrés ainsi. De fait, la Thessalie est aujourd'hui déserte.
A ce courant, irrésistible d'abord, succéda une réaction, un mouvement de retour, que le gouvernement grec suscita par son respect des mosquées et des vacoufs, par des négociations avec les imans et les beys, et qu'il favorisa de tout son pouvoir. Quelques émigrés repassèrent la frontière. On vit et l'on entendit un Turc à la tribune du parlement grec... Une contreréaction est en cours. Le Turc étouffe en terre chré tienne, malgré la sécurité et même la protection dont
peuvent l'entourer les autorités grecques. « Nous ne trouvons pas à marier nos filles », me disait un Turc de Larissa.... et c'est l'un des principaux motifs de l'exil pour ces musulmans respectueux, à qui le Prophète interdit de donner leurs filles aux Infidèles. La Macédoine héritera tôt ou tard des derniers Turcs thessaliens.
Resterait à évaluer la population turque de la Macédoine. La tâche est à peu près impossible. Presque toutes les statistiques officielles et privées réunissent dans leurs colonnes les Turcs aux autres Musulmans, — et avec raison. Ce sont, en effet, nos théoriciens d'Europe qui ont inventé la question de races dans la péninsule balkanique. Autrefois, la seule religion difféférenciait le Musulman du Chrétien : et comme le Patriarche grec était chef de la communauté chrétienne, et le Sultan chef de l'Islam, tous les Chrétiens étaient des Grecs, tous les Musulmans des Turcs. Les dissensions dans la communauté chrétienne ont créé les disputes entre Hellènes et Bulgares. Mais dans l'Islam rien ne trouble encore l'union d'autrefois. L'élément turc a toujours été soutenu en Macédoine par les Albanais et les Macédoniens mahométans. — Nous employons ce mot de Macédoniens pour ne rien préjuger : les Serbes peuvent le traduire par Serbes, les Bulgares par Bulgares et les Grecs par Hellènes, suivant l'usage de leurs statistiques; l'intérêt pour le
moment n'est pas à ce ^aot-là. — Aux Albanais et aux Macédoniens il faut ajouter six à sept mille Circassiens (Tcherkesses) émigrés de Russie et que le gouvernement turc a lâchés dans les plaines, et quelques milliers de Tartares nomades (Yourouks, marcheurs).
Il est facile de prévoir en quel lieu nous aurons à signaler des Albanais et des Macédoniens mahométans. Contraintes d'abjurer le christianisme après la conquête ou durant les siècles qui suivirent, — surtout aux xvne et xvm« siècles, — ces populations habitent des endroits ouverts à la tyrannie du vainqueur, et possèdent des terres dont le salut valait bien une circoncision. C'est en effet dans les plaines que se sont formés trois groupes principaux de Musulmans : au nord, dans le bassin de Prizrend-Pristina, et dans la vallée des Drins noir et blanc; à l'ouest, sur les plateaux autour de Gortcha; à l'est, tout près du Vardar.
Le groupe de Test est contigu aux Turcs de Yenidje- Vardar et de Vodena. Il remplit les vallées supérieures de la Moglenitza et de ses affluents, remonte vers le Vardar le long de la Botsova et s'étend sur les deux rives du fleuve de Gradée à Gradzko. Ces Mahométans parlent encore le slave, sauf quelques villages dans les environs de Vodena où le valaque est la langue familière : c'étaient donc primitivement des Chrétiens slaves.
A l'ouest, autour de Gortcha, ce sont des Albanais, tombés de leurs montagnes et répandus dans le bassin supérieur de la Devol, entre la rive méridionale des grands lacs au nord, et le cours du Ljumi de Bérat au sud. Pouqueville raconte comment ces Albanais
avaient forcé à l'islamisme des populations helléniques autour du lac de Maliki, et des Slaves sur le lac d'Okhrida. Toujours en progrès, ils ont débordé de leurs plateaux en enfilant la vallée de la Vistritza, et gagné de proche en proche tout le long de cette rivière, jusqu'aux monts de Thessalie. Ils se sont établis dans les bourgs, de Gortcha à Grévéna : Kroupista, Lapchista, Kastoria. Sur leurs terres usurpées, ils n'ont pas toléré le christianisme et les paysans ont dû se circoncire. Les campagnes de Grévéna et d'Anaselitza sont encore habitées par des Musulmans parlant grec : les Chrétiens les désignent ordinairement sous le nom de Vahallahadais (Va Allah/ je jure par Allah). La conversion n'a changé que les églises en mosquées. Les mœurs et tous les mots de la langue sont demeurés grecs. Ces Vahallahadais jurent aussi bien par la Vierge que par le pain, ma to psomi, ma il panagia. Leurs imans ne savent de turc que ce qu'il faut d'arabe pour crier du minaret: Laïlaa Illa'llaou. Il n'y a qu'un Dieu et Mahomet est son prophète. Encore ai-je entendu raconter que plusieurs de ces imans, les plus vieux, criaient tout simplement en grec comme aux belles années d'autrefois, alors que le Turc était moins exigeant : « C'est midi » ou « C'est le soir ». Mesimeri. . . Vradi /. . .
Grâce aux Albanais de Gortcha, aux Turcs de Vodena-Servia, aux Slaves de la Moglenitza et aux Turcs de Yenidje, la Macédoine possède un véritable rempart de Musulmans vers le sud, un rempart continu depuis le Vardar jusqu'aux monts d'Albanie.
Le nord de la province est de même protégé. On peut dire en effet que le troisième groupe musulman occupe tout le nord de la Macédoine depuis Uskub, Kalkandelen et Dibra jusqu'aux frontières de l'empire. Albanais et Slaves mélangés, il est impossible de faire le partage. Les Albanais pourtant dominent par la force du nombre et du sabre. Il est bien entendu qu'entre ces limites très larges tout n'est pas musulman : la montagne, comme dans les terres turques, est restée au Chrétien, et souvent les champs de la plaine, mais sous redevances et à titre locatif en quelque sorte. La carte religieuse du vilayet de Kossovo serait en même temps une carte physique, tous les endroits inaccessibles étant peuplés de Chrétiens, toutes les vallées, plaines, lieux ouverts et cultivables, peuplés de Musulmans. Les villes, Prizrend, Ipek, Pristina, sont toutes au Prophète.
Entre ces murailles musulmanes, dressées aux limites de la province, l'exemple d'Elbassan sert à nous expliquer pourquoi, dans chaque bourg et ville de l'intérieur, nous aurons un quartier de beys et d'agas musulmans. Toute la propriété en Macédoine est entre des mains mahométanes. Pour le vilayet de Monastir, la carte devrait être criblée de petits trous d'Islam sur le fond chrétien du pays. Monastir d'abord, Prilip, Kitchevo et Florina, sont les principaux centres d'attraction...
L'intérêt, qui a poussé ces anciens Chrétiens vers la mosquée, les tient encore au Turc, et ce lien est plus fort que les grandes et belles théories de races et de
nationalités. Mais en sera-t-il toujours ainsi? Et d'abord l'Albanais. . .
Dans notre voyage de l'Adriatique jusqu'à Monastir, nous avons vu ce que l'Albanais demandait à l'Islam. C'est moins l'amour de la terre que le désir du sabre, des broderies d'or, des honneurs, de la puissance, qui l'a entraîné. « Là où est le sabre, là est la foi. » Le premier privilège que l'abjuration ait acquis aux Albanais, est le droit de se tuer les uns les autres, et de traiter à l'occasion les autres races comme des congénères. Le gouvernement turc est impuissant à maintenir un ordre quelconque dans le vilayet de Kossovo. Slaves et Albanais, Chrétiens et Musulmans ne vivent que pour la guerre de clan à clan, de village à village, de maison à maison. Dans cette belle anarchie, l'Albanais pousse et se développe comme un palmier en ser,re chaude : ils ont rencontré la terre et le climat le plus conformes à leurs besoins. De Scutari et de Dibra, quelque bande monte chaque été là-haut, vers Diakovitza, au bord de la grande plaine, d'où l'on perçoit le bruit de la poudre ou l'odeur des moissons brûlées; on peut se diriger ensuite vers le point où des cœurs solides et des fusils adroits seront le mieux payés. Tout le pays que les Serbes appellent Vieille Serbie est inondé, couvert d'Albanais. Les cartes serbes sont obligées de semer des taches albanaises tout le long de la frontière du royaume, à Orlaw, Podujewo, dans la vallée entière du Lab. — La Porte a la vertueuse
intention d'établir dans toutes les petites villes du nord un représentant, caïmacan ou moudir, avec gendarmes et mission de désarmer tous les particuliers, Chrétiens ou Musulmans. Il faudra, pour venir à bout de cette tâche, autre chose que des firmans et des papiers écrits. Mais on paraît décidé à recourir aux bons moyens. On veut donner tort aux journaux autrichiens qui depuis un an mènent la campagne des atrocités en Vieille Serbie. L'expédition de Dibra est le premier effort. Les troupes rentrent victorieuses à Monastir. Les Dibres sont soumises...
Si, par malheur pour elle, la Porte réussit de même dans tout le vilayet, il faut prévoir de grands changements en Macédoine. Ce malheureux gouvernement turc perd toujours ses provinces, non par ses fautes, mais par ses vertueuses intentions. La Turquie, sans les réformes européennes, aurait pu vivre des siècles, vivre à la turque, ce qui n'est pas sans doute vivre à l'européenne. L'Europe a voulu que la Turquie mourût à l'européenne et la Turquie obéit. L'Europe veut aujourd'hui que le vilayet de Kossovo ait des préfets, des sous-préfets, des gendarmes... L'Albanais ne restera pas longtemps à l'Islam. En secret, il a conservé la religion de ses pères. Les environs de Prizrend sont peuplés de faux Musulmans qui voilent leurs femmes, circoncisent leurs enfants, fréquentent la mosquée, et, devant l'autorité turque, ne boiraient pas, même pour obtenir la tête d'un ennemi, un seul verre d'eau dans les plus chaudes journées du Ramazan. Mais à la mort de leur père, à la naissance
et au mariage de leur fils, ils font venir de Monastir, d'Alessio ou de Scutari des prêtres catholiques, un missionnaire jésuite ou lazariste, et toute la famille reçoit les sacrements. Le jour où il ne leur sera plus utile de garder le voile sur la tète de leurs femmes et les dehors musulmans sur leur vie, la Porte aura rendu au catholicisme et tourné vers l'Autriche, l'Italie ou quelque autre puissance catholique, une province qui, musulmane, est aujourd'hui la meilleure défense de son Empire contre l'Européen.
Cet avenir des Albanais musulmans apparaîtra certain si Ton se reporte par l'esprit aux événements de 1878-1881, aux ligues albanaises, au congrès de Prizrend, ou si maintenant nous descendons au sud dans l'Islam de Gortcha. Là, une tranquillité, une égalité entre Chrétiens et Musulmans, toutes relatives, ont couronné les vertueux efforts du gouvernement... Un parti albanophrone fut aussitôt fondé, sous les beys et les familles féodales, parmi les Chrétiens et les Musulmans : « il fallait songer à l'Albanie, aux pères albanais; la religion n'était pas en cause; chacun prierait son Dieu, par le Christ ou le Prophète, mais dans la langue commune des aïeux ». L'albanais n'avait jamais été écrit qu'en caractères grecs ou turcs. Patois méprisé, il n'avait ni alphabet, ni grammaire. Vers 1884, il fut doté de ces deux organes indispensables. Les livres s'imprimaient à Constantinople ; un dictionnaire s'achevait; la Porte envoya tout ce papier au pilon,..
Quant aux autres Musulmans, Slaves, Valaques ou Hellènes, ceux que nous appelons Macédoniens, leur conversion et leur adhésion à l'Islam ont été plus complètes. Sauf la langue, ils ont adopté toutes les habitudes, toute la vie des Turcs. Leur fidélité au Khalife semble inaltérable. On trouverait parmi eux un grand nombre de ces Mohadjirs, autrefois établis en Bosnie ou en Thessalie, et qui ne voulurent plus habiter ces provinces devenues chrétiennes : comme le Turc, ils émigrèrent. Aujourd'hui encore, dans les bourgs ou les villes que le Turc abandonne, les Macédoniens ne demeurent pas longtemps : ils se concentrent, peu à peu, autour des grandes villes, Uskub, Prizrend et Monastir.
Certaines crevasses montrent pourtant que sous cette fidélité on pourrait retrouver un cœur de bois tout différent du placage. Au dernier conseil du vilayet, deux beys Pomaks (Musulmans slaves) de Prilip s'entretenaient en slave devant le gouverneur. Son Excellence leur fit traduire par son drogman qu'il les trouvait impolis d'abord, mauvais Musulmans en outre, d'employer cette langue bulgare, ennemie du Prophète et inconnue de Son Excellence. « Nous parlons notre langue, ont répondu les Pomaks; nous aussi, nous sommes Bulgares. » On me dit qu'à Pristina et Ipek, quelques beya tiennent un pareil langage.
Les Macédoniens n'imaginaient jusqu'ici que deux états sociaux, le christianisme et l'islam, l'islam étant la puissance, la richesse, la grande propriété, et, dans l'anarchie, la liberté. Ils commencent à prévoir que l'anarchie disparaîtra, que les biens et les titres féodaux seront respectés par le Serbe, le Bulgare ou le Grec, comme ceux de Thessalie, de Roumélie et de Nisch ont été respectés... Les statistiques pourront dans quelques années séparer les Turcs des autres Musulmans. Les chiffres d'aujourd'hui ne sont qu'approximatifs.
M. Goptchevitch, dans son livre Macédonien und Alt Serbien (Vienne, 1889), donne cependant le tableau suivant des populations musulmanes.
Osmanlis,
Teher-
Yourouks.
Slares.
Albanais.
kesses.
Tziganes.
Hellènes.
Mitrowitza .
Voutchitra .
Pristina. ...
Gilan
Ipek
Diakovitza .
Gousinie . . .
Prizrend . . .
Tetovo (Kalkandelen).
Skopia (Us-
kub)
Koumanovo.
Total dans le
vilayet de
Kossovo..
Osmanlis,
Tcher-
Yourouks.
Slaves.
Albanais.
kesses.
Tziganes.
Hellène».
Monastir . . .
Kitchevo . . .
Prilip
Okhrida....
Dibra
Tzermonitza .
Resnia
Presba
Florina
Kastoria
Dchouma...
Koshaui
Sema
Gortcha ....
Total dans le
vilayet dej
Monastir .
Yenidje * . . .
Vodena * . . .
Veria (Karaferia l ....
Avant d'examiner ces chiffres de M. Goptchevitch, je préviens le lecteur que j'ai traduit par Slaves le mot Serben que l'auteur avait mis en tête de l'une de ses colonnes. Nous verrons plus loin que M. Goptchevitch n'a écrit son livre que pour établir les droits de la Serbie sur la Macédoine. Aussi ne rencontre-t-il pas un Bulgare, et seulement 3 500 Hellènes à l'ouest du Vardar. Nous réunirons ses Hellènes à ses Serbes sous le nom de Macédoniens.
M. Goptchevitch a donc trouvé dans la Macédoine : 83 100 Turcs, Tcherkesses, Tziganes, etc. ;
\. Districts du vilayet de Salonique, en deçà du Vardar.
103 200 Albanais ;
297 300 Macédoniens.
En tout, une population musulmane de 485 600 individus. Sa Hautesse le Grand Seigneur a dû être désagréablement surprise : c'est au moins 100 000 sujets que M. Goptchevitch lui ravit.
Le nombre des Musulmans dans la Macédoine occidentale paraît être en effet d'au moins 600 000. Voici les chiffres que j'ai obtenus de plusieurs sources différentes, non officielles d'ailleurs; ces chiffres m'ont été donnés en nombre de maisons et non d'individus; suivant l'usage, j'ai compté 5 individus par maison :
Vilayet de Salonique en deçà du Vardar. . 45 000
Vilayet de Monastir 225 000
Vieille Serbie 350 000
Nous reviendrons plus loin sur ces chiffres et nous pourrons en détailler les éléments. Je les cite en renvoyant le lecteur, pour la comparaison, au tableau donné par un observateur impartial. A la veille de la dernière guerre turco-russe, M. Stein (Petermann's Mitthetlungen, 1876) reconnaissait :
Dans le vilayet de Monastir. . 126 000 Mahométans.
— Gortcha. . 53 000 —
— Prizrend. . 281 000 —
— Uskub. . . 110 000 —
— Dibra ... 225 000 —
Les divisions administratives différaient de celle* d'aujourd'hui et enclavaient tels et tels districts que
nous n'avons pas compris dans notre Macédoine. Les cantons d'Egri Palanka, de Velès et dlstib, augmentaient d'un très fort contingent la population mahométane du vilayet d'Uskub; de même le pays d'Elbassan et la vallée moyenne du Drin pour le vilayet de Dibra Par contre, le vilayet de Janina et celui de Salonique enlevaient à la Macédoine les cantons de Grévéna et les districts de Vodena et Yenidje. Ajoutez que depuis les statistiques de M. Stein, les émigrations de Bosnie et d'Herzégovine ont notablement majoré les Musulmans de la Vieille Serbie. Si donc Ton se reporte au chiffre de 600 000 à 700000 Mahométans que j'ai trouvé pour la Macédoine, on verra que je suis resté fort au-dessous des estimations de M. Stein, quoique fort au-dessus des fantaisies de M. Goptchevitch.
Laissez dans ces 700 000 Musulmans les Albanais et les Macédoniens à qui plus tard nous rendrons leur place. Les Turcs unis aux Yourouks et aux Tcherkesses atteindraient 120 à 130 000 individus, soit : 15 à 20 000 dans le groupe de Yenidje; 50 à 60 000 dans celui de Vodena-Servia; une vingtaine de mille dans la plaine de Monastir dont au moins dix mille dans la ville même; 4500 à Prilip; 1500 à Kastoria; 3000 à Uskub ; tout près de 4000 à Prizrend ; un millier à Ipek. Si l'on met encore 7 ou 8 milliers à Pristina, on aura les principales taches d'Osmanlis sur la carte macédonienne. Le surplus, 10 à 20000 environ, est une poussière semée dans tous les bourgs de la province.
Tels sont du moins les chiffres que j'ai obtenus en additionnant les statistiques détaillées que, ville par
ville, un Macédonien m'a remises. D'autres renseignements m'inclinent à penser que le nombre des Turcs est même un peu plus grand. Voici du moins un tableau des Turcs méridionaux qui, dans le seul groupe de Vodena-Servia, nous donnerait tout près de 100000 individus (5 par maison) :
District de "Vodena 2 500 maisons.
— Karaferia.... 1 800 —
— Servia 4 200 — dont près de
2 000 maisons de Mohadjirs.
— Koshani 1450 —
— Ka?toria 1 300 —
— Florina 2 800 —
— Kaliari 2 000 —
Ces derniers chiffres me semblent un peu exagérés.
Mais quand nous les adopterions encore, la faiblesse des Turcs en Macédoine n'en ressortirait pas moins grande, ni moins grande la nécessité pour la Porte de suivre une politique, qui lui assure à tout jamais l'attachement des Albanais et des Macédoniens musulmans. Réduit à lui-même, le Turc en Macédoine n'est rien. Uni aux autres Musulmans, il est encore et peut longtemps rester le maître. La Porte devrait être convaincue de ces deux vérités; et si l'Europe désire, comme elle semble, maintenir le Turc sur le Vardar, elle doit accepter, elle aussi, les conséquences de sa politique, les anomalies nécessaires, l'administration turque et non européenne d'une province turque.
Je voudrais surtout que Ton se gardât de certaines déclamations. Quand un journal de Pest ou de Vienne organise une campagne contre les Atrocités de Macédoine, n'oublions pas que l'intérêt y peut avoir autant de part que la philanthropie. La situation de la Macédoine n'est pas causée par l'incurie de son possesseur actuel, mais par la barbarie des peuples qui s'y pressent. En changeant de maître, ils ne changeraient nullement de mœurs et de façons. Cette barbarie peut avoir ses cruautés et même ses horreurs. Mais, au fond, est-elle plus dure pour les individus que l'absolutisme de nos lois européennes, la complication de nos règlements, la multiplicité de nos obligations gouvernementales et tout le mécanisme de notre vie civilisée? Nous ne pourrions vivre, avec nos habitudes ordonnées, dans cette tempête macédonienne. Mais tous les Albanais et la plupart des Macédoniens étoufferaient aussi dans notre domesticité... Il ne faut pas que les chiens, dit la fable , aient trop de pitié pour les libres loups vivant sans niche et sans collier.
Et si l'on considère l'intérêt général, il est bien certain que cet état de civilisation fait une assez grande consommation de vies humaines, que les individus périssent en grand nombre, victimes des choses albanaises ou des choses turques. Mais il est non moins certain que tous ces peuples, hellène, valaque, bulgare, serbe, albanais, peuvent subsister, et tout changement en Macédoine amènerait infailliblement la disparition de quelques-uns. Or les individus se peuvent remplacer et, dans la réalité, ils se remplacent facilement et
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incessamment par les nouvelles générations de ce3 races fécondes. Mais la disparition d'une race est pour Thumanité un irréparable dommage. C'est une perte que Ton ne peut calculer, mais que Ton ne saurait exagérer non plus, quand il s'agit de ces peuples jeunes au sang tout fumeux encore d'appétits et d'ardeurs, que les premières lampées de civilisation ont enivrés d'espoirs. Qui sait quelle place le sort leur réserve peut-être dans le labeur commun des siècles à venir?
Le patriotisme chrétien. — La propagande bulgare. — Exarque et Patriarche. — Les écoles et les bérats.
En notre qualité de Français, nous sommes à Monastir les protégés du consul grec. Notre amour-propre national en peut souffrir, mais notre instruction en profite. Nous vivons en compagnie d'Alexandre le Grand, d'Aristote, des vrais Macédoniens. Ce matin, le consul nous lisait le chant de Rhigas, Rhigas le Macédonien, Thétairiste du siècle dernier, qui voulut soulever les Provinces Danubiennes et mourut livré par l'Autriche au bourreau turc :
Souliotes et Maniâtes, lions de gloire, Tigres du Monténégro, aigles de l'Olympe, Vautours de l'Agrapha, ne soyez plus qu'une âmel Braves Macédoniens, levez-vous tous ensemble, Et vous, frères chrétiens de la Save et du Danube, Allons tuer les loups qui nous oppriment Et qui osent tyranniser des Hellènes...
Il fut un temps où, du Matapan au Danube et de l'Adriatique à la mer Noire, Chrétien et Hellène étaient deux mots synonymes. Les aigles du Magne et les
tigres du Monténégro, les vautours de la Save et les Macédoniens acceptèrent le nom de Grecs, longtemps encore après la mort de Rhigas (1797) dont nous venons de citer les vers. Autour de Belgrade, un peuple serbe avait tenté de se former. Mais ce parti n'avait guère trouvé d'adhérents en dehors de quelques familles féodales et de leurs clans. Jamais l'idée serbe n'était sortie du pays proprement serbe ou bosniaque. Sur tout le reste de la péninsule, le Patriarcat avait jeté, par ses évêques grecs, un filet d'hellénisme : le Musulman était turc, le Chrétien était grec.
Bulgares et Albanais et Serbes et Roumains, Epirotes, Insulaires, d'un seul élan, Tirez le sabre pour la liberté...
L'Hellade vous ouvre tout grands ses bras, Pour vous donner la vie, l'honneur et la gloire.
Il est superflu de discuter aujourd'hui si cette union hellénique était ou n'était pas plus favorable à l'avenir de la civilisation et de la paix européennes.
Dans le courant du siècle dernier, un Macédonien avait eu le pressentiment d'un autre patriotisme. Au fond de son cœur hellénisé, il avait retrouvé le souvenir de sa race et l'orgueil de sa nationalité : « Moi Paisy, prêtre régulier et proigoumène de Khilendar !, j'ai composé et écrit ce livre et je l'ai transporté de la