Monastère de l'Athos
langue russe dans la langue bulgare. J'étais dévoré de regrets et je pleurais sur mon peuple bulgare... Souvent les Grecs et les Serbes nous insultaient en disant que nous n'avons pas d'histoire... Je n'ai pas tenu compte des douleurs de tête qui m'ont longtemps poursuivi et des souffrances que j'endurais, et cela à cause du regret qui me dévorait. Et j'ai réuni à grand' peine les souvenirs de plusieurs siècles ensevelis et oubliés *... »
C'est ainsi que, vers 1762, Paisy terminait son Histoire Slovène-Bulgare des Peuples, des Tsars et des Saints de la Bulgarie.
On sait comment la Russie se chargea de recueillir cette étincelle. Des universités russes, sortirent pendant quarante ans les apôtres du nouveau patriotisme slave. A Paisy succéda Veneline (1802-1839), puis Aprilow et les disciples de ce dernier. L'Europe ne commença qu'en 1840 à connaître le nouveau peuple par le livre de Gyprien Robert, Les Slaves de Turquie. L'œuvre d'érudition et de restauration historique se poursuivit vingt ans encore; mais après la guerre de Crimée, en 1857, on en put voir tout à coup les premiers effets.
Le Hatt-Houmayoun de 1856 avait, dans son second article, ordonné une enquête sur la situation et les privilèges des Chrétiens de l'Empire, et sur leur organisation en communautés. Tous les Chrétiens orthodoxes de Turquie formaient encore la communauté
1. Histoire des littératures slaves, de Pypine, traduction par Denis Leroux, Paris, 1881.
grecque; mais la tyrannie du haut clergé grec semblait insupportable aux autres races. Le Patriarcat — les véritables intérêts de l'Église l'occupaient moins peutêtre que son patriotique souci d'helléniser tous ses fidèles — le Patriarcat réservait les dignités et tous les bénéfices à des Hellènes purement Hellènes, ou à des Slaves hellénisés. Des prélats grecs occupaient tous les sièges épiscopaux et métropolitains de la péninsule. Leur conduite rien moins que vertueuse, leur administration rien moins que canonique, surtout leur avidité et leur avarice, grands défauts des gens d'Église, avaient abusé de tout. Malgré leur persécution systématique du slavisme , des livres , de la langue et même des personnes, leur simonie avait vendu la prêtrise à un grand nombre de Slaves. En Bulgarie surtout, le bas clergé tout entier était indigène et, de ce bas clergé, quelques hommes s'étaient élevés à des honneurs plus hauts. Soit que leur mérite ou leur influence les imposât au mauvais vouloir du Patriarche, soit qu'ils eussent appelé à leur aide des moyens plus pratiques, l'intrigue et la corruption, quelques-uns étaient devenus évêques ou abbés. Ce furent ces prélats bulgares qui organisèrent la résistance contre le Patriarcat.
Quand, en 1857, le Patriarche rassembla les délégués de toutes ses provinces, les Bulgares demandèrent à se séparer en Eglise et Communauté indépendantes. Le Patriarche protesta, invoquant les privilèges accordés à son siège par Mahomet II. La Porte penchait pour les Slaves que soutenait la Russie. Mais elle n'osait ouvertement prendre leur parti : leur triomphe aurait
peut-être été mal vu de la France et de l'Angleterre. Un rapport du Grand Vizir avait constaté la tyrannie du haut clergé grec, dont se plaignaient les peuples : « Parmi les abus que j'ai constatés, je crois de mon devoir d'en signaler un qui demande une répression prompte et efficace, je veux parler de la conduite peu édifiante de quelques-uns du haut clergé grec en Rouméiie... Je ne puis m'empêcher d'avancer, qu'il y en a qui méconnaissent la nature de leur mission religieuse et se livrent à des abus indignes en tous points du caractère dont ils sont revêtus l. »
Mais la lutte devait durer dix ans encore entre le Patriarche et les Bulgares (1860-1870). La patience des Slaves était à bout. D'eux-mêmes, ils seraient allés au schisme. Les menées européennes précipitèrent le mouvement. D'une part la France, et d'autre part les Russes travaillaient contre le Patriarche.
Les Jésuites et les Lazaristes français de Gonstantinople rêvèrent une merveilleuse conquête pour la papauté. Ils firent entrevoir aux Slaves l'espérance d'une communauté et d'une vie nationales, que la France leur obtiendrait après leur adhésion au siège de Rome. De son côté, l'ambassade française espérait dans la Bulgarie catholique le meilleur rempart entre Gonstantinople et la Russie. On entreprit de catholiciser les Slaves par des missionnaires slaves, par des prêtres polonais. On fonda des missions dans toute la Turquie européenne. C'est en 1859 que nos Lazaristes
1. Rapport <Ju Grand Vizir Mehemet Kiprioli au Sultan (Arcfu diplomatiques, 1861, p. 160).
s'établirent à Monastir. On réussit d'abord. Les conversions avaient atteint le chiffre de 14 000 et, le 9 juin 1861, la communauté bulgare-unie était reconnue par la Porte. Mgr Sobolski, ancien igoumène d'un monastère bulgare, avait reçu du pape la consécration épiscopale dans la chapelle Sixtine, le 14 avril : il devint le chef de la nouvelle communauté.
Mgr Sobolski administra pendant une semaine les Bulgares catholiques : le 18 juin 1861, il disparaissait emportant la bulle du Pape, le bérat du Sultan et les présents de la France. Jamais personne ne le revit. Jamais on ne connut sa retraite ni sa fin.
La conversion des Slaves au catholicisme s'arrêta brusquement. Ils revinrent aux Russes et aux demandes d'Église autooéphale. Deux évêques de race slave, Auxentios et Hilarion , dirigeaient le mouvement. Excommuniés par le Patriarche (décembre 1860), ils avaient répondu dans un long manifeste (janvier 1861). Le Patriarcat, ému des apostasies catholiques, paraît alors céder et, comme gage de conciliation, offre la création d'un séminaire bulgare, d'évêques bulgares, et le concours de la population bulgare dans l'élection de ces évêques (25 février 1861). Mais, soutenus par la Russie, Hilarion et Auxentios refusaient tout. Un concile les excommunie (mars 1861) et les exile dans les îles des Princes. La Porte, que toute cette dispute fatigue et qui n'aime pas tant d'agitation parmi ses sujets et surtout parmi ses Chrétiens, les déporte l'un à Koniah, l'autre à Volo (mai 1862). Mais la patiente Russie obtient leur rappel à Orlakeui (1864).
LES BULGARES *8i
Elle travaille en Bulgarie. Elle fait signer par les Bulgares et remettre au Sultan une demande formelle d'Église autonome (décembre 1866) : Tévêque grec de Tirnovo est chassé par ses prêtres (avril 1867),
Enfin, en mai 1867, le « Comité secret central bulgare » ose poser au Sultan l'ultimatum : 1° la Bulgarie aura une administration indépendante et le Sultan prendra le titre de roi des Bulgares; 2° la Bulgarie aura son Église, son synode et son patriarche de Tirnovo. Pour appuyer cette simple demande, des bandes armées surgissent; profitant de la révolution Cretoise, les Bulgares menacent de franchir en armes les Balkans...
C'était en effet au nord des Balkans que les agents russes avaient le plus tôt suscité le patriotisme slave. En Macédoine, les premiers essais de conversion ne datent que de 1865. Petko Rojcov Slavejkov fonde alors à Constantinople son journal la Macédoine. « C'était un des journaux les mieux faits de tous ceux qui se publiaient dans la Bulgarie turque et l'un des plus lus. Il s'efforçait, autant que le permettait la censure, de travailler au succès de la cause nationale. Il essayait de réveiller le sentiment patriotique chez les Bulgares de Macédoine, parmi lesquels l'influence phanariote était encore entière et la grécomanie à l'ordre du jour. Slavejkov insérait dans son journal, à côté d'articles bulgares, des articles écrits en grec, ou même des articles en slave, mais en dialecte macédonien et composés avec des caractères grecs, parce que nombre de Bulgares en Macédoine, surtout ceux
BÉRXRD. 1 i
182 LE COMBAT MACEDONIEN
qui avaient un certain âge, ne connaissaient pas l* alphabet slave l. »
En Macédoine comme en Bulgarie, le terrain avait été préparé de longue date par les exactions du clergé grec.
« Ils ont revêtu leurs longues et respectables robes de prêtres, ils étalent leurs longues barbes, ils montent sur leurs chevaux bien soignés et partent pour ramasser argent, orge, froment, seigle, maïs, avoines, oignons, aulx, raves, choux, poivre, fèves, haricots, pois, lentilles et fruits de toutes sortes, et aussi du chanvre, de la laine, des peaux de chèvre et de mouton, — tout ce qu'ils peuvent trouver. Les voilà ces popes, ces religieux grecs, ces bienfaiteurs de la nation, ces pieux adorateurs du Sinaï, du tombeau du Christ et de la Sainte Montagne * ! »
De tous les vices du paysan, c'est l'avarice qui domine chez le Slave de Macédoine : lui rappeler l'argent, les orges, froment, seigle, maïs, haricots, etc., etc., qu'il payait au clergé grec, lui faire espérer qu'un nouveau clergé ne demanderait plus rien, il n'en fallait pas davantage pour décider de son patriotisme...
Midhat Pacha, détaché dans le vilayet du Danube pour rétablir Tordre, conseilla en rentrant, sa mission terminée, de céder sur un point aux réclamations bulgares. Le Sultan « roi de Bulgarie » était impossible. Mais l'Église autonome ne portait atteinte qu'aux privilèges du Patriarche, et si les querelles entre Raias en devaient être éternisées, la Porte ne pouvait
1. Pypine, Histoire des littératures slaves, trad. Denis, p. 161.