ld.t ibid., p
que gagner aux dissensions dugiaour. En octobre 1868, un plan fut dressé par le conseil d'État et remis au Patriarche. Un mois plus tard (16 novembre et 16 décembre 1868), le Patriarche répondait par une longue réfutation. Il expliquait à la Porte comment les prétentions bulgares étaient contraires non seulement aux privilèges de son Église, mais encore aux lois de Dieu, aux règles établies par les Apôtres et aux canons des conciles. Il faisait appel aux connaissances théologiques de Sa Hautesse et de ses ministres, — grands docteurs, comme on sait, en religion chrétienne. Il citait contre le premier article du projet, le deuxième canon du deuxième concile, le sixième canon du concile d'Antioche, et contre les articles III, IV et V, les canons III et IX du premier et du quatrième concile. La Porte dépensa toute une année à feuilleter le3 conciles et à consulter aussi les grandes puissances. L'appui du synode et de la diplomatie russes n'avait jamais déserté les évêques bulgares. L'Angleterre et surtout la France n'eurent pas d'avis. L'Église autonome était un premier pas vers la Bulgarie indépendante; mais la Bulgarie révoltée — et la révolte aurait suivi de près le refus d'une Église — était aussi le premier pas vers la guerre générale. On laissa donc la Porte libre de choisir. Le 10 mars 1870, le Sultan signait le fîrman qui suit. Cette pièce n'a jamais été publiée en français que dans les journaux la Turquie du 17 avril 1870 et la Bulgarie, juillet 1890; je crois utile de la donner ici tout entière pour épargner à mes successeurs les peines que m'en a coûtées la recherche.
FlRMAN
Le plus cher objet de nos vœux est que les habitants de notre empire, nos fidèles sujets, jouissent librement de leur religion et de leur culte, aussi bien que, sous tous les rapports en général, d'une paix et d'une sécurité parfaites; qu'ils se rapprochent les uns des autres par l'échange des meilleurs sentiments, ainsi qu'il convient à des hommes enfants d'une patrie commune; et qu'à la faveur de ce bon accord et de cette entente mutuelle, ils puissent prêter leur concours, chacun pour sa part, aux efforts que nous consacrons constamment à la poursuite de ces deux œuvres importantes : l'accroissement de la prospérité de nos États et leur avancement dans la voie du progrès et de la civilisation.
C'est pourquoi nous n'avons pu envisager qu'avec regret les dissentiments et les contestations qui se sont élevés depuis quelque temps entre le Patriarcat grec et les Bulgares orthodoxes à propos de la définition des liens qui doivent rattacher au patriarcat les métropolitains, évêques et clergé bulgares.
, Les pourparlers et les négociations, qui ont eu lieu pour résoudre ce différend d'une manière satisfaisante, ont abouti à l'adoption des mesures qui suivent :
Art. I. — Il est formé sous le titre d'Exarchat bulgare une administration spirituelle séparée, qui comprendra les sièges métropolitains et épiscopaux ci-dessous mentionnés avec quelques autres lieux. La direction des affaires religieuses et spirituelles de cette administration est exclusivement réservée à cet Exarchat.
Art. IL — Le plus ancien par rang des métropolitains prendra le titre d'exarque et aura, à permanence, la présidence légale du synode bulgare qui lui sera adjoint.
Art. III. — La direction spirituelle intérieure de cet Exarchat devra être présentée à l'approbation et confirma-
tion de notre gouvernement impérial. Ses attributions seront définies par un règlement organique qui devra être en tous points conforme aux lois établies de l'Eglise orthodoxe et à ses principes religieux. Ce règlement sera fait de manière à écarter entièrement des affaires ecclésiastiques et plus particulièrement de l'élection de l'exarque et des évoques, toute ingérence directe ou indirecte du Patriarcat. Dès que l'élection de l'exarque aura été faite, le synode bulgare en donnera avis au patriarche, qui délivrera, sans le moindre retard, les lettres de confirmation nécessaires, suivant les lois de l'Église.
Art. IV. — L'exarque sera nommé par bérat impérial. Il sera astreint, conformément aux règles ecclésiastiques, à commémorer le nom du patriarche de Constantinople. L'élection de l'exarque devra être approuvée et reconnue valable par notre gouvernement impérial avant la consécration religieuse.
Art. V. — Pour toutes les affaires des localités sises dans les limites de son administration et où les lois et les règlements lui donneront le droit d'intervenir, l'exarque pourra recourir directement aux autorités locales et même à ma Sublime Porte. Nommément, les bérats du clergé bulgare ne seront délivrés qu'à la demande de l'exarque.
Art. VI. — Pour toutes les affaires du culte orthodoxe exigeant une entente et un concours mutuels, le synode de l'Exarchat devra recourir au patriarche et à son synode; mais ceux-ci devront s'empresser en retour de prêter l'assistance nécessaire et d'expédier les réponses aux demandes et questions proposées.
Art. VIL — Le synode bulgare est tenu de demander les Saintes Huiles au Patriarcat.
Art. VIII. — Les évoques, archevêques et métropolitains du Patriarcat pourront librement traverser le pays de l'Exarchat, et réciproquement les évêques et métropolitains de l'Exarchat dans les pays du patriarche. Ils pourront à volonté séjourner pour l'expédition de leurs affaires
dans les chefs-lieux des vilayets et autres résidences des autorités gouvernementales. Mais, en dehors de leurs diocèses et autorité, ils ne pourront ni convoquer de synodes, ni intervenir dans les affaires de Chrétiens non soumis à leur juridiction, ni officier sans la permission de l'évêque du lieu.
Art. IX. — Gomme le monastère des Lieux Saints, situé au Phanar, dépend du patriarcat de Jérusalem, de même le monastère et l'église bulgares du Phanar seront placés sous la dépendance de l'exarque. Toutes les fois que ce dignitaire aura besoin de venir à Gonstantinople, il est autorisé à séjourner au monastère bulgare. Il se soumettra aux règles et usages que suivent les Patriarches de Jérusalem, d'Alexandrie et d'Antioche pour venir à Gonstantinople et officier durant leur séjour dans la capitale.
Art. X. — L'Exarchat comprendra les villes et districts de : Routschouk, Silistrie, Ghoumla, Tirnovo, Sofia, Vratcha, Loftcha, Widdin, Nisch, Charkeui, Kustendil, Samakoff, Vêles (à l'exception de 20 villages sur la mer Noire entre Varna et Kustendje qui ne sont pas bulgares ainsi que Varna, Messembria, Ahiolou), le sandjak de Slimno, sauf quelques villages du littoral, le district de Sosople, la ville de Philippopolis, Stanimaka, moins les villages de Koklisse, Vodina, Arnaoutkeui, Novo-Selo, Leskovo, Ahlian, Bastchkovo, Belatchiza, et le diocèse métropolitain de Philippopolis, sauf les monastères de Batchkovo, Saint-Anarghir, Parascève et Georges. Le quartier de la Panagia, dans Philippopolis, dépend de l'Exarchat mais les habitants qui le voudront pourront s'en détacher. Les détails seront réglés par accord entre le patriarche et l'exarque, suivant les lois de TÉglise.
Ailleurs que dans les endroits énumérés ci-dessus, si la totalité ou au moins deux tiers des habitants désirent l'autorité de l'exarque et si leurs demandes ont été légalement examinées et constatées, il leur sera permis de passer à l'Exarchat, moyennant toutefois le bon accord et le consen-
tement de la totalité ou d'au moins les deux tiers de la population. Si l'on prend ce prétexte pour semer la discorde et le trouble parmi les habitants, les coupables de pareilles menées seront punis selon la loi.
Art. XI. — Les monastères compris dans les limites de l'Exarchat, mais relevant directement du patriarche seront soumis aux mêmes règles que par le passé.
Les dispositions énoncées ci-dessus, donnant satisfaction aux deux partis, doivent mettre fin aux disputes actuelles. Notre gouvernement approuve ces dispositions et le présent ordre souverain lui donne force de loi; que l'on se garde d'y contrevenir.
Écrit à Constantin ople le 8 zilhidje 1286.
Tel est ce firman du 10 mars 1870, qui créait un exarque bulgare, avec une demi-indépendance vis-àvis du Patriarche et une complète autorité sur certaines provinces ecclésiastiques.
Toutes les localités et circonscriptions cédées aux Bulgares étaient comprises dans le vilayet du Danube (Bulgarie actuelle), un pays que le Patriarcat lui-même considérait depuis longtemps comme perdu pour l'hellénisme. Le firman fut discuté. Mais il eût été accepté peut-être, le Patriarche se résignant, si les Bulgares n'eussent eu la prétention d'user immédiatement de tous leurs nouveaux droits.
« Ailleurs que dans les endroits énumérés ci-dessus, disait l'article X, si la totalité ou au moins les deux tiers des habitants désirent l'autorité de l'Exarque et si leurs demandes ont été légalement examinées et constatées, il leur sera permis de passer à l'exarchat. » Les Bulgares réclamèrent un dénombrement et un vote
des Chrétiens dans les différents évêchés de Thrace et de Macédoine. Le Patriarche n'osa pas accepter, — il connaissait sa popularité. Mais il prit toute l'orthodoxie à témoin de cette double violation des saints canons : un exarque, un métropolitain dont la juridiction n'est pas enfermée dans des limites fixes (concile II, canon 2 ; concile IV, canon 6); et un suffragant du Patriarche ne voulant plus mentionner à l'offertoire le nom de son primat (concile I, canon 3; concile IV, canon 9).
La Porte proposant un concile œcuménique pour décider du tout (25 décembre 1870), puis refusant son autorisation (mars 1871), la lutte et l'échange de notes continuèrent deux années. Le Grand Vizir Ali Pacha sut maintenir jusqu'à sa mort cet état de choses, — en bon Turc : un exarque, promis, mais non reconnu par un bérat d'intronisation, était au moindre écart une menace suspendue sur la tête du Patriarche, et, pour les Slaves, une satisfaction tout illusoire.
Mahmoud Neddim, successeur d'Ali, fut vivement intéressé par le général Ignatieff à la cause bulgare. Le 16 avril 1872, Mgr Anthimos, l'exarque élu par les évêques, recevait son bérat, huit jours plus tard le grand cordon de Medjidié, et quelques semaines après (28 mai) le Patriarche ajoutait à ces titres un bref d'excommunication.
Pendant un mois en effet l'Exarque s'était adressé au Patriarche pour être reconnu et consacré. N'ayant rien obtenu, il avait en grande pompe officié le 24 mai dans l'église du couvent bulgare, en plein Phanar, sans faire mention du Patriarche dans la liturgie.
Puis son archimandrite avait lu le firman d'indépendance de l'Église bulgare... Pendant qu'autour du Patriarche un concile se réunissait et déclarait, malgré l'opposition du Patriarche de Jérusalem, tout le clergé bulgare schismatique et séparé de l'orthodoxie, la Porte autorisait, dans les évêchés de Macédoine, le plébiscite prévu par l'article X du firman.
La Macédoine avait été creusée et retournée par une propagande que la Russie et son général Ignstieff avaient organisée, régulière, militaire et surtout bien payée. Nous avons connu à Strouga un de ces prédicateurs laïques, aux sentiments trop bulgares dan» sa veste grecque et son langage des îles. C'est bien le type de tous ces agents. Ce furent des Hellènes ou des Slaves hellénisés qui prêchèrent cet Évangile, pour leur plus grand profit.
En 1867, de l'avis des Bulgares eux-mêmes, tout était grec dans la Macédoine : Slavejkov imprimait son journal en caractères grecs. En 1872, les évêchés d'Uskub, de Vêles et d'Okhrida votaient, aux deux tiers de leurs habitants, leur réunion à l'Exarchat. Les communautés grecques protestèrent et, avec elles, le Patriarche : les votes avaient été extorqués ou frauduleux, les électeurs terrorisés. Midhat Pacha, qui survint au pouvoir, gardait de son vilayet du Danube la haine du Bulgare et la crainte de la grande Bulgarie. Les bérats ne furent pas accordés aux évêques macédoniens.
Les menées slavistes en Macédoine subirent un très court arrêt (1872-1876). Les moyens violents employés par Midhat Pacha contre les Bulgares, exils, confiscations, fermetures d'églises et d'écoles, firent oublier les violences semblables que les agents slaves employaient eux-mêmes contre les Grecs dans certains districts. La persécution couronna, comme toujours, ses victimes de l'auréole des saints, et la revanche se leva bientôt pour les Bulgares.
Après la guerre russo-turque, le traité de San Stefano dicté pour eux et presque par eux, — car IgnatiefY était le plus Bulgare des Slaves, — leur donnait toute la Macédoine; du moins ce qu'il en restait au Turc n'était qu'un mince lambeau :
« Tournant vers l'ouest, la frontière suivra les limites occidentales des cazas de Koumanovo, Kotchani, Kalkandelen jusqu'au mont Korab. De là, par la rivière Velestchitza jusqu'à sa jonction avec le Drin noir, se dirigeant vers le Sud par le Drin et la limite occidentale du caza d'Okhrida vers le mont Limas, la frontière suivra les limites occidentales des cazas de Gortcha et Starovo, jusqu'au mont Grammos. Ensuite parKastoria la ligne frontière rejoindra la rivière Moglenitza et, après avoir suivi son cours et passé au sud de Yenidje-Vardar, se dirigera vers l'embouchure du Vardar1. »
En nous reportant aux cartes administratives de la Turquie à cette époque, les limites physiques de la principauté vers l'ouest étaient les suivantes : partant de la trouée qui unit le Vardar au bassin de Prizrend,
1. Traité de San Stefano, art. VI, Archives diplomatiques, 4882-1883, II, p. 24.
dans les environs de Kaçanlik, la frontière suivait le Schar Dagh jusqu'au pic de Korab, gagnait la vallée du Drin noir en descendant vers le Nord par la rivière de Radomir et la Kljesela Veles'cchitza. Le Drin et la rive occidentale du lac d'Okhrida la continuaient. Puis coupant la Devol presque au sortir du lac de Maliki, elle s'en allait du mont Grammos à la Moglenitza et au Vardar par Kastoria. On remarquera combien cette frontière méridionale était mal déterminée.
Nous avons dans cet article de San Stefano le programme des revendications bulgares en 1878. Le congrès de Berlin reprit ce que San Stefano avait donné. Mais les Bulgares ont gardé intactes leurs espérances et leurs affirmations de légitime propriété. Et même, depuis sept ans, ils se sont attribué de nouveaux cantons. Dans la Macédoine bulgare, M. Ofeikov * enferme les districts de Kolonia, d'Anaselitza et de Servia, c'est-à-dire toute la vallée supérieure et moyenne de la Vistritza; la Grèce ne peut plus prétendre qu'au revers septentrional de l'Olympe et à un pan de côtes, de Tempe à l'embouchure de la Vistritza.
Ce passage d'Ofeikov n'est pas l'expression d'une fantaisie passagère et personnelle. A l'occasion du millénaire de Saint-Méthode fêté par tous les peuples slaves au printemps de 1885, un petit livre fut publié à Philippopolis : La Macédoine, exposé de l'état présent du Bulgarisme en Macédoine \ Inspiré par le gou-