Ofeikov, p. 14 et suivantes
deux ans, un gymnase serbe doit s'ouvrir à Monastir; un autre à Uskub est tout prêt aussi : il ne manque guère plus que l'argent et les élèves. Quant aux écoles primaires, leur nombre sur le papier dépasse 90, en comptant pour écoles des bâtiments vides où la Serbie entretint un professeur il y a vingt ans, avant l'exarchat bulgare. Pour trouver des écoles serbes entretenues et fréquentées, il faut aller au nord du Schar Dagh, dans la Vieille Serbie.
C'est dans le bassin de Prizrend seulement, ce n'est qu'en Vieille Serbie, que les Serbes existent, ont une influence et peuvent espérer quelque jour réveiller dans le cœur des orthodoxes le patriotisme serbe. Il faudrait bien nous garder pourtant d'admettre les chiffres merveilleux donnés par M. Goptchewitch. On se souvient de ces chiffres, que nous avons rapportés plus haut : Serbes 430 000, Albanais 53 000, Turcs, Grecs, Zinzares, etc., 150000 environ.
L'anarchie dans le vilayet de Kossovo est si complète que nous ne saurions trop admirer M. Goptchewitch d'avoir pu dresser maison par maison la statistique de toute la province. Mais, en même temps que lui, un autre voyageur, qui garda l'anonyme et écrivit sans parti pris serbe ou bulgare, publiait dans les Mémoires de la Société Anthropologique de Vienne (1885) des résultats sensiblement différents. La population de la Vieille Serbie ne serait que de 438 000 âmes, dont 2/3 de Musulmans et 1/3 de Chrétiens ou, pour la race, 57 p. 100 d'Albanais et 43 p. 100 de Slaves. Les renseignements que m'ont fournis un commerçant d'Ipek
et un correspondant de Prizrend concordent avec cette seconde statistique. Le chiffre total, un peu majoré, s'élèverait à 480000 âmes. D'autre part, voici le tableau dressé par un ancien consul général de Grèce en Albanie, M. Aristide Roukis. M. Roukis n'écrivait pas pour l'Europe mais pour ses compatriotes, en grec, dans un journal d'Athènes, YAcropolis, et sur un pays que les prétentions grecques n'annexent pas à l'hellénisme : son témoignage me semble donc acceptable.
Slaves. Albanais.
Districts. Mahométans. Chrétiens. Mahométans. Chrétiens.
Prizrend 13 000 15 000 35 000 1700
Diakotvitza... — 500 25 000 7 800
Ipek — 15 000 20 000 2 200
Kalkandelen.. 2 500 25 000 52 000 —
Tonouma — — 32 000 —
Pristina 11000 — 19 000 —
Gilan 21300 1200 22 000 1300
Uskub 30 000 3 000 18 000 —
Mitrovitza.... 5 000 — — —
Koumanovo.. 2 000 29 000 10 500 —
On aurait en Vieille Serbie 255 000 Albanais et seulement 172 000 Slaves, en outre 60 000 Turcs, Tcherkesses, Tsiganes, Valaques, etc.. Cette dernière proportion est peut-être faussée et le nombre des Slaves un peu trop faible.
Et pourtant si, au lieu de nous arrêter aux chiffres, nous voulons connaître la puissance réelle et l'influence de chacune des deux races en Vieille Serbie, la proportion de M. Roukis est encore la plus juste. La Vieille Serbie est aux deux tiers albanaise, en ce sens que dans les deux tiers de la contrée les Albanais sont
maîtres, tyrans, rois absolus; ils font ce qu'il plaît à leur sabre. L'histoire du congrès albanais de Prizrend et des trois années de rébellion (1878-1881), les prétentions des beys et des agas d'avoir une administration albanaise, de former une sorte de principauté albanaise, vassale mais séparée, le souvenir de toute cette ligue nous reporte à dix ans à peine. Durant ces dix années, l'élément albanais n'a rien perdu. Au contraire, l'invasion de la plaine de Kossovo a continué. Les frontières mêmes de Serbie ne peuvent arrêter les bandes en quête de mouvement ou de profits. C'est un sujet de conflits perpétuels entre la Porte et Belgrade que ces incursions albanaises. Dans cette dernière semaine (11-17 août) un négociant serbe de Nisch, qui descendait à Monastir, fut tué sur le territoire serbe par des irréguliers albanais, et, en Turquie, un consul serbe, M. Martinowitch, fut assassiné dans les rues de Pristina. Un grand bey albanais, qui vient de Kalkandelen, racontait ce soir au Khani ces deux nouvelles : l'autorité turque lui avait conseillé, à lui, de s'éloigner pour quelques jours.
Mais supposons encore que les Albanais rentrent dans leurs montagnes et laissent aux Slaves tout le pays. Ces Slaves parlent serbe, je le concède à M. Goptchevitch ; mais, Chrétiens comme Musulmans, ils n'ont pas tous le patriotisme serbe : et depuis vingt ans qu'a fait la Serbie pour les tirer de leur torpeur?
Avant 1876, 101 écoles serbes étaient répandues dans la Serbie turque1, entretenues par les communautés sur les biens ecclésiastiques. Le livre de M. Goptchewitch nous donne la liste de ces 101 écoles avec leur date d'ouverture depuis celle de Pristina en 1853, jusqu'aux plus récentes qui remontaient à 1874. Géographiquement, ces écoles étaient semées dans toutes les grandes villes : Uskub, Monastir, Okhrida, Prilip, Kalkandelen ; la plus méridionale était celle de Kastoria fondée en 1867. Dans les campagnes, deux points semblaient acquis à la propagande serbe : au nord, la plaine de Kossovo et au sud les cantons de Dibra et d'Okhrida ; ces deux derniers comptaient à eux seuls près de vingt écoles.
Tous ces établissements sont aujourd'hui fermés; les écoles de l'exarque ont pris leur place et leurs élèves. Aujourd'hui les Serbes de Vieille Serbie et de Macédoine n'ont plus qu'une école supérieure, à Belgrade, « la Svetosarska Scola » : en Turquie, quelquesunes des plus importantes communautés entretiennent seules des écoles populaires et ce sont les communautés au nord du Schar Dagh.
Que Ton ne m'accuse pas d'exagération ni de malveillance, je cite textuellement les paroles de M. Goptchewitch.
Ce livre de M. Goptchewitch a 500 pages. L'exposé de la propagande serbe avec le dénombrement de ses écoles défuntes occupe une page et demie à peine. Le