Heuzey et Daumet, Mission de Macédoine
2. Voir Revue historique, 1892. M. Xénopol, professeur à l'Université d'Iassi, s'est longtemps occupé de cette histoire valaque. C'est à sa complaisance que je dois une bonne partie de ce chapitre.
ignorants les uns des autres, et ils vivront ainsi jusqu'au jour promis par la justice, où tous ces frères réveillés se lèveront contre l'intrus et reconstruiront la Grande Valachie.
Nous n'avons pas à, nous occuper ici des Daco- Roumains ni des Istro-Roumains. Au vme siècle, nos Roumains de Macédoine, chassés par le Slave, auraient déserté les plaines pour le sommet des monts : quittant les mœurs agricoles que leurs frères de Dacie conservèrent toujours, ils seraient devenus pasteurs. Sur toutes les montagnes de la péninsule, jusqu'au Matapan et jusqu'en Crète, ils auraient promené leurs troupeaux de moutons et leurs capotes noires (Karagounis). Les deux plus hautes chaînes, l'Hémus et le Pinde, auraient été pour eux les meilleurs abris. C'est en effet de ces deux montagnes que brusquement ils descendent dans l'histoire byzantine au début du xie siècle.
Ici commence pour nous la véridique histoire des Macédo-Roumains. A la chute du royaume bulgare d'Okhrida (1118), des bergers valaques, pour gagner la faveur de Basile II, massacrent les derniers chefs bulgares dans le pays de Kastoria; Basile, par une bulle d'or, soumet les Valaques du Pinde à l'Exarque bulgare d'Okhrida. Quand, vers 1160, le grand voyageur juif Benjamin de Tudèle visite la Grèce, les Valaques ont envahi toute la Thessalie, et Zeitôun (Lamia)
est leur ville du sud : « C'est là qu'on entre en Valachie, un pays dont les habitants portent le nom de Ylaques. Aussi agiles que des chevreuils, ils descendent de leurs monts dans les plaines grecques, pour piller et faire du butin. » Cette Yalachie du Pinde est dès lors désignée du nom de Grande Valachie, ou Valachie supérieure (Anovlachie) par les auteurs byzantins, de Vlaquie le Grant par Villehardouin et les chroniqueurs de l'Empire latin. Trois autres Valachies apparaissent en même temps dans leurs récits : la Valachie blanche sur les contreforts sud et les pentes nord du Balkan; la Valachie noire ou Karabogdon en Moldavie; l'Hungarovalachie dans la Roumanie actuelle.
Les Valaques Blancs, sujets du premier Empire bulgare et des Byzantins, se soulèvent en 1185 contre Isaac II l'Ange. Un édit impérial doublant la dîme des troupeaux est la cause de leur révolte, et les chefs sont trois frères valaques, Jean, Pierre et Asan. Après des succès mêlés de revers, les Valaques Blancs assurent leur indépendance : ils fondent un royaume qu'ils savent défendre aussi bien contre les Byzantins que contre les Latins, nouveaux venus à ce rendezvous des peuples (1204).
Cet État du Balkan est connu d'ordinaire sous le nom de second Empire Bulgare (1185-1260 environ). Les Roumains aujourd'hui protestent contre ce titre et ne parlent que d'Empire Valaque : Finlay leur avait déjà donné raison.
Ce second Empire Bulgare est en effet valaque : par ses rois, tous de la famille valaque de Pierre, Asan
et Jean ; par leur titre, Roi des Valaques et des Bulgares; parleur langage; par leur aversion du Grec, race et langue; par la conscience et la prétention qu'ils conservent toujours, même durant leurs luttes contre l'Empire latin, d'être les descendants et les représentants orientaux de Rome et de la romanité. Au début même de cet Empire, le roi Pierre sépare son Église des Patriarches byzantins et la soumet à la papauté romaine. L'Empire latin eût trouvé des alliés dans ces Latins catholiques, et la romanité eût peut-être triomphé pour toujours dans la péninsule des Balkans, si Baudouin et ses successeurs avaient compris l'utilité de l'alliance valaque. Mais l'Empereur latin prétendait à tout l'héritage du Byzantinisme ; il continua les guerres d'Isaac contre les Vlacho-Bulgares, qu'il appelait ses sujets révoltés; au reste il fut malheureux...
Le nouvel Empire vlacho-bulgare détendant de proche en proche finit par rejoindre les Valaques du Pinde. Du Danube à Lamia, Jovan Asan II règne en 1230 sur tous les Valaques unis. Puis cet empire succombe sous les Grecs de Salonique et de Byzance (1269). Mais une principauté valaque subsiste dans l'Anovlachie, et durant un siècle (1260-1350) des princes grecs, frèr«s, bâtards ou neveux des Empereurs byzantins, gouvernent cette principauté, vassale en titre, en fait indépendante. L'Anovlachie est ensuite la proie du Catalan, du Serbe, du Franc, du Grec, jusqu'au jour où le Turc rétablit dans ces plaines la paix et la solitude (1480).
* Les Valaques de Macédoine font dès lors partie de la communauté grecque. Les uns vivent en nomades, hivernant avec leurs troupeaux sur les côtes de l'Adriatique et de l'Archipel, de Naupacte à Durazzo, de Lamia à Salonique, et remontant Pété vers leurs retraites inaccessibles. Les autres, fixés dans la chaîne du Pinde, habitent autour de leur grand centre Mezzovo, dans leurs villes de Syrrakou, Kalarrytais, Moschopolis (près de Gortcha) et dans une centaine de villages. Nous avons vu leur rôle commercial. Muletiers, caravaniers, entrepositaires, ils sont au xvne siècle les intermédiaires entre l'Albanie et l'Europe ; ils s'en vont aux foires de Moscou, de Vienne, de Leipzig et de Beaucaire *. Quoique divisé en deux tribus, — Valaques Massarets au nord près de Gortcha, et Mégalovlachites au sud près de Syrrakou, — tout ce peuple demeure très uni par une langue, des coutumes et des légendes pareilles, et par la mèjne demi-indépendance. Les pasteurs ont conservé la liberté du nomade. Les commerçants, donnés en douaire à la Sultane Validé, jouissent des grands privilèges que la loi turque accorde aux biens vacoufs. Devenu riche, ce peuple acquiert une grande habileté et renommée d'orfèvres : dans leurs bazars de Mezzovo et de Larissa, ils cisèlent pour toute l'Albanie les ornements d'argent qui re-