I. Pouqueville, Voyage de la Grèce, t. III, p
luisent à la ceinture ou sur la tête des femmes, les crosses de fusils et de pistolets, les poignées de dagues, les cartouchières, ou les cadres et les auréoles des icônes dorées.
A la fin du xviir9 siècle, les Valaques se divisent. Ali Pacha, le Tebelenli, a facilement étendu sa capricieuse tyrannie sur les villes valaques, et les commerçants trouvent leur intérêt à cette servitude; ils deviennent les banquiers, trésoriers, secrétaires et drogmans du terrible Pacha, ses instruments de règne. Mais les libres pasteurs, à qui le Turc a laissé l'usage des armes et qui sous le nom d'Armatoles n'obéissent qu'à leurs capitaines héréditaires ou élus, les pasteurs s'insurgent : ce sont eux qui commencent la Révolution grecque.
« Nous nous croyions, nous nous disions Hellènes ; sous l'influence des évêques du Phanar, tout patriotisme local avait disparu en nous. Nous n'avons plus songé qu'à l'hellénisme; nous avons souffert, lutté, succombé pour la Grande Idée. C'est nous qui avons fait la Grèce. Ce sont les nôtres, Grivas, Colettis, Marcos Botzaris, Tzavellas, Hadji Petros, Androutzos, Boucovallas, Diacos, Zervas qui ont assuré le triomphe; et même les Kolocotronis, les grands Moraïtes, descendent d'une famille valaque émigrée en Morée. »
Ainsi parle Apostolo Margariti dans le couvent des Lazaristes.
L'Anovlachie resta jusqu'au traité de Berlin en dehors du royaume grec. Mais un grand nombre de Yalaques émigrèrent, et tout le peuple tourna son
espoir vers Athènes. Depuis cinquante ans, les Valaques n'ont travaillé qu'à se rendre de jour en jour plus Hellènes, et qu'à étendre autour d'eux la foi hellénique. Ils ont été les plus grands bienfaiteurs de la Race; ils ont légué les plus beaux cadeaux, bâti pour le public athénien les plus beaux édifices, établi dans Athènes les plus belles fondations charitables ou éducatrices du monde grec. Les grands Hellènes de l'étranger, banquiers de Vienne, marchands d'Odessa, courtiers d'Alexandrie ou de Marseille, sont en majorité Valaques de race et souvent de langue. Surtout les colonies helléniques de Roumanie, si riches, ne sont guère peuplées que de ces Hellènes valaques, qui, un pied dans l'hellénisme, un pied dans la Vlachie, font incessamment passer l'argent roumain vers Athènes et semblent puiser dans le Pactole roumain pour verser sur la pauvre Hellade. Ils sont adroits, ils sont souples, ils valent en affaires plusieurs Grecs et quelques Juifs, ils sont sobres, ils aiment la gloire : c'est l'argent valaque qui paie les écoles helléniques de Macédoine.
On comprend que la Roumanie n'ait pas regardé d'un œil indifférent ce manège des Valaques. Sans parler des vastes espoirs, qui enivrent la jeunesse de tout peuple nouveau, et des projets de Grande Valachie, U existe entre Roumain et Grec une vieille haine. Le règne des Phanariotes, évêques et princes, a laissé dans la plaine danubienne un souvenir abhorré. Le Roumain s'était débarrassé du Phanariote, et confisquant les biens des couvents grecs (1860), était rentré
dans les propriétés de ses ancêtres; mais sous une autre forme, l'hellénisme continuerait-il longtemps encore à vivre aux dépens de l'état moldovalaque? et c'étaient des Vadaques, des frères, que l'hellénisme envoyait aujourd'hui pour remplacer les Phanariotes d'autrefois!....
De 1850 à 1860 des gouverneurs turcs, surtout Reschid Pacha, essayèrent de séparer les Valaques des Grecs, en Macédoine et en Thessalie; des agitateurs roumains parcoururent l'Anovlachie, Jean Radulesco, Dimitri Bolinteano (1850-1863); un « Comité macédonien » s'était fondé à Buckarest (1860), et des proclamations aux Frères valaques d'Épire, Macédoine, Thessalie et Albanie circulaient. Mais toute l'Anovlachie était encore Hellène quand parut Apostolo Margariti.
A première vue, Apostolo Margariti serait désavoué par les Romains ses ancêtres : c'est un Graeculus, un petit Grec, aux regards et à la langue trop vive, parlant un grec digne du plus xénophontesque journal d'Athènes. Les Hellènes l'accusent de trahison, et, outre l'épithète de cornu, qui sert ici à exprimer tous les sentiments, haine, crainte, mépris, admiration, ils ont l'habitude de le qualifier aussi de voleur et de Barrabas. Us ont essayé plusieurs fois d'ailleurs de lui prouver leur colère autrement que par des mots : «c Apostolo, dit le supérieur des Lazaristes, Apostolo
LES VÀLÀQUES 251
pourrait s'approprier les paroles de l'Apôtre : « Frères, j'ai souffert pour vous, par le fer et le feu, sur la terre et sur Feau, mais la Parole survit en moi »; Apostolo a été poignardé une fois à Salonique, jeté deux fois dans le Vardar, fusillé dans les monts d'Okhrida. » Tous les moyens, toutes les armes sont bonnes contre le traître...
C'est en août 1865 qu'Apostolo Margariti revint de Buckarest. Jusque-là, il était Hellène, comme ses frères Valaques. Il avait gagné dans le commerce une fortune qui sans doute serait passée à l'hellénisme sans ce voyage. Mais il alla, vit et fut convaincu. A son retour, converti à la foi nouvelle, il commença par faire le dénombrement de son peuple et voyagea dans toute l'Anovlachie.
Les Valaques du Pinde * sont disséminés aujourd'hui dans un très vaste territoire dont les bornes seraient Kroutchevo au nord, Vodena et Larissa à Test ; à l'ouest et au sud, les limites sont incertaines : les pasteurs valaques descendent l'hiver jusqu'au golfe de Corinthe et jusqu'aux plaines d'Avlona et Durazzo (dans tout l'hellénisme, Vlaque est ainsi devenu synonyme de berger); mais Arta, Jannina et Eîbassan sont les villes les plus occidentales où des Valaques soient établis et vivent à demeure.
Ges populations sont désignées de différents noms
i. Les prétentions valaques sont exposées en détail, avec tous les noms des communautés valaques, dans le livre de Th. Burada, Cercetari detpre Scoalesle Romanesci in Turcia, Buckarest, 1890.
par les peuples qui les avoisinent. Elles-mêmes se nomment Valaques ou Vlaques; pour les Grecs ce sont des Koutzo- Vlaques (Valaques boiteux, demi- Valaques), et pour les Slaves, des Tzintzares (les Zézayeurs, d'une lettre slave qu'ils ne peuvent exactement prononcer). Les Roumains ont déjà baptisé ces frères, Roumains de Macédoine.
Pour leur nombre, on ne peut arriver qu'à de lointaines approximations : les Turcs, les Grecs et les Slaves comptent encore ces Vlaques parmi les Hellènes ; les Roumains évaluent à 1 200 000 les Latins répandus au sud du Balkan, soit 450 000 en Macédoine, 200000 en Thessalie, 350 000 en Épire-Albanie et 200 000 en Tbrace. Les Roumains ont en outre la générosité d'abandonner à l'hellénisme quelques milliers de bons Latins semés dans les îles de l'Archipel ou de la mer Ionienne. Ces comptes roumains me semblent majorés dans une proportion assez voisine du triple.
Le vrai centre de l'Anovlachie est toujours Mezzovo avec les villes du Pinde, Syrrakou et Kalarrytais; mais la capitale politique, si un État non formé peut avoir une capitale, serait Monastir. C'est de Monastir que part toute la propagande roumaine. De là elle rayonne aujourd'hui dans 35 écoles de filles et de garçons.
La première école valaque fut ouverte à Tirnova (village dans le mont Péristeri, au-dessus de Monastir)
en 1864 : vinrent ensuite celle de Gopesi (18654866), Avela d'Epire (1867), Vlachoklisoura (1868), Okhrida (1868), Galivia (huttes) de Verria (1870), Kroutchevo (1870), Niausta (1875).
Par cette seule énumération, on voit combien la reconquête valaque fut lente d'abord : en dix ans, huit écoles. Les Valaques avaient en effet à surmonter bien des difficultés. La plus grande au début fut le manque d'argent. Les riches Macédoniens étaient tous hellénisés et ne contribuaient qu'à la propagande hellène; en Roumanie, le Comité Macédonien de Buckarest ne trouvait que peu de sympathie et aucune confiance. Quelques bienfaiteurs fournirent les premiers fonds. Peu à peu, la mode se mit parmi les Valaques macédoniens de léguer leur fortune aux œuvres valaques. Dimitri Athanasesco dote l'école de Tirnova, Dimitri Cosmesco celle de Gopesi; Apostolo Margariti entretient de sa bourse celles de Vlachoklisoura et d'Avela...
Mais ici un nouvel obstacle se dresse. Les communautés valaques dépendent, au même titre que les communautés grecques, du Patriarche. Les prêtres grecs en sont, par le Hatt-humayoun et les firmans de Mahomet II, les chefs civils aussi bien que religieux. Administrateur des biens ecclésiastiques (et toutes les fondations scolaires doivent, pour être assurées contre le bon plaisir du Turc, prendre la forme de legs aux Églises), le clergé grec eut la prétention d'appliquer aux écoles helléniques les sommes données pour les écoles valaques. Les bienfaiteurs imaginèrent de léguer leurs biens non plus à la communauté mais à quelque
ami intègre, qui les dépenserait suivant l'intention du donateur.
Le clergé grec joué se vengea en excommuniant les donateurs, Apostolo Margariti, et tous ceux qui envoyaient leurs fils à ces écoles maudites. L'excommunication eut peu d'effets. Les archevêques se plaignirent alors au Patriarche, et le Patriarche à la Porte, de la tolérance des gouverneurs turcs qui laissaient prêcher en Roumélie des doctrines subversives dans des écoles illégalement ouvertes. Les Valaques furent représentés comme des agents roumains et des ennemis du Sultan. Le Turc pensa trouver son profit à la fermeture d'écoles chrétiennes. Apostolo Margariti fut arrêté et enfermé.
Mais quelques mois de réflexion et, aussi, quelques lettres de change prouvèrent bientôt à la Porte la maladresse de cette politique : tout désaccord entre les raïas ne pouvait en somme qu'affermir l'autorité du maître. Un ordre viziriel de Savfet Pacha (septembre i878) permit la réouverture et le libre fonctionnement des écoles valaques.
De 1878 à 1890, la propagande valaque s'est grandement étendue. Ses efforts ne sont point comparables aux gigantesques poussées de l'hellénisme ou du bulgarisme; mais relativement, ils ne méritent pas moins d'admiration. Avec des ressources dérisoires, Apostolo Margariti a chassé le grec de cinq villes et de trente villages. Voici, d'après les statistiques roumaines, l'état des écoles valaques en Macédoine (août 1890) et en Épire :
Écoles de Garçons.
Nombre
Villes. Datas. d'élèves *.
Tirnova 1864 20
Gopesi 1865 117
Avela 1867 77
Vlacho Klisoura 1868 67
Okhrida 1868 55
Karaveria 1870 154
Kroutchevo 1868 133
Niausta 1875 45
Perivoli 1877 50
Prilip 1878 54
Monastir 1878 40
Molovista 1880 93
Chroupista 1880 26
Magarovo 1880 47
Samarina 1880 110
Furca 1880 110
Grevena 1880 60
Vodoursa (Albanie).. 1880 42
Nijopoli 1881 70
Laïsta (Épire) 1883
Resnia 1887
Pleasa (Épire) 1881 73
Écoles de Filles.
Okhrida 1879 20
Kroutchevo 1879 87
Gopesi 1879 50
Vlacho Klisoura 1881 60
Monastir 1881 65
Molovista 1881 50
Salonique 1881
Magarovo 1882 31
Fondées ou entretenues par D. Atanasesco.
D. Gazacovitzi.
A. Margariti.
A. Margariti.
Métropole de IasiL
Vasili Dan.
A. Margariti
Le personnel enseignant de ces écoles valaques avait été à. l'origine recruté en Roumanie. Les premiers maîtres venaient de l'école macédo-roumaine des Saints- Apôtres (à Buckarest) ou du lycée Sava, quelques-uns
1. M. T. Burada donne non seulement le chiffre, mais encore les noms des élèves de chaque classe : c'est une marque de sincérité à laquelle les ethnographes des Balkans ne nous ont pas habitués.
de l'Université d'Iassi. Les maîtresses étaient fournies par l'École Centrale des filles de Buckarest ou par l'institution Elena Doamna. Mais ce personnel étranger prêtait aux soupçons du Turc et aux calomnies du Grec. On chercha des sujets ottomans au lycée de Galata Seraï, dans les établissements grecs ou francs. On débaucha même quelques maîtres du Patriarcat, et telle institutrice grecque (à Magarovo, par exemple) fut convertie subitement à l'Évangile nouveau. Mais cette organisation incertaine ne pouvait durer. Il fallait un recrutement et un personnel réguliers. C'est alors que A. Margariti fonda les deux gymnases de Monastir (1880) pour la Macédoine, et de Jannina (1886) pour l'Épire, qui doivent jouer dans la propagande valaque le rôle du gymnase de Salonique chez les Bulgares.
Aujourd'hui la machine est montée. Nous allons tout à l'heure visiter le gymnase valaque de Monastir. C'est, au centre de la ville, derrière le couvent des Lazaristes, une grande bâtisse neuve avec cent élèves (dont soixante internes) et dix professeurs de roumain, allemand, philosophie, mathémathiques, sciences naturelles, latin, grec ancien, histoire, religion, géographie, italien, turc, français.
<( Mais, gémit A. Margariti, il nous faudrait beaucoup d'argent, et nous n'en avons pas. » Le gouvernement roumain se désintéresse, sentant tout près de lui, à sa porte, des Valaques transylvains qu'il peut facilement atteindre et raisonnablement espérer : comment rêver qu'un jour les Valaques de Macédoine donneront la main à leurs frères du Danube par-dessus
les Serbes et les Bulgares?... Le comité macédo-roumain de Buckarest convoque en vain les patriotes et les âmes charitables à sa loterie annuelle ; quelques milliers de francs à peine viennent de ce chef... Les églises du royaume n'ont guère imité le bel exemple de la métropole d'Iassi : ce chapitre seul envoie régulièrement sa rente annuelle... « Quant aux riches Roumains, ajoute Apostolo Margariti, ils emploient leur argent chez vous, en France, à prouver à vos grandes villes, à vos femmes, à vos maisons de jeu, leur fidélité à la race latine »... Les Macédoniens, en donnant aux écoles valaques, craignent la colère du clergé grec et Tanimosité du bazar. Plus d'un bienfaiteur anonyme verse son argent et cache son nom, alors pourtant que son exemple entraînerait la foule... Bien des communautés indigènes ont leurs biens, leurs rentes, leurs dîmes, leurs fondations pieuses; et plus d'une appliquerait volontiers à l'entretien d'une école valaque une part des revenus de son église ou de son monastère. Mais les communautés ne sont pas libres. L'évêque est maître absolu, et les évêques du Patriarche ont d'autres soucis que la renaissance roumaine... Les Valaques se trouvent aujourd'hui dans la situation des Bulgares avant l'établissement de l'Exarchat : exploités, disent-ils, par le clergé grec pour le service de Tidée grecque.
Je ne crois pas que les communautés valaques aient au cœur la haine violente qu'inspira jadis au paysan slave le clergé du Patriarche. Cependant l'idée d'une église autonome, dirigée par un synode d' évêques vala-
ques sous un exarque valaque, commence à surgir parmi elles. En Europe on ne parle encore que de bérats bulgares. A Monastir on commence à rêver de bérats valaques, de lettres d'intronisation accordées quelque jour par le Sultan à des évêques valaques, et déjà A. Margariti salue ce jour prochain, ce jour de justice et de salut : alors les Latins reprendront leurs droits et renaîtront à la vie ; alors les biens des Églises, rendus à leurs maîtres légitimes, pourront servir au bien du peuple suivant les véritables intentions des donateurs; alors toute communauté aura son école valaque; alors les Hellènes devront vider le pays, alors..., alors...
A. Margariti envolé dans son rêve semble ne plus apercevoir quels obstacles barrent la route au triomphe des Valaques : et pourtant... Le gouvernement turc se laissera-t-il convaincre?... Contre le Patriarche, les Valaques trouveront-ils une puissance européenne pour s'intéresser à leur malheur comme fît la Russie au sort des Bulgares?... Surtout les Valaques saurontils se défendre, résistera la conquête hellénique, vivre jusqu'à l'entrée dans la Terre Promise?
Le gouvernement turc, pour l'heure, paraît l'appui le plus ferme des Valaques. Nous avions des difficultés avec la police pour l'un de nos passeports : un mot d'Apostolo Margariti nous a tirés d'affaire. Un autre mot de lui nous a ouvert les prisons, les mosquées et
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les casernes. Pas un consul n'a autant d'influence à Monastir.
Il n'en fut pas toujours ainsi. Les relations desValaques avec la Porte ont varié en raison inverse des relations de la Porte avec l'hellénisme. Les discussions au sujet de la Thessalie (1879-1881) furent l'âge d'or : la plupart des écoles valaques datent de ces années. Quand la paix fut rétablie entre Grecs et Turcs, les permissions ou les tolérances pour les écoles s'espacent, jusqu'à la révolution Cretoise (1887) qui remet les Valaques en faveur.
Apostolo n'épargne, au reste, ni les promesses ni les gages de loyalisme, moins par nécessité, hâtonsnous de le dire, que par conviction absolue et sincère : « Notre premier intérêt, à nous Valaques, répètet-il, est dans le salut de l'Empire ottoman. Nous n'espérons pas nous unir demain à nos frères de Roumanie : nous en sommes séparés par des principautés et des royaumes. Il faut des siècles peut-être, des générations à coup sûr, avant que l'idée s'épanouisse au soleil de la patrie, — et des générations de domination ottomane. Une crise orientale nous mettrait aujourd'hui entre les mains de Serbes, de Grecs ou de Bulgares, de peuples chrétiens et civilisés qui, nous tenant déjà par la communauté de religion, voudraient nous tenir aussi par la communauté de langue, fermeraient nos écoles et disperseraient no» communautés... »
Les Valaques ont été plus explicites encore dans leur proclamation aux Albanais; car il faut revenir
en fin de compte, à ce Thirje mi Kombin Sqipetar, la loi et les prophètes des Choses valaques, suivant noire aubergiste de Koshani. Or voici ce que l'on y peut lire :
w ... Frères Albanais, souvenez-vous que depuis quatre cent cinquante ans le Turc nous gouverne. Étranger à notre race, maître de nous, il ne nous a jamais enlevé la parole, la langue des ancêtres, la nationalité, pas plus que les armes que nous portons fièrement encore à notre ceinture. Si quelquefois nous avons fauté par quelque révolte contre notre souverain, ce fut toujours à l'instigation du clergé grec, l'éternel ennemi de l'Islam. Mais n'oubliez pas, frères Albanais, que Dieu créa les nations avant les religions. Si nous voulons échapper à l'orthodoxie, cette ennemie du Christ, de l'humanité et des nationalités, attachons-nous, corps et âmes, à l'Empire ottoman. L'Empire ottoman est notre vrai, notre plus grand protecteur, notre espoir, notre appui : il ne nous abandonnera jamais à nos ennemis qui sont aussi les siens. »
La Porte n'était pas habituée à de telles paroles crans la bouche de ses sujets chrétiens. Jamais Grecs ni Bulgares, même aux jours les plus dangereux du péril russe, ne les avaient prononcées. On préférait le Cosaque chrétien au plus paternel des Khalifes.
Les actes des Valaques furent d'accord avec leurs paroles. Acceptant toutes les conséquences de leur théorie, ils se plièrent à tout le service du maître : et même, dans ce pays où l'obéissance ne recule devant aucune tâche, ils inventèrent de nouvelles formes de dévouement. Je crois bien qu'Apostolo sait comment la poste turque a découvert les lettres de l'archevêque,
et comment la police a mis la main sur les papiers de Kastoria... Il a un très doux sourire quand il parle des cinq cents livres laissées par Monseigneur aux pauvres du Vali... Les autorités turques dorment tranquilles au milieu des intrigues de la Macédoine : les Valaques veillent sur tout le troupeau, et les Hellènes ont raison de crier : « Ce chien d'Apostolo ! »
Mais outre les grandes occasions de parade, un bon régime d'intimité journalière unit à leur maître ces fidèles sujets. Ils ont demandé que les Préfets voulussent bien visiter leurs écoles, que S. E. le Cadi daignât interroger leurs élèves. Le Patriarche Joachim II calomniait leur enseignement : ils ont ouvert à Constantinople même (1882) une école mixte qui pût fonctionner sous les yeux de la Porte. Enfin ils se sont adressés aux autorités turques pour avoir des professeurs de turc : chez eux, le turc est mis sur le même rang que l'idiome maternel, le valaque, ou que les langues européennes, allemand et français; au gymnase de Monastir, un Musulman, Yousouf Effendi, enseigne la langue et la loi turques. Un Grec a une trop haute estime de son cerveau pour l'encombrer de connaissances aussi déshonorantes. Deux chaires de littérature et de droit turcs existaient autrefois à l'université d'Athènes, — sans un étudiant; et dans tout l'hellénisme il en est ainsi. Mais ce beau mépris finit par coûter cher à la Race. Le Musulman en effet n'occupe dans l'Empire que les hautes fonctions. La bureaucratie se recrute parmi les Chrétiens, et des Grecs autrefois occupaient toutes ces places. Leur ignorance du
turc les leur ferme aujourd'hui. Les Valaques ont hérité d'autant. Familiers avec le turc et le français (les deux langues officielles de l'Empire), les élèves d'Apostolo gouvernent en sous-ordre tout le vilayet. Dans chaque bureau central, dans chaque préfecture, Apostolo a quelque Valaque : il voit, sait et peut tout. Cette situation ne saurait porter ombrage à la Porte; elle a expérimenté la fidélité de ces fonctionnaires. Papiers, argent, projets, on peut tout leur confier, et surtout le soin de tracasser l'Hellène : d'Arta à Salonique, tous les secrétaires de douane et de police sur la frontière grecque sont des Valaques.
Le droit à l'existence sur les terres du Prophète est donc assuré au parti valaque.
En tout cela, il n'est encore question que d'un parti valaque, de quelques Macédoniens groupés autour d'un état-major venu de Roumanie. Que devient cette nation macédo-roumaine qu'Apostolo Margariti promet au monde?... En adoptant ses chiffres, à lui, sa nation aérait dispersée dans les villes suivantes :
Familles.
Monastir 2 000
Vlacho-Klisoura 1000
Blata 350
Kroutchevo 2 000
Okhrida 500
Tirnova 400
Magarovo 500
Molovisti 500
Gopezi 500
Niausta 500
Veria 750
Ajoutez 200 villages dans l'Albanie du sud, 60 ou 80 le long de l'Adriatique, une centaine de bourgs et quelques villes dans la Thessalie et la Grèce du Nord. Le total irait peut-être à 300 000 individus. Que peuvent faire 300 000 individus, noyés dans d'autres foules, dispersés sur un millier de kilomètres? Et dans ces 300 000 Valaques nous adoptons les villes du Pinde et de Thessalie, hellènes de cœur depuis longtemps, hellènes en fait depuis dix ans. Quand tous les autres seraient fidèles au souvenir et à la langue des ancêtres, ce n'est pas avec 200 000 hommes qu'Apostolo pourrait bâtir une nation...
Nous avons rappelé tout à l'heure ce second Empire bulgare que les Valaques revendiquent comme un Empire valaque. Les rois et les chefs étaient valaques, et valaques la langue et l'esprit. Mais la matière humaine était empruntée à d'autres races : les Slaves, les Albanais formaient le corps, les Yalaques étaient la tête. Ce n'est pas autrement qu'Apostolo Margariti rêve son peuple futur. Les Slaves, il est vrai, ne sont plus la cohue* la masse facilement malléable d'autrefois : leur patriotisme bulgare ou serbe, tout neuf, les éloigne pour longtemps du service valaque. Par contre, les Albanais semblent avoir été, par un décret nominatif de Dieu, maintenus dans la barbarie, l'indifférence patriotique, dans toutes les qualités indispensables à de tels serviteurs.
Proclamation à la nation albanaise.
Frères Albanais,
Tous vous connaissez à quel degré de culture s'est élevée l'Europe. Elle brille comme un soleil, inondant de sa lumière la totalité du globe terrestre, par les sciences, les arts, l'industrie, le commerce et surtout par les lois et leur libéralisme. Nous sommes en ce xixe siècle où tout peuple et toute nation se réveille du sommeil léthargique dans lequel l'avaient plongé des siècles de ténèbres; et difficilement l'on trouverait un peuple qui ne relève le front avec orgueil, et n'affirme ses droits devant Dieu et l'humanité. Nous, nous seuls, Albanais, nous dormons encore notre sommeil de mort. Nous, fils des vieux Pélasges, les premiers habitants de notre continent, les plus grands guerriers du passé, tout autant fameux dans les arts et les métiers que sur les champs de bataifle, nous seuls, dis-je, nous sommes restés pour la culture en arrière de tous les peuples venus à notre suite en Occident et nous voici tout près de disparaître...
Certes, le premier venu, en étudiant dans nos familles les mœurs, les habitudes, les caractères et les tempéraments, en recherchant les documents historiques, ethnographiques et linguistiques, pourrait se convaincre que nous, Albanais, nous descendons des vieux Pélasges et que nous gardons intactes les mœurs de ce temps. Homère, avec son Iliade et les coutumes contemporaines, vit encore parmi nous. Aujourd'hui encore, nous pensons qu'honneur et fortune se gagnent par le sabre, comme dit l'immortel poète. Aussi nous avons toujours vécu les armes à la main, montrant au monde que nous n'estimons que le courage et l'honneur...
Gomme vous le voyez pourtant, frères, si braves, si intelligents que nous puissions être, jamais, tant que nous
n'embrasserons pas la civilisation et que nous n'aurons pas de langue nationale, jamais nous n'arriverons à rien. La nation albanaise s'en ira de plus en plus à la dérive jusqu'à la disparition totale d'elle-même et de son nom, si nous ne sortons enfin de l'indifférence et de l'engourdissement où nous végétons. Déjà maintenant, à peine la moitié de ce qui fut nous survit encore. Le reste est tombé dans les filets du slavisme et de l'hellénisme. Nos ennemis mortels, ne pouvant nous tuer par l'épée, nous ont tués par la croix, en se disant toujours nos Frères en Christ. Et nous, enfants, nous nous laissons tromper! Le temps est venu de nous réveiller, frères, de travailler, d'apprendre la douce langue de nos Pères, mère des langues classiques, de l'écrire, de la lire, de la déterrer de ses ruines, de l'introduire dans l'École, l'Eglise, la Famille, et partout où passe encore un souffle albanais...
C'est ainsi que nous sortirons de l'obscurité dans laquelle nous languissons. Ces ténèbres nous ont tellement aveuglés que nous ne savons plus nous reconnaître nousmêmes, ni surtout reconnaître nos ennemis. Regardez-les nous accusant journellement devant l'Europe civilisée de sauvagerie et de barbarie, nous proclamant indignes de vivre, infâmes calomniateurs qui trompent l'Européen pour nous tuer tout à leur aise comme un troupeau à l'abattoir! Et pourquoi en est-il ainsi? Confessons notre honte. C'est qu'il ne s'est jamais levé une foi albanaise de nos millions de poitrines, pour protester contre les accusations et les complots de nos ennemis...
Vous connaissez, frères, ces calomniateurs. Ce sont ces caressants orthodoxes, nos bons frères en Jésus-Christ... Il faut détourner le monde civilisé de son erreur, lui prouver que la majorité de l'Albano-Macédoine est albanaise et roumaine, non grecque ou slave, comme il plaît à beaucoup de le croire. Quant à ces frères en Jésus-Christ, ces implacables ennemis qui menacent notre existence, c'est de nous qu'ils ont reçu la vie, de nous qu'ils reçoivent
266 LE COMBAT MACEDONIEN
aujourd'hui biens, fortune et subsistance. Hier encore, ils avaient quitté le nom de leurs ancêtres et s'appelaient Romii, les Romains. Les voilà ces nobles descendants de Gadmos et de Gécrops, ces exilés d'Égypto-Phénicie que nos ancêtres les Pélasges surnommèrent les Grerrs (guêpes), un nom bien mérité ! Grerrs ou Grecs suivant leur prononciation et celle des Européens : c'est ainsi qu'ils s'appelaient eux-mêmes jusqu'au jour tout récent où ils se travestirent et, prenant la peau du lion, s'affublèrent du titre d'Hellènes ; mais leurs actions sont restées grecques.
Dans la langue albanaise, encore aujourd'hui, lâche et grec sont synonymes : « Gare : c'est un Grec ! » est un de nos proverbes; ou, comme les Latins disaient : Grseca fides, nulla fides... Ohl ce sont bien les qualités de nos Grerrs!
Ah! Nos bons frères hellènes venus de leur Égypto-Phénicie furent reconnaissants de l'hospitalité et de l'accueil fraternel que leur offrait notre Pélasgie. Ils nous ont prouvé cette reconnaissance par les machinations de leurs prêtres, par leur tyrannie, par leurs complots pour entraver le développement de notre langue et de notre nationalité...
Ne vous découragez pas devant les intrigues et les obstacles. Pas un Albanais ne voudrait la ruine de l'antique nation. Seuls, les* bâtards, les lâches, les traîtres y pourraient consentir. Vous, frères, méfiez-vous seulement des pièges grecs, du clergé grec, notre premier ennemi. Souvenez-vous que la première école albanaise à Gortcha fut anathématisée et blasphémée par l'archiprêtre grec, au lieu d'être saluée et bénite, comme si nous avions alors commis un sacrilège. Ils croyaient par de telles infamies nous crever les yeux. Nos yeux ouverts ne leur plaisent pas ! Nous saurons nous passer de leur amour, nous saurons désormais ce que vaut leur amitié, comme eux-mêmes savent pourquoi ils nous envoient ces vols de corbeaux noirs qui nous pillent au nom du Seigneur. Ils nous^volent le fruit de nos travaux, pour le bien et la prétendue félicité de notre race et de l'orthodoxie! Ah! ce n'est pas
par amour de noire fidélité au Christ et de notre progrès qu'ils fomentent des troubles parmi nous, ces magnanimes voisins ! c'est pour l'amour des millions qui chaque année sortent de nos poches! par la peur que notre nation reconstituée n'abaisse leur orgueil! Les chiffres prouvent assez tout cela; les chiffres vous donneront une idée de nos cadeaux annuels, et montreront à tous d'où le royaume hellénique a puisé et puise encore sa vitalité :
Napoléons.