Buckarest, P. Cucu
valaques et albanais, nous demandons : 1° Que dans toutes nos écoles l'éducation soit nationale, valaque pour les Valaques, albanaise pour les Albanais; 2° Que dans toutes nos écoles supérieures , on enseigne simultanément la langue de l'État et la langue nationale; 3° Qu'il soit établi, sous la haute protection et direction du Pape, un séminaire pour les vocations ecclésiastiques et le recrutement d'un clergé national; 4° Nous désirons que pour les mêmes fins nos frères, les Bulgares macédoniens, se mettent sous la protection du Sultan et du Pape et fassent les mêmes demandes que nous.
Partant de ce texte, Fauteur, grand ami de l'Autriche et fanatique partisan de l'orthodoxie, accuse Apostolo Margariti de menées françaises et papistes en vue d'une politique « que nous comprenons pas et que nous ne voulons pas comprendre » *.
En Roumanie, ajoute-t-il, il n'est personne qui, connaissant les véritables résultats du travail de M. Margariti, n'en soit profondément attristé. D'après le projet écrit de la main du père Faveyrial, les Roumains et les Albanais doivent s'organiser sous la protection du Sultan et du Pape. Il n'est pas possible que les Roumains de Roumanie aient donné à quelqu'un mission de travailler à la réalisation d'un semblable projet.
Cependant, comme le prouve une lettre de 1884 de M. Margariti, il y a déjà huit ans que, bien qu'il se donnât pour agent de la Roumanie, il travaillait en entente avec la mission papale et avec l'ambassadeur de France à Constantinople. Depuis lors, la cause de notre culture est compromise et nos efforts pour l'école et l'église roumaines sont vains.
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Peut-être qu'il y a, même parmi les Roumains macédoniens, des gens qui croient qu'il serait bien qu'ils se missent sous la protection du Pape, mais personne, qui veut en toute sincérité le bien des Roumains, ne touchera à cette question, car nous savons tous que les Roumains macédoniens préfèrent renoncer à leur individualité nationale plutôt qu'à la foi de leurs pères.
Je ne doute pas en effet que si Ton demandait brusquement à un Valaque de Monastir : « Consens-tu à devenir papiste ? » je ne doute pas que la réponse ne fût résolument négative.
Apostolo Margariti n'a pas ainsi posé la question à son peuple. Il parle d'Église valaque, mais toujours orthodoxe, d'Église autonome, mais sous la suzeraineté spirituelle du Patriarche, d'exarchat indépendant mais établi, tout au moins reconnu, par le Patriarcat.
Peut-être, au fond du cœur, n'a-t-il aucun espoir en ces projets : on peut douter en effet que le Patriarche sépare jamais sa cause de l'hellénisme et admette sous sa houlette pastorale, à égalité de droits et d'affection, le blanc troupeau hellène et les noires brebis valaques.
Peut-être même Apostolo serait-il navré de cô résultat. Derrière ses demandes officielles, il escompte un refus, puis une longue et patiente lutte où le patriotisme de la race s'affermira de jour en jour, où la colère, la méfiance, la haine croîtront contre le Patriarche, et dans dix ans, vingt ans... Les Valaques sont latins, il est tout naturel qu'ils préfèrent quelque jour Rome à Constantinople... Et les Valaques apprennent
leur histoire : dans dix ans, tout le Pinde connaîtra comment les fondateurs de l'Empire valaque, les trois héros Jean, Pierre et Asan élevèrent, sur le catholicisme, la liberté de leur race et la gloire de leurs armes.
Déjà, dans un village près de Gortcha, dont tous les Valaques sont des négociants enrichis par le commerce, le prêtre grec a été chassé, et, comme le Patriarche refusait un prêtre roumain, on s'est adressé au Pape : la première paroisse catholique du Pinde existe depuis un mois.
A Jannina, la maîtresse d'école qui doit former les futures institutrices pour toute l'Epire est une catholique, Nathalie Boreslawski, une Polonaise élevée à l'Institut catholique de Buckarest. Dans ces questions de religion et de race, les femmes ont le premier rôle. C'est à elles d'abord que s'adressent toutes les propagandes. De leur conquête dépend le succès final.
Entre Albanais et Valaques l'union religieuse étant ainsi préparée, il fallait trouver quelques liens solides qui, de cette poussière d'individus, fît contre l'Hellène une barrière compacte. Au train dont marchait l'in* cendie, quelques années encore et tout, jusqu'à Monastir, était consumé. Le traité de Berlin avait livré les Valaques de Thessalie et la moitié de ceux du Pinde. Les Albanais de Jannina étaient perdus aussi, ne respirant plus qu'hellénisme. Mezzovo, l'antique capitale des Valaques, Mezzovo envoyait trois mil-
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lions pour bâtir à l'entrée d'Athènes une somptueuse école des Arts et Métiers, le Mezzovion Polytechnikon. Si les frontières ainsi menacées eussent été peuplées
e Guègues catholiques, la propagande valaque eût
u travailler en paix derrière ce rempart infranchisable. Par malheur, l'hellénisme n'avait devant lui que des Toskes musulmans ou orthodoxes, gens pratiques et peu convaincus. Il fallait aviser au plus vite.
Parmi ces Toskes, cependant, un parti albanophrone avait essayé de s'organiser, vers 1879. Gortcha en était le siège : la direction venait de Gonstantinople. Mais, dénoncé par le clergé grec, il avait été violemment dispersé par l'autorité turque, à qui tous les riches Hellènes des environs avaient offert, par souscription, une preuve de loyalisme.
Une « Société albanaise » s'est fondée à Buckarest, la Drita, le Droit (60, boulevard Elisabeth), sur le plan qu'indiquait la Proclamation aux Albanais. Les adhérents s'engagent à verser une cotisation annuelle d'un franc ; le gouvernement roumain accorde une subvention ; le budget prévu est de vingt mille francs. (Les recettes n'ont, en réalité, jamais dépassé douze mille.) Écoles albanaises, Journal albanais, Revue albanaise, Bibliothèque albanaise, Recueil de chants et légendes d'Albanie, Musée albanais, chaque jour on tente quelque nouveauté. Tout n'a pas réussi.
La première et la plus grande difficulté était de fixer l'albanais, langage non encore écrit en caractères particuliers. Les « Albanophrones » avaient précédemment adopté l'alphabet turc, mais, outre la
répulsion qu'inspire au Chrétien toute chose musulmane, cet alphabet ne pouvait pas rendre exactement, paraît-il, toutes les inflexions de la parole albanaise. Le bazar et le clergé emploient, d'habitude, les lettres grecques pour écrire par à peu près les phrases courantes : inutile de dire qu' Apostoio Margariti n'a pas songé à ce procédé . Les Valaques ont imaginé un nouvel alphabet de trente-cinq lettres : les vingt-cinq lettres latines, plus dix modifications de ces lettres. Deux ans furent employés à la confection des ABC, des grammaires, des dictionnaires, des livres scolaires... Dans le comité directeur de la Drita, et dans les souscomités locaux, il y eut des tiraillements entre Valaques radicaux et Macédoniens hésitants, ceux-ci approuvant la lutte contre l'hellénisme, mais n'osant rompre avec le Patriarche... Les comptes annuels ne furent pas exactement rendus. C'est l'an dernier seulement que la première école albano-valaque s'ouvrit à, Gortcha.
Il est impossible encore d'apprécier les résultats. Le P. Faveyrial, qui rentre d'une inspection à Gortcha, ne doute pas de la réussite. Les riches négociants grecs ont en vain distribué promesses et pourboires : les beys et les préfets turcs soutiennent les Valaques. Apostoio doit aller à Grévena acheter une maison pour une autre école.
Si cette alliance albano-valaque venait à s'affermir, l'avenir de l'hellénisme serait grandement changé. La frontière actuelle du royaume grec pourrait être sa frontière définitive vers le nord. Apostoio Margariti
prétend même que les Valaques thessaliens ont en horreur le joug des Hellènes. Il songe à des écoles valaques établies Tan prochain en pleine Grèce, à Larissa et Tricala. La Porte ferait au gouvernement d'Athènes la demande officielle, menaçant, en cas de refus, de fermer les écoles grecques dans les provinces ottomanes.
Je me suis attardé dans la compagnie d'Apostolo et du père Faveyrial. J'ai détaillé tous les rouages de cette machine compliquée, ingénieuse, trop ingénieuse. Je n'ose pas confesser qu'elle me produit un peu l'effet de ces ouvrages trop perfectionnés de l'industrie moderne; ces chefs-d'œuvre de théorie et de calcul n'ont qu'un défaut : à l'usage, le moindre grain de poussière les fausse et les arrête. Tant qu'Apostolo et le père Faveyrial vivront, je ne doute pas que tout soit possible; mais après... « Il n'y a point de parti si aisé à détruire, dit Vauvenargues, que celui que la prudence seule a formé. Les caprices de la nature ne sont pas si frêles que les chefs-d'œuvre de l'art, »
L'Union Balkanique. — Le droit et la justice. — L'Autriche. Les Albanais.
La communauté grecque de Monastir est attristée par notre conduite. Nos amis du bazar l'ont dit à nos domestiques. Le consul grec nous Ta répété. Nous sommes philhellènes, et nous fréquentons Apostolo Margariti! Nous sommes d'honnêtes gens et nous lui donnons la mainl Nous sommes Français et nous mangeons avec lui!... Car Apostolo est un horrible homme : le vol est encore le meilleur de ses errements. Son patriotisme, on le connaît! fils d'Hellène, il a trahi l'hellénisme; père de Valaques, il trahira la Roumanie quand il trouvera le prix. Espion, il a dénoncé des marchands chrétiens. Faussaire, il a fabriqué les papiers de Kastoria. Sacrilège, il est entré avec une hache dans l'église pour chasser le prêtre grec et installer le papiste. Assassin...
Ces querelles macédoniennes sont arrivées à une telle violence que l'assassinat d'un adversaire se présente tout naturellement à l'espoir ou à la résolution de chacun. On calomnie, on dénonce, on poignarde.
Des récoltes s'allument soudain. Des troupeaux disparaissent. Les procès occuperaient pendant plusieurs siècles tous les cadis de l'Empire. Apostolo Margariti se retire le soir dans un petit village presque au sommet du Péristeri, à Magarovo : c'est là qu'il dort, gardé par ses chiens et ses fidèles. Tous les jours il descend à Monastir au milieu d'une cavalcade d'Albanais. Le délégué de l'Exarque bulgare ne sort qu'avec une pareille escorte. Il n'est pas de négociant un peu riche qui n'ait ses gardes du corps. Les consuls et les autorités entretiennent des armées de cawas. Nous seuls nous pouvons dormir avec la certitude du ré\eil. Encore nos gens couchent-ils en travers de notre porte : la douce Macédoine !
Comment cette guerre finira-t-elle? quand et par qui la paix et la vie quotidiennes seront-elles assurées à tous?
La première solution, possible mais non souhaitable, serait dans le triomphe des Slaves et l'annexion à la Bulgarie. Si la question devait être résolue dans une heure, et sans intervention européenne, je ne douterais pas en effet de ce triomphe . Appuyés par la Triple Alliance, favorisés par la Porte, les Bulgares ont déjà des allures de maîtres. Ils sont allés en foule aux monastères du Rilo Dagh, où le prince Ferdinand passe l'été, à quelques pas de la frontière macédonienne. Ils reviennent gonflés d'orgueil : les bérats sont promis par le Sultan, l'Europe reconnaît le Prince... Nous avons vu ce que peuvent les Serbes. L'hellénisme, découragé par la défaite Cretoise, affaibli
par les défections des Valaques, se relève à peine de ces deux grands coups. Le Turc ne peut même plus compter sur tous les Musulmans. La masse disciplinée et fanatique des Bulgares serait facilement victorieuse.
Que cette défaite du patriotisme et de l'intelligence hellènes par la force bulgare, cette victoire de la matière sur l'esprit, blesse toute idée de justice, je sais bien que la politique ne vit pas de sentiments. Nous ne tiendrons pas compte non plus des meurtres, vols, usurpations et violences qui sont la menue monnaie d'une pareille conquête. Mais il ne faudrait pas croire que la Macédoine gagnât beaucoup à échanger la servitude contre cette liberté. Les communautés grecques et valaques se résigneraient d'abord à Toppression; mais il faudrait pour dompter les Albanais, une autre puissance que celle dont on peut disposer à Sofia. L'anarchie actuelle ne serait pas sensiblement modifiée. Et quelques mois après l'installation d'un préfet bulgare, les intrigues hellènes et valaques renaîtraient plus fortes. Les Slaves eux-mêmes, mécontents des impôts irréguliers et des lois absolues, regretteraient le Turc... Le Bulgare deviendrait l'ennemi commun.
Une annexion à la Grèce aurait les mêmes inconvénients. Les Hellènes d'ailleurs n'osent lever les yeux jusque-là : ils sentent leur impuissance à maintenir sous le joug Albanais, Slaves et Valaques; et malgré tout mon philhellénisme, je me demande si le sort de la Thessalie déserte, inculte, brûlée, peut faire envie pour l'heure aux Macédoniens.
288 LE COMBAT MACEDONIEN
Je laisse dans le domaine des utopies une étroite alliance des Chrétiens balkaniques et un partage équitable entre tous les compétiteurs. Roumains, Serbes, Grecs et Bulgares, tous désirent en paroles cette union ; personne n'en veut. Seuls les Grecs peut-être, ennemis par tempérament et par politique des jeux de la force, seraient enclins à cette alliance. Mais, outre qu'ils sont les seuls, leurs prétentions seraient encore trop grandes pour mener à bien cette négociation. Si j'ai compris les intentions des politiques, le partage semblerait équitable aux Hellènes, qui donnerait : à la Serbie la plaine du nord jusqu'au Schar Dagh; à la Grèce les vallées du sud; à la Bulgarie le pays intermédiaire. Mais où fixer entre Grecs et Bulgares les frontières précises? A qui attribuer Monastir que tous réclament?
Ce partage équitable, on le voit, ne tient nul compte des Albanais et des Valaques. Si pourtant Ton invoque les droits des races et des nationalités pour usurper ainsi et partager le bien du voisin, il faudrait au moins les respecter entièrement.
Et dans cette satisfaction aux droits historiques des Bulgares, des Serbes et des Hellènes, que deviennent les droits présents du Turc? car enfin, la Macédoine appartient au Turc, et peut-être ne faudrait-il pas, sous prétexte de justice idéale, violer constamment, ouvertement, le droit positif! « Si la force peut établir des droits, ce qui malheureusement semble être le cas en histoire, ce sont les Turcs et aucunement les Bulgares, encore moins les Grecs, qui peuvent s'en
prévaloir pour justifier leur domination sur la Macédoine. » Ainsi parle un Valaque *, un Valaque connu pour son patriotisme.
A raisonner l'affaire en diplomate et en historien, il serait temps d'abandonner l'idée qui depuis un siècle préside en Orienta la politique européenne : « le Turc est taillable et pillable à merci ». Nous avons admis le Turc dans ce que nous appelons le concert européen. D'après les traités, le Turc est propriétaire dans ses provinces au même titre que les Anglais ou les Français chez eux. Nous devons lui appliquer les règles communes du droit international, si nous voulons que ces mêmes règles nous soient appliquées à notre tour...
Les philosophes diront que Pappel à une justice supérieure est toujours ouvert quand l'écart entre le droit existant et la justice évidente est trop grand; et je concède qu'une île entièrement grecque ou une province entièrement bulgare revendiqueraient avec quelque raison leur indépendance. Mais, en Macédoine, la justice la plus vraie se confond avec le droit le plus strict : seul le maintien du Turc peut assurer le respect de ces grands principes de races et de nationalités que l'on invoque pour le chasser.
Allons plus loin. Admettons que le droit international, les protocoles et les traités, et les théories et les déclamations sentimentales ne sont que chinoiseries inventées ou conservées par les diplomates pour
i. Xenopol, Revue de géographie, janvier 1891, p. 40.
amuser les peuples et couvrir d'un honnête manteau les infamies de la politique ; qu'il ne peut exister de contrats qu'entre individus de même espèce et peuples de même civilisation; que l'homme ne saurait traiter avec le singe, ni l'Européen avec le Musulman; et qu'une seule chose en tout ceci est à considérer, l'intérêt de la civilisation. Il faut confesser dans le cas présent que l'intérêt de la civilisation semble à première vue exiger le renvoi immédiat du Turc par delà le Bosphore : le Turc a suffisamment prouvé son incapacité d'éducation européenne. Mais les Turcs chassés, à qui la courbache? C'est en effet de courbache qu'il s'agit, de fauves à dompter et non pas d'hommes à gouverner. Les peuples macédoniens sont encore trop barbares pour que nous distinguions aujourd'hui quel sera parmi eux l'élu de la civilisation. L'Hellène est certes le plus voisin de nous. Mais nous savons qu'il n'est le plus souvent qu'un Valaque, un Albanais ou un Slave éduqué. Il faut, dans l'intérêt de la civilisation, que tous ces peuples se développent et, seul, le Turc a l'indifférence assez large pour laisser vivre toutes les races, toutes les langues et toutes les religions.
Je sais bien que l'état actuel de la province ne proclame pas l'excellence du régime turc. Mais à qui la faute? au régime lui-même ou à l'Europe qui intervient sans cesse pour le fausser? Le Turc menacé par tous se sent en main une possession tellement précaire qu'il n'ose plus même en user. Pour plaire à la Triple Alliance, il lâche bride aux Bulgares ; pour apaiser la Russie, il laisse conspirer les Orthodoxes; pour ne pas
mécontenter la France, il cède aux Catholiques. Je rêve d'une province turque gouvernée par les Turcs à la turque, et je doute que la vie n'y fût pas possible à tous les Chrétiens. Surtout, malgré notre orgueil européen, je doute que la Turquie ainsi gouvernée ne fût pas plus douce aux Chrétiens que l'Angleterre aux Irlandais, l'Allemagne aux frères conquis, ou l'Autriche à tel et tel de ses Slaves. Autrichiens, Allemands et Anglais mènent pourtant la campagne des atrocités turques...
Ce rêve malheureusement est le plus irréalisable de tous. La politique de l'Europe n'invoque le droit et la justice que pour colorer les entreprises de la force.
Les Autrichiens ont un consul à Monastir. Chaque année, un certain nombre d'élèves consuls viennent passer quelques mois dans ce consulat. J'ai vu de bien belles cartes dressées par eux. Si Ton en croit les Grecs, c'est l'Autriche qui entretient la propagande valaque. Le consul grec prétend connaître le subside mensuel que reçoit Apostolo Margariti. Les Lazaristes, propriétaires du consulat autrichien, seraient les intermédiaires : les élèves du père Faveyrial apprennent l'allemand aussi bien que le français. Ce « cornu » de père Faveyrial lui-même ne serait qu'un agent de l'Autriche. Ce n'est pas la France en efFet qui protège en Macédoine les catholiques, comme dans le reste de la Turquie : les traités de Carlowitz et de Belgrade ont réservé ce rôle à l'Autriche. Les Autrichiens s'efforcent donc de créer autour de Monastir un semblant de Valachie catholique. Protection, intervention, con-
quête : les Valaques fourniront à l'Autriche les trois étapes de l'annexion future.
Je ne relève ni ne discute les accusations du consul grec contre nos Lazaristes; je doute qu'Apostolo Margariti ait entrevu pour sa race un pareil avenir. Je crois pourtant que si l'Europe ne s'y oppose, les hypothèses du consul grec se réaliseront. De toutes les intrigues qui s'agitent en Macédoine, les menées autrichiennes sont les plus secrètes, mais les plus actives. Les fils en sont insaisissables. La prédication par les individus, les livres ou les écoles, n'est point employée. On ne s'adresse ni à l'intelligence ni au cœur des adeptes. L'argent joue un très grand rôle. Le secret bien gardé rassure les consciences hésitantes et grandit encore, dans l'imagination du peuple, cette puissance mystérieuse. Un jour viendra où tout Macédonien croira son voisin dévoué à l'Autriche. Les droits de l'Autriche apparaîtront évidents à tous. En Europe, la même conviction s'établit de jour en jour. Je crois que les Russes eux-mêmes arrivent peu à peu à l'admettre. La Macédoine sera donc autrichienne...
Mais, ce sacrifice étant fait à l'opinion, ou, si l'on veut, au bon sens public, je voudrais que pour un instant on me permît de rêver une conclusion moins vraisemblable. Il existe dans la péninsule balkanique un peuple qui n'a jamais vécu par lui-même ni pour lui-même, mais dont le rôle à travers les siècles a été de fournir sans cesse aux nations voisines de la matière humaine. L'Albanie a été le réservoir où Grecs, Romains, Byzantins et Turcs ont puisé tour à tour.
Tantôt sous une forme protoplasmique en quelque sorte, je veux dire en masses non organisées, la race albanaise a rempli les vides creusés par les guerres ou la décadence dans le monde oriental. Tantôt au contraire elle s'est dressée, elle s'est personnifiée en un grand homme dont la main, qu'il fût Mehemet Ali, Ali Tebelenli, Scanderbeg ou Pyrrhus, bouleversa tout un coin du monde et imprima sur les peuples courbés le sceau de son génie. La vie des Albanais durant ce siècle, leur œuvre en Egypte où ils furent rois, en Grèce où ils furent les véritables ouvriers de l'indépendance, doit nous expliquer bien des époques de l'histoire ancienne, et quand les Albanophrones revendiquent Alexandre, Achille, Agamemnon, l'exagération n'est que dans la forme, le paradoxe contient une vérité.
Il semble qu'aujourd'hui nous soyons à la veille d'une nouvelle expansion albanaise. Je voudrais revenir là-dessus et dresser un fidèle tableau de l'Albanie contemporaine. Mais je ne doute pas que l'avenir en Macédoine ne soit au parti qui prendra l'Albanais à sa solde, et ma conviction est qu'entre Grecs et Albanais l'accord est plus facile. Les bons conseils, dont notre ami Janco de Briniaitz nous a chargés pour M. Tricoupis, ne sont que la forme populaire de cette idée. Gomment l'entente et la vie commune seraient-elles possibles entre les avocats d'Athènes et les stradiots d'Elbassan, je ne sais. Les bavards de l'Acropole sauront-ils se prêter aux fantaisies des Barbares? La Grèce produira-t-elle un homme qui sache accoupler
au môme joug l'intelligence hellène et la force albanaise? ou bien paraîtra-t-il dans les monts d'Albanie quelque autre Alexandre pour imposer silence à l'esprit et faire parler là force? Toutes ces combinaisons se trouvent dans l'histoire hellénique et mon hypothèse invraisemblable pourrait être plus voisine de la vérité que les prédictions certaines — auxquelles peut-être il vaut mieux croire cependant.