‹ La Turquie et l'hellénisme contemporain;Chapitre 4 sur 29 · DE LA PREMIÈRE ÉDITION · texte numérisé non relu

DE LA PREMIÈRE ÉDITION

Durant trois années passées dans le Levant, j'ai visité ies pays grecs et la majeure partie des pays turcs. Je voulais étudier la question d'Orient, sur place, sans opinion préconçue, mais dans un but déterminé. Le problème est si complexe en effet que Ton ne saurait avoir l'ambition de le traiter d'abord dans son ensemble : il faut commencer par des monographies.

Parmi les peuples en présence, je me trouvais en relations plus intimes et plus fréquentes avec les Grecs : j'ai tâché de connaître l'hellénisme.

Quelles sont exactement les frontières actuelles de l'hellénisme, ses forces en Europe et en Asie, ses ressources, ses moyens de propagande, son influence et ses ennemis? Sans l'enthousiasme des Philhellènes d'autrefois, sans le mépris des Mishellènes contemporains, je me suis proposé la recherche impartiale de la vérité . Surtout je me suis efforcé, tout en rapportant fidèlement ce que j'ai vu d'éviter tout réquisitoire contre le Turc.

Il est trop facile d'imaginer l'avenir de toutes pièces, de partager l'empire turc comme un héritage ouvert et d'accorder d'une main libérale Smyrne aux Grecs* Salonique aux Bulgares, Constantinople aux Russes, en n'oubliant qu'une chose, — la survivance du légitime possesseur. Il faut bien admettre cependant crue le Turc vit encore, qu'il ne demande et ne cherche qu'à vivre et que la disposition de ses biens lui doit être garantie par ces

mêmes principes de droit international, qui garantissent aux autres les leurs.

Ma très réelle sympathie pour les Grecs ne m'a donc pas fait prendre tous leurs rêves pour des réalités. Leur Grande Idée m'est chère comme une noble conception de l'esprit et un bel effort du patriotisme. Mais je n'ai pas à soutenir leurs droits, encore moins à défendre leurs revendications. Je veux calculer seulement leurs chances de succès.

La méthode la plus sûre est, je crois, d'exposer les résultats comme ils sont présentés, au jour le jour, au hasard du voyage, dans les conversations du muletier, les plaintes du paysan, les histoires du pope et les grandes théories du consul.

Je commence par la Macédoine. Il convient en effet de diviser la Turquie Européenne en trois régions et comme en trois tranches, de l'Est à l'Ouest. La première, qui s'étendrait de la mer Noire à la trouée du Vardar, à la grande route commerciale Belgrade-Salonique, pourrait s'appeler du nom classique de Thrace, A la seconde, comprise entre la trouée du Vardar et la chaîne du Pinde, nous donnerons le nom de Macédoine. La troisième, entre le Pinde et l'Adriatique, est Y Épiro- Albanie.

En Thrace, deux peuples en présence, les Grecs sur la côte, les Bulgares dans l'intérieur, s'agitent vainement : l'élément turc s'est maintenu en groupes compacts; le voisinage de Constantinople et la présence effective du pouvoir turc assurent à TOsmanli une prépondérance indiscutable. Ce pays sera le dernier, sans doute, où les intrigues nationales pourront triompher.

En Albanie de même, deux politiques se disputent le terrain : l'une, toute récente, hésitante encore, tapageuse et inquiète, l'intrigue italienne; l'autre, formée depuis quarante ans, patiente, adroite et tortueuse, l'intrigue hellénique; toutes deux bien munie? des meilleures armes

PRÉFACE XV

pour cette conquête, l'Albanais ne comprenant qu'un argument et qu'un langage, celui des espèces sonnantes.

En Macédoine, au contraire, toutes les intrigues balkaniques et européennes, serbe, grecque, valaque, bulgare, autrichienne, albanaise, se sont donné rendez-vous.

Sous le nom de Macédoine, je comprends donc une région naturelle dont les limites sont assez nettes. Vers l'Est, le couloir, que suit le chemin de fer de Salonique à Belgrade, la sépare de la Thrace. Vers l'Ouest, le Pinde se dresse entre elle et l'Albanie. Au Sud et au Nord, elle s'arrête aux frontières de la Grèce, de la Serbie, du Monténégro et de la Bosnie.

L'angle sud-est est occupé par la plaine maritime du Vardar, l'angle nord-ouest par une autre grande plaine mais très haute, un plateau de 4 à 500 mètres d'altitude, cette plaine de Kossovo célèbre dans l'histoire des Serbes sous le nom de Champ des Merles.

Tout le reste du pays, sillonné de montagnes, présente une grande uniformité dans la forme et la disposition de ses vallées. Au sud de la plaine de Kossovo, en effet, le double massif du Schar Dagh étendu de l'ouest à l'est élève à plus de 3 000 mètres ses deux bastions que sépare la trouée de Prizrend. Trois chaînes s'en détachent, presque parallèles, toutes trois dirigées vers le sud. La première, que longe le Vardar, s'en va, sans autres interruptions que des défilés de fleuves, jusqu'au détroit de Trikéri, entre la Thessalie et l'Eubée. La seconde, moins continue, mais jalonnée par les hauts pics du Gelovitza,du Péristeri, et de la Néretschka, n'atteint que la frontière thessalienne. La troisième est la ligne épaisse, ardue et compacte double et triple quelquefois, qui sous le nom de Pinde traverse tout le sud de la Péninsule.

Entre ces chaînes, dont les pentes et contreforts se rejoignent et se mêlent et que barrent d'autres chaînes secondaires orientées de l'est à l'ouest, sont comme égrenées des plaines et des vallées fermées, que des lacs sans issue remplissaient autrefois. Sous la pression des eaux, les parois ont cédé et les rivières se sont frayé soit des passages souterrains (katavothres), soit de profonds défilés à ciel ouvert, pour s'écouler au hasard des moindres résistances, vers l'ouest ou vers l'orient. Le Drin, le Scumbi et la Devol, perçant le Pinde, ont gagné le versant de l'Adriatique. Le Vardar et la Vistritza descendent vers l'Archipel, malgré le double obtacle des deux autres chaînes.

Grâce à ce travail des fleuves, quelques-uns des bassins ont été asséchés : au nord la plaine de Kalkandelen; au centre celle de Monastir; au sud la vallée supérieure de la Vistritza. D'autres en sont encore à la période marécageuse, tels les champs de Sarygôl (lac jaune) au sud de Florina. Mais il reste en Macédoine un grand nombre de lacs et de grands lacs : Ostrovo, Kastoria, Maliki, Ventrok, Presba, et le plus grand de toute la péninsule, le lac d'Okhrida.

Cette région continentale n'a pas de côtes ni de populations maritimes. Les alluvions du Vardar ont comblé les • anses de l'ancien rivage : Salonique attire à elle commerce et marins. La Macédoine est avant tout un pays agricole. La fertilité de ses plaines, la beauté de ses chevaux étaient célèbres dès l'antiquité.

L'Hellénisme, possesseur de la Macédoine, aurait en elle son grenier de céréales, et, dans la future société grecque, ces populations agricoles feraient le contrepoids nécessaire des mobiles marins de l'Archipel.

Pour les Serbes et les Bulgares, la Macédoine annexée serait la porte ouverte vers la Méditerranée, vers l'Europe. Sans la Macédoine, la Serbie et la Bulgarie ne seront jamais que des morceaux d'États, sous la dépendance de leurs voisins maritimes.

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