PREFACE III
sait comme singulièrement difficile. Elles demandaient à la Turquie de s'immoler sur l'autel du droit pour compléter ses sacrifices, et à l'Autriche-Hongrie de renoncer à sa marche vers les mers oii elle cherchait des débouchés. Elles demandaient, en même temps, à l'Allemagne de se désintéresser du rôve de son alliée, de l'abandonner à son malheureux sort, de laisser inachevées ses propres entreprises commerciales et industrielles en Asie Mineure, et de livrer l'Islam, sur lequel elle comptait étendre sa domination, aux coups fatals de la Destinée.
C'était trop. Il est vrai que Bismarck, dont les prophéties condamnées parles événements ne se comptent plus (on en ferait un recueil bien instructif) avait dit que la question d'Orient ne valait pas les os d'un grenadier Poméranien. Combien de grenadiers, Poméraniens ou non, auront donné, malgré eux à coup sûr, un démenti sanglant à la parole du grand chancelier ! Des millions d'Allemands ont été mis hors de combat, et des centaines de mille sont déjà morts, pour essayer de galvaniser l'Autriche, de lui conserver ses provinces latines ou slaves et de maintenir contre le droit des nationalités le régime d'oppression et de persécution des peuples.
Qnand l'empereur Guillaume balbutie « devant sa conscience et devant Dieu » des excuses pour la déclaration de la guerre et s'efforce d'en imputer la responsabilité aux puissances qui, pendant quarante ans, n'ont pas su se préparer à la soutenir de toutes leurs forces, il joue la comédie suivant son habitude, mais une comédie
sinistre où le mensonge ne réussit plus à faire des dupes. Nuls pays n'étaient plus pacifiques que la France et l'Angleterre; ils n'avaient cessé de donner des gages de leur volonté de maintenir la paix dans toutes les crises qu'a traversée l'Europe et qui parfois, comme en 1905, en 1908 et en 1913 — pour le Maroc, la Bosnie-Herzégovine et Scutari — avaient été sur le point d'aboutir au môme résultat qu'au mois d'août de l'année dernière. S'il était advenu qu'à Londres et à Paris on fût contraint, comme aux temps de Casablanca et d'Agadir, de relever plus fermement les menaces allemandes, c'était dans un sentiment de dignité facile à comprendre et pour prévenir le retour de faits qui étaient précisément de nature à provoquer le grand conflit.
Quant à la Russie, peut-on dire que, depuis les grosses erreurs commises à son préjudice parla diplomatie bismarckienne au Congrès de Berlin, elle ne se soit pas constamment appliquée à réserver l'avenir et à faire preuve d'autant de modération que de prudence? Loin de pousser les Slaves aux mouvements d'émancipation qui étaient la conséquence de leurs besoins et de leur histoire, elle les a plutôt contenus. On ne pouvait assurément lui demander de se faire la servante de l'Autriche ou simplement sa complaisante, et de favoriser par nonchalance ou par oubli de ses traditions, les appétits des Habsbourg. On ne pouvait lui demander de céder aux ambitions Magyares la suprématie sur des domaines où son autorité spirilaclle devait en toute justice s'exercer. Mais ceci dit, quelle est la concession