PREFACE V
qu'elle n'ait pas consentie aux sentiments de paix et d'apaisement qui se faisaient jour dans les Conférences européennes et qui n'avaient jamais pour adversaires (mais qui, par contre, les avaient toujours) que les représentants des gouvernements Hongrois et Allemands?
Ce qui est arrivé ne s'est donc produit que parce qu'on l'a voulu de propos délibéré à Berlin, à Vienne et à Pest. Et la cause en est non pas dans les oppositions d'intérêts entre l'Allemagne et l'Angleterre, ou dans les espoirs de revanche de la France vaincue et démembrée, mais dans les inquiétudes de l'Autriche qui voyait s'effondrer son rêve oriental, se préparer la dislocation de son royaume et grandir à côté d'elle des nations vigoureuses et pleines d'avenir. Elle est aussi, et au même titre, dans l'orgueil incommensurable de l'Allemagne, jalouse de s'imposer à l'Univers, dans son ambition de continuer à s'enrichir et à s'accroître, dans le besoin qu'elle avait de faire pénétrer ses tentacules partout oii elle pouvait trouver des sources de profit, dans sa passion de dominer et de paraître. Rien ne symbolise mieux la Germanie allant à la conquête du monde que le voyage de son empereur en Palestine, entonnant le chorus de Luther sur le mont des Oliviers, inaugurant l'église du Rédempteur avec le casque et la cuirasse, couvert, par derrière, de la nuque aux talons, d'étoffes de soie blanche lamée d'or. Il avait été salué, à son passage à Gonstantinople, comme le successeur de Frédéric Barberousse, venu là sept-cents ans auparavant, et déjà on
le célébrait, sous le nom de Iladji Mohammed Ghillioun, comme le futur « empereur Islamique » appelé à régner sur les harems de rOccident.
Qu'on s'étonne mainleranl que la Turquie ait pris place non pas à côté mais au-dessous des deux empires qui ont mis les nations d'Europe à feu et à sang! Elle ne pouvait pas moins faire. Elle était leur proie désignée, et c'est d'elle, c'est de ses entrailles décomposées que sont venus les germes de mort dont toutes les parties du globe terrestre sont infectées. Pour les éviter, il aurait fallu pouvoir lui rendre la vie et la santé, lui donner l'indépendance et la soustraire à la domesticité que ses gouvernants et ses sultans revendiquaient comme un honneur et une garantie de durée. Certains s'y sont employés, mais en vain. Ils n'ont certes pas à regretter leur tentative, dont le succès aurait conjuré de grands malheurs. Ce n'est pas le moment de s'expliquer sur elle et dédire les causes de son échec. On aura plus tard à les apprécier. Peut-être la maladie était-elle trop avancée, peutêtre ses ravages étaient-ils déjà trop grands.
Quelle sera la suite (non pas la fin, car rien ne finit) de cette terrible aventure? « Ce sont en ce moment, écrit M. Aulneau, les armées alliées qui font l'histoire » et c'est de V.ur succès que dépendra la reconstitution générale qui réparera les erreurs et les injustices d'autrefois. Oui, et c'est surtout, comme le dit encore M. Aulneau, de l'opération qui se poursuitaux Dardanelles que sortira le régine futur des pays dont les intérêts primordiaux sont à l'origine de la
PRÉFACE Vil
guerre. 11 faut donc que cette opération réussisse, et on ne doit pas hésiter à y mettre le prix. Son insuccès serait un désastre pour la cause de la civilisation mondiale. On pouvait ne pas tenter la conquête de Gonstantinople, on pouvait surtout la tenter autrement. Mais dès lors qu'on l'a entreprise, il faut qu'elle s'accomplisse. Autrement^ ce serait un recul incalculable pour les idées qu'incarnent les peuples libres et sams de corps et d'esprit.
Le livre de M. Aulneau, parfaitement documenté, clairement écrit et composé, présentant l'histoire sous une forme méthodique et bien résumée, permet de se rendre un compte exact de ces vérités. 11 sera lu avec agrément et utilité, et je ne puis que le signaler à ceux que ces graves questions intéressent, c'est-àdire en somme à tous les Français qui ont à cœur de bien connaître les causes et de pressentir l'issue de la lutte par laquelle ils sont si douloureusement éprouvés.
S. PiCHON.
ET
« Dès qu'il y eût des Turcs en Europe, il y eût une question d'Orient, et dès que la Russie fut une puissance européenne elle prétendit résoudre cette question à son profit. Pour devenir une puissance européenne, il lui fallut compter avec la Prusse ; pour résoudre la question d'Orient, il lui fallut compter avec l'Autriche. C'est ainsi que la Prusse, qui n'avait point d'intérêt direct dans les affaires orientales, fat amenée à y jouer un rôle souvent prépondérant et que l'Autriche, étant mêlée à toutes les grandes affaires de l'Europe, il n'y eût point d'affaire européenne qui n'exerçât son influence en Orient ou ne subît l'influence des complications orientales. » Tout le problème oriental est résumé d'une façon saisissante dans cette phrase de notre maître Albert Sorel. La question d'Orient a été, en effet, un conflit entre le Turc qui dominait en Europe, les peuples jadis conquis par lui et qui voulaient s'émanciper, et les puissances européennes qui intervenaient dans le conflit par suite do leurs intérêts et de leurs ambitions politiques. L'Orient avait été, au XVIIP siècle, la cause des grandes
▲ULNEAU. i
guerres européennes el de cet état de trouble où avait vécu la diplomatie jusqu'aux guerres de la Révolution. L'alliance entre la Prusse et la Russie, cimentée après 1764, par leurs ambitions communes en Pologne, était devenue, après 1768, la Triple Alliance par l'adhésion de TAutriche. Or celle-ci était déjà alliée à la Russie, depuis 1727, à cause de ces mêmes affaires de Pologne et elle venait d'abandonner la Silésie à la Prusse pour un morceau de ce royaume. Née de la question d'Orient, fondée sur le partage de la Pologne, la Triple Alliance avait été le moyen de concilier des ambitions contraires en les satisfaisant, de faire disparaître les causes de rivalités en créant un équilibre — factice il est vrai — dans l'Europe centrale. Cette alliance étant sortie deVoppos ition des convoitises, non de la communauté des intérêts, les jalousies entre les trois États devaient en consommer la ruine. Ils avaient partagé la Pologne en 1772, mais les rivalités qui existaient entre eux n'avaient point disparu. Le partage était une œuvre inique ; il portait en lui-même des conséquences inévitables qui seraient des motifs de guerre : « Pour Péternelle revanche du droit contre la force, les entreprises mal conçues et les traités abusifs trouvent leur sanction dans les inextricables embarras qui en sont le résultat. »
La Triple Alliance, établie en 1772, allait dominer les affaires européennes pendant la lin du XVIIP siècle. Le premier partage de la Pologne devait être suivi des partages de 1793 et 171)5. P^n môme temps que la Pologne s'effondrait sous les coups des trois alliés, la Turquie était ébranlée par les victoires russes sur le Danube et à Tchesmé. Un plan de conquête de l'Kmpire turc était élaboré, moins facile à réaliser, semble-t-il, que le partage de la Pologne. Puis ce fut contre la France de Louis XVI que les projets de partage eurent cours à nouveau. La Prusse devenue à moitié slave ne put se
défendre sur le Rhin, et l'Autriche qui voulait dominer l'Allemagne la soutint mal contre les généraux de la Révolution. Ce fut la question d'Orient et la question de Pologne qui firent naître la guerre de 1812. Et la Triple Alliance reparaissait à nouveau : l'Autriche et la Prusse avaient appelé à leur secours la Russie, lui montrant ainsi le chemin de Berlin et de Vienne et lui ouvrant celui de Constantinople.
La Triple Alliance entre Russie, Prusse et Autriche, née de la question d'Orient, dirigeait, à part quelques exceptions (1809-1812), les affaires d'Europe jusqu'en 1866. Elle se reconstituait après 1870, pour recevoir, en 1878, à propos des affaires balkaniques, un choc fatal; cette question d'Orient allait, en 1914, causer sa ruine. L'Orient avait rapproché les trois Empires, l'Orient les divisait. Les rivalités entre eux se manifestèrent à propos de l'Orient et furent plus fortes que les intérêts qui, un instant;, les avaient unis.
Certaines puissances européennes ont ainsi des intérêts en Orient. D'abord la Russie qui a un intérêt d'expansion vers la mer libre; l'Autriche un intérêt de convoitise autant que de sécurité et de garantie sur le Danube, frontière naturelle de l'Empire; l'Allemagne, prolifique, commerçante, qui veut avoir un débouché sur la Méditerranée; l'Angleterre qui a un intérêt de négoce avec les Indes et la France un intérêt d'équilibre et de liberté des mers pour la facilité des transactions. En s'alliant, tantôt avec l'un, tantôt avec l'autre, pour réfréner les ambitions qui se faisaient jour, la Turquie maintenait cet équilibre nécessaire à la paix du monde.
Elle espérait conserver les territoires qu'elle avait conquis, tandis que les nationalités qui les peuplaient voulaient se libérer et vivre indépendantes. Les puissances européennes, suivant les nécessités du^moment, chercheront, soit à maintenir l'Empire turc en prévenant toute intervention, soit à en précipiter la ruine. Les dif-
ficultés de la question d'Orient résident dans cet enchevêtrement d'intérêts. Mais les acteurs changent, les rôles qu'ils tiennent se modifient. Plus que jamais l'Orient devient le pays des invraisemblances.
N'est-il pas surprenant, par exemple, de voir l'Empire austro-hongrois et les pays qui relèvent de la Couronne de Saint-Etienne maintenant alliés au Grand Turc? Ce revirement si profond dans la politique suivie par Vienne et par Budapest depuis des siècles, alors qu'ils ont sans cesse défendu le drapeau de la Chrétienté contre le Croissant, rouge du sang de tant de victimes chrétiennes, voilà qui surprend les esprits I Se peut-il qu'on modifie si subitement une politique traditionnelle pour satisfaire des appétits et des désirs immodérés d'agrandissements territoriaux? Voilà où sa politique anti-slave a mené l'Autriche. Pour dominer l'Orient, elle s'allie à l'ennemi séculaire des Slaves, le Turc, jadis leur oppresseur, aujourd'hui vaincu par eux. Plus que jamais on peut dire que l'Autriche a toujours retardé dans ses conceptions politiques; elle devient l'alliée des Turcs alors que leur Empire chancelle. El que dire de l'alliance germano-turque? Le créateur de TAllemagne moderne, Bismarck, n'af(irmait-il pas que l'Orient ne valait pas les os d'un grenadier poméranien ?
En contractant ces nouvelles alliances, le Turc a abandonné son alliée séculaire, la France, à laquelle il était uni depuis François P^ A part quelques exceptions, la France et la Turquie, depuis quatre cents ans, n'avaient jamais failli à une entente que scellaient des intérêts communs puissamment établis. Le Turc provoque ce renversement des alliances et lutte avec les puissances germaniques contre la France, alors que jadis il combattait contre elles à notre proliL
La solution de la question d'Orient, avec ses étranges complexités, était d'une importance essentielle, non seulement pour ces puissances, mais même pour l'humanilt
entière, afin que des populations actives, jeunes, pussent remplacer, sur des territoires, insuffisamment 'produclils d'hommes et de choses, un peuple qui les étouffait. Il fallait que l'histoire revint k ses origines, lorsque, sous le monde romain, TOrient et l'Occident se rejoignaient, unissant leurs lois, leurs âmes, leurs mœurs, leurs industries, afin que l'Europe prêtât à des peuples, longtemps esclaves, les bienfaits de sa civilisation et de son négoce, afin que l'activité commerciale de la Méditerranée, ce grand lac international, accrue depuis le percement de Suez, fut, comme jadis, le véhicule des idées et du progrès, afin que l'Asie Mineure enfin restât, au profit de la collectivité, par la liberté des transactions, le lien terreste entre l'Extrême-Orient et les pays européens.
Et cet Empire'était] menacé par les aspirations des nationalités subjuguées, mais qui n'oubliaient pas leur ancienne indépendance. Peu à peu les populations slaves, grecques, arméniennes, arabes, aussi bien chrétiennes que catholiques et musulmanes se détachaient emportant de grands lambeaux de territoires. L'Empire turc s'écroule. Comment le ressusciter avec sa population tarie et son prestige éteint ? Comment refaire un jeune et vigoureux Empire avec un peuple épuisé? Comment relever même Constantinople qui ne régne plus sur la mer Noire, sur la Tartarie et le Caucase, sur les provinces moldo-valaques et serbes, bulgares, grecques et albanaises, qui a'perdu;'pied en Afrique et voit se soustraire à ses lois et la Géorgie, et la Syrie et l'Arabie?
La France et l'Angleterre avaient soutenu le principe de l'intégrité de l'Empire ottoman, mais ce principe était fondé sur une politique de réformes respectant les droits des nationalités. La France avait voulu que la Turquie se réformât, car elle avait cru qu'elle le pouvait. L'existence de la Turquie, c'était la possibilité pour la France de conserver en Orient les intérêts qu'elle
y possédait. Du reste, un partage de la Turquie au XIX** siècle, c'était une guerre européenne dans des conditions peut-être déplorables pour la France. Mais si la Turquie ne se réformait pas, elle succomberait d'ellemême sous les coups des nationalités qu'elle opprimait. Or, la Turquie pouvait-elle se réformer?
L'Empire ottoman n'était qu'une magnifique théocratie et reposait sur deux éléments essentiels : le fanatisme et la conquête. L'esprit de prosélytisme était inséparable chez le Turc de l'esprit de conquête. La religion dans l'Orient est le mobile des peuples. Leur nationalité est dans le dogme, leur destinée dans la foi. L'esprit de conquête qui les soulève est l'esprit de propagande. Ce caractère des peuples d'Orient est plus fortement marqué dans la race turque que dans toute autre. Les Turcs se sont crus les élus de Dieu, destinés à asservir les nations qui n'avaient pas leurs croyances. Ils n'étaient point un peuple de commerçants, d'agriculteurs, d'administrateurs. Les voilà, quittant leurs troupeaux, leurs campements, leurs terres, à la voix du Prophète, pour détruire en Perse la barbarie, à Constantinople, en Europe, la luxure, la débauche et le crime. Aux peuples de la Perse, de l'Egypte, de l'Asie Mineure, épuisés, vieux, aux Arabes qui n'étaient qu'une collection de tribus et de hordes, se substituait un peuple qui sortait, aux cris de l'Islamisme, du fond de ses solitudes, avec sa jeunesse, son enthousiasme, son héroïsme. La religion de Mahomet devait faire la grandeur du peuple turc.
Tant que ces principes d'où elle dérivait subsistèrent, la Turquie fut brillante. Mais le jour où la nation n'aurait plus le zèle religieux qui l'avait poussée à propager ses dogmes, le jour où elle aurait perdu les énergies et l'idéal du conquérant, où les populations qu'elle avait soumises et qu'elle pressurait se seraient toutes alTranchies, comment pourrait-elle se maintenir en Europe?
Peu à pou, « la tige glorieuse d'Osman serait étouffée par les parasites qui se greffaient sur son tronc » ; partout les Chrétiens chasseraient les Ottomans, jusqu'au jour où, sur cette terre d'Europe qu'ils avaient envahie cinq siècles auparavant, ils ne posséderaient qu'un îlot avec Constantinople, plutôt grecque et internationale qu'islamique.
En voyant la Turquie menacée, on lui parla de réformes. Mais une réforme de l'Empire supposait précisément une modilication des principes sur lesquels il reposait par suite de ses origines mêmes.
Le Mahométisme, qui a fondé l'État, lors de l'invasion en Europe, en est resté le régulateur absolu. Ainsi le Code civil est contenu dans le Coran qui règle le statut des personnes et des biens en même temps qu'il fixe les prescriptions religieuses. La loi civile et la loi religieuse sont confondues. L'organisme international s'identifie avec le dogme et il garde comme lui son caractère immuable et exclusif ^ D'où la difficulté d'y laisser pénétrer les idées modernes pour faire participer l'État à cette régénération, résultat du progrès des idées et des mœurs. Il faut alors séculariser l'État sur lequel repose la loi musulmane et qui n'admet pas la participation des Chrétiens, des raïas à la vie publique, le rendre indépendant de la loi religieuse. Y peut-on parvenir avec un peuple ignorant, fanatique, qui entend garder les traditions de la conquête, les institutions qui ont fait jadis sa grandeur et sont à ses yeux la meilleure sauvegarde, à l'intérieur contre les infidèles, à l'extérieur contre les ambitions des États voisins?
Les Sultans ont beau modifier la condition politique des Musulmans, ils ne peuvent changer leur condition sociale, les empêcher de réclamer comme leurs droits la pratique d'abus séculaires qui sont pour eux légitimes,
1. Voir Engelhardt, La Turquie et le Tanzimât, II vol. Paris, Cotillon, 1882, t. I, p. 4.
parce qu'ils les dilîérencient des raïas auxquels nul texte législatif ne saurait les assimiler : le Coran le leur interdit. Voici donc un obstacle insurmontable à toute réforme de l'Empire.
Aussi, les réformes tentées n'ont jamais pu donner un résultat définitif. En 1856, de même qu'en 1876 et en 1908, le Turc, tout en accordant l'égalité aux Chrétiens, laissait subsister des causes de conflits. La religion musulmane était toujours religion d'État. La langue turque était obligatoire dans les écoles et était la langue de l'État, et ceci dans un Empire où les religions et les langues sont aussi diverses que les peuples, où la nationalité et la religion sont inséparables. La Turquie n'était pas une comme la France de la Révolution proclamant l'égalité des hommes, mais un Empire fait de nationalités juxtaposées : Slaves, Albanais, Grecs, Arabes, Druses, Maronites, Arméniens, tandis que les religions musulmane, catholique, juive, orthodoxe, l'exarchat bulgare et le patriarchat grec, formaient le cadre de ses races, résumaient leurs aspirations. Était-il possible que, par le seul effort de la loi, il n'y eût plus que des citoyens ottomans animés des mêmes sentiments, du même idéal national?
Les traces de la conquête, en dépit de l'octroi de réformes qui n'étaient que des promesses solennelles, subsistaient donc dans les institutions, dans les mœurs, dans la loi même du Coran qui proclamait la supériorité du Musulman. Etpuisles Chrétiens, longtemps opprimés, pouvaient-ils oublier si vite les souffrances qu'ils avaient endurées pendant des siècles? Lesrancuncs, les appétits n'avaient point disparu. Il semblait même que chaque concession faite augmentait les revendications des vaincus; maintenant ils se sentaient redoutables et leurs ambitions historiques, dépassant le cadre des réformes politiques et constitutionnelles qu'on pouvait leur octroyer, visaient aux destinées, à la grandeur de
la race. Ainsi les réformes accordées par les Musulmans se trouvaient être insuffisantes, soit qu'elles fussent incompatibles avec la structure même de l'Empire, soit que les nationalités ne voulussent pas abandonner leurs traditions.
Mais si l'Empire ne se réformait pas, il ne pourrait subsister. Menacé, comme nous Tavons dit, par la coalition des ambitions européennes, parles revendications des nationalités, il ne serait plus assez fort pour leur résister. Peu à peu cet État, constitué de façon anormale, reposant sur des principes qui n'étaient plus de mise dans l'Europe moderne, s'effondrerait sous les attaques qui lui seraient portées. D'où les démembrements successifs auxquels nous fait assister une révision rapide de l'histoire de la Turquie, depuis son établissement en Europe. En étudiant chacun des peuples qui composaient l'Empire turc, nous voyons comment, à mesure que les réformes nécessaires ne sont pas accordées au moment voulu, ces peuples grandissent et s'émancipent, et nous voyonsainsi comment il s'affaiblit parlaformation;,sur son sol même, d'États indépendants.
Il ne conserve plus bientôt que Constantinople et une petite partie de la Thrace que la guerre actuelle, dans laquelle il s'est imprudemment lancé, menace de lui faire perdre, en le refoulant en Asie.
C'est ainsi que se posait, après la conquête turque, ce qu'on a appelé la question d'Orient. Cette question d'Orient par ses origines, par son développement même était une question européenne, elle ne pouvait trouver de solution que dans un bouleversement du système de l'équilibre européen. Elle était donc aussi fatalement une cause de crises nouvelles dans cette Europe soumise depuis tant de siècles aux fluctuations de la politique et des intérêts.