LES PREMIERS REVERS
L*un des deux piliers de ce superbe édifice qu'avaient fondé les Césars, l'Empire romain d'Occident, s'était écroulé, après Constantin et Théodore le Grand, sous les coups répétés des barbares. Celui de Constantinople subsistait encore, mais il n'avait plus pour le maintenir l'unité de la foi, il était miné à sa base par des querelles religieuses qui enfantaient d'innombrables hérésies ; il était affaibli par d'incessantes rivalités de palais, dues à un despotisme sans frein, et par les pires débauches orientales; il n'avait plus aucune force à opposer aux envahisseurs. S'il avait repoussé les invasions arabes et bulgares, il voyait les Turcs, venus de Chine, accompagnés de Huns et de Mongols, disparaissant sous leurs pesantes armures, coiffés d'énormes bonnets et semblant aux minces Européens des monstres difformes et effroyables, s'étendre lentement vers l'ouest au début du XI" siècle, enlever Jérusalem aux Khalifes du Caire, après avoir dominé ceux de Bagdad, conquérir l'Arménie,
la Syrie, et une grande [partie de TArabie. Ce furent bientôt des persécutions insoutenables pour les Chrétiens de Palestine. Ces tribus errantes et belliqueuses étaient mues par une foi religieuse nouvelle et ardente qui les unissait, et elles s'ébranlaient pour la répandre. L'Islam ■ partait en guerre^^contre |le christianisme et menaçaitle Bosphore. Les Grecsappelèrentà leur secours l'Occident, et le Pape Urbain II sollicita la Chrétienté de « lever l'étendard contre les infidèles. »
Les Francs avaient sauvé, à Poitiers (732), la civilisation menacée par les Arabes; ils prenaient maintenant les armes pour délivrer le tombeau du Christ. C'est de France que part cet admirable mouvement de prosélytisme que rien ne peut arrêter, auquel se rallient comtes, barons, chevaliers, paysans, tout le peuple enfin. La foi, l'enthousiasme, l'amour de l'inconnu, les entraînent; des multitudes entières se portent sur l'Allemagne et sur l'Italie, en route vers l'Asie Mineure. La Croisade, ce fut la France en marche vers l'Orient. Les chroniqueurs de l'époque parlent défoules incalculables massacrées dans des combats '^divers ; les historiens modernes estiment à GOO.OOO les croisés qui périrent entre Mcée et Jérusalem. Cette première Croisade, la plus grande de toutes, après avoir conquis la Syrie et la Palestine, repris Jérusalem, en 1099, fondait l'Empire latin d'Orient avec Godefroy'de Bouillon. Mais resserré sur une cote étroite, en butte aux attaques des empires musulmans, ne recevant pas de la France, épuisée par des envois de chevaliers, de soldats et d'argent, les secours suffisants, le nouveau royaume devait bientôt succomber. En 11S7, Jérusalem était emportée. Nous avion? résisté[prcs de deux siècles! Mais Ik-bas, sur celte terre d'AsiC; nous avions enfoncé profondément dans le sol le souvenir de la France qui devait y rester toujours vivace, comme une espérance, comme un droit historique. 'Cet effort des Français devait se poursuivre encore
pendant près de cent ans, avec Louis VII, Philippe- Auguste, Saint-Louis, dont la douce et noble figure plane au-dessus des Croisades, au point d'en être la vivante incarnation, avec les souverains allemands, Conrad III et Frédéric Barberousse, le Roi d'Angleterre, Richard Cœur-de-Lion, le Doge de Venise, Dandolo. La quatrième Croisade, celle que dirigèrent seuls les grands seigneurs de France et d'Italie, s'emparait, en 1204, de Constantinople, renversant TEmpire grec, établissant, avec Baudouin P"", l'Empire latin. Sous l'efTort civilisateur des Français, les jeunes États chrétiens des Balkans s'organisent: Serbie, Bulgarie; tandis que se fondent des fiefs, des seigneuries et des États francs que possèdent les princes de Morée et d'Achaïe, les ducs d'Athènes et de l'Archipel, les marquis de Bodonitza, les comtes de Céphalonie, les rois de Thessalonique. La Grèce est devenue une « seconde France », où font souche de lignées féodales les seigneurs de la Roche-sur-l'Ognon, les Villehardouin, les Brienne, les Champlitte; elle se couvre de châteaux forts construits sur le modèle des nôtres, portant des noms français ; elle reçoit dos cathédrales bâties dans le style ogival ; elle retentit de nos chansons de gestes et des poèmes de la Table ronde, adaptés à sa langue par les romanciers grecs. Un siècle après la conquête, un chroniqueur catalan, Ramon Muntauer, disait : « Les princes de Morée prennent leurs femmes dans les meilleures maisons françaises. Ainsi font leurs vassaux, barons et chevaliers, qui ne sont jamais mariés qu'à des femmes descendues des chevaliers de France. Aussi, disait-on que la plus noble chevalerie du monde était la chevalerie française de Morée. On y parlait aussi bon français qu'à Paris ^ ». Si ces royaumes et ces principautés ne purent résister
1. E. Lavisse, Ilisloire de Frcmce, t. 111, p. 388, Paris, 1901, et Biichon, Recherches et matériaux -pour servir à une histoire de la domination française aux xu*, xive et xv^ siècles, dans l'Empire grec, 1840.
aux Turcs, autant par suite de leurs discordes que parce que des divergences religieuses trop profondes séparaient des seigneurs francs, la masse du peuple demeurée inexorablement orthodoxe, au moins tous les établissements qui avaient été fondés à la suite des Croisades, en Asie Mineure, à Chypre, dans les Balkans, étaient français ; nos barons avaient établi pour des siècles, dans ces contrées, notre langue, nos mœurs, nos lois, notre civilisation, et même jusqu'à un certain point nos habitudes religieuses ; l'Orient était pénétré, enveloppé des influences occidentales. Enfin, la France, avec ses Croisades, avait retardé la marche des Turcs, qui ne s'emparèrent qu'en 1453 de Constantinople, prés de quatre cents ans après leur arrivée en Syrie; elle avait même sauvé l'Europe de l'invasion, permettant pendant des siècles à la Pologne, à la Hongrie, à l'Autriche, de sortir de leur torpeur, de secouer les langes anarchiques de la barbarie et de s'organiser en États. Et puis, les Croisades avaient préparé l'octroi des Capitulations que nous devions bientôt obtenir et avec lesquelles nous entrons dans une période de transition, celle où la politique d'intérêt va succéder à la politique de principe morte avec l'enthousiasme des foules et l'apostolat religieux.
La France cessera de considérer les Turcs comme des usurpateurs violents, oubliera leurs conquêtes qu'elle ne peut plus renverser, et pour |les nécessités de sa politique conclura avec eux l'alliance célèbre de François le»" et de Soliman le Magnifique. Si François I", après le désastre de Pavie, pour combattre l'ambitieux Charles- Quint, c'est-à-dire la puissance allemande et la puissance espagnole réunies sur une même tête, consommait ce qu'on a appelé l'alliance sacrilège de « La Croix et du Croissant », ce n'était pas sans arrière-pensée religieuse et sans défendre les intérêts de la foi. Le traité de 1530, signé par La Forest, reconnaissait aux Français en Turquie, et aux « amis de l'empereur de France », des pri-
vilèges religieux en même temps que politiques et commerciaux. Ils pouvaient exercer leur religion et se rendre aux Lieux-Saints; ils jouissaient du bénéfice de l'exterritorialité, c'est-à-dire qu'ils n'étaient pas soumis à l'autorité musulmane; ils pouvaient commercer librement. C'est ce qu'on a appelé les Capitulations, nom qui fut attribué par l'orgueil musulman à ces actes comme à des clauses accordées au vaincu par le vainqueur.
Telles étaient les raisons de notre alliance avec la Turquie.
Les immenses concessions qui nous étaient faites et qui établissaient la suprématie de la France dans le Levant furent précisées, étendues par des actes successifs jusqu'en 1740. Le traité que signa alors le marquis de Villeneuve grandit singulièrement le prestige de la France; nos privilèges étaient maintenus, nos droits historiques et politiques solennellement confirmés^, et de plus, l'ambassadeur, après les acquisitions territoriales qu'il avait fait obtenir aux Turcs sur l'Autriche, devenait le conseiller le plus écouté du Sultan, un véritable premier ministre sans portefeuille, et comme on l'a dit : « Le grand Vizir des Chrétiens. »
Les avantages que procura à la France l'alliance avec la Turquie furent considérables, d'abord au point de vue religieux. La sécurité complète était reconnue à tous les catholiques français qui voyageaienten Orient et qui se rendaient aux Lieux-Saints, ou à tous ceux qui se plaçaient sous la protection de la « bannière de France ». Aussi le Pape, les Rois d'Angleterre et d'Ecosse s'empressèrent-ils d'adhérer au traité de 133G. Peu à peu nous obtînmes que nos missionnaires, nos établissements religieux et les Chrétiens de l'Empire ottoman qui se réclamaient du Roi de France fussent protégés par nous, et en principe l'extension de la protection devint très grande. Ainsi s'établissaient les droits de la France au protectorat des catholiques d'Orient, mais ce
protectorat reposait plutôt sur l'usage et la tradition que sur les textes; plus tard^ les traités internationaux et les actes du Saint-Siège devaient le reconnaître en droit et lui donner une consécration juridique, alors que depuis longtemps il existait en^fait.
A côté de ces privilèges religieux, il nous était accordé en Orient des avantages commerciaux et politiques. Ces avantages commerciaux assurèrent la prospérité du commerce français et surtout de Marseille, qui, grâce aux Capitulations, devait singulièrement se développer. La Turquie fut pournous comme une espèce de colonie; nous y envoyions nos produits. Marseille allait chercher à Alexandrie, à Beyrouth, à Tripoli de Syrie, les épices, les étoffes de soie, les tapis, les parfums d'Extrême-Orient qui arrivaient en caravanes, et déjà, vers 1600, le commerce du Levant occupait mille vaisseaux et rapportait trente millions de livres.
Enfin l'alliance avec la Turquie fut la base de notre politique extérieure, nous permettant tour à tour, soit de combattre la puissance allemande, soit de limiter en Orient les progrés de la Russie, soit de défendre nos clients naturels, les petits Étals comme la Pologne et la Suède. Aux heures difficiles des grandes coalitions, les f Turcs restaient les alliés fidèles occupant nos ennemis du côté de l'Orient.
Les Turcs, vainqueurs des Chrétiens, se sont étendus au-delà du Danube, en Hongrie et sur la mer Noire. Les puissances, pour se délivrer du danger qui les menace, vont se grouper contre eux. L'Empereur Léopold est impuissant à les repousser seul; à l'appel du pape Alexandre VII, un souverain calholique olVrira le premier son concours. Louis XIV est tout imprégné de la
vieille idée de la Croisade contre les Infidèles. Il envoie à l'Empereur un corps de 6.000 hommes qui prennent part à la bataille victorieuse du Saiiit-Gothard (1G64); un autre corps débarque en Crête pour dégager la garnison de Candie (1067). L'ancienne alliance avec la Turquie venait d'être rompue par le Grand Roi, mais pour un temps seulement.
Cependant les Turcs ont pris Bude; ils avancent jusqu'à Vienne qu'ils ont même assiégée (1683), et ils entrent en lutte contre le roi de Pologne, Jean Sobieski. Affaiblis par les douceurs de la conquête, ils perdent la bataille du Khalenberg (1683), et cet échec va marquer la fin de leur puissance en Europe. Contre eux se forme la Sainte-Ligue avec l'Empereur, la Pologne, la République de Venise, Malte (1683), le Tsar de Moscovie (1686) ; c'est une quatorzième Croisade, comme on rappela; « Le moment est venu ou jamais déclare Sobieski, d'expulser de l'Europe les Ottomans. »
Sous la réaction offensive des Chrétiens, les Turcs évacuent Bude, Belgrade, et doivent signer le traité de Carlowitz (1699) qui leur enlèvera la Hongrie, la Transylvanie, l'Exclavonie, laPodolie, puis, après les défaites que leur infligea le prince Eugène (Peterwardein 1716), la paix humiliante de Passarowitz (1718). Celle-ci donnait à l'Autriche la Valachie occidentale sur la rive gauche du Danube et certaines parcelles de la Bosnie sur la rive droite avec une grande partie de la Serbie.
Une nouvelle campagne allait s'engager bientôt; elle devait mettre; la Turquie à deux doigts de sa perte. Attaquée par l'Autriche et la Russie, elle aurait succombé si la France, représentée à Constantinople par le marquis de Villeneuve, ne lui avait prêté son appui moral, et n'avait obtenu pour elle certaines concessions^ au traité de Belgrade (1739). Elle recouvrait les territoires, dont la Serbie, que le traité de Passarowitz lui avait
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fait perdre. Nous avions alors sauvé la Turquie de sa perte et en môme temps nous avions fait reculer l'Autriche qui abandonnait les territoires conquis par le prince Eu^^éne, l'Autriche contre laquelle nous luttions en Occident pour conserver au Roi Stanislas Leckzinski la couronne de Pologne.
Pendant la période qui suivit, un revirement politique s'opérait dans notre diplomatie; ce fut le renversement des alliances. Nous soutinmes l'Autriche pendant la guerre de Sept ans contre la Prusse de Frédéric II, après l'avoir combattue pendant deux siècles, notamment de 1740 à 1748, avec ce môme roi de Prusse, désormais notre ennemi. Qui plus est, le Dauphin épousait une archiduchesse. Les Turcs, gens de routine, ne comprirent guère cette modification radicale dans notre système d'alliances destiné à s'opposer aux ambitions prussiennes; aussi plus tard accueillirent-ils avec plaisir la révolution française, car « ce gouvernement étant femme ne pourrait épouser une archiduchesse ». En même temps qu'elle s'alliait avec l'Autriche, la France entretenait de bonnes relations avec la Russie, quoique Louis XV, par sa diplomatie occulte, ne cessât de rester en contact avec ses alliés traditionnels ennemis de la Russie : Suède, Pologne, Turquie.
Voici que se pose à nouveau la question de Pologne, àlamortd'AugustelII : elle va, commeen 1733, avoir son contre-coup en Orient. Catherine de Russie veut y implanter son candidat Poniatowiski; la noblesse» soutenue par la France, s'y oppose, et pour défendre notre vieille alliée nous intriguons contre la Russie en rappelant au Sultan quel intérêt il possède à maintenir l'intégrité de la Pologne. Les empiétements de la Russie le menacent autant que le» Polonais, il faut les prévenir ;
aussi bien sur la Vistule que sur le Dniester. La Tsarine en effet envoie des troupes vers le sud de la Pologne en violant le territoire turc à Balta. Le sultan Mustapha III demande des explications et déclare la guerre à la Russie (17G8).
Les Russes s'avancent à travers les Principautés moldo-valaques, franchissent le Danube, et pénètrent dans les Balkans, pendant que leur flotte, l'année suivante, incendie les bateaux turcs à Tchesmé (1770). L'Empire ottoman sembla près de sa ruine ; on crut que les Russes allaient forcer tes Dardanelles. La France, affaiblie par la guerre de Sept ans, ne pouvait venir au secours de son alliée. En même temps que la Pologne s'effondrait sous les coups des trois alliés, la Turquie était ébranlée par les victoires russes. Ce fut le dernier cri de l'islamisme en Europe : « une nation blonde avait surgi pour détruire la Turquie ». Chaque année depuis, une pierre se détachera de ce monument;, un instant grandiose, qui s'affaissera peu à peu, soutenu uniquement par la coalition des ambitions contraires, par la fiction diplomatique de l'intégrité de l'Empire turc.
La Turquie signa alors le traité désastreux de Koutchouk-Kaïnardji (1774) qui lui enlevait le versant septentrional du Caucase, Kertch, lénikalé, rendait la Crimée indépendante, accordait à la Russie la libre navigation sur la mer Noire et plaçait les Principautés moldo-valaque:^, ainsi que les Chrétiens orthodoxes de l'Empire ottoman, sous son protectorat. Ce traité consacrait, peuton dire, la fin de la puissance turque. En Orient, les droits religieux et les droits politiques sont confondus; la Russie profitera donc de cette clause du traité de Koutchouk-Kaïnardji pour s'immiscer dans les affaires de la Turquie quand les intérêts si nombreux des Chrétiens orthodoxes se trouveront en jeu. La Turquie devenait ainsi « une sorte de province russe » ; la Russie cherchera à en précipiter la ruine, tandis que les nationalités
balkaniques, soutenues par elle, aspireront à l'indépendance.
Catherine II va rêver de rejeter les Turcs en Asie, de s'emparer de Constantinople et d'en faire le siège de l'Empire grec restauré sous la dépendance de la Russie. La complicité des Habsbourg et des RomanofT se manifestera aussi bien contre les Turcs que contreles Polonais. Ensemble ils continueront la croisade contre le Croissant et se partageront les dépouilles de l'Empire turc. Un premier projet de partage est élaboré en 1772, attribuant à la Russie Test du Balkan : Moldavie, Valachie, Bulgarie, Roumélie avec Constantinople et les Dardanelles, l'ouest à l'Autriche avec la Serbie, la Bosnie- Herzégovine, l'Albanie et la Macédoine. En 1781, il prenait une forme plus précise, prévoyant la formation d'États chrétiens : la Moldo-Valachie avec un prince souverain, l'Empire grec restauré pour Constantin, le second des petits-fils de l'impératrice, pendant que l'Autriche, de la Valachie à l'Adriatique, se constituerait de magnifiques provinces.
La diplomatie française ne peut assister impuissante à ce dépècement de l'Empire turc. Cette question d'Orient était toujours la pierre d'achoppement entre la Russie et nous, et chaque tentative de rapprochement avec la grande puissance du Nord était entravée par ses ambitionssurConstantinople. Nouseûmesalorsla pensée d'abandonner la Turquie pour obtenir l'Egypte, la Syrie (projet de M. de Ségur à Saint-Pétersbourg). Noire diplomatie, trop éprise de dogmes, pas assez réaliste, n'était pas faite à l'idée de laisser anéantir l'Empire turc. Elle chercha avec l'Angleterre, son ennemie de la veille, le moyen d'arrêter la Russie. Mais l'Angleterre refusa toute entente avec nous, et la Turquie, sous notre médiation, dut céder la Crimée à la Russie (convention de 1783).
Les ambitions russes ne connurent plus de bornes. Il
y eut en Crimée, à Kherson un voyage triomphal de Catherine et de Potemkin ; des arcs de triomphe portaient en inscription : « chemin de Byzance ». Les Turcs virent dans ce voyage une provocation et l'ambassadeur russe fut jeté au château des Sept Tours. Malgré nous et notre ministre Vergennes, les Turcs, qui n'étaient pas prêts, déclarèrent la guerre à la Russie (1787). Or, les débuts de la campagne leur furent favorables. Ils purent d'un côté contenir les Russes, tandis que de l'autre ils battaient les Autrichiens. Mais dans une nouvelle campagne, les Russes reprenaient Toffensive, et les Turcs signaient la paix de Jassy (1792) qui confirmait la Russie dans ses conquêtes précédentes en lui donnant Oschakow. Les affaires de Pologne, vers lesquelles la Tsarine porta toute son attention, l'avaient empêchée de poursuivre ses succès.
La Révolution française éclate et Bonaparte entre victorieux à Venise. Là, il voit la Turquie, affaiblie par trente ans de guerre, battue en brèche par la Russie, attaquée par l'Autriche, menacée de partage et désorganisée par les exactions des Pachas dont quelques-uns, tels ceux de Janina, de Vidin en Bulgarie, de Saint-Jean d'Acre, se rendent indépendants du pouvoir central. Il va reprendre le projet caressé sous Vergennes, celui d'introduire la France dans des provinces turques, où elle établira une solide barrière à l'influence anglaise. Bonaparte fait adjuger à la France, àCampo-Formio, les Iles Ioniennes et propose au Directoire de conquérir la Méditerranée en prenant Gibraltar, Malte, l'Egypte, accomplissant ainsi « ce rêve qui depuis les Croisades hante les imaginations françaises. »
Nos armées occupent Malte, ce nid d'aigle contre lequel se brisa souvent l'effort musulman, le Caire, les Pyra-
mides, où Bonaparte apparut « grand comme le monde », le mont Thabor, pour échouer, comme jadis Philippe- Auguste, devant Saint-Jean d'Acre. On pensa à Paris que nous n'étions pas en guerre avec la Turquie en nous emparant de TÉg^^pte, puisqu'elle était aux mains des Mameluks, et que les Beys s'y livraient à de nombreux pillages contre le commerce étranger; mais la Turquie néanmoins prit part à la coalition que l'Angleterre et la Russie formèrent contre nous. Voici donc la France en guerre contre sa vieille alliée la Turquie.
Après l'échec de l'expédition d'Egypte, les victoires de Bonaparte sur le continent et la fondation de l'Empire, le grand conquérant reprit ses projets ambitieux sur l'Orient. Il les soumet au Tsar Alexandre à Tilsit; il les précise dans une lettre personnelle de février 1808. « Il faut être plus grands malgré nous... » écrit-il; il pense encore vaincre l'Angleterre aux Indes, en se dressant formidable sur la Méditerranée qu'il débordera par les Balkans, l'Egypte, la Palestine. Il voulait faire plus grand qu'Alexandre, plus grand que tous les conquérants du monde. A la base de l'alliance de Tilsit, il y avait donc un partage de l'Empire ottoman entre la France et la Russie. Mais jusqu'à quel point Napoléon voulut-il un partage sincère avec Alexandre? Ne cherchait-il pas plutôt à entraîner ce souverain contre l'Angleterre? Le voilà déjà, parla convention d'Erfurt, qui lui demande son concours contre l'Autriche, et lui offre en compensation les Principautés moldo-valaques. Voulait-il séduire Alexandre avec de belles promesses pour exécuter à lui seul son projet d'aller aux Indes? Quoi qu'il en soit, le désaccord entre les deux partenaires ne tarda pas à éclater à propos même de l'Orient : en Pologne que Napoléon voulait agrandir avec la Galicio, et dans les Balkans même où l'attribution de Constantinople et des Détroits restait la principale difficulté.
De la formidable guerre qui avait bouleversé l'Europe
centrale depuis 1792, la Turquie sortait presque intacte. La Russie s'était bien installée à côté du Danube, en Bessarabie (traité de 1812), et l'Angleterre en Egypte, mais ce n'étaient là que des occupations à titre temporaire, et la Turquie, n'était pas diminuée par la tourmente. Mais les désirs ambitieux de la Russie, les projets de Napoléon, et surtout les idées de la Révolution française, avaient produit, parmi les nationalités chrétiennes des Balkans, une grande effervescence. Tandis que les potentats voulaient se partager l'Empire turc comme une matière inerte, les peuples chrétiens se réveillaient, perçant la couche épaisse de servage et d'ignorance sous laquelle ils avaient été ensevelis jusque-là.
C'est à partir de 1812, que les nationalités chrétiennes, que dominait la Turquie depuis près de quatre siècles, en Serbie, en Grèce, en Moldo-Valachie, vont renaître à la vie. Jusqu'à présent, l'Empire ottoman avait dû lutter contre les nations étrangères qui voulaient s'approprier ses dépouilles; désormais Itî travail lent de désagrégation qiii doit précipiter sa ruine s'opérera dans son sein même, parmi les peuples qu'il avait conquis. Manifestations splendides des aspirations nationales chez des races longtemps opprimées qui prennent enfin conscience d'elles-mêmes!
En examinant comment ces diverses nationalités se sont peuà peu émancipées du joug ottoman, en décrivant leurs aspirations nationales, leur développement politique au cours du XIX^ siècle, nous montrerons par là même les causes d'affaiblissement de l'Empire turc.
Ces nationalités ont des ambitions plus vastes, d'où la lutte continuelle contre le Turc pour recouvrer les territoires peuplés de la même race et jadis indépendants. La politique de la Turquie sera de résister à ces peuples, mais ici la force ne suffit pas, il faudrait la douceur, la persuasion. Pour prévenir cette dissociation fatale, il serait nécessaire que ces nationalités, qui
désirent se réunir à leurs frères de race, eussent profit à vivre sous le drapeau turc! En était-il ainsi? Il semblait au contraire que la Turquie n'accordait pas les réformes indispensables à l'amélioration du sort de ces peuples, et précipitait ainsi une crise fatale.
Quels peuples habitent la Péninsule des Balkans sur laquelle s'est étendue la domination turque, cette Péninsule qui va des plateaux élevés de la Bosnie pour s'abaisser vers les vallées croates de la Save et serbes de la Morava, en comprenant la vaste plaine danubienne, et s'étend à travers la Thrace, les vallées de la Mesta et de la Strouma, du Vardar, la plaine macédonienne, la Thessalie, jusqu'à la Méditerranée? Il est difficile de prime abord de fixer exactement l'emplacement des diverses races qui se sont succédé tour à tour dans la Péninsule, les Empires les plus divers les ayant successivement dominées. De môme on ne parvient qu'avec peine à dresser une statistique approximative des nations slaves et non slaves^ comme par exemple en Macédoine, car le mélange des peuples a produit un véritable amalgame des nationalités. Mais à part la Macédoine, les peuples balkaniques, après des vissicitudes nombreuses, se sont situés dans des parties bien déterminées.
Par rang d'ancienneté, voici le peuple grec qui s'est concentré au sud de la Péninsule balkanique, dans une partie de la Macédoine, et en Albanie où les Pélasges ont été, paraît-il, les ancêtres des Albanais d'aujourd'hui, dans les îles de la mer Egée, sur la côte d'Asie Mineure, et môme à Gonstantinople où leur civilisation rayonna au moyen-âge, et où une colonie des plus importantes y vit encore. Byzance hellénisée prétendit môme dominer la Péninsule.
Puis des tribus slaves, 'chassées des rives du Danube par les Huns, s'établirent au V° siècle dans l'est, et les Slaves macédoniens en seraient môme les descendants. Parmi ces peuples slaves, les Croates habitèrent les vallées de la Save et de la Drave, l'Istrie et la Dalmatie; les Serbes se fixèrent au sud-est des Croates.
Les Bulgares, passant le Danube, env'ahissaient les plaines situées au nord et au sud. C'étaient, de même que les Huns, les Magyars et les Turcs, des Touraniens venus d'Asie. Ces races se poussaient les unes les autres, ce qui explique, dans plusieurs des territoires de leurs frontières actuelles, les revendications qu'elles font valoir.
Au X® siècle, au moment où fléchissait la domination grecque, l'Empire bulgare qui avait écrasé les Serbes s'étendait jusqu'à la banlieue de Constantinople, et, au XP siècle, englobait la Macédoine et l'Albanie. Puis un royaume croate qui infligea de graves défaites aux Bulgares se constituait dans la partie habitée aujourd'hui par les Serbes; et au XÏP siècle, le Royaume de Croatie était uni au Royaume de Hongrie.
Nous voyons au XIP siècle un nouvel Empire, l'Empire Vlako-Bulgare, formé de Slaves, de Valaques et de Koumans qui entra en lutte contre l'Empire latin de Constantinople, mais sans absorber les pays serbes.
Puis au XIV* siècle, l'Empire du grand Douchan règne sur les pays serbes, la Macédoine, et menace Constantinople. Mais l'invasion turque s'avance; les Serbes alliés aux Croates, aux Bulgares et aux Valaques sont vaincus à Kossovo (1389), Constantinople est prise (1453), et la Péninsule devient turque.
Telles sont les diverses nationalités qui tour à tour, au cours des siècles, se sont fixées dans les Balkans.