Livre blanc, piire K
LA QUESTION d'oRIENT ET LA GUERRE EUROPÉENNE 281
âge pas, et va agir plus directement. Le conflit austroerbe est sur le point de devenir un conflit austrousse ; alors il propose une intervention à Vienne ou à 'étersbourg des puissances qui ne sont pas directement aêlées à la question, sous la forme d'une conférence à lOndres des ambassadeurs italiens, allemands et français,
afinde trouverune solution qui empêchera les complicaions*.» La France, l'Italie, la Russie acceptent la proposiion,mais l'Allemagne refuse, parce que la conférence proosée « équivaudrait à une cour d'arbitrage qui ne saurait tre convoquée qu'à la requête de l'Autriche et de la <ussie 2. »
De son côté. M: Sazonoff avait engagé des négociations vec Vienne et demandé à l'ambassadeur d'Autricheongrie, le comte Szapary, de prier son ministre, le omte Berchtold, de l'autoriser à entrer en pourparlers vec lui, afin de trouver une formule qui « fut acceptable our la Serbie tout en donnant satisfaction à l'Autriche uant au fond de ses demandes ^ ».
Le 27 juillet, aucune réponse n'avait été faite à cette roposition *. M. de Jagow, à Berlin, auquel le chargé 'affaires de Russie, M. Bronewsky, avait demandé d'apayer auprès du gouvernement austro-hongrois la délarche de M. Sazonoff, « répondait qu'il ne pouvait conîiller à l'Autriche de céder * ».
L'Allemagne, en somme, ne voulait pas faire un seul îste pour prévenir la crise, ou plutôt elle rendait inutile •ute tentative d'apaisement. Elle provoquait même la ussie, dès le 26 juillet, en la menaçant de mobiliser les >rces allemandes si elle mobilisait dans le Nord, c'est-àire contre l'Allemagne ^ Du reste l'Allemagne, pour lacer les puissances devant le fait accompli, laisse l'Auiche déclarer la guerre à la Serbie, le 28 juillet, après
1. Livre bleu anglais, pièce 36 (26juillet). — 2. Liwe bleu an- •/iw,pièce 43, et Livre roi/r/e, pièce 35. — 'S. Livre orange, pièce 25. 4. Livre orange, pièce 32. — 5. Livre orange, pièce 38. — 6. Livre itge, pièce 28 et Livre bleu anglais, p. 43.
que celle-ci a refusé la proposition d'entente séparée d^ gouvernement russe », et le projet de conférence de si Edward Grey qui lui semble désormais hors de saiso par suite de l'état de guerre ^ Le pas décisif est fail Voilà où aboutissaient les trois jours de négociation qui venaient de s'écouler ; il sera difficile désormais d retarder le dénoûment. i
Sir Edward Grey et M. Sazonoff s'y emploient cepei|K] dant avec insistance. M. SazonofT prie même le go vernement anglais de « tenter d'agir à Berlin pour e gager le gouvernement allemand à l'action nécessair C'est à Berlin qu'indubitablement, écrit-il, le 28 juill se trouve la clef de la situation ^...; il est nécessai que l'Angleterre entreprenne d'urgence une action mi diatrice et que l'action militaire de l'Autriche contre Serbie soit immédiatement suspendue *».
Mais le gouvernement russe, par suite de la déclaraticj lîâ de guerre de l'Autriche à la Serbie et de son refus d'a< à cepter « un mode quelconque de solution pacifique | wt; était obligé de décréter la mobilisation, le 29 juillet (nii k du 29 au 30 juillet) % des districts militaires du Sud, ( fpe affirmant » l'absence de toute intention agressive conll ifoi l'Allemagne ^ i k
Il n'y a plus de temps à perdre, puisque voici les de" 13 États en partie sur le pied de guerre. Sir Edward Gr h demande au gouvernement allemand de proposer n'il jiii porte quel moyen qui permettrait aux quatre puissance»! It, combiner leur inlluence pour empêcher la guerre, j tie France et l'Italie se rallient à cette proposition. La il «le diation est prête dans la forme qui convient à l'Ai) i{|i magne, et la Russie l'acceptera". Et même, au casi 1 l'Autriche arriverait jusqu'à Belgrade et occuperait
1. Livre orange, pièce 45 cl Livre bleu anglais, piùcelO.— 2.W rouge, pièces 40 et 41. — 3, Livre orange, pièce 43. — 4. ^fl.|i( orange, pièce 48. — H. Livre jaune, pièce 91. — 6. Livre oranmi^ pièce 158, Livre bleu anglais, pièce 70 et Livre rouge^ pièce 884 7. 29 juillet, Livrebleu anglais, pièce» 70 et 93 n»2.
nt sa
£. LA QUESTION d'ORIENT ET LA GUERRE EUROPÉENNE 283
►ortion du territoire serbe, « il serait peut-être possible încore de faire naître une médiation, si TAutriche, tout ;n déclarant qu'elle est obligée de conserver le territoire iccupé, jusqu'à ce qu'elle ait obtenu complète satisfacion, affirme qu'elle n'avancera pas plus loin ^ ». ; La Russie, du reste, avoue que la Serbie, si on lui fait .es propositions raisonnables, se décidera encore à beaufoup de concessions -. Et même la Russie consent à suspendre les armements, « si l'Autriche, reconnaissant que 1 question austro-serbe a assumé le caractère d'une uestion européenne, se déclare prête à éliminer de son iltimatum les points qui portent atteinte aux droits souerains de la Serbie ' ».
Or, pendant que ces propositions pacifiques s'échan-
ent entre les capitales, l'Allemagne, non seulement ne
38 accepte pas, non seulement n'intervient pas à Vienne
m faveur de la paix, mais fait tout en sorte pour que le
(Onfiit éclate. Depuis le 26 juillet, elle poursuit ses pré-
aratifs militaires : ordre aux réservistes de ne pas
'absenter de leur domicile, réquisition d'automobiles,
appel d'officiers en congé, armements des places fortes,
enforcement des garnisons, transport de troupes vers
i frontière (du 26 au 30 juillet)*. Bien plus, le 29 juillet,
i comte de Pourtalés vient déclarer à M. Sazonoff que
î gouvernement impérial mobiliserait, si la Russie ne
iBssait pas ses préparatifs militaires \ alors que, le 27
lillet^ M. de Jagow ne parlait de mobilisation de l'AUe-
lagne qu'au cas où la Russie mobiliserait dans le Nord ;
ir,elle n'avait mobilisé que dans le Sud. Puis le30juillet,
^ne heure de l'après-midi, le Lokal Anzeiger annonçait la
lobilisation générale à Berlin comme pour affoler l'opi-
lion publique et précipiter les choses'' ; il était, il estvrai,
pnfisqué une heure après. Ces actes décisifs de l'AUe-
1. Livre bleu anglais, pièce 88. — 2. Livre bleu anglais, pièce 9i. 3. 30 juillet. Livre orange, i)ièces GO et 67. — 4. Livre jaune, lièces 59, 60, 76, 106. — .'3. Livre orange, pièce 58, et Livre rouge, Ace 42. — 6. Livre orange, pièces 61 et 62,
magne se produisaient au moment précis où la Russii venait de faire au gouvernement austro-hongrois la pro position indiquée plus haut ; on pouvait croire qu'elli' cherchait à rompre toutes négociations.
Or, l'Autriche qui avait provoqué la crise, sous la di' rection du comte Berchtold, du comte Tiszaet*de M. d Tchirsky, qui, le 28 juillet, refusait encore sur la de mande de l'ambassadeur russe, M. Schebeko, d'accordé au comte Szapary les pouvoirs pour continuer à Péters bourg les conversations déjà commencées, qui, ij 29 juillet, faisait encore une démarche énergique àBerlij afm d'imposer au gouvernement russe la suspension dl ses préparatifs militaires, sinon la mobilisation généra^ serait proclamée * , l'Autriche, le 30 juillet, modifiait s( attitude. Il y avait ainsi revirement complet dans la dipl^| matie austro-hongroise. Les pourparlers reprenaient ent M . Schebeko etle comte Berchtold ; le chancelier déclan qu'il autoriserait le comte Szapary à Pétersbourgà « di| cuterquelaccomodementseraitcompatibleavec ladignij et le prestige dont les deux empires ont un égal souci
Le 1" août, le comte Szapary avait cédé à Pétershou^ sur le point principal, déclarant que l'Autriche conse] tirait à « soumettre à la médiation les points principal de la note adressée à la Serbie qui semblaient incomj tibles avec lasécurité et l'indépendance serbes^». Le g< vernementaustro-hongrois « n'avaitpas l'intention de ter atteinte aux droits souverains de la Serbie, ni d'obWJÛ nir une augmentation de territoire*. » Il était prêt à « dWW cuter avec les autres puisssances le fond de son conflitaV^lf la Serbie^ », à « faire bon accueil à la proposition médiation de sir E. Grey entre la Serbie et lui'' » (31 jtl let). Et jusqu'au G août, les pourparlers continuèrent,! Vienne, entre M. Schebeko etle comte Berchtold.
1. Livre rouge, pièce 48. — 2. Livre jaune, pièce 104, Livre h\ anglais, pièce 161 et Livre rouge ^ pièces 49 et 50. — 3. Livre anglais, pièce ICI. — 4. Livre bleu anglais, pièce 137. — 5. Z>| orange, pièce 73. — 6. Livre rouge, pièce îil et pièce 56 {l<"aol
LA QUESTION d'oRIENT ET LA GUERRE EUROPÉENNE 585
Que signiflait cette attitude? Ces concessions étaient Jestinées à tromper l'opinion pour rejeter sur la Russie a responsabilité de la rupture, et s'attirer ainsi les i.ympathies des neutres et de l'Angleterre, à moins (u'on ne suppose que le comte Berchtold et le comte ?isza, qui avaient cru que la Russie céderait et espéaient ainsi une victoire facile, n'aient reculé devant es conséquences de leur acte? Mais l'Autriche n'avait- :lle pas, par son ultimatum du 23 juillet, provoqué elle- Qôme la crise, n'avait-elle pas refusé d'accorder un délai . la Russie, repoussé la conférence à quatre et le projet .'.'entente séparée avec la Russie? De telles concessions, lors que Belgrade était bombardée le 30 juillet, et que ,a mobilisation générale était décrétée dans l'empire .ustro-hongrois, le 31 juillet, ne constituaient que des eintes, étaient trop tardives et ne pouvaient plus modiier le cours des choses ^
Du reste, l'Allemagne se chargeait de précipiter les vénements comme pour arrêter toutes les négociations )n cours. Le 31 juillet, à midi, le gouvernement impéial proclamait « l'état de danger de guerre » ; le vendredi oir à minuit, M. de Pourtalès déclarait, d'ordre de son gouvernement, à M. Sazonoff, que si la Russie ne démobiisait pas avant le samedi midi, l'Allemagne mobiliserait à on tour.Désormais,laguerreétaitinévitable,etle samedi «■"août, au soir, les trois grandes puissances étaient sous fCS armes. C'était donc la guerre, puisque l'Allemagne 4vait exigé queTEurope laissàtTAutriche envahir l'Orient.
C'est à cause de l'Orient que la guerre éclatait. 1 était évident que la Turquie^ qui avait tant de fois
1. Voir A. Gauvaiu : aiiiclc dans la Revue de l'Ecole des Sciences Politiques, 15 avril 1915. — E. Denis : La Guerre. Paris, Delagrave, ^915, pages G3-65, et P. Saint-Yves: Les reponsabilités de VAllenarjne^ Paris, Nourry, 1915, page 131.
concentré autour des débris de son Empire l'attention des diplomates, serait de quelque façon mêlée au conflit actuel. Ce sont les ambitions de TAutriche, dans cet Orient si longtemps aux mains des Turcs, ses prétentions sur des territoires soumis jadis au Croissant, quJ déchaînaient la guerre, et la Turquie n'avait pas, loin' de là, adressé un dernier adieu à ce qui jadis était le" plus beau fleuron de son Empire. N'avait-elle pas préci^ sèment recouvré Andrinople et une partie de la ThraCÉJ "^ depuis ses dernières défaites?.. ' '■'
Quelle serait donc l'attitude de la Turquie, puisque si même elle restait neutre, elle ne pourrait garder une
complète impassibilité?..
tri
Depuis plusieurs années déjà, la Turquie subissai l'influence du germanisme. Cette influence avait cr< rapidement ; il y a 35 ans, elle n'existait pour ains dire pas. En 1840, des officiers prussiens, commandé par de Miihlbach et de Moltke, avaient séjourné en Tur quie, préparant les projets futurs de pénétration aile "^ mande en Asie Mineure par les chemins de fer, et 1 futur chef d'état-major général demandait môme I fondation d'une principauté allemande en Palestine En 1848, l'économiste Rocher écrivait que FAsie Mineur, devrait former plus tard le lot de l'Allemagne, lors d son démembrement, et Frédéric List disait : « Dans ce régions, il serait possible, par une conquête pacifique de créer une nouvelle Allemagne qui offrirait en gran deur, en population et en richesse à la vieille Allemagne le plus solide bastion contre le danger russe, contre 1 panslavisme. » En réalité, l'Allemagne n'avait cure l'Asie Mineure et de la Turquie^ comme à l'époq où, pendant la guerre de Crimée, M. de Bismarck, Francfort, conseillait à la Prusse la neutralité *. Ne 1. Voir notre article dans la Revue d'histoire diplomaliquêf il
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lattait-il pas, du reste, de ne jamais lire le courrier
l'Orient?.. Or, au bout de quelques années, TAUemagne
ivait à Constantinople une influence toujours croissante.
En juin 1882, une mission militaire, sous les ordres de
on der Goltz et de Rustow Pacha, était venue à Cons-
antinople réorganiser l'armée ottomane en lui fournis-
ant surtout des canons Krupp. Elle ne prit pas seu-
3ment des commandes d'armement, elle dressa aussi le
,>lan de voies ferrées, d'un grand transcontinental vers
'Asie qui servirait de véhicule aux produits allemands.
^lependant, c'estde l'année 1888 que date l'entréeen scène
'6 la puissance allemande dans les affaires turques.
En 1851, une compagnie anglaise s'était formée pour
tablir en Asie Mineure une voie ferrée de Suediah à
oweit, et avait obtenu un firman, en 1856; mais elle
vait laissé périmer la concession. De 1871 à 1873,laTur-
uic faisait construire, par l'ingénieur wurtembergeois
on Pressel,un tronçon, amorce du futur Bagdad, d'Haï-
ar-Pacha à Ismidt. Le gouvernement ottoman ne pou^
ant exploiter directement, va donner la ligne en location
un groupe allemand, puis à des capitalistes allemands.
La Deutsche Bank, à la faveur des querelles entre l'An-
eterre et la France à propos de l'Egypte, des craintes
3 cette puissance au sujet de nos ambitions coloniales,
des progrès des Russes en Asie, obtiendra l'exploita-
on du chemin de fer d'Haïdar-Pacha à Ismidt. En 1888,
3UX iradés accordent à M. Alfred Kaoila l'exploitation
3 cette ligne et la concession, pour une durée de 99 ans,
î8 483 kilomètres de voie ferrée, pour rejoindre Ismidt
Angora et Siwas, avec promesse de prolongation à
igdad, à mesure que la ligne couvrirait ses frais. Et le
imars 1889, la Deutsche Bank et la Wuj^tembergische Ve-
insbankde Stuttgart fondaient la Société ottomane des che-
jins de fer d'Anatolie. Le succès de la Société s'accentua ;
|t 1909 : M. de Bismarck à la Diète de Francfort pendant la guerre Crimée.
en 1893, 578 kilomètres étaient construits jusqu'à Angora. Du reste, de 1890 à 1895, les cours allemandes et anglaises furent en coquetterie. Guillaume II prodiguant ses démonstrations d'amitié à Londres, se faisail octroyer toutes libertés en Orient, etpar un rescrit impé rial du 15 février 1893,1a concession, pour la compagnie d'un embranchement d'Eskichéir à Koniah et de la lignw d'Angora à Césarié, avec prolongement à Diarbékir e Bagdad. Mais ce tronçon étant jugé trop difficile à cons traire, le premier seul fut poussé à fond et achevé enl896i L'Empereur voudra obtenir maintenant la prolongatio: de Koniah à Bagdad ; il voyait tout le profit que l'Allemagn pourrait tirer de l'exploitation des débouchés immense qu'offraient la Syrie et la Palestine. Il vint à Damas, ei novembre 1898, pour aplanir les diflicultés et les résiâ tances qu'il pouvait y avoir du côté des Musulmans à se projets. Du reste, on lui était favorable là-bas. L'Aile magne n'avait-elle pas montré ses sympathies à la Tui quie dans les affaires d'Arménie, lors des massacres de M; cédoineetdelaguerregréco-turquedel897, en lui prêta: ses instructeurs pour écraser les Grecs? A Damas, le ' novembre, il se proclame le protecteur delà Turquie! ^ derislam:«PuisseleSultanetpuissent les 200 millions^ ^ M ahométans dans toutes les parties du monde qui vénère u, le Sultan comme leur chef être assurés que rEmpere^p allemand sera leur ami pour toujours.» LaTurquie voyi dans Guillaume II un protecteur, et se confia à 1 Abd-ul-Hamid pensa que l'Allemagne assurerait la grîfc deur du monde musulman. iL'idée panislamique re^| ainsi de Berlin son plus ferme encouragement. Sultan fonda la ligue islamique, encouragea les th logiens, les écrivains musulmans qui répandai parmi les Croyants l'idée de la grandeur de Tlslam soutenaient, dans tous los pays mahomélans, les tentions nationalistes. Guillaume II trouvait, du re dans la propagation de l'idée panislamique, le meill
A LA QUESTION d'oRIENT ET LA GUERRE EUROPÉENNE 289
moyen de nuire à ses rivaux européens qui ont des
Musulmans dans leurs colonies. C'était déjà un succès.
Il en obtint de plus définitifs.
Le 27 novembre 1899, le principe de la concession était '■ décidé entre la Porte et le docteur Siemens, président
du conseil d'administration des chemins de fer d'Anatolie kt ancien directeur de la Deutsche Bank. L'Ansrleterre
laissait faire; à Londres, Lord Salisbury et M. Chamberlin étaient séduits par les grâces que déployait Guililaume (mars 1899). Enfin, un iradé du Sultan, du 16 janvier 1902, accordait à la Société allemande des chemins de fer d'Anatolie une promesse d'extension des jlignes d'Asie Mineure au Golfe Persique, en donnant les garanties nécessaires pourla première section de Koniah à Eregli : c'était le chemin de fer de Bagdad. Le 5 mars 1903, la convention était signée entre les ministres du Commerce et des Travaux Publics de Turquie et les représentants de la Deustche Bank et de la Société d'Anatolie. La ligne partant de Koniah viendrait aboutir à Bassorah sur le Chatt-el-Arab. D'autre part, les Allemands )btenaient la concession du port d'Haïdar-Pacha. En Turquie d'Europe, les capitaux allemands et autrichiens ^'emparaient de la compagnie des chemins de fer orientaux. Ainsi, peu à peu les Allemands accaparaient tous es points de communication pour relier directement Berlin et leurs grands ports Hambourg, Brème, au jolfe Persique.
Avec son Bagdad, l'Allemagne renforcerait ses rclaions économiques avec l'Empire turc, et peu à peu s'em- »arerait commercialement de la Turquie d'Asie, en y léalisant d'énormes bénéfices, en exploitant lescharbon- (lages, les pétroles, les richesses agricoles, en y vendant 88 bibelots et les produits allemands. Enfin, elle aurait a main-mise sur la route la plus courte vers les Indes, lelle qui avait servi entre l'Extrême-Orient et l'Orient ) chemin naturel aux caravanes pour le transport des
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produits des deux continents. Les Échelles du Levant, jadis fief du commerce français, passaient à l'Allemagne.
L'Allemagne en même temps, par cette voie, permettrait à l'Empire ottoman de transporter rapidement en Europe ou sur la frontière russe d'Asie ses corps d'armée d'Erzeroum, de Damas, du golfe Persique. Le Bagdad « fortifiait doncl'armée delaTurquie, protégée de l'Allemagne, contre nos alliés» *. La Turquie pourrait plus aisément s'opposer à la pénétration russe en Asie Mineure. Aussi la Russie était fort hostile aux projets allemands, concurrence évidente de son Transsibérien. Elle avait, du reste, un autre projetauquelnuirait le Bagdad, celui d'un transasiatique allant de Moscou à Bochara-Merv-IIerat-Queta.
Le chemin de fer germanique du Bagdad faisait aussi échec à l'Angleterre qui veut garder libre la voie commerciale vers les Indes, et qui voyait, grâceà cette ligne, la concurrence allemande s'installer aux portes de son Empire asiatique
Le Bagdad froissait doncles intérêts queles deux grandes puissances asiatiques, la Russie et l'Angleterre, ont ea Asie Mineure, et contrecarrait leurs idées ambitieuses sur ces riches pays, berceau de l'humanité. Le Bagdad lésait aussi les intérêts de la France qui fait, depuis des siècles, un commerce actif avec ces contrées.
Les capitaux manquaient à l'entreprise ; les Allemands cherchèrent les moyens d'exécution financière dans les deux riches pays capitalistes, la France et l'Angleterre. Dès 1899, Français et Allemands convinrent que les deux, pays auraient parts égales dans l'apport des capitaux* Une première convention répartissait le capital à raison d'un quart aux Allemands, aux Français et aux Anglais, a le dernier quart à la société d'Anatolie et à divers parti- ^ cipants, et lorsque la société du Bagdad se constitua, ellet prit une apparence exclusivement allemande. Les Anglai
1. Paul UcscïmncA, Polilique intérieure et élrangcre^ Paris, CâU mann-Lévy, 190y, page 71. wM
LA QUESTION d'oRIENT ET LA GUERRE EUROPÉENNE 291
alors se retirèrent et firent tomber l'accord. Par une autre convention qui se forma entre Français et Allemands, le capital devait être fourni, 2/5 par les Français, autant par les Allemands, et le reste par divers syndicats ; cet arrangement obtint Tadhésion des intéressés. La presse russe mena une vive campagne, s'indignant de la coopération de la France à une entreprise qui facilitait les ambitions allemandes K
Certains pensaient que cette participation de la France serait pour elle une occasion de manifester sa puissance en Orient, « d'y être représentée ^ » ; faite de concert avec l'Angleterre et la Russie, elle aurait pour résultat de <' dégermaniser la ligne ». D'autres, plus justement, blâmaient cette participation qui, tout au moins, n'aurait dû se faire que sous des garanties précises et suffisantes. En résumé, ce concours financier permettrait à l'Allemagne, dont les capitaux étaient rares, de construire sa ligne, et quelques années plus tard, elle évinicerait les capitaux étrangers, et le tour serait joué '\ En il902, on pouvait certainement paralyser leurs efforts, grâce à notre influence à Constantinople et à l'appui de la diplomatie russe, très hostile au projet, et croyant les Allemands dans l'impossibilité d'aboutir sans le secours de l'argent étranger. Or, les capitalistes français allaient
1. Paul Iiiibert, la Rénovation de l'Empire Ottoman, Paris, Perrin 1909, pages 38, 39.
2. Voir séaace de la Chambre des Députés du 24 mars 1902. — Discours de M. Delcassé, ministre des Affaires étrangères :«Si une solution était trouvée, en vertu de laquelle la société d'Anatolie, concessionnaire de la ligne de Bagdad, disparaîtrait devant une société d'études, laquelle céderait ensuite le pas à une société définitive où l'élément russe aurait pleine faculté d'entrer et où Télé-
iment français aurait, et dans la construction, et dans l'exploitation, et dans la direction générale de l'entreprise, une part absolument égale à celle de l'élément étranger le plus favorisé, je demande à la Chambre s'il n'y aurait pas plutôt lieu de se féliciter de cette participation. »
3. A. Ghéradame, le Chemin de fer de Bagdad, Paris, Pion, 1903, p. 210 et suiv.
faciliter l'entreprise à raison de 40 p. 100, y entraînant les capitaux russes à raison de 20 p. 100, alors que ceuxci avaientassez à faire pour Tamélioration du Transsibérien. M. Paul Deschanel, critiquant cette politique, le 19 novembre 1903, à la Chambre, disait : « Nous qui avons le premier crédit du monde, cette arme suprême des luttes modernes, nous allons la mettre au service d'intérêts étrangers, contre les intérêts généraux permanents de notre politique... Je demande si, dans l'état présent des relations internationales, étant donnés les vues et les intérêts respectifs de la France, de l'Angleterre et de la Russie, il est politique de contribuer à installer l'Allemagne sur le golfe Persique entre ces deux puissances. * » Ce n'était pas là augmenter l'influence française, mais plutôt l'amoindrir.
L'Allemagne ayant, parla suite, manqué à la parole donnée et constitué une société où elle avaitla prépondérance, l'émission publique n'eut pas lieu, le gouvernement refusa de laisser coter les titres à la Bourse. Mais les maisons de Paris n'en apportèrent pas moins les fonds aux entrepreneurs allemands, qui construisirent le Bagdad avec des capitaux français. Toute tentative de « dégermaniser la ligne » devait échouer, car l'Allemagne gardait la prépondérance dans l'entreprise. M. deSchoen déclarait, en février 1908, à la commission du budget du Reichstag, que le Bagdad restait une affaire commerciale allemande; si elle admettait la coopération de capitaux non allemands ajoutait-il, c'était « à la condition que cette coopération n'enlevât pas le caractère allemand de l'entreprise. »
En 190G, 200 kilomètres étaient construits, de Koniah à Bourbourlou. L'Allemagne avançait à pas de géant, vers la réalisation de ses ambitions, grâce au bon vouloir delà Turquie et à la faiblesse des puissances de la Triple Entente.