Séance de la Chambre des Députés, du 12 janvier
L'Allemagne, d'autre part, devait chercher à renforcer, à armer la Turquie pour s'en faire une alliée opérant une utile diversion sur le flanc des armées russes dans la guerre européenne qu'elle ne perd pas de vue. Elle fournira à la Porte des munitions, des canons, ainsi que des instructeurs pour son armée. Quel emploi fut-il fait des uns et des autres?... Il semble que dans ce pays de concussion, armes et munitions aient été entassées dans des arsenaux sans qu'on en connût même l'utilisation, et que les instructeurs n'aient eu à éduquer qu'un embryon de cadres et d'armée. Comme la guerre de 1912 le démontra, les effectifs turcs n'existaient que sur le papier, et les officiers ne surent pas mettre en pratique les plans de l'État-major allemand.
Quoi qu'il en soit, l'Allemagne exerçait, et par sa pénétration économique, et par ses instructeurs militaires, une grosse influence à Stamboul. L'autorité de son ambassadeur, le célèbre baron Marschall von Bieberstein, était prépondérante dans les conseils du Sultan. Mais les défaites de 1912 ébranlèrent fort le prestige de l'Allemagne, et, quoique les Turcs fussent seuls responsables des désastres encourus, onse demanda là-bas si vraiment les méthodes militaires de l'Allemagne n'y étaient pas pour quelque chose.
C'est alors que Berlin trouva une excellente occasion de regagner son influence auprès de la Sublime Porte, en lui rendant un service signalé. Lors de la deuxième guerre balkanique, la Turquie, à la faveur des défaites bulgares, avait réoccupé une grande partie de la Thrace et Andrinople. La Bulgarie, qui avait perdu laMacédoine, réclamait ces territoires aux puissances, en invoquant les protocoles de Londres, qui les lui avaient accordés. La Triple Entente aurait peut-être cédé afin de détourner de la Macédoine les ambitions bulgares. L'Allemagne
LA QUESTION d'ORIENT ET LA GUERRE EUROPÉENNE 297
roulait au contraire les y précipiter pour contenir ^s Serbes et les Grecs, et déclara s'opposer à toutes [ï.esures de coercition contre les Turcs pour leur faire évicuer Andrinople ; l'Europe dut reconnaître en Ma- :édoineeten Thrace les faits accomplis. L'Allemagne ."egagnait ainsi les bonnes grâces des Turcs en leur pernettant de conserver Andrinople, symbole de leur antique Duissaiice en Europe; elle préparait, en même temps, jontre les Serbes et les Grecs, une entente entre Turcs et bulgares qui avaient désormais des intérêts presque dentiques.
Elle profita vite à Constantinople de sonrécent sucés. Elle y envoyait, en décembre 1913, une mission ûilitaire sous les ordres du général Liman von Sanders, ûalgré les protestations de la Russie ^ La Turquie, en anvier, aclietaitun cuirassé, et Enver-Pacha, tout acquis rinfluence allemande nommait, à la tête de l'armée, es généraux et des officiers dévoués à sa politique. Des usulmans débarquaient en Albanie, où ils cherchaient faire proclamer Izzet-Pacha comme souverain, et leurs itrigues s'étendaient aux nouveaux territoires acquis aria Serbie où résidaient des Ottomans. La France avait eau accorder à la Turquie un emprunt, conclure des armgements avec elle en Asie Mineure, la prépondérance e l'Allemagne était évidente. Elle se maintenait, grâce l'armée avec Enver Pacha et ses officiers, grâce aux vantages économiques qu'elle conservait par le Bagdad, race aux accords spéciaux qui lui avaient obtenu cerlines concessions en Syrie, grâce aux voies ferrées ont la France elle-même, en 1914, lui avait reconnu exploitation. Or, la Turquie était affaiblie par ses rénts désastres ; elle était de plus gouvernée parunsynicat de politiciens qui cherchaient plutôt à l'exploiter et •vivre d'elle qu'à accomplir les réformes indispensables. • Parmi ses ministres, on remarquait le Grand Vizir,
i. Voir plus haut chapitre X, p. 264.
le prince Saïd-Halim, grand seigneur à la culture européenne, qui désirait sincèrement la paix pour procéder aux réformes ; mais c'était un indolent, et son influence était médiocre. Puis le tout puissant ministre de l'-ntérieur, Talaat Bey, d'idées francophiles en apparence, qui ne voulait pas se prononcer, parce qu'il se reservait. Voici Djavid Bey qui avait récemment conclu l'emprunt à Paris où il avait reçu un accueil chaleureux, de même que Djemal Pacha qui avait visité cet été nos fonderies duGreusotetnos cuirassés dans leurs moindres détails. Ils semblaient nous être acquis, mais ils ne recherchaient que leur intérêt personnel ; l'un et l'autre, du reste, n'étaient pas d'une énergie telle qu'ils pussent faire prévaloir leur influence contre le très autoritaire, ministre de la guerre, Enver Pacha, cet aventurier audacieux qui rêvait de remplir en Turquie le rùle de Napoléon. Ce n'étaient certes pas le Grand Vizir et Talaat Be> qui donneraient au gouvernement la volonté nécessaire^ Serait-ce le Sultan Mahomet V ? Il n'avait ni la duplicité d'Abd-ul-Hamid, qui lui tenait lieu de diplomatie, nisoij caractère opiniâtre et résolu. Il était entièrementsoumif au Comité Union et Progrès qui l'avait élevé au Sultanat etn'osait résister à ses fantaisies. Du reste, tout parti ai pouvoirle dominait, aussi bienle puissant Comité quesot représentant actuel Enver Pacha, et qu'un moment aupîj ravant, la Ligue militaire avec le vieux Kiamil et Nazii Bey. Il n'avait point de conceptions politiques, la diplc] matie allemande à Constantinoplo l'ignorait mèm< Ainsi les ambitieux et les violents l'emporteraient. 0» l'Allemagne et l'Autriche avaient voulu et préparé guerre, elles comptaient y entraîner la Turquie; le goi vernementturc, dont le siège était fait, allait évidemmei céder.