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CHAPITRE XII

Les Jeunes-Turcs avaient témoigné de vives sympahies pour la France. Leurs théories démocratiques les •approchaient de nous ; ils avaient voulu appliquer notre t'égime constitutionnel et avaient fait des efforts pour assurer l'égalité des races et le respect de leur droits, Nous les avions soutenus après la révolution de 1908 et eur avions prêté notre appui moral, et plus tard lotre appui financier. Il y avait d'autre part des intérêts français répandus dans tout l'Empire, tant sous la forme le capitaux que d'exploitations de chemins de fer, de quais, de phares, de mines, etc..

La France a, en effet, des intérêts considérables en Orient. Nous possédons 2.o22.000.000 de francs de capi- .aux placés en Turquie contre 1.250.000.000 de capitaux allemands et 760.600.000 de capitaux anglais. Nous iétenons pour un milliard et demi de fonds d'État turc H nos chemins de fer représentent 450.000.000 de francs ; )armi les entreprises économiques nous avons la consession de plus de 4.000 kilomètres de chemin de fer. liBS entrepreneurs français ont été chargés de la consqniction de routes en Turquie et en Syrie, et un emprunt

de 12.000.000 devait servir aux premiers travaux déjà commencés sur les routes, à Alep-Alexandrette, Andrinople-Constantlnople, Brousse-Moudania. Une société française possède les quais de Constantinople, administre les eaux de la ville (capital : 21.000.000 francs), le port de Smyrne et celui de Beyrouth (capital : 7.500.000 francs) et la compagnie des eaux de la ville, le port de Salonique (capital : 11.100.000 francs), les ports de Rodosto et de Panderma. Nous avons 4.450.000 francs dans les usines à gaz de Beyrouth, 10.000.000 dans les ' mines de houilles d'Héraclée^ 6.000.000 et demi dans la ' Balia-Karaïdin, 40.000.000 dans la régie des tabacs; nous administrons les phares de l'Empire au nombre de 258. Tout ceci rapprochait les deux peuples.

Faut-il mentionner enfin la politique séculaire de la' France en Turquie, la France qui s'était faite souvent l'apôtre désintéressé de l'intégrité de l'Empire turc,' l'avait sauvé jadis du péril austro-russe, et protégé contre des démembrements. Il y avait bien des motifs pour escompter, non pas une participation de la Turquie à la guerre en notre faveur, mais sa neutralité bienveil-' lante. On aurait pu, du reste, exploiter à Constantinople les sympathies que nous y avions, se servir de certains concours qui paraissaient s'offrir à nous ou nous étaient déjà acquis, et réagir dès le début de la guerre contre la politique des Jeunes-Turcs : on se laissa au contraire' diriger par les événements.

La Turquie allait donc céder aux pressions allemandes.- Si nous laissons de côté les motifs tout personnel qu'avaient les ministres au pouvoir de soutenir If cause du germanisme, nous devons reconnaître qu'i Constantinople, en septembre 1914, on était convainct du triomphe de l'Allemagne. Enver Pacha le déclarai ouvertement. Les Jeunes-Turcs avaient connu notri retraite de Charleroi et la marche des armées du Kaise sur l*aris ; ils croyaient la France vaincue. Il y avait bie:

3U la défaite allemande de la Marne, mais TAllemagne

iffirmait que ce n'était qu'une retraite stratégique sur

lies positions choisies. Elle leur persuada que notre

iront serait percé sur Calais, et comme notre territoire

ît celui de la Russie restaient envahis, ils ne pensèrent

)as que nous pourrions nous relever. Au contraire,

»n leur démontra que leur entrée en scène, en attirant

es Russes dans le Caucase, libérerait les Allemands d'au-

ant de corps d'armée et qu'ainsi la victoire serait cer-

aine. Ils en retireraient de grands avantages, tandis

u'en restant du côté de la Triple Entente, il ne fallait

as compter sur un agrandissement territorial; on

arantirait leur intégrité, mais la Turquie était payée

our savoir ce que cela voulait dire : intégrité avait été

l'op souvent pour elle synonyme de démembrement.

Elle se laissa entraîner dans la guerre, mettant sa

)rtune sur un coup de dés, et s'exposant ainsi à tout per-

re. Plus de méthode et de circonspection auraient mieux

3rvi ses intérêts. Elle n'écouta pas la voix de la sagesse.

Notre illustre écrivain, Pierre Loti, la lui fît entendre

îpendant dans un appel particulièrement ému, adressé

Enver Pacha et à ses amis :

« Je devine bien, hélas! les pressions exercées sur )tre cher pays et sur vous-mêmes par l'être abominable i qui sont venues s'incarner toutes les tares de la race fussienne: férocité, morgue et fourberie. Il a dû abur de votre beau et fougueux patriotisme en vous leurjflt d'illusoires promesses de revanche.

i« Défiez-vous de ses mensonges; il a certainement su japêcher la vérité d'arriver jusqu'à vous, sans quoi )tre cœur de loyal soldat se serait détourné de lui. Il a ) vous persuader, comme à une partie de son peuple, l'il avait été contraint à ces tueries si longuement pré- ^ditées. Au contraire, avec un cynisme infernal, il a fttssi à vous donner foi en ses victoires, alors qu'il sait |inme tout le monde aujourd'hui que le triomphe finira

par être à nous, et, d'ailleurs, si, par impossible, nous devions succomber pour un temps, la Prusse et sa dynastie de botes tauves n'en resteraient pas moins clouées pour jamais aux plus honteux piloris de l'histoire humaine.

« Combien je souffrirais de voir notre chère Turquie, •trompée par ce misérable, se lancer à sa suite dans une terrible aventure, et, plus encore, de la voir se déshonorer en s'associant à l'attentat des derniers barbares contre la civilisation 1

« Ohl si vous saviez l'immense dégoût qui se lève dans le monde entier contre la race prussienne 1 Les Allemands ont été les seuls à vous apporter un peu (ohll très peu) de réconfort; mais c'est égal, cela ne vaut pas que vous vous suicidiez pour eux, et puis, voyez-vous, ces gens-là achèvent à cette heure de se mettre hors de l'humanité.

« Il deviendrait donc, non seulemeot périlleux, mais dégradant, de marcher en leur compagnie. Vous avez sui votre pays une influence pleinement justifiée, puissiez vous le retenir sur la pente mortelle où il semble engagé !i

Mais l'appel de Pierre Loti ne fut pas écouté.

Dès les débuts de la guerre, la France promet cepen dantdegarantirl'intégritéde la Turquie, si elle observe 1 neutralité \ ceci conjointement avec la Russie et l'Angle terre qui môme, le 7 août, déclare qu'elle ne changer! rien au statut de l'Egypte -.

De son côté le Grand Vizir, dès le 3 août, affirme que 1 Turquie gardera la neutralité '. L'Empire ottoman, pa conséquent, quelle que soit l'issue de la guerre, pei, être assuré qu'il ne perdra aucune parcelle de son ter;

i. Second Livre bleu anglais^ sur la rupture des relations ayS la Turquie, n" 13, pièce 17, 10 août 1914, et Second Livre orange riUil pièce 34.

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