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LA FORMATION DES NATIONALITÉS BALKANIQUES

Si nous suivons Tordre géographique plutôt qu'historique, pour indiquer comment les peuples des Balkans ont recouvré leur indépendance, nous nous trouvons dans le nord des Balkans en présence des Serbes, puisqu'aussi bien aujourd'hui se concentre sur cette vaillante nation tout l'intérêt du monde civilisé.

11 est peu de pays qu'on connaisse en France aussi imparfaitement que la Serbie, et dont on ait souvent parlé avec autant de malveillance et de légèreté que d'incompétence. Il est vrai qu'à examiner les choses d'une manière superficielle, à ne songer qu'au scandale donné par quelques-uns de leurs souverains, les rois Milan et Alexandre, à leur système de gouvernement qui l'ut souvent déplorable, à la tragédie sanglante par

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laquelle disparut brutalement la dynastie des Obrénovitch, la Serbie ne semblerait mériter que des appréciations sévères. De tels incidents, regrettables dans la vie d'une nation, ne suffisent point à la condamner. Les révoltes, les surexcitations du sentiment national contre un gouvernement qui ne connaît ni frein ni mesure, sont souvent très explicables. Ces écarts, les Serbes devaient les racheter par leur héroïsme, ces années passées.

Ces bouleversements intérieurs, si fréquents du reste chez les puissances orientales, montreraient plutôt, dans ce cas, à un observateur attentif les difficultés prodigieuses auxquelles s'est heurtée la formation de l'État serbe. Il existe peu de problèmes qui soient, historiquement parlant, aussi difficiles à résoudre. Aussi, à bien des égards, la Serbie attire-t-elle la sympathie. Nous sommes là en présence d'un peuple opprimé, resserré entre d'étroites frontières, voulant vivre et se développer et se trouvant entouré de difficultés intérieures et de difficultés extérieures qui expliquent les soubresauts de son histoire. De l'excès des maux, est sorti, avec la dynastie actuelle, le remède, et la Serbie, bien organisée, présente des forces qui lui assureront le salut.

Le Serbe n'a connu pendant longtemps comme patrie que son village; il n'avait pas la notion de l'État; son horizon politique était des plus restreints. Cette difficulté de groupement et de cohésion explique sans doute l'oppression que les Turcs firent pendant si longtemps peser sur les Serbes.

Ceux-ci n'avaient pas de chefs. La noblesse serbe avait en partie disparu à Kossovo, ou bien elle avait émigré au XV^ siècle, sous le régime établi par les Turcs, préférant l'exil à l'apostasie. Certains propriétaires s'étaient retirés dans les montagnes et les forêts, et s'illustrèrent

SOUS lo nom de Haïdouks, en venant par bandes attaquer les Turcs. D'autres se fixèrent sur le littoral adriatique et dans la Hongrie méridionale'. Dans les villages, ceux qui avaient conservé un certain privilège de fortune, les Knèzes, étaient soumis aux mêmes outrages que le vulgaire, et ne possédaient aucune iniluence. Le paysan, lui, se laissait vivre.

C'est ainsi que le village serbe, qui avait une forte organisation, formait comme une république démocratique où tous étaient égaux, mais où cependant rautorilé appartenait aux vieillards. Le Serbe est même resté attaché à cette organisation communale et à ces coutumes. Les siècles d'oppression turque n'ont pu lui inculquer que plus profondément ces idées. En somme, il n'avait pas de patrie. Aussi, l'insurrection serbe, au début du XIX® siècle, a-t-elle été provoquée plutôt par les ressentiments individuels des Serbes contre leurs oppresseurs, que par un mouvement de solidarité nationale.

Mais pour se défendre contre la domination turque au fur et à mesure qu'elle reculait, les villages serbes furent dans l'obligation de se solidariser étroitement et de disparaître progressivement au profit d'un État centraliste. De là naquirent bien des difficultés. Sur quelles bases organisera-t-onle pouvoir centrar?Sera-ce une fédération de communes, de villages, gardant le plus d'autonomie possible et ne déléguant que les pouvoirs diplomatiques et militaires? Ou, au contraire, devra-t-il, dominant la commune serbe, s'appuyer directement sur l'individu, n'admettre aucun intermédiaire entre l'État et le citoyen? Devra-t-il, en somme, respecter le plus possible les tendances séculaires des Serbes ou les briser?

Dans le premier cas, on voit très bien que la formation d'un État puissant sera plus lente, et même on peut craindre qu'elle ne soit compromise. Comment établir

i. Grr/^oirc Yakschitch, L'Europe et la résuvreclion de la Serbie, 1804-1834. Paris, iy07, l\ 1 et suiv.

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un budget national, développer l'instruction, etc.? Dans le second cas, on aboutit plus rapidement à la constitution d'un État serbe, mais que de privilèi^cs, très enracinés chez les Serbes, ne va-t-on pas heurter?,.. Toute l'histoire de la Serbie nous montre l'impossibilité de s'abandonner à l'une ou à l'autre de ces tendances, et d'assurer le pouvoir aux partis qui les représentent.

Pendantlongtemps, le princejouitd'unpou voir absolu. C'était lui qui avait à lutter contre le particularisme serbe, contre l'autorité des chefs de village, des Knèzes; parfois, il n'en put venir à bout qu'à la condition de céder, souvent même il se donna l'apparence de partager le pouvoir central avec une assemblée formée de ces chefs de village. C'est déjà à ces deux tendances qu'il faut attribuer en partie, au lendemain de la guerre de 1813, la lutte entre les Karageorgevitch et les Obrénovitch.

On sait quel fut le beau rôle du héros de l'indépendance serbe, George Pétrovich, surnommé Kara-George ou Tserni-George (George le Noir), le grand-père du roi Pierre I", au milieu de quelles difficultés il dut lutter. Sa vie est une épopée. Issu d'une pauvre famille de paysans, il avait combattu comme volontaire contre les Turcs,, d'abord parmi les Haïdouks, puis dans les troupes serbes. Quand il n'était pas en guerre contre les ennemis de sa race, il s'adonnait paisiblement à l'élevage et à l'agriculture. Taillé en colosse, il était impétueux et violent, mais d'une énergie sauvage et d'un courage surhumain.

Sur le point d'être massacré dans son village de Pepola par les Dahis (janissaires révoltés contre le pachalick) qui dominaient et ravageaient le pays, il s'enfuit le fusil à la main et rencontre quelques paysans des environs. Son audace surexcite ces pauvres gens réduits au désespoir. Au bout de trois jours, ils étaient neuf et bientôt deux mille. L'insurrection ainsi commencée dut se choisir un

chef. Les Knèzes ne voulaient pas se compromettre, craignant un retour offensif des Turcs. Ils offfrirent le poste à Kara-Goorge qui n'était ni llaïclouk ni Knèze, mais déjà connu dans le peuple. « Je n'y entends rien, dit-il, ce n'est pas mon affaire de gouverner les hommes. » — « Nous te conseillerons, repondirent les Knèzes. » — Mais je me connais trop, répondit-il, je suis violent; je ne puis me contenir ; si Ton me désobéit, je ne saurai rétablir mon autorité par de bonnes paroles, je frapperai, je tuerai... » — « Tant mieux, répondirent les assistants, dans la crise où nous sommes, il nous faut un chef qui se fasse craindre ». Et Kara-George accepta^ (1804). i

Dévoué à la cause sacrée de l'indépendance, sans ambition égoïste, il n'avait pas recherché le pouvoir, mais puisqu'il lui était conféré, il voulait l'exercer sans faiblesse pour le salut de tous. Il fut l'âme de la résistance, conquérant Belgrade (12 décembre 1806) et étendant les conquêtes serbes jusqu'à laDrina à l'ouest, sur les bords du Danube jusqu'à Négotin, et au sud jusqu'à Novi- i Bazar. C'était déjà la revanche de Kossovo. Kara-George renouvelait les exploits de Douchan et de Lazare. Ce modeste pâtre du XIX" siècle renouait la chaîne des temps avec les princes du XIV siècle. Les populations serbes croyaient, d'après leurs légendes et leurs pesmas ; héroïques, que le héros Marko Kraliévitch s'était réveillé dans sa caverne dès Balkans, où il dort depuis des siècles, ; pour affranchir la race serbe!

Mais Kara-George allait se trouver en butte aux difficultés que nous avons signalées et qui se manifesteront dans tout le cours du XIX*= siècle. Elles provenaient des résistances des Ilospodars qui constituaient, à la manière ottomane, une sorte d'aristocratie guerrière issue de la révolution, de féodalité militaire, puissante grâce au concours des chefs de village et qui refusaient souvent

1. Saint-René Taillaudicr.— la Serbie au xix» stècfe.— Paris, 1815, p. 73.

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de lui obéir. Dans la latte contre les Turcs, ces Hospodars firent appel à la Russie, la protectrice des Slaves, surtout pour diminuer, grâce à son appui, l'autorité de Kara-George. Le commandant des Serbes, de son côté, se tourna vers l'Autriche, puis vers Napoléon, qui venait de remporter la victoire de Wagram, et lui envoya le capitaine Rado Voutchinitch. « La nation serbe, déclarait Kara-George, dans sa lettre à Tempereur, serait heureuse de recevoir de Votre Majesté, son salut et sa loi. » (Août 1809).

Ces négociations échouèrent, tandis que la Russie offrait son appui à Kara-George, mais pour développer sa propre influence en Serbie. Le Sénat de 12 membres, imposé par la Russie, devint un élément d'opposition à Kara-George, et la lutte s'accrut entre le chef des Serbes et les hospodars russophiles. Si Kara-George parvenait, avec l'appui de la Skoupchtina, à briser l'indépendance de la féodalité militaire (coup d'État de 1811), afin de mettre les chefs intérieurs de villages, les Knézes, en rapport direct avec le pouvoir suprême, la résistance reparaissait sourdement sur d'autres points. Lorsque les Turcs, après le traité de Bucarest (1812), qui leur faisait le champ libre en Serbie, l'envahirent à nouveau, Kara- George, à bout de forces, dut déposer les armes et chercher son salut dans la fuite, autant pour se soustraire à ses ennemis serbes que pour échapper aux Turcs. Il n'avait plus en main les moyens nécessaires pour réparer le désastre. C'est que l'instinct autoritaire de Kara-George, qui voulait faire de la Serbie un État centralisé et indépendant, lui avait aliéné nombre de ses partisans ^

1. Kara-George voulut, en 1817, revenir en Serbie pour la délivrer définitivement, ainsi que tous les pays serbes, du joug des Turcs. Il fut assassiné, probablement sur l'ordre de son rival Miloch (24 juin ISHj. Dans une lettre aux députés serbes de Constantinople, Miloch se vante en effet du crime commis (8 juillet 1817), en leur envoyant la tète de Va assassin du peuple serbe I » (voir Grô-

Sous l'oppression nouvelle que les Turcs envahisseurs firent peser sur les Serbes, un homme surgit encore du sein du peuple, et devait conduire à bonne fin la tâche commencée par le héros de l'indépendance nationale. C'était Miloch Obrénovitch ». Élu Knèze suprême par tous les Serbes dans une Assemblée générale, le 25 mars 1815, il releva le courage des insurgés et parvint à triompher des Turcs.

Un firman ayant reconnu Miloch, il se trouva dans l'obligation de ménager aussi bien les susceptibilités des Turcs que le particularisme serbe. 11 se présenta comme un moyen terme. Du reste, l'héroïsme de Kara-George eût été à cette époque moins utile qu'une habile politique. Ce fut celle de Miloch. Voulant, en affranchissant la Serbie, faire consacrer dans sa famille la dignité de prince héréditaire, il se posa en serviteur du Sultan et obtint d'être reconnu prince héréditaire en 1830.

Mais cette politique, en même temps, l'obligea à établir un régime personnel et absolu pour soumettre les autres Knèzes; elle devait, comme jadis pour Kara-George, causer sa perte. Devant la révolte générale, il accepta bien la constitution de 1835 qui créait un Conseil d'État de 16 membres, et partagea le pouvoir avec ces nouveaux «chefs de village». Mais bientôt il voulut s'affranchir de leur tutelle, et la faction oligarchique ambitieuse, se , servant encore à son profit de l'inlluence russe, obligea Miloch à abdiquer en faveur de son fils Michel. Voilà

goire Yakschitch, op. cit., pactes 379-380; et Pt'trovitch, Matériaux pour l'histoire moderne de la Serbie. — Hel<^rade, 1884,Yrome H, pages 181-182.

2. Son père Tescha ou Théodore était un pauvre valet de ferme. 11 épousa la riche veuve d'un paysan appelé Obren. Leur flls atné Miloch, au lieu de prendre le nom de Théodorovitch (fils de Théodore), a porlé celui du premier mari de sa mùre,H)brénovilch (fils d'Obren), ce qui était inexact. I

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encore les mêmes causes produisant les mêmes effets.

Les intrigues reparurent du reste sous le prince Michel. A son inexpérience, s'ajoutaient les divisions au sein de sa famille et qui se manifestaient même parmi les Régents. Il dut abdiquer, et le fils de Kara-George fut appelé parla Skoupchtina à monter sur le trône (1842). On se rappelait que le premier Kara-George n'avait pu arriver à constituer un pouvoir centralisateur, et on supposait que son fils serait un souverain tolérant, qui ne résisterait pas à la faction oligarchique.

C'est sous son gouvernement libéral, qui succédait à la dictature violente de Miloch, que la Serbie connut pour la première fois une ère de tranquilité et de prospérité. Une série de lois bienfaisantes furent édictées, au plus ^rand profit de l'ordre et de la sécurité publics. Si son régne prenait fin brusquement, en 1858, au lendemain le la guerre de Grimée, c'est peut-être à cause de son caractère trop conciliant, parce que les Serbes jugeaient 3xcessives ses complaisances à l'égard de l'Autriche et le la Turquie ; ils en vinrent à désirer au-dessus d'eux un mouvoir plus fort et plus indépendant. A ces diverses causes, ajoutez l'hostilité de la Russie et les intrigues du 5énat, celui de 1838, établi pour limiter l'inQuence du )rinceetcomposé d'oligarques, et le voilà sommé d'abdilucr par la nouvelle Skoupchtina qu'il vient de convojuer !

Le vieux Miloch était rappelé (23 décembre 1858), !t le prince Michel, qui devait être un souverain autoriaire et centraliste, lui succédait. Il obtint par sonhabieté et l'aide de la France, l'évacuation par les Turcs de outes les forteresses serbes (1867).

Ces difficultés intérieures, qui retardaient en Serbie la onstitution d'un pouvoir fort, étaient accrues par des

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