CHAPITRE III
A côté des Serbes, fixés en Bosnie et en Herzégovine, dans la vallée de la Save, de la Morava et du Vardar, se trouve, sur les bords de l'Adriatique, un autre peuple de même race, les Monténégrins. Le minuscule Monténégro, la Tsernagora ou Montagne Noire, pour l'appeler du nom que lui donnent ses habitants, a joué comme ses frères de Serbie, dans la lutte de Tlslam contre la Chrétienté, un nMe des plus importants, étrangement disproportionné avec son étendue géographique. Ce nain parmi les États a pourtant écrit dans l'histoire de rhumanité des pages d'un héroïsme grandiose. Ses annales s'ouvrent à nous comme une épopée de longue haleine, une Iliade de plusieurs siècles, chantée par une muse populaire, digne des âges primitifs. C'est que le Monténégro est la citadelle aux pieds de laquelle est venu se briser à maintes reprises le flot montant de l'Islam, citadelle portant toujours à son sommet le drapeau de l'indépendance chrétienne, et particulièrement celui de la race serbe !
Mais cet aspect héroïque sous loquel se présente l'histoire monténégrine, s'il est le plus saisissant, n'est
pas le seul qui frappe les yeux d'un observateur at ten tif, bien au fait de son évolution intérieure. Il en est un autre beaucoup moins connu, et peut-être plus intéressant, le seul qui puisse permettre au narrateur d'éviter à l'histoire de la Principauté la sécheresse et la monotonie résultant de la répétition continuelle des mômes faits de guerre contre les Turcs, combats qui sont tantôt victoires, tantôt défaites, et si fréquents qu'on est tout surpris de trouver de temps en temps, mais bien rarement il est vrai, un intervalle de quelques années employé aux travaux de la paix.
Ces guerres, en effet, ne sont qu'une suite ininterrompue des mêmes malheurs. Les Monténégrins, encerclés dans leurs montagnes, peuvent y braver en sécurité les attaques des Ottomans ou porter la guerre, mais avec moins de succès, dans la plaine qui gît au bas, pendant que leurs femmes, fouillant un sol ingrat, lui arrachent péniblement les maigres récoltes qui les feront vivre avec leurs maris et leurs enfants.
Quel est donc ce caractère qui donne à l'histoire de la Principauté un intérêt particulier et inattendu, en dehors de celui que suscitent son héroïsme et ses combats? Il a consisté, si nous ne nous trompons, en une faculté vraiment remarquable de s'adapter à des conditions de milieux successifs et divers, qui lui a valu d'être toujours propre à la tâche qu'elle avait à remplir, en sorte que, selon nous, trois sortes de causes expliquent la survivance et le triomphe du Monténégro, en dépit des tempêtes parfois terribles qui ont menacé de le submerger. Ses montagnes, l'amour de son peuple pour l'indépendance, et enfin cette faculté d'adaptation à des milieux nouveaux (jui fait songer au mimélismc dont nous parlent les naturalistes, voilà ce qui se dégage de l'examen du passé 1 Ce passé est un gage de prospérité pour l'avenir.
Le Monténégro, emprisonné depuis des siècles dans
ses montagnes, du jour où il a recouvré un débouché sur la mer Adriatique et une fenêtre sur l'Europe, a pris une importance plus grande que jadis. Les nations occidentales qui, jusque-là, l'avaient presque ignoré, se sont empressées d'entrer en relations avec lui. 11 est arrivé ainsi à jouer, dans les récentes convulsions balkaniques, un rùle des plus importants.
Avant d'étudier l'histoire du Monténégro, il nous faut bien dire un mot de sa constitution physique, puisque, aussi bien, elle a été une des causes et même la plus ancienne et la plus essentielle de son indépendance à travers les âges. Une légende naïve et bien curieuse que, chose surprenante, on retrouve également dans une de nos régions françaises, le Périgord, a cours parmi les populations de la Principauté. Le bon Dieu, lorsqu'il créa le monde, portait à la main un grand sac dans lequel étaient contenues les montagnes qu'il semait çà et là sur la surface du globe. Comme il passait au-dessus du Monténégro, le sac vint à crever, et les montagnes tombant pêle-mêle et sans ordre formèrent le massif tourmenté de la Tsernagora. C'est l'aspect que nous offre la partie septentrionale de la Principauté, continuation du massif montagneux formé par la réunion des Alpes de Dalmatie et des monts Balkans. Cette région, nommée par les Monténégrins, la Berda{Brda), constitue en effet un enchevêtrement indescriptible de hauteurs inaccessibles et de plateaux superposés.
La partie fertile du Monténégro est formée par les bassins réunis de la Zenta et de la Moratcha. Là, se trouvent les grandes villes, les belles forêts, les vastes pâturages, principale richesse du pays. Plus tard encore, le sol devient très fertile; les orangers, les mûriers, la vigne, les grenades, sont cultivés avec succès.
Le haut Monténégro au contraire fait contraste avec cette belle nature et n'est pas aussi riant au point de vue physique. Les grands sapins couvrent les lianes des montagnes, donnant au pays un aspect triste et sombre qui lui vaut son nom.
La population de la Principauté est malgré cela un des plus beaux spécimens de la race jougo-slave. A la suite de plusieurs émigrations, une partie de la grande famille slave, précédemment fixée sur les rives du Don, descendit, vers le VIP siècle de l'ère chrétienne, dans la Péninsule balkanique et s'établit bientôt par la force entre le Danube et la mer Adriatique. Les Serbes formaient la plus importante fraction des nouveaux venus, et parmi les pays qu ils arrachèrent à la faiblesse des empereurs d'Orient, figurait le Monténégro actuel. Les Monténégrins appartiennent donc à lagrande race serbe, ainsi que leurs voisins les Bosniaques et les Herzégoviniens. La langue, l'emploi des caractères cyrillins pour l'écriture, la religion orthodoxe sont les mêmes; le type physique ne diffère pas sensiblement de celui des habitants de la Serbie *.
Par suite de leur situation géographique, les Monténégrins vécurent forcément isolés au milieu de leurs montagnes. De là, ce caractère de noblesse, de grandeur, qui se décèle dans tous leurs mouvements. Ils ne sortent jamais sans leurs armes qui sont généralement un ou deux pistolets et un long poignard à la ceinture, un fusil sur l'épaule. La bravoure est, en effet, innée au coeur du Monténégrin, à tel point que la mort naturelle était, jusqu'à ces dernières années, considérée comme un déshonneur, et que le souhait suivant accompagnait le nouveau-né sur les fonts batismaux : « Dieu le préserve de mourir dans son lit. »
Ce peuple était donc fait pour la guerre, mais il y était
! . Coquelle. — Uisloii'e du Monténégro et de la Bosnie. — Pari»| 1805, p. 7.
contraint aussi par sa position géographique, car il lui fallait acquérir dans la plaine un peu de la terre arable qui, sur les hauteurs, lui faisait défaut. De là, en plus de sa foi religieuse, le motif de ses longues luttes contre les Turcs. Rien d'étonnant non plus qu'un tel peuple, doué des facultés que nous lui connaissons, ait pu tenir en échec, pendant cinq cents ans, la puissance ottomane, pour laquelle Texistence de la Principauté constituait une bravade, en même temps qu'elle était un espoir de relèvement pour la race serbe. Mais nous ne raconterons pas ces guerres fastidieuses dont l'unique effet était celui que nous avons marqué, d'entretenir chez les habitants de la Tsernagora, en même temps que chez les raïas des Balkans, un héroïsme journalier. Ce qui importe le plus de souligner, c'est l'évolution intérieure de la Principauté et sa facilité à s'adapter à des conditions extérieures nouvelles. Si ces transformations successives furent généralement l'effet du hasard, plutôt que de la volonté réfléchie des hommes, qu'importe! elles n'en constituent pas moins un phénomène historique assez curieux.
Nous passerons rapidement sur les origines du Monténégro qui ne semblent pas présenter un intérêt très grand. Le trait le plus caractéristique en est d'ailleurs que le Monténégro a toujours, même au milieu de ses frères serbes, formé un pays à part, et qu'il a manifesté le plus grand amour de l'indépendance. Cette indépendance, il la revendiqua davantage encore à l'égard des étrangers. Berceau de la race serbe, dont Raguse avait été la première capitale, après l'entrée des Slaves dans la Péninsule (650), il fut le principal noyau de la résistance contre l'envahissement des Bulgares au XP siècle;
et quand le reste de la Serbie fut enfin subjugé par eux, il donna la preuve de son indomptable énergie. Pas davantage, le Monténégro n'accepta la domination de Tempereur de Byzance, même au moment où les Serbes crurent devoir acheter la paix de celui-ci au prix de la cession de la province monténégrine. Même au temps du grand tsar de Serbie Douchan, sous lequel la race serbe connut tout l'enivrement de la victoire et étendit son empire jusqu'aux portes de Constantinople, la subordination du Monténégro fut en grande partie volontaire. En obéissant au chef commun des Serbes, les Monténégrins recherchaient avant tout la gloire des combats.
Du reste, après la mort de Douchan, l'affaiblissement du pouvoir central et l'établissement de la féodalité favorisèrent, non seulement chez les Monténégrins, mais chez tous les Serbes, des tendances naturelles au morcellement. Des princes régnèrent sur la Bosnie, l'Herzégovine, la Serbie, et le Monténégro connut une première dynastie indépendante, qui fut celle des Balsa, à laquelle devait succéder celle des Czernovitch. Cependant les temps allaient devenir plus durs pour la race serbe. Aux Bulgares et aux Grecs de Byzance s'étaient substitués des ennemis plus redoutables : les Ottomans. Dans les champs de Kossovo (1389), s'effondra, sous leurs coups, l'indépendance des principautés serbes. La Serbie proprement dite y perdait non seulement sa dynastie royale, mais toute sa noblesse, et désormais privée de ressort, subissait le joug du Musulman détesté. Tandis que la noblesse bosniaque préférait acheter la clémence du vainqueur et sa sympathie en adoptant sa religion, le Monténégro seul, renfermé dans ses montagnes, bravait les armes de l'Islam.
La partie d'ailleurs ne semblait pas complètement gagnée par le Croissant. Les Roumains, les Hongrois continuaient de lui opposer une barrière en apparence
infranchissable et derrière eux l'Europe s'inquiétait. Le Monténégro, durant tout le XV*^ siècle, même après la chute de Constantinople, ne fat pas abandonné complètement de la Chrétienté. Il réussissait d'ailleurs à garder ses communications maritimes sur l'Adriatique et par là pouvait recevoir des secours. Mais au début du XVP siècle, la situation devint terriblement critique. Roumains et Hongrois avaient succombé devant l'Ottoman, et la lutte de la maison de France contre la maison d'Autriche, d'une part, de l'autre les guerres religieuses que suscitait partout l'apparition du protestantisme, allaient faire oublier aux Chrétiens d'Occidentlanécessité de la croisade, et parsuite devaient provoquerl'isolement complet du Monténégro. La domination ottomane va d'ailleurs s'étendre, telle une nappe uniforme, jusqu'aux portes de Vienne, et le Monténégro ne pourra pi as compter que sur lui-même dans ses luttes contre les infidèles. Or, juste à cette heure, disparaissait la dynastie des Czernovitch qui avait succédé, quatre-vingts ans auparavant, à celle des Balsa; chose curieuse, elle disparaissait volontairement ! Le dernier d'entre eux, Georges V Czernovitch, qui n'avait aucune des qualités requises pour partager l'existence précaire des montagnards, préférait se retirer (1516), certain de ne pouvoir arracher aux Ottomans les vallées de la basse Zenta et le rivage de l'Adriatique que le Monténégro venait de perdre. Qu'allait-il advenir de? montagnards menacés par les Turcs, et mis par l'absence d'un chef, dans l'impossibilité d'organiser la défense? Heureusement, avant de partir, Georges V avait désigné son successeur : c'était un évêque, le métropolite Babylas.
Quelle situation périlleuse pour le Monténégro si, à
cette heure troublée, il ne s'était pas transformé inté-
I rieurement pour se rendre plus apte aux conditions
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nouvelles au milieu desquelles il devait vivre! Il est probable qu'il eût succombé sous le découragement. Mais cette transformation, ménagée parle dernier prince, était de nature telle qu'elle devait lui permettre de subsister et de combattre à outrance, et, semblait-il, à perpétuité, pour son indépendance. En même temps, elle écartait les ambitions qui n'auraient pas manqué de se faire jour parmi les chefs de clans pour acquérir la dignité suprême.
Cette évolution intérieure devait écarter un autre danger qui subsistait encore. Comme sufTragant du patriarche d'Ipek, devenu, à l'instar de celui de Constantinople, un fonctionnaire de la Sublime Porte, l'évêque eut été lui-même un sujet du Sultan, et Tindépendance du Monténégro fut devenue un mythe. L'octroi de certains privilèges religieux, obtenus dans des circonstances que nous ne pouvons rapporter, pourvut à cet inconvénient capital. L'évêque serait nommé par les chefs de clans et non plus arbitrairement désigné par son supérieur hiérarchique, duquel il ne devait plus recevoir que la seule investiture religieuse. C'était la séparation du spirituel et du temporel, véritable anomalie dans ces pays d'Orient qui n'avaient rien connu de tel sous les empereurs de Byzance et ne devaient pas davantage le connaître sous le gouvernement de la Porte. Mais cette singularité n'était pas frappante ; au contraire, à n'en juger que par le premier aspect, les Monténégrins, parce qu'ils étaient groupés autour d'un évêque, comme tous les raïas des Balkans qui vivaient autour d'eux, ressemblaient plus complètement à leurs frères, et une telle organisation politique leur rendait avec eux les rapports plus faciles. Les communications, les avis d'urgence se transmettant d'évêque à évêque devaient mieux leur parvenir. C'était là un exemple de ce phénomène de mimétisme, dont le Monténégro a été coutumier et dont nous avons souligné l'intérêt.
Mais encore une fois, ce que cette transformation offre de capital, c'est que le Monténégro semblait abjurer tout intérêt égoïste dans la grande lutte qu'il entamait contre Tlslam et devenait le protagoniste d'une cause infiniment plus large que celle de son indépendance propre, à savoir l'émancipation de ses frères opprimés, la libération de toute une religion.
D'ailleurs, l'aspect nouveau sous lequel se présentait le Monténégro n'allait pas jusqu'à une identification complète avec ce qui l'environnait; il gardait sa personnalité distincte, et son organisation n'était qu'en apparence, et surtout par le dehors, théocratique. L'évêque n'avait pas toutes les attributions du pouvoir, quelquesunes n'étaient-elles pas incompatibles avec le caractère d'un prélat? Pouvait-il vraiment conduire des guerriers au combat? Aussi, en fait, désignait-il une espèce de lieutenant civil, chargé d'organiser pratiquement la défense du pays et de commander les troupes en cas de guerre. Le Monténégro nous offre ainsi le seul exemple, 3n Europe, d'un gouvernement dualiste qui aitfonctionné, sans interruption, pendant trois cent vingt ans, depuis 1516 à 1833, époque où le gouverneur civil disparut.
Nous ne raconterons pas les fréquentes, longues et anglantes guerres que le Monténégro dut soutenir à peu >rés seul contre l'Ottoman^ pendant que dura ce gouver- .ement des Vladikas électifs, jusqu'à la fin du X VIP siècle épiscopat de Danilo, 1697), époque à laquelle une nouelle transformation s'opéra dans son organisation intéieure, comcidant une fois de plus avec un changement ans la situation extérieure de la Principauté.
Jusqu'alors le Monténégro était demeuré isolé dans 3S luttes épiques contre le Croissant. Parfois seulelent, Venise lui avait prêté l'appui de ses armes et lui
avait procuré les munitions, ou même dans les années de famine, le blé dont les montagnards avaient besoin. Mais ce n'avait été là, pour le Monténégro, qu'un appui bien précaire. Les Vénitiens ne se faisaient aucun scrupule de l'abandonner quand leurs intérêts mercantiles l'exigeaient. L'union ne fut donc pas exempte de nuages; telle qu'elle, elle donna au Monténégro le moyen de subsister.
Donc, à la fm du XVIP siècle, et au début du XVin% l'Europe se transforme et la Porte se trouve en présence de nouveaux adversaires. L'Autriche recommence la croisade, en même temps qu'elle reprend sa marche vers l'Est. A Passarowitz et à Carlowitz, elle fait reculer le Croissant jusqu'au delà de la Save, Belgrade devient une de ses forteresses, et une partie du royaume actuel de Serbie lui est soumise. A la même heure, entre en ligne contre les Ottomans, la Russie, cette puissance redoutable qui va être leur ennemie mortelle et qui prépare secrètement la grande émancipation des Chrétiens des Balkans. A cette dernière désormais appartiendra le vrai rôle de la protection des orthodoxes, en même temps que vers elle iront les espoirs de tous les Slaves. Le rôle du Monténégro perdra désormais en grandeur morale.
L'intervention de ces deux puissances est d'ailleurs pour lui chose capitale; toutes deux, semble-t-il, seron'i ses alliées, mais en réalité, l'une, si elle était victorieuse chercherait à l'asservir. Subir le joug du Habsbourg, ai lieu du joug de l'Ottoman, n'était pas un sort qui paru désirable au Monténégro. Le danger que courait soi indépendance au fond demeurait le même. Dès lors combattra non plus uniquement pour sa foi religieuse mais aussi pour sa liberté politique et celle de sa raco 11 a besoin à sa tête d'un chef qui ne soit pas unique ment un prédicateur de croisade, mais qui aituncarac tore civil et politique, qui soit un véritable souverain. E
outre, une protection extérieure contre ce double danger qui menacera désormais son indépendance et sa foi, lui devient des plus nécessaires. Voici alors comment les choses s'accomplissent.
Des rapports sont établis avec la grande puissance orthodoxe qui assume désormais la tâche de la délivrance des Chrétiens. Le Vladika va chaque année à Pétersbourg (en 1739, voyage du Vladika Sava II; en 1753, voyage de Basile II) ; il en reçoit des subsides et en môme temps accepte d'être considéré comme le protégé et presque comme le vassal de la Russie. Un manifeste célèbre* de Pierre le Grand consacre bientôt cette situation et par là se trouveront tenues en échec les ambitions ■autrichiennes. Mais ce n'est pas suffisant. A la dynastie ides Habsbourg, il importe d'opposer une dynastie vraiment nationale ; à la Russie, perpétuelle alliée, mais protectrice lointaine, il est bon aussi d'offrir la parfaite tabilité d'une tradition qui s'accorderait mal, tant avec a difficulté des communications qu'avec la conservation u système électif. L'état de subordination passagère qu'accepte le Monténégro à l'égard de son puissant proecteur lui facilite la solution de ce problème : conserver ,in évèque à sa tête et cependant lui conférer un pouvoir léréditaire. Le Tsar investit la famille des Niegosch, à aquelle appartient Danilo, de ce privilège de fournir •'évêque qui, désormais et régulièrement pendant un iècle et demi, transmettra à l'ainé de ses neveux, avec a charge et une plus grande autorité sur les chefs de lans, la précieuse amitié de la Russie : loi de succession fés curieuse et unique en Europe.
Le caractère semi-théocratique du gouvernement monénégrin se voyait ainsi du même coup accentué, son jhef spirituel étant en même temps son chef temporel. lais cette organisation nouvelle, qui suffit à faire face
1. Marcotti, — Il Monténégro e le sue Donne, — Milaiiol896, p. 230.
aux dangers divers menaçant le Monténégro, et qui lui valut notamment de pouvoir résistera l'invasion française sous Napoléon V% en revanche pouvait lui créer de sérieuses difficultés dans une Europe moderne toute transformée par le souffle révolutionnaire. Après 1848, à la veille de la guerre de Crimée, elle eût été une monstrueuse anomalie, et sans doute eût empêché le Monténégro de vivre. On ne voit guère un souveram moderne comme Napoléon III protégeant l'existence d'un État théocratique , résidu des conceptions politiques du moyen-
âge î ,
Ajoutons qu'au moment où s'effondre le protectorat de la Russie sur les Chrétiens d'Orient, le caractère de vassalité lointaine, que garde le Vladika, aux termes du fameux manifeste de Pierre-le-Grand, eût pu lui faire dénier tout droit à l'indépendance.
Le Monténégro, une fois de plus, va devancer les événements. En 1851, le Vladika Pierre II, étant venu z mourir, son successeur à l'épiscopat devait être, suivant la coutume, son neveu Danilo II. Or, Danilo, jeun( homme à l'esprit ouvert aux choses de l'Occident, s. trouvait précisément à ce moment à l'étranger ou i voyageait pour s'instruire. N'ayant nul goût pour le celi bat, amoureux en outre d'une jeune Dalmate, il voulu profiter de ce qu'il était devenu son maitre pour opère une transformation dans le gouvernement. Il courut Vienne pour s'assurer que l'Empereur ne mettrait aucu obstacle à ses projets, el de là écrivit aux chefs de car qui composaient le Sénat monténégrin. Ceux-ci applai dirent à sa résolution et le changement de constitutio fut ainsi opéré d'un consentement unanime. La Russu prévenue après coup, dût reconnaître la transformatiq
jui venait d'avoir lieu. Elle s'était faite en réalité en lehors d'elle et constituait à son égard une véritable émancipation.
D'ailleurs, comme pour calmer toute appréhension du Csar, protecteur des Chrétiens d'Orient, et montrer à tous jue le Monténégro n'abdiquait pas son rôle de champion les Orthodoxes, Danilo jugeait à propos, lui chef civil i'un État sécularisé, d'entraîner ses sujets dans une utte contre le Croissant. Le prétexte en était tout trouvé. Le Sultan avait justement refusé de reconnaître la nouirelle forme politique qui allait donner plus de puisiance à l'État monténégrin.
Cette guerre fut d'ailleurs sur le point de devenir périlleuse. Avec une armée formidable, Osman-Pacha :enta de forcer les passes des montagnes. C'est l'Autriche :[ui, une fois de plus, protégea les Monténégrins, craignant que la Russie n'intervînt pour déchaîner une ,'uerre plus formidable. Le Sultan, sommé par elle, :;n 1853, de suspendre les hostilités, s'exécuta. i Cette intervention de l'Autriche allait déterminer panilo, pendant la guerre de Crimée, à résister au mou- '^e/nent d'opinion de son peuple tout dévoué aux Russes, t à garder une stricte neutralité. Attitude politique au Premier chef, qui fut approuvée des puissances occidenales, France et Angleterre, et qui devait valoir au Monnégro sa récompense, lors du traité de Paris. C'est en ain qu'au Congrès de Paris, la Turquie revendiqua sur Monténégro (« partie intégrante de l'Empire ottoian », suivant la déclaration d'Ali-Pacha), la reconnaisance de sa souveraineté. Napoléon III, aidé de la Russie, 'ermit à Danilo d'échapper au sort pénible qui lui était ^servé. Il est vrai qu'il ne put obtenir aucune rectificaon de frontière, ni le port d'Antivari qu'il convoitait. Mais, en 1857, la nouvelle situation internationale de . Principauté reçut une sorte de consécration, quand anilo se rendit à Paris et fut reçu par Napoléon III,
comme un prince indépendant. Tout cela s'était fait sans offenser la Russie qui, d'une part, avait trop besoin du Monténégro pour ne pas lui conserver son amitié et, de l'autre, affectait de se comporter en amie de la France. Cette double protection de la France et de la Russie constituait comme une espèce de transition dans l'histoire du Monténégro, en même temps qu'elle lui rendait les services les plus efficaces. En 1858, au moment où les Turcs, peut-être poussés par l'Autriche envahissaient la Montagne Noire sans déclaration d( guerre, la Russie et la France parvenaient à les arrêter provoquaient à Constantinople la réunion d'une commission européenne pour procéder à la rectification d( frontière qu'on n'avait pas admise en 1836, et à défaui d'Antivari, faisaient céder au Monténégro les districts d( Grahovo, de Rudina et de Lupa.
Tout-à-coup, à Cattaro, le 13 août 1860, Danilo mou rait assassiné. Par un caprice du sort, il ne laissait qu'un( fille, si bien que la succession dut se faire encore d'onch à neveu. Ce fut le prince Nicolas, actuellement régnant qui lui succéda. La transition entre des formes gouver nementales différentes était respectée une fois de plu au Monténégro.
Deux idées ont dominé le règne du prince actuel; les a appliquées avec une patience inlassable : civilis< le Monténégro, secourir et relever les Serbes en les groi pant tous ensemble, si possible, pour leur assurer le drc à la vie et le bénéfice d'une union future. Il s'apprôU: à mener à bien ses réformes intérieures quand l'insu rection de l'Herzégovine, en 1801, le força d'interromp ses travaux. Les Monténégrins prirent fait et cause po les Chrétiens, mais abandonnés par les grandes pu sauces, ils durent signer la paix à Sculari (1862).
Malgré le honteux massacre de Podgoritza, en 1874, le prince Nicolas persévéra dans la ligne de conduite qu'il s'était tracée et se rapprocha du prince de Serbie. En habile diplomate, il dissimula sa haine pour les Ottomans et continua de vivre avec eux en termes courtois. Le moment de la vengeance n'était pas encore venu, mais il se présenta bientôt. En 1875, l'insurrection de l'Herzégovine fut l'étincelle qui alluma la guerre générale dans la Péninsule balkanique, et l'entente fut conclue secrètement entre Nicolas et le prince Milan.
La Porte aurait pu éviter cette guerre longue et coûteuse, en cédant aux prétentions des Monténégrins et des autres peuples de race serbe. En jetant un coup d'oeil sur les frontières monténégrines de 1875, on constate que les villes de Niksitch et de Spritch s'enfoncent comme deux coins dans le cœur de la Principauté, la coupant en deux parties et formant deux postes avancés dont la situation met le Monténégro à la merci des Turcs. Depuis longtemps le prince Nicolas réclamait inutilement la cession de ces districts. La Turquie se dérobait toujours. En présence de l'insurrection bosniaque qui prenait bientôt de redoutables proportions et s'étendait de proche en proche jusqu'en Bulgarie, le prince de Monténégro n'avait plus à reculer, tout l'engageait à la lutte. Lorsque le prince Milan de Serbie eut envoyé sa déclaration de guerre à Constantinople (juillet 1876), le prince Nicolas, jetant le masque, entra à son tour dans la lice. Ses troupes infligèrent aux Turcs des pertes cruelles et il s'empara d'Antivari et de Dulcigno.
Au traité de San Stéfano qui mettait fin à la guerre, la Russie sut reconnaître les services que le Monténégro lui avait rendus par la diversion opérée sur son flanc droit et le secours inappréciable de ses vaillantestroupes. Le prince recevait, en effet, 192.000 kilomètres carrés et 210.000 habitants, avec les places fortes de Niksitch, de Spritch, de Podgoritza, pour ne citer que les princi-
pales, et les deux magnifiques ports d'Antivari et de Dulcigno.
Mais le traité de San Stéfano devait malheureusement rester lettre morte par suite des intrigues de l'Angleterre et de TAUemagne. L'Europe, réunie à Berlin, réduisait le Monténégro à la portion congrue (protocole du 13 juillet 1878). Le plus vaillant, le plus heureux des champions de la race slave fut privé des deux tiers au moins de ses avantages. Au lieu du large accès sur la mer tant convoité, il ne garda qu'un port, Antivari, et encore sous la menace de Spizza donné à l'Autriche, de Dulcigno laissé à la Turquie, avec défense d'avoir des bâtiments de guerre de toutes les nations, et de construire ni routes ni chemins de fer sans l'agrément de l'Autriche. Les fortifications élevées sur le rivage de la mer devaient être rasées et il était défendu d'en bâtir de nouvelles. Puis, du côté de l'Herzégovine, on lui retranchait le district de Gatzko; du côté de Novi-Bazar, pour assurer à l'Autriche la route de Salonique, le territoire à annexer fut diminué de plus de moitié sur ce point. Quoique la population du Monténégro fut portée à 280.000 habitants et sa superficie à 9.433 kilomètres carrés, il n'avait pas ce à quoi il avait droit.
Disons enfin que la pleine indépendance du Monténégro était reconnue par la Porte et par les hautes parties contractantes. Mais elle ne fut ni concédée, ni imaginée en 1878, car sans être acceptée de tous explicitement, elle existait déjà, bien que la Turquie y eût toujours contredit. La question restait indécise au point de vue diplomatique. On ne savait pas si le Monténégro était un État affranchi de tout lien de vassalité ou de dépendance ou si au contraire c'était, comme le prétendait le gouvernement de Stamboul, une province vassale.
Désormais, la question était tranchée et sans trop de protestations de la part de la Porte. Au congres de Berlin (10" séance), Kara-Théodori-Pacha s'éleva contre la
délimitation de San-Stefano au point de vue stratégique et ethnographique.
Certes le Monténégro pouvait se louer des avantages obtenus. Il avait un accès considérable à la mer; il était débarrassé au nord de Niksitch qui le dominait, au sud, des fortins de Jabliak et de Sponze, qui, appuyés sur Podgoritza, lui fermaient tout accès sur la plaine d'Albanie. Les Monténégrins ne seraient plus obligés pour vivre d'émigrer ou de faire des razzias contre les Musulmans, car ils avaient retrouvé une partie des Kutchis et acquis des terres fertiles. Et cependant le prince n'accepta que difficilement cette situation; il protesta auprès des puissances et affirma ses droits sur Dulcigno.
L'exécution du traité de Berlin, en ce qui concernait les frontières albanaises, donna lieu du reste à des complications et faillit amener la guerre. Les Albanais, sous la domination turque, avaient conservéune certaine indépendance et vivaient en tribus, les unes musulmanes et les autres catholiques, et par conséquent ennemies des Monténégrins orthodoxes. Aussi les districts albanais de Gusinje et de Plava prétendirent ne pas accepter la suprématie du Prince, et la ligue albanaise soutint leur révolte. Les Turcs, avec une mauvaise foi évidente, encourageaient cette résistance (janvier 1880).
L'Europe s'émut, car la situation devenait grave. Pour sortir d'embarras, un compromis, suggéré par le comte Corti, ambassadeur d'Italie à Constantinople (Arrangement Corti, 12 avril 1880), fut accepté parles puissances. La Porte résista d'abord et finit par céder. Gusinje et Plava étaient rendus à la Turquie, pendant que le district et le port de Dulcigno étaient adjugés au Monténégro.
Mais lorsqu'il s'agit d'occuper ces territoires, les difficultés recommencèrent avec les Albanais, et comme la Porte les soutenait en sous main, refusant de faire évacuer par eux les districts des Hoti, une démonstration
navale des puissances, suggérée par l'Angleterre, eut lieu devant Dulcigno (septembre 1880). Celle-ci avait proposé de bloquer les Dardanelles et de saisir la douane même de Smyrne. Finalement la Porte céda et attaqua les Albanais. Le 26 novembre 1880^ Dulcigno était remis aux mains du Monténégro qui gagnait enfin son accès à la mer avec une longueur de rivage de 54 kilomètres (30 milles). Il n a jamais oublié le service que l'Angleterre lui avait rendu en cette circonstance, et le nom de Gladstone est encore très populaire dans les montagnes du Monténégro.
En août 1910, Nicolas I" consacrait la glorieuse tradition de sa maison en prenant la couronne royale. Des visiteurs illustres s'empressèrent de venir féliciter le nouveau roi qui, en même temps, célébrait ses noces d'or avec la reine Milena. On rappela la bravoure séculaire du noble peuple monténégrin qui devait avoir bientôt l'occasion de renouveler ses hauts faits.