LA RÉFORME
la iiinrcbe de la cour ini|>ériale , cl ne paraissaient Taire qu'un seul corps avec elle.
La foule altirée paf ce spectacle était toujours considérable; on ne s'en lassait pas. On pouyait croire que ces pompes variées avaient le privilège de tirer l'indolent Musulman de sa torpeur habituelle. Un sentiment plus noble excitait son empressement. L'aspect de la grandeur étalée par son maître lui faisait croire que sa nation était encore a l'apogée de sa gloire.
Ce prestige a disparu avec le nouveau régime. On ne met plus d'empressement à se trouver sur le passage de Sa Hautesse, et^l'on fuit sa présence quand il parcourt les rues, même sans l'appareil de la souveraineté, tant on redoute la rudesse des gens nommés kavasses, chargés d'éclairer sa route.
Ces kavasses forment une espèce de gendarmerie, faisant le double service d'ordonnance pour la transmission des dépêches officielles dans la capitale et dans sa banlieues , et d'agents subalternes de police pour le maintien de l'ordre. Il semble , par la tenue qu'on leur a faite , qu'on se soit évertue a les priver de loute dignité.
Rien de bizarre comme la forme de la redingote et du pantalon, d'un bleu indécis, qui composent leur accoutrement. Leur chaussure est encore plus misérable. Ce n'est ni botte, ni soulier; c'est plutôt un composé de sandale et de savate.
• Un mauvais sabre pend à leur côté; il est si singulièrement établi dans son fourreau que l'emploi des deux mains est indispensable pour l'en tirer.
Aux deux côtés du ceinturon, sont cousues deux fontes renfermant des pistolets plus redoutables , assure -t-on , pour les porteurs que pour les personnes sur lesquelles ils seraient dirigés. Une singularité de cet armement, c'est que la position des fontes qui contiennent ces pistolets donne une telle envei^re aux kavasses^ qu'il leur devient impossible de traverser les portes généralement assez étroites des habitations, sans s'y présenter de travers.
On pourrait rire des embarras de ces gens et de leims évolutions pour les surmonter, s'il était possible d'oublier qu'ils complètent leur armement avec de forts bâtons toutes les fois qu'ils prévoient l'occasion de s'en servir.
Ds usent librement de ce privilège quand ils précèdent, à quelque distance, le cortège du sultan.
L'apparition de Sa Hautesse est annoncée par la circulation qui cesse sur les points où elle doit passer. Les uns fuient au loin les bourrades des kavasses ; d'autres se jettent dans les boutiques ^ qui se ferment aussitôt.
11 en arrivait ainsi autrefois à l'approche d'un cadi ( commissaire -juge), faisant sa tournée pour
!Mâ LA KÉtOKME
la vérification des poids et mesures , et ue n^ligeant pas, pour cette mission spéciale, d'exercer sa juridiction poiu* d'autres délits portés à sa connaissance. Sa venue semait Teffroi.
On l'apercevait de loin, seul , à cheval, cheminant au milieu de la rue. Â la tête de son cheval, marchaient ses vérificateurs, et, des deux côtés , en haie, les exécuteurs de ses hautes-œuvres, munis de bâtons et des autres instruments des peines qu'il infligeait pendant sa tournée. Ses sentences recevaient immédiatement leur exécution.
Croirait-on que c'est une imitation, embellie à la vérité, de cet appareil de police que le sultan a adopté en échange du cortège royal auquel il a renoncé ?
L'entourage actuel de Sa Hautesse, dans ses promenades ordinaires, notamment pendant la durée du ramazan ( le carême des Turcs ), est modelé sur celui que nous venons de décrire.
Ce prince est seul à cheval. Il tient le milieu de la rue, ayant deux écuyers a la hauteur de la tête de son noble coursier et deux à la croupe. Derrière, marchent cinq ou six ofliciers, et, sur les côtés et en dehors des écuyers, douze gardesdu-corps, cheminant en haie. Tout ce monde, hors le maître, est à pied.
Quelques officiers à cheval, se tenant vingt-cinq à trente pas en arrière du premier groupe , complètent le cortège.
DANS LKS VÊTKMKNTS. 263
N'étaient les broderies en or de l'habit et du manteau qui couvrent Sa Hautesse , la beauté de son cheval, et la richesse du harnachement, on pourrait croire que l'on aperçoit le magistrat voyer.
C'est de la simplicité, dira-t-on. Non ; car dans ce sens , il y aurait trop de luxe dans le costume et dans le harnachement. En tous cas, cette simplicité serait mal entendue au milieu de peuples qui n'apprécient la grandeur qu'en raison du faste dont elle s enyironne.
Quand le sultan sort en voiture , et ce n'est jamais que pour son agrément, à l'exclusion de toute idée de cérémonial , il mène lui-même , cooune nous Pavons déjà dit , à quatre chevaux et à grandes guides, la calèche dont il se sert, et il se tire de cet exercice avec beaucoup d'adresse.
Dans ces circonstances, sa suite se compose de deux ou trois voitures pour ses favoris, et de quelques officiers à cheval, qui le précèdent ou le suivent. L'intervention des kavasses est alors moins sensible , parce que la course étant plus rapide , ils ont moins de temps pour manifester leur zèle en refoulant brusquement le public.
Pour en flnir avec les kavasses, cette institution nouvelle et sans analogue dans les temps antérieurs aux réformes du sultan Mahmoud , disons qu'ils pourraient rendre de grands services,
2t>i LA RÉFORME
s'il existait dans Constantinople une police bien organisée.
Dans leur destination actuelle ^ ces hommes ne consacrent qu'une partie de leur temps aux besoins de l'ordre public. Le surplus est afFecté au service personnel d'une foule de fonctionnaires , à qui l'on a donné la prérogative d'en avoir attachés à leur personne.
Ils deviennent alors de véritables commensaux des maisons qu'on leur a assignées. Us y trouvent leur vie, et paient, par leur condescendance à servir les vues et les passions de leurs patrons , les faveurs qu'ils en reçoivent.
C'est encore ici le cas de faire observer que les avis ayant pour objet l'intérêt ou le service personnel du sultan, n'obtiennent pas plus de faveur que ceux directs au bien de l'état.
Le Français, auquel nous sommes toujours ramené par le système de nos récits, avait vu et admiré, il y a une quarantaine d'années, le majestueux entourage des sultans se communiquant au public. 11 fut sensiblement affligé lorsque ce prince lui apparut, pendant le ramazan de 1836 à 1837, avec un cortège aussi mesquin que l'ancien était imposant.
Il n'entrait pas dans le programme qu'il avait accepté en partant pour l'Orient, de s'occuper de matières semblables. Cependant, il imagina de se rendre agréable ei même utile, en pi'0i)osant un
hANS LKS VÈÏKMKiNTS. 2«5
mode de représentation plus en harmonie avec la liaute position de Sa Hautesse, en même temps 4|ue les vues d'économie qui avaient dicté les criiâDgements y étaient respectées » ainsi que les o^igences des localités.
Il fit tracer dans ce but, par un artiste italien , util dessin qui rendait exactement ses idées, et, l'adressa à Pertex-Pacha , alors malade, mais en étant pas moins le ministre le plus influent Je r^ulateur de l'empire. Ce projet se perdit is les mains des favoris de ce pacha , qui s'en ^^<Xâ usèrent conune les enfants le font d'une ima^e on leur achète à la foire.
L'idée n'était pourtant pas une chose à dédaipour un prince qui a renversé tant dusages lérés j qui a affaibli les prestiges qui faisaient principale force , et qui règne sur des peuples ^^^coulumés à ne juger que sur les dehors.
ï^laignons-le de ce que le sentiment des conve- *^^ïices est tout aussi étranger aux hommes aux- ^^ols il remet son autorité, que les intérêts malelsde ses états leur sont indifférents. Avant de sortir du chapitre des réformes, en qui touche les costumes, citons un fait qui a P^Usé donner naissance à un mouvement sérieux ^t entraîner, si ce n'est une révolution, au moins ^ne perturbation grave.
k travers les changements opérés dans l'universalité des vêlements affectes aux corps consti-
!Î66 LA RÉFOHMt:
tués et aux coi'poi-ations, le corps des ulémas avait conservé la coifiure qui le distinguait des autres fidèles. Elle n'avait subi aucune altération depuis les temps des anciens califes. Us y tenaient comme à un article de foi.
Vers la fin de 1838, on sucera au sultan, peutêtre avec la charitable intention de lui susciter des embarras, Tidée de faire disparaître cette coifTure, qui signalait l'existence dans l'état d'une association puissante ayant ses chefs , ses prérogatives, ses règlements, un langage et une combinaison d'écritures avec les caractères usuels, que ses membres seuls connaissaient. On la représentait comme dangereuse en raison de l'esprit de corps qui Tanimait, de l'union intime qui existait entre ses membres, et de Timmense clientèle qu'elle pouvait faire mouvoir à son gré.
Pour rompre cette union, ou du moins pour en diminuer la force, disait-on à Sa Hautesse, il faut obliger cette corporation à adopter le fess (bonnet ) rouge, devenu le bonnet commun de toutes les classes de la société. Par cette mesure, on l'aura privée d'un moyen d'influence sur le vulgaire, toujours enclin à vénérer les signes extérieurs consacrés par le temps ; on aura confondu ses membres avec le reste de la nation ; on lui aura enûn enlevé un drapeau autour duquel ses nombreux partisans sont toujours prêts à se rallier.
DANS LES VÊTI!:MëNTS. 2«7
Le saltan céda en partie à ces insinuations. Il soumit les gens de ruléma à l'obligation d'adopter io fesSy à Texclusion de l'ancienne coiffure , et nadmit d'exception qu'en faveur des gros bonnets de Tordre, le mufti ou sheik-islam , les ka- (lileskers^ le stambould - effendersi , et quelques autres du rang le plus élevé.
Ces hauts dignitaires ne purent se dissimuler ^ que la disposition à laquelle ils échappaient pour lemoment n'était qu'ajournée. Cependant, comme ils se trouvaient épargnés, ils consentirent à prê- <^her la soumission à leurs inférieurs.
Ceux-ci obéirent, mais non sans de violents 'ûurraures. Leur mécontentement fut même tellement manifeste , que Ton crut pendant quelques i^^sà une résistance ouverte. Cette appréhension ^^ à la rentrée au pouvoir du fameux Uzrew, ou ^Osrew-Pacha, l'exterminateur des janissaires. '^ jugea nécessaire de l'avoir sous la main pour ' apposer aux récalcitrants.
^e cherchez plus à Constantinople les traces de
^ peuple conquérant qui fut au moment d'en-
''^î^Viir l'Europe , après s'être assujetti d'immenses
^^utrées en Asie et en Afrique. Rien ne vous le
*^ppellei*ait. Des réformes mal conçues et plus mal
^^nduites lui ont enlevé les derniers vestiges de
^ grandeur passée.
La Turquie est une proie assurée à son insa- ^^h voisin, si l'Europe, nous ne nous lasserons
id68 LA RÉFORME DANS L£S VÊTEMENTS.
pas de le dire, ne prend pas sa tutelle d'une main ferme.
Où sont les bienfaits des réformes ? C'est toujours là notre refrain*
OHAPITIUB X.