II
ïviii INTRODUCTION.
ce prince est impuissaûl à produire des résultats plus rationnels que ceux obtenus jusqu'à ce jour.
Dans cette vue, lepremier volumeaété employé à tracer à grands traits une situation exacte de lempire ottoman, comme nous la vîmes en 4856, telle que nous la laissâmes en 4858, telle qu on la retrouve en ce moment (juin 4859), car rien ne s'améliore en ce pays ; la confusion et le désordre seuls y sont en progrès.
Nous nous proposions de consacrer un second volume en entier, et peut-être un troisième, à développer et à fortifier par de nombreuses citations les matières traitées dans le premier ; les circonstances nous maîtrisent. Ce qui se passe en Orient exige plus d actualité. Nous n emploierons donc qu'une partie du présent volume aux récits du passé ; et l'autre partie sera affectée aux événements qui appellent l'attention publique sur la grande scène prête à s'ouvrir du côté du Taurus.
Mais pour pouvoir apprécier les aperçus qui vont suivre et leur accorder créance, il faut de toute nécessité avoir lu les détails que nous avons déjà donnés sur l'organisation, le régime, lespril du gouvernement ottoman. Sans cette instruction préalable, on ne saurait com-
INTRODUCTION. xi\
prendre les faits que nous exposerons^ ni les causes qui les produisent > et encore moins ajouter foi à nos récits.
Une fatalité s'attache à la présente production, et peut lui enlever Tautorité d'opinion que lui accordent le petit nombre de personnes qui en ont pris connaissance. Elle a paru le 4 2 mai, jour de 1 émeute. Les feuilles publiques, absorbées par cet événement, ne s'en sont point occupées; et l'annonce que c'était un premier volume, a décidé beaucoup de curieux à attendre la publication du second, pour pouvoir juger l'ouvrage d'ensemble. Ce désir va se trouver rempli.
Nous ne ferons pas aux hommes éclairés qui ont lu le premier volume, l'injure d'admettre que leur conviction ne soit pas encore formée sur l'exactitude et la sincérité de nos récits ; peut-être attendent-ils pour manisfester cette conviction, que des contradictions probables aient été lancées contre nos assertions.
11 en paraîtra, l'on doit s'y attendre : les ministres de Sa Hautcsse ne peuvent se laisser flétrir et condamner, sans tenter de se justifier. Le coupable, écrasé sous le poids des preuves les plus accablantes, proteste et nie jusqu'à la dernière extrémité. C'est dans Thiimaine nature.
Nous ne craigoons pas les dénégations : loirs de là, nous les avons provoquées. Avant notr^ départ de Constantinople, nous avons fait codnaitre au divan notre résolution d'éclairer TEurope sur 1 épouvantable situation que rimpéritie et le mauvais vouloir de ses membres avaient faite à leur maître et à leur pays. Nous lui avons indiqué la ligne que nous suivrions dans nos révélations.
Pendant l'impression du premier volume, nous nous sommes fait une loi d'adresser aui ambassades turques^ à Londres et à Paris^ ainsi qu'au ministre des affaires étrangères en Turquie, les feuilles en épreuves, au fur et à mesure de leur livraison.
Ce n'était pas là fuir le grand jour. Ce n'était certes pas agir avec clandestinité vis-à-vis de l'ennemi dont nous allions ébranler l'existence en révélant la fragilité de sa base. N'était-ce pas, au contraire, Texciter à se mettre en défense, et lui fournir le moyen de faire surgir des réfutations presque dans le moment même où les assertions apparaîtraient?
Dira-t-on que les Turcs, rassurés sur la solidité de leur empire, ont méprisé ces attaques, ou que, nullement propres à la discussion, ii^ n'ont pas osé se lancer dans la lice où nous le»
INTHODUCTION. m
appelions? Leur épaisse cécité peut leur avoir dicté le premier parti*. Quant au second, il ne leur eût pas été difficile de trouver d'officieux avocats de mauvaises causes , qui^ moyennant salaire^ se fussent chargés de leur défense. Mais 11 eût fallu fournir des arguments à ces auxiliaires; et c'était là le difficile, pour ne pas dire rimpossible.
Attendons patiemment, car nous sommes prêts à la riposte. Ne négligeons cependant pas de corroborer nos premiers récits par de nouvelles révélations, aussi précises que concluantes.
Une année s'est écoulée depuis que nous avons quitté la capitale de l'islamisme. Si l'on s'en rapportait aux relations venues de rOrient, des prodiges s'y seraient opérés dcr puis cette époque. Kéchild-Pacha, ministre des affaires étrangères, cette providence de la Turquie , ne s'en serait éloigné qu'après y avoir semé les germes des plus fécondes institutions.
Le sultan, animé d*un zèle plus vif que par le passé, aurait résolu de mettre fin à la révolte de Méhemmet-Ali. Des forces imposantes auraient été dirigées vers leTaurus ; et \ invincible escadre ottomane, accrue outre mesure, serait, pour la vingtième fois, prête à porter la ter-
ixii INTRODUCTION.
reur sur les cotes de la Syrie et de TÉ^ypte.
Nous n'exagérons pas/ nous ne faisons que répéter sommairement les sornettes avec lesquelles la Gazette (TAugsbourg amuse ses lecteurs^ et que la presse française^ faute de meilleures informations^ reproduit aveuglément. Ramenons les faits à leur réalité.
Réehild a légué à son remplaçant intérimaire dans le département des affaires étrangères^ une foule de mots dont il ne comprend pas la portée. Des nominations et quelques mesures préparatoires mal conçues^ mal combinées^ dans le but unique de jeter quelque éclat et de frapper les esprits superficiels^ sont tout ce qui a survécu à son passage dans le ministère.
Pour apprécier la valeur du sublime des conceptions dont Réehild a été si hautement loué, et quelles étaient leurs chances de réussite, il doit suffire d'apprendre a quelles mains l'exécution en était remise.
Ce ministre avait formé un comité dit d'utilité publique. La présidence en avait été donnée au bon Nourri-Effendi, connu -k Paris en ^836, 37 et 38, où il tenait l'ambassade turque. Mais cette nomination n'était que de pure forme; car ce digne homme, investi presque au même moment du provisoire des affaires
INTRODUCTION. \xiii
étrangères^ se trouva absorbé par cette mission, et dans l'impossibilité de suivre les travaux dn comité.
Après lui venait en première ligne le trop fameux prince de Samos, celui-ci très-intelligent, très-fin, encore plus faux, qui semble designé par le mauvais génie de l'empire pour le conduire à sa ruine.
Ledit prince de Samos s'était choisi pour collaborateurs :
Wn Arménien enfoncé dans les tripotages monétaires, qui ont déjà attiré une mort violente sur deux de ses frères, et dans lesquels son avidité trouve des aliments trop productifs pour que d'autres soins puissent l'en distraire ;
2** Un jeune Français, honnête et instruit, que Réchild avait amené de Paris en qualité d'instituteur de ses enfants, et qui est reparti avec lui pour Londres ;
5- Enfin un aventurier, également Français, peu capable, mais en échange doué d'audace et d'une suffisance propre à en imposer à un gouvernement inepte, et à seconder toutes les utopies fallacieuses dont on l'occuperait.
C'est à cet homme qu est duc la singulière dénomination du comité légué par Réchild à
xiiv INTKODUCTION.
SOU pays. L'invention n'était pas sans adresse : elle dénotait beaucoup d'habitude dans l'art de mystifier. Ce n'était pas seulement le divan qu'il fallait tromper : c'était TEurope qu'il importait d'abuser.
Si cette institution eût reçu un nom qui signalât clairement son objet, tel que comité de réformes^ de perfectionnements y de vues administratives , d'importations d'idées européennes, etc. , des hommes de capacités véritables^ avertis de l'ignorance des élus^ eussent pu concevoir la pensée de s'offrir pour les remplacer.
En adoptant le titre vague de comité de Vutilité publique^ c'était ne rien définir et jeter de l'incertitude dans les prétentions qui auraient pu surgir. Aussi personne ne devinant le but réel de la fondation nouvelle, nul n'est venu troubler la quiétude de ses membres ; ils touchent de forts traitements, sans révéler leur existence par d'utiles travaux.
Le programme de la mission de ce comité était ronflant; chacune de ses attributions constituait un véritable travail d'Hercule, par la masse de préjugés, d'usageç, de résistances qu'il aurait rencontrés, si sa mission eut été sérieuse.
Il devait, entre autres soins, trouver les
INTHODUCTION. xxv
noyens de garantir la propriété de troubles^ et asurer sa transmission par liéritage^ vente ou change ; il lui était prescrit d'établir l'égalité et et juste répartition de l'impôt ; de faire admettre es étrangers au droit d'acquérir des terres et ies immeubles sur le sol ottoman ; de créer un ystème de salubrité^ etc. , etc.
Des soins^ des combinaisons^ des vues aussi astes^ eussent été logiquement dévolues à une issemblée législative. Que penser d'une mision pareille confiée à deux rajas , suns pou^ oir^ sans consistance, sans considération perr onnelle^ et à deux étrangers ignorant jusqu'à a langue des peuples dont on voulait les rendre égislateurs? Qui voulait-on tromper? D'abord e sultan^ enthousiaste de tout ce qui est noueau, et qui, malgré les revers constants de outes les innovations qu'il a tentées, se précipite toujours aveuglément dans les billevesées ont on l'occupe; et, en second lieu, le public uropéen, que l'on sait porté à accueillir avec nthousiasme tous les récits merveilleux^ qui iii viennent de l'Orient.
Ce prétendu comité d'utilité publique est esté à l'état de nullité dont il ne lui était pas onné de pouvoir sortir- Son institution passe ourtant sur les lieux, on on ne Va pas com-
%%%i IfCmODUCTiOli.
prise y pour le trait le plus saillant de Tadmîoistration de ce Réchild^ en qoi oii exalté compère trouve du Sully^ du Richelieu, du Golbert; que D ajoutait-il du Napoléon?
Dans le moment ou cet homme faisait ses adieux à son pays, en mettant en movrement des facultés qu'il savait devoir rester improductives, le sultan, ému de sympathie, manifestait de son côté des velléités guerrières égalem^it impossibles à réaliser. On a pu croire un mom^it que le progrès et la victoire allaient sortir simultanément de tout ce bruit. Au nord de l'empire, tout devait s'améliorer; an sod, toot se soumettre. Qu'est-41 arrivé? Ne retrouvet-on pas (mai 1859) l'atonie à Constantino|^, le stalu quo sur la limite sud de l'empire?
Cette situation peut-elle changer? Si les Turcs sont livrés k eux-mêmes, y a-t-il chance pour le maintien d'un empire ottoman sur les rives du Bosphore et dans les admirables contrées qui reconnaissent oicore le sceptre du aroissant? Nous ne le pensons pas.
L'existence des Turcs en corps de nation sur les points importants où ils sont encore établis^ jure avec les progrès de la raison. Ils pourraient se sout^iir s'ils habitaient des terres hors d'un contact obligé avec la civilisation. Dans ce cas,
INTRODUCTION. xxvii
an ne s'occuperait pas plus d'eux qu'on ne le fait des peuplades de l'intérieur d'Afrique^ et ils ne seraient visités que par des curieux.
Mais interposés comme ils le sont entre les points de jonction des trois grandes divisions de l'ancien hémisphère^ possédant des contrées fertiles auxquelles la chrétienté demande des produits qui lui sont nécessaires^ et gênant la circulation de ceux qu'on ne peut extraire qu'à travers leur territoire^ ils font obstacle aux relations des peuples entre eux. L'intérêt général réclame leur refoulement loin des lieux qu'ils rendent stériles^ ou^ mieux encore^ leur dissémination parmi d'autres peuples.
Ces considérations suffiraient seules pour justifier toute entreprise ayant pour but de mettre fin à une agglomération qui n'est plus en harmonie avec l'état actuel de la société, ly autres motifs poussent à ce but.
Plusieurs prétendants^ l'Autriche et la Russie surtout^ couvent la pensée de s'approprier les parties des domaines du sultan qui sont à leur convenance. Méhemmet-Ali saurait-il résister à la tentation de s'agrandir aux dépens du suzerain^ qui s'obstine à ne pas le déclarer indépendant^ si d'autres lui en donnaient l'exemple? Pourra-t-on refuser au royaume de
iiviii INTRODUCTION.
la Grèce quelque agrandissement, si Ton reconnaît la nécessité de la laisser subsister comme puissance constituée? Enfin^ à l'époque où chacun des intéressés limitrophes se jettera sur les portions du colosse moribond qu'il prétendra s'adjuger^ les grandes puissances de l'Ouest n eleveront-elles pas aussi des prétentions ?
Le seul point d'arrêt à une révolution orientale^ qu'on est forcé d'apercevoir dans un avenir très-rapproché^ se rencontre dans la question de partage. Tous ceux qui auraient le droit et llntention d'y prendre part ne sont pas également bien placés pour s emparer des lots qui leur conviendraient.
1^ Pologne était dans une tout autre situation quand sa division fut résolue. Les trois copartageants faisaient^ pour ainsi dire^ en personne le partage et la pondération des lots ; et, le contrat signé, chacun n'eut qu'à faire avancer ses gens pour entrer en possession de celui qui lui était échu.
La Turquie tient de la nature toutes les conditions qui concourent à constituer un grand état : une situation admirable au point de jonction de TEurope, de l'Asie et de l'Afrique; un territoire étendu, fertile, et dont les produits sont variés à Tintini ; des richesses natives, telle*
INTRODUCTION. iiin
que forêts^ mines^ salines^ etc., qui ne demandent qu a être exploitées ; une population à la fécondité de laquelle le climat est propice. Ou ne finirait pas si on voulait énumérer les avantages dont la Providence s'est plu à doter ces contrées; et, cependant, la Turquie ne présente pins aux yeux de l'observateur que ruines et désordre.
On le sait en Europe, on en convient; mais Ion cherche encore à se faire illusion. 11 en coûte trop d'admettre qu'un héritage aussi important que celui des califes va bientôt devenir vacant, et qu'il peut accroître hors mesure la prépondérance de ceux qui pourront s'en saisir. Si toutes les puissances de premier ordre étaient placées de manière à entrer en partage de cette succession, l'anxiété ne serait pas aussi grande. Malheureusement les chances ne sont point égales entre elles; et celles qui se trouvent hors de portée des domaines à répartir, doivent veiller à en prévenir la division jusqu'à ce qu'il y ait convention sur les parts qu'on leur adjugera.
On n'a pas encore songé à un traité pareil ; l'idée en serait reçue comme un blasphème. Quoiqu'on présage bien que le trône du sultan louche à son terme, on aime encore à croire à
sa consistance^ et l'on ne parle et raisonne que de la nécessité de son maintien. Ce langage a son beau côté ; mais il faudrait agir pour lui donner du poids. Que fait-on dans ce sens?
La Russie tient une armée et une flotte prêtes à aller occuper les points les plus importants de l'empire turc^ pour protéger le sultan contre Méhemmet-Âli. La France et l'Angleterre ont des divisions navales qu'elles vont augmenter dans les mers du Levant^ avec le but annoncé de prévenir une collision entre les escadres musulmanes, c'est-à-dire pour protéger celle du sultan, dont la nullité est notoire.
Ainsi voilà les trois grandes puissances associées à Navarin pour exterminer quelques armements turcs, qui se lient de nouveau en faveur de Mahmoud contre son compétiteur.
Mais celui-ci ne veut pas la guerre ; il ne donne nul sujet de croire qu'il y ait songé le moins du monde. Une rupture n'est point dans ses intérêts, qui sont d'attendre, de se fortifier , de se préparer à profiter d'événements faciles à prévoir.
C'est contre des projets imaginaires, désavoués par celui à qui on les attribue, à qui ils pourraient devenir funestes, qui les repousse, qui les dénie, que les grands cabinets et la race
INTRODIXITION. xxxi
tnoutonnière^ à leur exemple, se mettent en
II y a des dupes dans cette situation, et nous -royons être dans le vrai quand nous mourons au doigt les gouvernements anglais et rançais. Voici nos motifs :
L'auteur apparent de cette émotion générale [ui s'est manifestée en Europe depuis deux ou rois mois, c'est le sultan Mahmoud. Ce sont ses t^elléités guerrières contre son puissant vassal {ui ont fait croire à une rupture prochaine; et lans le vague des conséquences qu'on a cru deiToir résulter de cette résolution, on s'est précipité tumultueusement dans les questions orientales, sans en étudier d'avance la nature.
Avec la moindre réflexion on eût vu tout d'abord que le projet de Mahmoud d'attaquer le vice-roi était une résolution sans portée ; que ce projet, né d'un amour-propre excessif et d'un déair irrésistible de vengeance, pouvait bien avoir existé dans sa pensée, mais que tout, autour de lui, devait lui en prouver la folie et l'inopportunité; que, dans tous les cas, les remontrances de la diplomatie ne devaient avoir d'autre objet que celui de travailler à l'y faire renoncer.
Si, néanmoins, Mahmoud persistait, alors il
xKxit INTRODUCTION.
devenait nécessaire de chercher hors de lui lu stimulant qui lemaintenaitdans cet entêtement; et ici, sans effort, on l'aurait découvert dans son prétendu allié du Nord.
A la Russie seule il convient de voir les deux rivaux musulmans aux prises. Elle a ses vues^ qui ne sont plus un mystère pour personne, si ce n'est peut-être pour le divan. Elle est en mesure de les accomplir, avant même que la nouvelle en parvienne à Londres et à Paris.
Le seule chose qui reste à apprendre^ c'est le moment qu'elle choisira pour agir. Si cet instant est arrivé, la cause des émotions suscitées par les bruits venus d'Orient est expliquée.
11 faut à l'autocrate un prétexte d'agir^ en mettant les formes de son côté. Il lui convient que les forces turques, quelque peu redoutables qu'elles soient pour lui, soient occupées loin des points où les siennes se montreront. Il est en outre très-important pour le succès de ses plans, que l'attention de l'Angleterre et de la France soit divertie du véritable théâtre de ses opérations.
Une collision sur l'Euphrate satisfait à tous ces besoins. Le sultan y concentre tous ses moyens ; les puissances de l'Ouest courent où l'incendie se manifeste ; et pendant ce temps
INTRODUCTION. 3ki.\in
îlles négligent les autres points. Et si Ibrahim, ^omme on n'en saurait douter , culbute les >andes qui lui sont opposées et franchit le Taunis, le casus fœderis étant arrivé, les Russes en ]uelques jours jettent des troupes sur la côte isiatique en face de Constantinople, occupent 3ette ville, et mettent de fortes garnisons dans les châteaux des Dardanelles.
(Voir le Temps du 42 juin, dans lequel nous avons annoncé ces faits comme très-probables.)
On les apprend en Europe. D'abord grand est 1 etonnement; nous ne dirons pas la consternation, ce mot n'irait qu'aux habitués des bourses de commerce. Qui accusera-t-on? tout le monde. Que fera-t-on ? des menaces et des échanges de notes diplomatiques. Avant qu'on ait pris un parti et qu'on soit en mesure d'agir avec chaleur, l'autocrate aura eu le temps de donner une forte assiette à sa nouvelle position.
Tout en prenant des mesures de guerre, il n'aura pas négligé le combat de plume. Ses réponses à vos notes seront logiques ; il n'aura agi que sous l'inlluence du traité d'Unkiar-Skelessi. Vous le connaissiez, et vous n'avez pas demandé qu'il fût annule ou tout au moms modifié : donc vous en reconnaissiez la justice.
C'est entre deux souverains indépendants que
ixii? INTRODUCTION.
cet acte a été passé. 11 est dans les règles du droit le plus rigoureux. Les parties y ont stipulé des secours mutuels, en cas d'attaque contre leurs possessions respectives. Ce cas s'est présenté : le tzar n'a fait qu accomplir ses engagements. Devait-il laisser Méhemmet-Ali écraser son suzerain ?
Vous récriminerez, et vous aurez raison en principe. Mais, en fait, les événements accomplis à votre barbe vous donneront tort.
Ce que vous auriez pu empêcher avec deux divisions navales, en position de disputer le passage aux flottes venues de la Crimée et de la Bessarabie, exigera un développement immense de force et de moyens pour atténuer le mal que vous aurez laissé accomplir ; et le succès sera chanceux.
Observez que, dans le premier cas, vous agissiez avec le concours du maitre des lieux. Toutes les ressources de ses états étaient à votre disposition. Vous pouviez diriger son escadre et son armée de terre^ nulles dans leur isolement^ mais acquérant quelque valeur par leur contact avec vous. Vous raviviez les haines héréditaires contre le nom moscovite ; et la lutte qui s'engageait sous vos auspices et avec votre appoi^ devenait nationale en Turquie.
INTHODUCTIOiN. x\\\
Cetélao pouvait commencer à créer un point d arrêt à l'ambition et aux empiétements des Russes et préparer leur dégradation. Vous avez laissé échapper l'occasion de prévenir Fasservissement qui menace le bassin de la Méditerranée. Elle ne se présentera peut-être plus; et toutes les chances^ qui eussent été pour vous^ ^ous deviennent contraires.
Le sultan^ par l'effet de la nécessité et de l'irritation de son caractère et de son amour-propre^ s'aveuglant sur le danger plus éloigné qui le menace^ se jettera à corps perdu dans les bras de l'allié qui le secourt si à propos. Il lui livrera ses moyens, ses ports, sa personne ; et^ par son exemple, il entraînera ses peuples dans l'alliance russe.
On ne peut entrevoir d'autre issue à la lutte, si elle s'engage sur les confins de la Syrie, ni d'autre cause de son ouverture. C'est la Russie, placée derrière le rideau, qui fait mouvoir le sultan Mahmoud . Ce prince obéit à un ascen^ dant auquel seul il ne peut résister, et contre lequel la France ne lui offre que la ridicule protection de sa diplomatie, méprisée en Orient comme partout ailleurs, et l'Angleterre, qu'un appui équivoque, détourné par d'autres intérêts plus puissants; car, tout entière à la cou-
xxxYi INTRODWTION.
servatioii de Tintégrité.de sa puissance dans rinde , elle se consolerait des usurpations exécutées sur le Bosphore, si elle trouvait leur compensation en Egypte.
11 n'y a toujours, et en tout, que le cabinet des Tuileries qui tolère, consente et accepte les humiliations et les revers, qui, en définitive, tournent au détriment des intérêts qui lui sont confiés; et par qui? ce n'est certainement pas par la nation : c'est par les basses intrigues qui président aux destinées de la France.
On a laissé Alger à cette France; voilà, lui dira-t-on, votre lot dans la distribution des domaines de l'islamisme. Rongez-le à votre aise. C'est vous qui l'avez voulu; c'est vous qui lavez choisi. Laissez-nous, à moi, Angleterre, cette terre d'Egypte, dont j ai besoin pour la sûreté de mes établissements dans l'Inde ; à moi, Autriche, la Bosnie, les Albanies, etc.; et à moi, Russie, tout ce qui est à ma convenance. Voila le langage qu'on nous tiendra. Serons-nous en mesure de le repousser avec toute la fierté qui convient à une grande nation?
H suffit de voir la composition de ce cabinet, sorti laborieusement d'une émeute bâtarde, pour juger ce qu'on peut en attendre pour le bien public. Il tire trop d avantage des émo-
INTRODUCTION. xiivii
fions des rues^ nous ne dirons pas comme d autres^ pour qu'il les provoque^ mais pour qu'il soit évident qu'il n'a pas en lui la capacité suflisante à les prévenir.
Pendant que Tattention de tous les cabinets est dirigée sur les graves événements qui se préparent en Orient et sur divers points du globe ^ à quoi s'occupe-t-il presque exclusivement? A imaginer des mesures de police puériles^ indignes d'un grand état, et menaçantes pour la liberté et la sûreté de la population.
Une armée énorme sert de garnison à la capitale; on l'augmente encore, et Ton s'évertue à lui faire prendre une attitude hostile vis-à-vis les citoyens. On garnit les corps-de-garde de portes en fer et de meurtrières ; on poursuit à petit bruit le projet des forts détachés; on surcharge le budget de la ville d'une augmentation notable dans la garde municipale. Toutes les mesures dénotent des défiances injurieuses, et des prémisses d'usurpation sur les droits garantis par la Charte de 1850.
Que doivent penser les étrangers de dispositions qui révèlent le peu de confiance d'un gouvernement dans sa stabilité, sa force, et les dispositions de ses administrés? Un cabinet aussi préoccupé des moyens de se soutenir, auxquels
xnriii INTRODUCTION.
il subordonne ses pensées et ses facultés, peutil prétendre à quelque prépondérance au dedehors? On doit conclure, au contraire, des embarras dont on le voit circonvenu, qu'on peut impunément le braver sans nullement redouter son courroux.
Si encore toutes ces observations conduisaient le ministère au but qu'il a l'air de chercher; s'il réussissait à garantir la personne du roi des dangers qu'elle a souvent courus, et la capitale, de ces collisions dans les rues qui viennent l'affliger de temps à autre I Ce sont là assurément des résultats bien essentiels, bien désirables: à la manière dont on s'y prend , réussira-t-on à les atteindre?
On a la preuve contraire dans les renouvellements presque périodiques des mêmes excès. Nous dirons plus : l'inintelligence manifeste qui ressort des combinaisons et des mesures prises, signale une impuissance radicale dans les dépositaires du pouvoir. Les hommes ont changé, l'aveuglement est resté le même; il est peut-être devenu plus opaque.
Ce ne sont pourtant point des difficultés insolubles que celles qui troublent la judiciaire de nos hommes d état. Avec de bonnes intentions, dégagées de tout esprit de courtisanerie
INTKODiJCTlON. iiiix
H du désir de se faire valoir eu certain lieu, Is trouveraient facilement des biais plus raisonnables, plus orthodoxes, moins périlleux, >our arriver au même but.
Donnons un exemple : Après les fâcheuses icènes de Saint-Médéric, où le triomphe sur 'émeute, qui avait eu une durée de trente heu- "es^ triomphe dû à la franche résolution du j^néral Leydet, fut attribué à un général de la :amarilla ; consternés, disons-nous, à la vue du ;ang français inutilement versé sur le pavé de a capitale, par Teffet de Timpéritie de l'admiiistration, nous imaginâmes un moyen de préenir le retour de scènes pareilles. Il était fort impie. Combien, s'il n y a pas d'arrière-pensée [ans ce qui se passe, ne doit-on pas regretter le iédain qu'on en fit?
Nous partions de cette base, que l'émeute îtait impossible ou peu redoutable, si Ton metait obstacle à la réunion des hommes égarés |ui devaient en former le noyau.
Nous proposions, pour créer cet obstacle, que jur le moindre indice dune tentative de ce jenre, les compagnies de la garde nationale se réunissent chacune devant le domicile de son ^pitaine, et qu'aussitôt elles interceptassent la circulation des hommes armés et de ces indi-
XL INTROIHJCTION
vidus toujours prêts à courir vers les points où se forme un attroupement.
Les compagnies sont disséminées dans les divers quartiers de la capitale; tous^ par cette disposition, se trouvaient ainsi gardés à la fois^ ce qui n'arrive pas avec les réunions assignées aux chefs -lieux des mairies, qui tendent, au contraire, à dégarnir les points intermédiaires.
Pendant que la garde nationale, composée d'hommes ennemis des troubles et intéressés au maintien de Tordre et de la propriété, assurait la tranquillité dans tous les quartiers à la fois, une moitié de la garnison était répartie sur les boulevarts, à Feutrée de toutes les rues qui conduisent au centre; des détachements arrêtaient les mouvements des hommes des faubourgs, portés par sympathie ou par simple curiosité à aller grossir les rangs de Tinsur-* rection .
Lerestede la garnison restait disponible, pour être envoyé partout où la garde nationale aurait été insufûsante.
On voit tout de suite ce qu'il y avait de t^ationnel et de convenable dans ce plan. Nous le remîmes au général Gazan, chef de l'état-major, qui le présenta au général Pajol, commandant la division militaire.
INTRODUCTION. xli
Nous sûmes qu'il avait été approuvé ; et ce ne pouvait être autrement de la part d'un homme du métier^ de grande expérience et ami du bien. Mais nous apprîmes, sans nous en étonner, qu'il n'avait pas eu un accueil atissi favorable auprès du favori, dont on avait fait, risum teneatiSy un ministre de la police générale. Nous voulons bien ne pas soupçonner ses intentions, mais sa capacité ! on nous en fera beau jeu. Nous le croyions; car l'homme qui n'a pas su réprimer les vols scandaleux exécutés pendant si longtemps autour de lui, ne pouvait, en conscience, être propre à garantir la sûreté du trône et la tranquillité de l'État.
Toujours est-il que les émeutes, alors qu elles pouvaient devenir impossibles , se sont reproduites, ont entraîné de nouveaux malheurs, et servent de prétexte aux délirantes mesures qui couvrent la capitale d'un crêpe de deuil et d'appréhensions.
Il en est de l'émeute comme des attentats contre la personne auguste du chef de l'état. On n'a pas été plus intelligent dans les mesures prises pour sa sûreté,
Revenons à la question orientale, qui souffre plus que toute autre affaire des préoccupations de l'autorité, à l'égard des deux points indiqués
iLii INTRODUCTION.
ci* dessus^ lesquels, certes, méritent bien d'exciter sa sollicitude, mais qui, mieux compris, ne l'absorberaient pas en entier.
Si Ton veut sérieusement prévenir la catastrophe qui menace TOrient et peut embraser Tunivers, il faut voir les choses telles qu'elles sont, et faire partir les mesures de cette situation.
Si Ton croit que le maintien de l'empire ottoman soit nécessaire, il faut changer de langage envers son souverain et de système à l'égard de ses états; de langage, en cessant de flatter sa manie, qui est de croire que ses substitutions aux fondations qu'il a renversées tendent à accroître ses forces et à lui faire recouvrer leséléments de puissance qui se sont évanouis dans ses mains ; de système, en prenant dans ses affaires la part qui appartient à la France, son véritable protecteur à toutes les époques, au lieu de ces insinuations méticuleuses qui lui laissent une haute idée d'une importance qu'il n'a plus.
Ce n'est pas ainsi qu'en agit la Russie; le langage qu'elle tient est ferme, et le système qu'elle impose est suivi. La différence est immense, direz-vous. Le tzar touche au cœur de l'empire turc, et lui montre ses formidables armements.
INTRODUCTION. xun
Et ne comptez -vous pour rien le coucours de l'Angleterre^ qu'il vous est si facile de vous assurer dans une question qui l'intéresse autant, et plus, peut-être, que vous? Serait-il donc bien difficile d'entraîner l'Âutriclie dans le même parti, si elle voyait la coalition bien liée dans un intérêt commun? D'ailleurs, les sympathies sur le sol ottoman ne vous manqueraient pas si, par votre attitude, vous saviez les raviver et les rassurer.
La perplexité du sultan même ne tient qu a vos hésitations et à vos fausses allures. Sur le Bosphore, on ne fait, en votre nom, que des jactances; et, en les approuvant et en y applaudissant, vous donnez lieu de penser qu'on ne peut attendre autre chose de vous. Vos ennemis s'en réjouissent, et vos amis se découragent.
Nous, personnellement, nous avons tout fait pour éclairer le gouvernement et le public sur la si tuation de l'Orient, et sur la dégradation qui y était aujourd'hui le lot de la France. Nos premières révélations ont un an de date. On peut les apprécier à leur juste valeur; car nous avons placé à la fin du premier volume les communications que nous adressâmes de Malte, en juin 4858, à M. le comte Mole, alors président
\uy INTRODUCTION.
du conseil. En les lisant, on jugera si en nous mettant tout-à-fait de côté, puisque nous ne demandions pas même un accusé de réceptiony elles ne méritaient pas quelque attention dans l'intérêt public.
Nous avons ébauché aussi dans notre premier volume^ et nous continuons dans celui-ci, la démonstration dun tableau propre à constater le néant de l'empire sur lequel s'appuie la sécurité de l'Europe, sur les points importants confiés à l'incurie musulmane.
A-t-on profité en rien de ces avis? 11 était cependant bien facile d'en vérifier l'exactitude, d'en reconnaître la sincérité. Nous avions été au-devant des démentis : il n'en est pas venu. L'on préfère se traîner sur des errements absurdes et accorder confiance à des rapports dont la fausseté se révèle chaque jour, mais dans lesquels certains amours-propres se complaisent.
Poursuivons notre tache. Donnons encore quelques traits au cadre que nous avons à peu près rempli. Ajoutons-y quelques notions sur la crise que l'on redoute, qui n'aura pas lieu par les causes qu'on lui suppose, et ne peut éclater que par celle que nous avons assignée. Nous aurons atteint notre but autant qu'il aura
INTRODUCTION. xlv
été en nous. Advienne ensuite que voudra. A d'autres la responsabilité morale; elle est malheureusement la seule qui reste encore ; et on la voit bien émoussée dans l'atmosphère de corruption qui nous étouffe.
Nous aborderons franchement^ vers la fin du présent volume^ la question soulevée par les nouvelles de la Syrie.