‹ La Turquie nouvelleChapitre 37 sur 79 · CHAPITRE rv · texte numérisé non relu

CHAPITRE rv

(Supplément.)

Le IV* chapitre du premier volume de cet ouvrage expose le système judiciaire en pratique chez les Turcs. Dans l'impossibililë d'établir un certain ordre dans les matières incohérentes et diiïuses , nous avons adopté une classification qui peint aussi exactement qu*il a été possible de le faire, les diverses juridictions investies du droit de rendre la justice dans les étals du sultan.

Les dénominations que nous avons employées pour l'intelligence de nos récits , sont les quatre suivantes : justice criminelle légale , criminelle

9i JUSTICE.

prévôtaie, civile l'égulîère, civile par l'application (le la preuve teslimoniale. Nous avons donné les inoiifs de celle division , et cité des faits remarquables à l'appui de chacun de ses membres.

Il nous eût été possible d'indiquer une cIdquième catégorie en la nommant justice fina$h cière; car elle n'oblient et n'accepte de pouvoirs que pour exercer des exactions. Nous jugeons plus convenable de la reléguer dans le chapitre suivant, intitulé Police générale (supplément), parce qu'elle a une connexion plus intime et plus directe avec cette institution.

Il nous reste à parler d'une justice occulte, a laquelle le gouvernement n'a jamais donné de sanction , qui s'exerce sous ses yeux, sans peutêtre qu'il en ait le moindre soupçon, et dont l'action est aussi déplorable et non moins cruelle que celles que nous avons fait connaître.

Un fait que nous livrâmes il y a quelques années à la Minerve j que le Voleur et plusieurs feuilles départementales et étrangères répétèrent à l'envi, révèle des désordres qui ajoutent encore à rhorreur qu'inspire un régime gouvernemental, sous lequel de semblables forfaits peuvent impunément s'accomplir.

Les janissaires étaient divisés en ortas (r^ments ) ; il y avait dans Constantinople, pour le maintien de l'ordre, autant de corps-de-garde que d'ortas.

Ces postes élaienl en général formés de Irois pièces. La première pour la troupe , la seconde pour les oflicîers, la troisième pour le schorbadji (colonel ), qui Thabitail y ayant la haute surveillance du quartier.

La résidence d'un orta dans un corps-de-garde était d'un mois lunaire. Aussi les hommes, en venant l'occuper, apportaient-ils leurs efletsde literie et de cuisine, pour pouvoir suffire à leurs besoins.

A la fin de chaque mois, il se faisait un roulement entre les orias , qui allaient toujours prendre leur nouvel établissement dans un quartier éloigné de celui qu'ils quittaient. Celte précaution était dictée dans la vue de rompre les liaisons qu'un long séjour sur un même point aurait pu faire naître entre les janissaires et les habitants. On se flattait de les dissiper en éloignant les premiers.

Un colonel occupait depuis quelque temps un de ces postes avec un nombre déterminé d'hommes de son corps ; il devait le quitter sous peu do jours.

11 se trouvait à peu de distance du corps-degarde une espèce de pâtissier, Juif de nation, qui exerçait son industrie en plein vent. L'huile rance et les viandes de basse qualité qu'il employait répandaient une odeur désagréable. C'était à ne pas tenir dans le corps-de-garde quand les vents d'est, très- fréquents dans ces contrées, poussaient la fumée de ce côté.

96 ii:STICE.

Le colooel ût inviter le Juif à placer plus Ioîd^ on dans une antre direction , son écablî mobile. Il lui ût même proposer un petit dédommagement du tort que cette complaisance pourrait loi faire éprouver.

Le Juif répondit fièrement qu'il occupait sa place avec l'aveu de l'autorité, à laquelle il payait une redevance , que son père la tenait avant lui, et qu'il saurait bien s'y maintenir et la l^uer i son fils après sa mort. Pour la première fois, peutêtre, ce malheureux fit le fanfaron devant un Musulman. Il fut mal inspiré. On verra ce que lui valut cette jactance.

Le colonel songeait au moyen de punir rinsolence inouïe du drôle, lorsqu'un autre Israélite se présenta au poste et demanda à lui parler.

On l'introduit. Quand ils sont seuls , le Juif Id dit à demi-voix : — Je viens le proposer un gain de cinquante mille piastres, sous la seule condition que tu m'en donneras la moitié.

— Est-ce difficile, et sera-ce bientôt? reprend le colonel. — Aujourd'hui même, dans une heure. Tu n'auras que quelques paroles à prononcer, et l'aident te sera compté. — J'accepte : tu auras religieusement ta moitié; explique-moi l'affaire. — Écoute : Dans peu, ii passera devant le poste le convoi mortuaire d'un de nos coreligionnaires. Deux hommes assez mal mis suivront la bière, que quatre autres porteront.

Fais placer un de tes gens sur la porte ; et lors* que le corps sera arrivé devant hii y qu'il dise simplement : On ne passe pas. A toute question , il se contentera de répondre : On ne passe pas.

Les deux assistants demanderont à te parler. Tu donneras ordre qu'on les introduise. Tu auras scMn de jouer l'indifférence^ et d'afTectermème de ne pas les regarder.

Leplusâgé tediraaiors : — Il y a sûrement erreur dans ce qui nous arrive. On refuse de laisser passer le corps d'un de nos malheureux frères que nous conduisons au champ des morts. Nous demandons que cet ordre soit levé.

Tu ne répondras pas. Le même homme reprendra : — C'est donc une avanie que l'on veut nous faire? Faut-il quelques piastres? — Quelques piastres, misérables! t'écrieras-tu avec l'accent de la plus vive colère; c'est cinquante mille qu'il m'en faut, ou votre mort ne passera pas, et je vous fais arrêter.

Ces hommes se consulteront des yenx, et, sans rien dire de plus, ils déposeront à tes pieds cette somme; car ils l'auront sur eux.

— Cest entendu, répondit le colonel; et le Juif s'empressa de le quitter. Tout se passa comme il TaTait prévu.

Vers le soir du même jour, couché nonchalamment sur son sofa, et environné d'un nuage de fumée qu'il tirait de sa pipe, il s'applaudissait des

benreiix rësnhals de la journée , lorsqu'il voit paraître devant kd les deux honunes avec les* quels il avait traité le matin.

Cette fois, il les reçoit comme de vrais anÙB, les tait asseoir, et ordonne qu'on leur serve do café. Après un moment de sUence, et quand les gens de service se sont retirés, le fins âgé des deux prend la parole et lui dit : c Tu nous as lait c aujourd'hui une forte avanie. Nous t'avons remis c une sooune importante. Nous ne venons pas la c réclamer ; l'affaire est consommée. Nous vooc Ions seulement te faire une autre proposition.

« Nous t'avons donné cinquante mille [Hastres . « pour obtenir le passage du corps de notre co- « religionnaire : nous t'en offrons cent mille en c or, bien comptés, si tu consens à nous faire ooii- « naître l'individu qui t'a suggéré la pensée de « l'arrêter. »

Le colonel est transporté de joie à l'idée qu*il peut aussi facilement se procurer une fortime inespérée. Il va livrer le nom demandé ; mais un remords le saisit. Ira-t-ii trahir l'homme qui loi a procuré une si bonne fortune? Cette réflexioD l'arrête. Pour concilier le cri de sa conscience avec son intérêt qui le pousse à profiter d'une occasion unique de parvenir à Topulence, il nomme le pâtissier, dont l'insolence lui est encore présente à l'esprit. Les négociateurs le remercient, lui remettent la somme convenue, et se retirent.

Le lendemain , le colonel ne voit plus le pâtissier à son poste ordinaire. Le donneur d'avis ne vient pas prendre la part qui lui revient dans les 50,000 piastres. Les jours d'après , ni Tun ni Tautre ne reparaissent. Arrive la (in du mois , et par reflet du roulement, cet oflicier et sa troupe vont occuper un nouveau corps-ile-garde , à une extrémité de la ville opposée à celle qu'ils quittent.

Le colonel venait de terminer son installation, quand le Juif se montre à lui. — Ah ! te voilà, s'écrie-t-il aussitôt. Je ne croyais plus te' revoir. Je n'en avais pas moins soigné tes intérêts. Voilà les 25,000 piastres qui t'appartiennent ; prendsles, et emporte-les; et si pareille occasion se représente, donne-moi la préférence.

Le donneur d'avis s'était saisi de son argent, et avait déjà gagné la porte pour sortir, quand le colonel lui dit : « A propos, qu'est devenu un cer- « tain pâtissier qui m'incommodait avec ses fri- « tures , et qui s'était refusé aux offres que je lui « avais faites pour qu'il eût à s'éloigner à distance « de mon poste? Je ne l'ai plus revu depuis le « jour de notre opération. »

« — Ah ! effendi, quel souvenir tu me rappelles ! « Ce malheureux est mort dans le plus horrible « supplice. Combien je suis reconnaissant que tu « l'aies désigné à ma place ! Le supposant coupa- « ble de l'avis que je t'avais donné , on l'a appelé

a le soir même dans les caveaux de la grande sy- « nagogue.

« La 9 en présence de tous les anciens, on lui a « reproché son infâme trabision ; et malgré ses c vives dénégations, on Ta d'abord cloué sur une « planche ; on lui a ensuite arraché la peau parla* c nières, et après les .cbaiirs , jusqu'à ce qu'il ait « rendu le dernier soupir au milieu des plus « atroces douleurs. »

« — Juste ciel ! que m apprends-tu ! s'écrie le a colonel. Je m'attendais bien, en le dénonçant, à « quelques coups de bâton : c'est tout ce que mé- « ritait son insolence ; mais une telle peine, sans « l'avoir méritée ! J'en suis consterné.

« Quelle était donc l'importance de ce malheu* a reux c(mvoi î — C'était celui d'un de nos ftwes, «qui, dans sa jeunesse, s'était fait Musulman, « avait eu des emplois de l'état , avait pris feoune « dans son nouveau culte , en avait eu des en- « fant$ , et, au moment de sa mort, avait de non- « veau apostasie en revenant à ses croyances « premières.

« Ce retour d'un homme important au culte de « Moïse avait été considéré par nos sectaires « comme une grande victoire remportée sur nos « oppresseurs. C'étaient les deux principam « chefs de notre loi qui suivaient le corps du dé- « funt, et c'est avec eux que tu as traité sans les a connaître.

« Si tu eusses refusé leurs offres j et que Tévë- « nement eût été connu, toute la tète de notre « nation l'eût paye de sa vie ; et notre ruine, et « p^ut-être notre dispersion, en eussent été la « conséquence. »

Le colonel eut un moment Tidée d'appeler une sévère punition sur les auteurs d'un aussi révoltant assassinat. Mais la crainte d'être amené à la restitution des 125,000 piastres qui lui en étaient revenues, le détermina à gémir seul d'une catastrophe dont il était l'innocente cause.

Il est donc vrai qu'il existe en Turquie une justice occulte dont les erreurs sont encore plus lamentables que celles de la justice authentique, appuyée sur les lois ou sur le pouvoir.

Quelles mœurs ! Et l'on veut qu'un seul homme et quelques projets avortés dès leur naissance aient pu ramener dans les voies de la civilisation un pays où de telles infamies peuvent s'accomplir sans que le gouvernement s'en émeuve et en soit même informé ! 11 faut , pour qu'une telle rénovation soit possible, qu'hommes et choses aient passé au creuset d'une radicale épuration.

Page 1