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de sa caisse doiniuait au-dessus de celui de sa santé. Le docteur, qui savait avoir affaire à un banune opulent, dit, à tout hasard, 10,000 piastres. — Conunent, djaour (infidèle), oses-tu bien me fiûre une demande aussi exorbitante? Estrce que to «ne crois riche? Sors d'ici; la vue redouble mes maux.
Le docteur vit bien, à la manière dont le malade s'exprimait, que la proposition avait défdu ; mais on lui cacha ce qu'il y avait d'injurieux dans la réponse.
Cependant le mal allait en empirant. Le malade se détermine à le faire appeler de nouveau, et le docteur à faire une seconde visite. Après un nouvel examen, le dignitaire veut savoir ce qu*il pense. « Vous avez eu tort, dit Stuart, de tant tarder à « me rappeler; le mal s'est aggravé. Quand je « vous ai vu la première fois, je pouvais répondre « de votre guérison. En ce moment, il reste bien « encore quelque chance de réussite, mais le dan- « ger est grand. — N'importe , je veux que tu « tentes tout ce qui sera possible ; mais aupara- « vanl, sachons ce que tu me demanderas. » Celait là, toujours, la question absorbante.
Le docteur, qui marchait cette fois sur des renseignements plus précis , et qui avait appris que son malade reposait sur un trésor évalué à vingt millions , placé dans une pièce située au-dessous de celle dans laquelle il couchait, comme s'il ne
8*en fût rapporté qu'à lui-même de la garde de ses richesses , le docteur^ disons-nous j répond âO,000 piastres.
Le coup pensa devenir funeste au moribond. La colère altérant sa voix, il ne put que balbutier ces mots : Ahl brigand, tu n'es venu en Turquie que pour dépouiller les Musulmans. Sors^ djaour maudit, et que je ne te revoie plus l
Le doctemr fut rappelé à quelques jours de là. et ne consentit à faire une nouvelle visite que sur les instances pressantes de plusieurs légations. Après avoir exploré une dernière fois le malade, il loi déclara que pour 100,000 piastres il n'entreprendrait pas de le traiter. « Ce serait vous « voler, ajouta-l-il ; car il n'y a plus d'espoir, et « ma conscience s'y refuse; et, en outre, la mort « d'un homme de votre rang, entre mes mains et « à mon début, ferait un tort irréparable à ma ré- « putalion. »
Peu de jours après, le malade avait succombé; et quelques minutes s'étaient à peine écoulées depuis qu'il avait rendu le dernier soupir, lorsque les gens du fisc, apostés d'avance, mettaient la main sur ce trésor de 20 millions, dont il n'avait pas su détacher 10,000 piastres pour recouvrer la santé.
Le docteur Stuart lui survécut peu de temps. Il n'était pas Anglais, puisqu'il était né, à Rome, d'un père banni par arrêt du parlement ; mais il eut
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rimprudence, à son arrivée à ConsUmiinople, de céder aiix cajoleries des Anglais et de leur légai* tion. Il se lia étroilemcnt avec la nation qui avait détrôné et expulsé du territoire britannique la fiaroille à laquelle il appartenait, quoique par des nœuds illégitimes.
On feignit de le prendre pour Anglais , et k poison punit 9 en sa personne, ce qu'on regarda comme une infraction à la convention tacite qui interdisait les fonctions de médecin du sérail à tout sujet d'une grande puissance.
La place fut donnée, au moment où il allait en prendre possession, à un Ragusais nommé Rutoi, qui ne se trouvait pas dans la catégorie des exceptions.
Les trois faits exposés ci-dessus sont récents et faciles à vérifier ; ils appartiennent à la vie privée des trois hommes les plus en évidence en ce moment, Uzrew, Akif et Réchild, pachas. Nous pou^ rions multiplier les citations du même genre. Qu'apprendraient elles de plus sur la moralité des hommes en place dans leur vie privée? Terminons par un seul fait , qui est dans les allures de tous, et qui permettra de juger avec quelle impudeur ils abusent de l'autorité dès qu'elle passe dans leurs mains.
Les rues de Gonstantinople, hoi*s un petit nombre et pour de courtes distances , ne permetteni pas la circulation , par des charrettes , des malé-
rinux de poids et de capacité. Ces transports se font à dos d'homme , ou sur des chevaux et des ânes.
' On rencontre fréquemment des portefaix isolés, pliant sous le poids d'une poutre, ou une agglomération de huit , douze et seize hommes transportant en commun des barriques de fortes dimensions. Souvent aussi ce sont des chevaux ou des ânes, qui ont sur le dos des charges de planches placées des deux côtés de leur bât. Ils les traînent plutôt qu'ils ne les portent ; car si , d'un côté , elles dépassent de deux ou trois pieds et plus la tête de la bête de somme , de l'autre elles reposent sur le sol, à quatre et cinq pieds de ses jambes de derrière.
Il est toujours fâcheux de se trouver sur le passage de ces trains, surtout quand ils évoluent pour entrer de la rue qu'ils suivent dans une rue transversale. Il faut de l'adresse et une grande habitude pour en éviter le contact.
On conçoit combien, avec de si faibles moyens, il faut de temps, de soins , de conducteurs et de montures, pour transporter de l'embarcadère où se font les déchaînements, au point souvent assez avancé dans l'intérieur, les matériaux qui doivent entrer dans la construction d'une maison.
Un ministre ou un homme puissant fait-il construire pour son compte un édifice quelconque , ses gens ne se mettent point en peine d'organiser
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un service de iransport. Ils détoumeni ceux des particuliers , les emploient à un certain n<Mnbre de voyages, et laissent à ceux-ci le paiement de ces courses, à prendre sur la masse de celles qu'ib font exécuter pour leur propre service. Quelquefois ils imposent directement ces corvées aux propriétaires des bétes de somme. Toujours est-il que le ministre a éludé la principale dépense de ses constructions, et qu'il parvient, par ce moyen sans gène, à se préparer de belles habitations pour répoque où , perdant ses fonctions , il devra quitter le domicile attaché à Temploi.
Les réformes ont-elles atteint des abus ausri criants? Loin de là ! On en est encore à se demander s'il y a réellement abus dans ces vexations, tant il paraît naturel de pressurer les rajas, sor lesquels les corvées et les exactions frappent le plus ordinairement.
Les réformes, avant que leurs bienfaits se révélassent, n'ont pas eu seulement le triste résultat d'emporter tout ce qui, matériellement, conservait les traces de Tancienne grandeur ottomane: elles ont aussi brisé les moules où se formaient les hommes extraordinaires, qui apparaissaient de loin en loin au milieu de ces races dégénérées.
Hassan-Pacha, mort grand-amiral vers la fin du dernier siècle , après avoir été grand vizir, dont le baron de Tott raconte des faits prodigieux, et qu*il nommait le dernier des Turcs, est en effet
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le dernier de ces hommes remarquables dont on conserve encore le souvenir à Gonstantinople.
Nul homme ne se fit mieux obéir, nul ne fut plus soumis à ses maîtres ;.il était la terreur des rebelles. Tous ceux qui ont marqué de son temps ont été exterminés par lui. Il se montra tout à coup au milieu des Mameluks révoltés, et les chassa dans la Haute-Egypte ; ils ne reparurent au Caire que lorsque d'autres événements eurent appelé aUleurs le redoutable Hassan.
Cet homme se peignait dans ses affections aussi bien que par ses haines. 11 avait pour ami, et pour société habituelle, un lion de grandeur démesurée, qui l'accompagnait dans ses missions. Ce noble animal, libre dans le palais de son maître comme à la mer sur le vaisseau amiral, n'avait jamais donné lieu de supposer qu'il eût conservé les goûts du désert. 11 vivait familièrement avec les gens du pacha, ainsi qu'avec l'équipage de son navire, et se laissait caresser par le premier venu sans donner le moindre signe d'impatience.
L'apparence seule d'une déviation à ces pacifiques habitudes lui coûta la vie. Hassan le sacrifia à la sûreté publique et peut-être à la sienne propre.
Cet amiral, en tournée avec sa flotte dans TÂrchipel, était un jour mollement étendu sur des tapis et des coussins, du côté de tribord et en dehors de la dunette, faisant son kef ( sa satis-
faclioii ) el Ainianl un narguillé ( pipe persanne); sa vue s'étendail sans obstacle jusqu'à lavant du vaisseau. On venait, par ses ordres, d'y décapiter un esclave^ dont le corps et la tête avaient élé précipités dans les flots.
Le sang répandu sur le pont n'était pas encore lavé, quand le lion arrive sur le lieu de l'exécution. Dès qu'il a flairé ce sang encore chaud, tout son corps s'agite , ses oreilles se dressent, ses narines se gonflent, sa crinière se hérisse, sa queue se plie et se replie et lui bat les flancs ; un attrait inconnu parait l'attacher à cette place, et le poussera darder sa langue pour goûter à ce mets nouveau.
On était attentif; un silence absolu régnait sur le bord, lorsque deux coups de pistolet viennent l'interrompre. Le lion était mort; et, sur un signe du maître, on jetait le cadavre par-dessus le bord.
Hassan , qui n'avait perdu de vue aucun des mouvements du fier animal, avait deviné le réveil d'un instinct assoupi et non éteint, et se saisissant des pistolets qu'il portait toujours à sa ceinture, et dont l'usage lui était très-familier, l'avait ajusté et abattu sans prendre conseil de ceux qui l'environnaient. Il se contenta de leur dire : // étail temps! et tout resta dans le silence.
Hassan avait un autre ami; c'était un esclave chrétien auquel il avait toujours porté beaucoup
'affeclion. Cet homme préférait son sort à la lierlé, qui lui avait souvent été offerte. En effet, il 'avait d'esclave que le nom ; ses allures ne s'en essentaient nullement. Dans un moment terrible Dur tous les deux, son maître lui donna une reuve, aussi singulière que décisive, de Fattabement qu'il lui portait.
Pendant le célèbre combat de Tchesmé, livré ar les Russes à l'escadre ottomane, et dont l'issue it l'incendie de celle-ci, le chrétien, qui se x>uvait sur le vaisseau commandé par Hassan, irait eu un pied fracassé par un des premiers Dulets lancés par l'ennemi. Il s'était traîné entre eux canons, et attendait. là l'issue du combat et is secours qu'on voudrait bien lui donner.
Sur ces entrefaites, le vaisseau d'Hassan^ abordé ar un brûlot russe, avait pris feu. Cet homme itrépide avait fait tout ce qui était humainement Dssible, mais inutilement, pour arrêter les prorès de l'incendie. Jugeant ses efforts inutiles, et [>yant le feu prêt à gagner la soute aux poudres , se résout au dernier parti qui lui reste , celui de luter à la mer^ et d'essayer de gagner à la nage ) rivage, qui n'est qu à un mille de distance.
Mais auparavant, il demande ce qu'est devenu ) chrétien. On lui indique la place où il attend la lorty au milieu des plus cruelles souffrances. Il court, l'aborde et lui dit: — Je ne V ai pas oublié 2ns ce cruel moment ; je veux te faire partager la
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seule planche de salut que f aie pour moi-même. Et, sans attendre sa réponse, il le soulève , et, à travers un sabord , il le lance à la mer où il se [ffëcipite après lui.
Le malheureux eut le bonheur d'atteindre on débris sur lequel il passa une trentaine d'heures. Le lendemain , une embarcation le recueillit et le conduisit à terre. Il a survécu à cette double eaustrophe ; et nous Ta vous vu, dans ses vieux jours, en faire le récit dans les termes les plus touchante. Son admiration et sa reconnaissance pour son ancien maître étaient encore dans toute leur vivacité.
Hassan termina sa carrière, dans un âge trèsavancé, par un de ces traits de vigueur qui avaient rempli sa vie. Arrivé à la dernière période de b maladie à laquelle il a succombé, il jouissait, cooché sur une ottomane, dans son kiosque de Faniii*auté, des rayons d'un soleil qu'il ne devait bientôt plus revoir, quand il aperçoit deux hommes , placés à peu de distance dans un caïque , qui paraisr saient le regarder avec une attention soutenue.
Il envoie aux informations , et apprend que ce sont deux commensaux du grand vizir, son ennemi personnel, chargés d'attendre, pour venir l'en avenir, le moment où l'amiral aura rendu le dernier soupir. Le but de cet antagoniste était évident; il entendait arriver des premiers, et se saisir d'une partie des trésors dévolus au fisc , que l'on devait trouver chez le mort.
La colère rend des forces au terrible Hassan. Il demande le canot amiral , s'y fait porter, et ordonne qu'on le conduise au sérail. Parvenu aux pieds de son mailre, le sultan Abdul-Hamid, il le supplie, comme grâce dernière et récompense de ses longs services, de lui accorder la tête de ce vizir.
11 l'obtient , et revient mourir dans sou palais , heureux d'avoir triomphé encore une l'ois de ses adversaires.
Tel fut Hassan- Pacha, le dernier de cette espèce d'hommes abruptes , sans culture , et d'un caractère indomptable, qu'une nation dégénérée ne peut plus espérer de voir sortir de son sein. Nous ne l'aurions fait connaître qu'imparfaitement, si nous négligions de rapporter un des traits les plus saillants de sa carrière aventureuse. On peut en outre puiser, dans ce nouveau récit, des enseignements curieux sur la politique et le mécanisme du gouvernement ottoman , sous les prédécesseurs du sultan Mahmoud.
Durant les trois règnes qui ont précédé le sien, des révoltes aussi sérieuses que prolongées avaient singulièrement affaibli la puissance des successeurs des califes. Elles ont préparé la ruine qui menace aujourd'hui leur empire.
Les rebelles étaient de deux sortes. Les uns, préposés par le choix même du prince à des gouvernements importants, [larvenaient à s'y donner
une assiette , constituant une sorte d'indépendance : tels étaient Djezzar, pacha de Saint-Jesmd'Âcre; Âli, pacha de Janina, et Passwan-Ogkm, gouverneur de Widin, ville située dans une lie du Danube. La mort seule de ces usurpateurs a po faire rentrer leur territoire sous Tantorité de la Porte.
En général 9 ces pachas, satisfaits de dominer sans réserve sur les apanages qu'ils s'étaient créés, ne songeaient pas à les étendre. A la vérité , Os affaiblissaient l'importance et la consistance de l'empire ; mais ils n'attaquaient pas son existence; ils s'astreignaient même à payer exactement les tributs dus par les provinces qui leur obéissaient.
L'autre sorte de rebelles était d'un danger plos actuel , plus direct pour le divan , quoique ces hommes fussent loin d'avoir des ressources aossi vastes et un aplomb aussi positif, que les pachas dont nous venons de parler.
Ceux-là étaient ordinairement des chefs militaires qui se faisaient des partisans , et les retenaient autour d'eux par Taltrait du pillage, quand les événements qui les avaient fait enrôler avaient cessé. Ces aventuriers recrutaient et grossissaient sans cesse leurs cadres des mécontents de tons rangs et de toutes castes. Us s'emparaient ordinairement d'une place forte , en faisaient leur quartier-général , et envoyaient de là des partis qui mettaient le pays à conlrilnition, pillaient les de*
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nevs publics, et prenaient des otages parmi les luiorités turques qu'ils parvenaient à atteindre.
Le gouvernement, par impuissance ou en rai on des forces que ces chefs avaient réunies, était ouvent obligé de les tolérer, et même quelqueois d'acheter fort cher leur soumission.
Sous le règne dHabdul-Hamid (1791), un capiaine des troupes que la paix avec la Kussie avait ait licencier, nommé Jussuf-Âga, se forma une )ande considérable, et parvint à s'établir assez K)lidement dans le nord de la Macédoine. Quel- |ues troupes envoyées contre lui furent battues , )t leui*s débris grossirent ses rangs. Les pachas les environs le ménageaient ; on assurait même }ue Tastucieux Ali de Janina l'appuyait sous nain, et lui faisait passer des armes et des muniions.
Cet aventm'ier prenait une consistance impoiante , et l'on pouvait craindre que ses plans ne >e liassent à ceux du fameux Passwan-Oglou , jui , de son donjon de Widin , commençait à donner de sérieuses inquiétudes.
Sur ces entrefaites , Hassan , de retour de sa uission annuelle dans l'ArchipeK entre avec sa lotte dans le port de Constantinople. Le sultan , >ans attendre le moment où Tamiral doit se présenter au sérail pour rendre compte de ses opérations , l'envoie chercher. « Hassan , lui dit-il , K un esclave révolté brave son maître, trouble et
ce ruine ses fidèles sujets; des traîtres le soulîen- « nent ; il se nomme Jussuf. Il est temps qu'il paie « de sa tète sa coupable conduite. — Je cours <f chercher cette tète, répond Hassan. » Et sans autre explication, il remonte sur sa flotte, et TOgue vers Salonique.
II avait eu, pendant le trajet , le temps de réflé^ chir à la difficulté de Tentreprise. Jussuf était brave et habile. 11 disposait de forces supérieures à celles qu'Hassan conduisait; et son camp était assis dans une position de difficile accès. L'amiral se décide à employer la ruse, de préférence à la violence.
A peine mouillé dans le port de Salonique , il prend ses quartiers à terre, et ne paraît s'occuper que d'affaires relatives à son service. Il ne prononce même pas le nom de Jussuf, et parait ignorer son existence.
Mais deux jours après son arrivée, il lui députe secrètement un émissaire chargé de le complimenter, et de lui glisser des insinuations tendant à lui faire entendre qu*il désirerait le connaître personnellement.
Jussuf était très-adroit ; et le caractère d'Hassan était trop connu, pour qu'il n'entrevit pas un piège caché sous ces démonstrations affectueuses. Il répond en termes mesurés , témoigne un désir très-vif de voir un guerrier aussi remarquable qoe Famiral , et des regrets non moins sincères de ce
que leur position respective oppose un obstacle invincible à un rapprochement.
L'émissaire revient vers Hassan avec cette réponse. Il est bientôt réexpédié , cette fois avec des présents. II a pour instruction de faire comprendre que les causes d'éloignement ne sont pas telles qu'elles peuvent le paraître , et que de mutuels motifs de sûreté pourraient bien, avant peu , faire sentir Futilité d'une union dans le but d'une défense commune.
Cependant Hassan vivait à Salonique dans une retraite profonde. Il s'environnait de précautions qui décelaient des craintes. Il avait répandu à dessein le bruit que sa disgrâce était résolue, et sa tète promise à ses ennemis.
On s'étonnait que le capitan-pacha y au retour delà croisière annuelle , ne fut pas resté à Constantinople pour rendre compte de ses opérations et présider au désarmement de la flotte. C'était sans exemple jusqu'alors. Et d'ailleurs y de quelle utilité pouvaient être les vaisseaux qu'il avait amenés, à rapproche de l'hivernage, dans un port sans ressources pour leurs besoins et leur ravitaillement ? Sa présence à Salonique ne pouvait s'expliquer que par une disgrâce anticipée.
On voyait chaque jour quelque voile s'éloigner de ce port. Les capitaines qui les montaient semblaient obéir à des influences secrètes, et se dérober, pour ainsi dire, à Tobéissance de leur chef.
Toutes ces circonstances donnaient à penser que le crédit de l'amiral était à son terme, et Ton attendait avec inquiétude Tinstant où se déclarerait l'orage prêt à fondre sur lui.
Tout étant ainsi préparé pour le coup de main que Tamiral méditait, il écrit à Jussuf : « J'ai be- « soin de ton appui. Tu ne le refuseras pas à « Hassan. Une entrevue entre nous est néces- « saire. Notre sort en dépend ; je te la demande.
« Tu dois te défier de moi : je vais au-devaol « d'une crainte naturelle. Voici ce que je te pro- « pose ; tu y reconnaîtras ma franchise.
« Il y a dix lieues de Salonique au vaste cara- « vansérail , éloigné d'une égale distance de tes « quartiers. On y pénètre par deux portes oppo- « sées y l'mie au nord , l'autre au sud. Deux escac< liers pareils conduisent au premier étage, où « sont deux chambres donnant Tune dans l'autre. « Deux maisons isolées se trouvent à environ cent « pas du caravansérail, sur les deux routes qui y « conduisent.
« Tel jour, à telle heure, nous partirons cha- « cun de notre résidence , accompagnés de deux « hommes de notre intime confiance , et d'une « escorte de quinze cents hommes.
« La marche sera combinée de manière à ce « que nous arrivions en même temps aux deux « fermes. Nous y laisserons le gros de notre troupe, « moins cinquante hommes qui nous suivront au
« caravansérail y et s'arrêteront à la porte par laïc quelle chacun de nous y entrera.
« Seuls avec nos deux affidés , nous monterons « au premier étage. Ils resteront dans la prec( mière pièce ; et nous nous réunirons dans la se- « conde. »
Ces conditions plaisent à Jussuf : il les accepte; et la réunion a lieu sous la protection des mesures arrêtées^ qui semblaient exclure toute idée de trahison. Chacun avait d'ailleurs donné à ses gens des instructions pour tous les cas possibles.
Les deux amis entrent par les deux portes opposées de la salle où la conférence devait se tenir, et chacun s'asseoit aux extrémités du sofa, voisines de ces portes.
Des habitants ordinaires <]e ce kan , il n'était resté qu'un vieux cuisinier arménien pour la préparation des aliments , et un jeune homme de quatorze ans pour les servir, et après le repas, présenter Feau pour le lavage de la figure et des mains, donner les pipes, et verser le café.
La longueur du trajet ayant ouvert les appétits, on décida qu'on commencerait par manger, et qu'on ne conférerait qu'après le repas, pour n'être plus dérangé. On sert chaque convive à la place où il s'était arrêté.
Le diner terminé, le jeune homme apporte h Jussuf, le bassin, l'aiguière, la savon, la serviette, qui doivent servii* à la purification. Par déférence.
aiH LES MINISTRES.
il envoie le tout à Hassan, qui, sans hdsiler, commence son opération. Il fait mousser le saTcm, ae couvre le visage d'écume; et, après de fréquentes^ immersions de sa face dans le bassin , il pr»)^ tranquillement la serviette, et s'en sert pour s'es^ suyer, avec une lenteur calculée.
Le page, après avoir nettoyé le bassin, le porte vers Jussuf , qui, ne voulant pas montrer |dus de défiance que son nouvel ami , se livre avec une égale tranquillité aux mêmes opérations.
Cétait là que l'attendait l'astucieux Hassan. Il profite du moment où l'écume de savon privait le rebelle de la vue , pour saisir ses pistolets et les décharger sur lui , en même temps qu'il se lance avec un poignard sur ce corps déjà inanimé ; l'achever, et jeter le cadavre par la fenêtre dans la cour du caravansérail fut l'affaire d'un moment
Les deux afiidés d'Hassan, qui avaient le mot et attendaient le signal , s'étaient défaits de ceux de Jussuf, en même temps que les cinquante hommes du même parti restés à une des portos , avaient couru sur ceux qui leur étaient opposés, lesquels, surpris et terrifiés en voyant le corps de leur niatire tomber sans vie sur le pavé de la cour, s'étaient enfuis, et avaient entraîné dans leur déroute le dépôt resté à la ferme.
Hassan revint à Salonique, précédé du bruit de sa victoire, et se hâta d'aller à Gonstanlinople «léposer aux pieds de son maître cette tête qui,
peu lie temps auparavant y donnait encore de sérieuses inquiétudes.
Cette anecdote nous a paru essentielle à rapporter, parce qu'elle met à nu un des ressorts par lesquels le gouvernement des sultans a longtemps maintenu son autorité. Les hommes comme Hassan manquent aujourd'hui en Orient. Les réformes ont brisé le moule qui les produisait.