CHAPITRE IX
CERBMONIAL.
Chez un peuple auprès duquel la vertu, Tintelligence , la capacité, ne sauraient attirer la considération, où le simple paiticulier, dans la crainte d'exciter l'envie ou la cupidité, n'ose faire montre des biens qu'il tient de ses pères ou de son industrie, où enfln tous les avantages sociaux ne peuvent s'obtenir que d une position empnmtée au pouvoir, il est naturel que chaque ambition s'agite dans sa sphère pour arriver au pouvoir.
Ce sentiment général, chez les Turcs, explique leur ardeur à chercher à entrer dans les emplois publics ; et comme l'importance personnelle est toujours relative au rang que Ton a obtenu, il en
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résulte cliez les iitulaii*es uue scrupuleuse sollidtude à maintenir les droits, honneurs, pràfogsh tives y inhérents à leur situation.
Tout est minutieusement réglé et séYèreoi^ prescrit par l'étiquette dans les rapports entre Musulmans. Nul ne songe à enfreindre ces règles, nul n'en tolérerait le mépris. Leur exigence s'étend jusque dans le sein de la famille. La tendresse entre les époux , entre les pères et mères et leurs enfants , n'autorise pas de déviation. Tons savent ce qu'ils se doivent réciproquement, ettoos l'observent scrupuleusement dans le secret du ménage, comme s'ils avaient le public pour témoin.
Ces exigences impérieuses, et la tendance unanime à s'y soumettre, ont introduit dans la sodâé les plus bizarres usages. Nous avons eu fréquemment occasion de les observer ; et notre surfurise ne fut pas moindre au dernier jour qu'au premier.
C'est dans le bureau des drogmans de la Porte, où les éii^angers ont le plus d'accès , que noos avons plus particulièrement fait nos observations.
Ces employés se réunissent chaque jour, excepté le jeudi, jour de repos, et quelquefois le vendredi, sorte de dimanche pour les Musulmans, dans le local ordinaire de leurs travaux. Leur salle a , suivant l'usage , un sofa qui règne sur trois des côtés. Chacun y a sa place attitrée , et choisie non pas précisément à l'arbitraire, mais, sans que ce soit
de rigueur, en raison de la valeur personnelle de rindividu.
C'est assis sur ce sofa, chaque employé ayant à ses côtés les ustensiles nécessaires autravail, qu'ils exécutent celui que leur chef leur distribue.
Beaucoup de gens ont affaire à ce bureau. Pour bien faire comprendre Tusage que nous voulons décrire , supposons l'entrée d un Musulman ; car pour rhomme qui n'a pas Thonneur d'être vrai croyant , la réception , comme on le verra , est tout-à-^fait exemple de façons.
L'arrivant soulève une tajûsserie qui iient lieu de porte pendant les heures de travaiL 11 pénètre dans la salle ; d'un coup d'œil sûr, il a jugé la place qu'il a droit d'occuper sur le so£a^ et il va s'en emparer, sans attendre qu'on la lui désigne on qu'on l'y invite.
Arrivé là, et installé à sa convenance, après avoir s<Mgneusement renfermé ses jambes et ses |Meds dans les basques de sa redingote , il proiùène ses regards sur les assistants ^ en leur faisant un salut commun , qui consiste à porter la main droite des {Meds à la bouche et sur la tète. En réponse , tonte l'assemblée exécute la même manœuvre en regardant le nouveau venu.
A peine le calme est-il établi, que commence un feu roulant. Celui-ci a envoyé un salut de même forme, en particulier, à chaque membre du bureau, qui le lui a rendu immédiatement. L'opéra*
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tion est longue, si l'assemblée est au complet. Il y a un instant où toutes les mains droites font le trajet indiqué. Si un étranger, ignorant ces usages, entrait pendant cet échange de courtoisie, nul doute qu'il ne se crût au milieu de convulsionnaires.
Faisons remarquer^ c'est justice , que ces drogmans , les plus éclairés , les plus zélés , les plos dévoués à leurs devoirs, nous l'avons déjà dit dans une autre occasion , ne font qu'obéir à l'étiqoette reçue , en se conformant à ces niaiseries ; mais il est bien visible qu'ils en reconnaissent l'absurdité.
Quant aux non-Musulmans , nous l'avons aussi annoncé, la nuance de la réception caractérise h supériorité injurieuse que s'attribuent les Musnl^ mans. On ne leur concède que rarement, et par exception , le droit de s'asseoir sur le sofa. H y a, dans un coin de chaque bureau, une chaise qai leur est destinée. C'est une espèce de sellette, sor laquelle ils ont l'air d'attendre le jugement que Ton va porter sur eux.
L'usage que nous venons de décrire tient à la vie sociale, autant qu'il se lie aux allures publiques. Celui dont nous allons entretenir le lecteur occupe une haute place dans les prescriptions hiérarchiques.
En Euro|)e, la Russie exceptée, où, jusqu'aux «iiisinier et cocher de l'autocrate, chacun est classé, |ur assimilation , à un grade militaire , la subordi-
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nation, quant au service , n'existe que dans l'intérieur des cadres de même nature. Elle cesse , ou poijr mieux dire n a jamais existé, à part les égards de société, entre les individus de carrières diverses. Ainsi tous les militaires d'un corps devront à leur colonel des déférences , auxquelles ils ne seront pas tenus vis-à-vis d'un président de première instance, bien qu'il y ait similitude de rang dans la ligne des préséances. Ils resteront, à l'égard de celui-ci , dans les règles prescrites par la civilité.
En Turquie, la subordination dans tous les actes de la vie est absolue , et rigoureusement maintenue à un tel point , que le supérieur ne laisse jamais échapper l'occasion d'en Ëdre sentir le poids . à tous ceux auxquels il croit la pouvoir imposer.
Notre méthode admet et exige des citations. Nous allons nous y conformer, en exposant deux faits pris dans les deux cas prévus ci-dessus.
Dans le premier, supposons un colonel et un lieutenant-colonel, amis intimes, et même frères, si Ton veut. Ils sont seuls. La plus sincère union règne entre eux depuis leur naissance. Le colonel occupera toujours la place d'honneur; il recevra, comme chose due, les services de son inférieur ; et s'il a besoin d'un verre d'eau pour se désaltérer, de feu pour allumer sa pipe , ce sera celuici qui s'empressera de les lui présenter, sans attendre qu'ils lui soient demandés.
Jli CÉRÉMOMAL.
Cette exigence qui pèse sur le subordomié . est tellement passée dans les mœurs . qu'elle servit admirablement bien à un Maure de Tunis , poDi caractériser l'étal d'infériorité auquel le successeur des califes est descendu. Celait à Tépoque de l'expédition d'Alger , qui faisait prévoir nn nouvel échec pour la dignité ottomane.
L'auteur du présent ouvrage avait été envoyé i Tunis, dans un intérêt relatif a cette expédilk». 1^ Maure précité, auquel il eut affaire, lui demanda si le projet prêté à la France était bien sérieux. Sur une réponse affirmative , appuyée de ^obse^ vationque le règne du dey était arrivé à son terme, qu'il ne pourrait résister à la sagesse des préparatifs et à la valeur des Français, le fidèle Musol* man s'écria avec l'accent de la plus vive douleur, et en secouant sa barbe, qu'il avait saisie à poignée comme s'il voulait l'arracher : Vay^ vajfj ray (signes d'affliction) / adesso quan Christe vol fumar. Mahommel ander chercar fuscol Littéralement, A présent^ quand le Christ veut fumer, c'est Ma* homet qui va lui chercher du feu ! C'était, en langue franque, usitée sur tout le littoral musulman, peindre énergiquement la décadence des anciens conquérants.
L'autre trait est peut-être plus caractéristique. Il est pris dans les hautes régions de la hiérarchie.
En 1799, nous nous trouvions par hasard, à l'heure de midi, chez un négociant français habitant
une des luaisoDsde pierre, dont les Génois onlduié, il y a plusieurs siècles , pendant leur domination ^ le faubourg de Constantinople, nommé Galata.
Le feu se déclara dans des maisons de bois situées dans le voisinage ; et le vaivode, magistrat de ce quartier, accouru au premier bruit, s'établit au premier étage d'une maison aussi en pieri*e , l^cée en face de celle où nous étions, précisément au même étage. La rue étant peu large, nous pouvions voir sans obstacle ce qui se passait dans la pièce où se trouvait le vaivode, d'autant mieux que les fenêtres étaient ouvertes ; c'était au mois de juin.
Le vaivode avait choisi ce lieu pour y établir son quartier, et diriger de là les secours, en raison de ce qu'il voyait, et des rapports qu'on lui transmettait de minute en minute. Observons, ce qui est important, que se trouvant, en ce moment, le plus élevé en grade entre tous les assistants , il n'avait pas n^ligé de se placer à Tangle du sofa, regardé comme la place d'honneur.
Il était à peine installé, qu'on annonce rarrivéc du stambold-eflendissi ( grand juge de Constantinople), l'un dos dignitaires du corps si puissant des ulémas, qui accouniit aussi sur la nouvelle de l'incendie. Averti de cette arrivée, le vaivodi» dépose aussitôt la gravité qu'il a aiïectée jusqu'alors , se précipite en bas de la maison , et arrivr assez à temps a la |K)rte pour s'iiu-liner
jusqu'à terre devant réminent effendi qu'on descend de cheval.
Dès que les jneds de celui-ci ont touché le sol, le vaivode et le principal officier de TarriTant le saisissent chacun d'un côté et lui aident à gagner la jMèce du premier étage, où il s empare dn poste privil^éy pendant que le vaivode se phoe, dans l'attitude la plus respectueuse, à Tune des extrémités du sofa.
Il n avait pas encore été prononcé de parole, quand on donne l'avis que Ton aperçoit le capitanpacha (grand amiral), venant aussi pour présider aux secours. Lestambold-effendissi et le vsdvode retrouvent des ailes pour courir au-devant de ce puissant personnage. Ils le reçoivent dans la rue avec rhumilité la mieux caractérisée , le pr^H nent sous les aisselles, et le hissent, pour ainâ dire, jusquau salon d'attente, où l'altesse va s'asseoir à Tanglc du sofa , tandis que l'efTendi se place à une dislance convenable, et que le vaivode reste debout.
Pendant toute la durée de ce cérémonial, la présence de ces fonctionnaires n'avait pas contribué à arrêter les progrès du feu, objet de leor venue. Les maisons en bois avaient subi lenr destinée. Elles avaient été consumées ; et l'incendie ne s'était arrêté, que parce qu'il avail trouvé une barrière infranchissable dans les solides constructions des Génois.
Le danger étant passé, ou plutôt épuisé faute d'alimentSyJes dignitaires accourus pour en mo*^ dérer l'effet songèrent à se retirer, satisfaits d'avoir montré, par leur venue, la sollicitude constante qui les anime dans l'intérêt -de leurs administrés. On va voir comment se dénoua cette chaîne de formalités, qu'un affreux désastre n'avait pas eu le pouvoir d'altérer en rien.
Ni le dégât causé par le feu, ni la ruine des victimes , ni la mort ou les blessures de quelques travailleurs n'avaient ému la sensibilité de ces personnages, tous exclusivement occupés du souci puéril de leur importance.
L'amiral fit un mouvement qui marquait Tinlention de se retirer. Les deux personnages , qui ne le peniaient pas de vue , se précipitèrent vers lui à l'envi, l'aidèrent à se lever, le reconduisirent dans la rue, et, se courbant jusqu'à terre, ne quittèrent cette attitude que lorsque le bruit des pas de son cheval constata suffisamment l'éloignémeut de ce personnage supérieur.
Le stambold-effendissi, retrouvant alors sa suprématie, souleva légèrement ses bras, dont son premier officier et le vaivode s'emparèrent pour le remonter au salon; il y reprit la place qu'il avait cédée à l'amiral, et le vàivode se replaça à l'extrémité du sofa.
Après un instant de séance, il fit le mouvement du départ, et fut soutenu et reconduit à son che?
val avec le iiième cérémonial pratiqué pour le cr-^ pilan-pacha.
Tout n était pas Cul Le vaivode n avait gac^ de manquer cette occasion de trôner à son Iota en présence des nombreux spectateurs que le léo avait attirés. Dès qu'il put quitter ThiunUe altitude prise devant le dignitaire qni partait, il pre* senta ses bras, et fut ramené dans cette méoie pièce où il avait siégé le premier, et qu'il ne quitta qu'après avoir goûté le plaisir d'y occuper encore une fois la place privilégiée.
Les modifications apportées à ces bizarres exigences de l'étiquette, ne donnent pas ime grande idée des progrès dus aux réformes. Loin de là, les choses ont pris ime nouvelle dose de ridicule, en raison de certaines autres innovations importées par les quelques Musulmans que des missions diplomatiques ont conduits en Europe. Pour en donner une idée, il suffit de dire que c'est RéchiU qui est devenu le type sur lequel les autres se modèlent; et Ton ne peut rien voir de plus amusant que les efforts de cet homme pour se donner des allures européennes.
Si nous ne craignions d'abuser de la patience de nos lecteui*s, nous multiplierions les citations. Jamais nation ne fournit plus matière à l'observation on maximes, coutumes et usages, sans analogue dans le reste de l'univers.