‹ La Turquie nouvelleChapitre 46 sur 79 · CHAPITRE XU · texte numérisé non relu

CHAPITRE XU

tIVIVOVATIONd. — BATBAITX A VAPEUR.

Plus on considère ce qui se passe en Orient , moins il est possible d'admettre que les Turcs soient faits pour entrer dans les voies de la civilisation. Plus les rapports de ce peuple avec la chrétienté deviennent fréquents, moins il manifeste de dispositions à Timitation de ce qu'il reconnaît lui-même supérieur à ce qui existe chez lui. Si son gouvernement adopte quelque idée européenne, c'est toujours avec des restrictions qui en faussent l'intenhon, et en empêchent le développement.

Tout ce quo Ton voit à Constantinople justifie

:i4i INNOVATIONS.

ces observations. Le sultan a couru les plus grands dangers, fait les sacrifices les plus étendus, montré la volonté la plus prononcée pour améliorer la situation de ses états ; il n'a réussi qu'à rendre plus sensible leur débilité, et constater à tous les yeux l'impossibilité de leur rendre quelque codsistance.

Ce n est pas seulement dans l'action publique que rimpuissance se manifeste : les tendances privées, vers des progrès dont 1 état profiterait, trouvent d'invincibles obstacles dans Tinertie du pouvoir et les mauvaises dispositions de ceux qui l'exercent.

Qtonsun exemple des résistances qui attendent les spéculations particulières, conçues dans la vue d'un intérêt public.

Quatre des grandes puissances ont établi , au moyen de bateaux à vapeur, des relations suivies avec le Levant. La France les a constituées en service régulier, qui lie ses ports méridionaux avec les villes les plus florissantes des domaines de l'islamisme : ses armements desservent Constantinople , Smyrne , Alexandrie , et les points intermédiaires.

Les Anglais n ont encore qu'ime ligne de bateaux à vapeur appartenant à l'état, qui va d'Angleterre en Egypte , en touchant à Gibraltar et à Malte; mais des bateaux auxiliaires, propriétés privées de cette nation, partant de Constantino-

pie, vont à Trébisonde, dans la mer Noire , et à Smyrne, dans la Méditerranée.

L'Autriche a deux lignes de communication oi^anisées entre ses états et la Turquie : Tune part de Trieste, et dessert Syra, Athènes, Smyrne, avant d'aboutir à Constantinople ; Tautre sort du Danube, pour venir joindre cette ville en longeant les c6tes de la Bulgarie.

La Russie a constitué un service périodique entre Odessa et la capitale des sultans.

Ces premières fondations ont ravivé les communications entre les pays d'où elles partent, et les points où elles viennent aboutir. Il ne faudrait que des encouragements et des facilités, quun gouvernement éclairé, frappé des avantages qu'il en retire dans l'état où elles sont déjà parvenues, s'empresserait de leur donner, surtout pouvant le faire sans se mettre en frais. Non-seulement le divan ne comprend pas cette nécessité; mais loin qu il ait la pensée de leur venir en aide, il ne rêve qu'au moyen de les paralyser.

Le sultan, par esprit d'imitation , et sans porter ses vues au-delà de la possession, a fait construire deux bateaux à vapeur d'un beau modèle, il eu a acheté un troisième, établi à Marseille avec beaucoup de luxe, et qui était connu sous le nom du Phocéen. Avec ces trois voiles et une quatrième de surcroît, il pourrait assurer un service quelconque. Ces bateaux n'ont oiicore été employés qu'à (|uol-

ques courses insignifiantes, ou a des promenades sans but déterminé. Ce prince n'utilise pas ses richesses en ce genre, et ne veut pas permettre que d*autres rendent les services dont son indiffé^ rence et son incurie privent et ses propres sujets, et les étrangers qui habitent ses domaines.

Le canal de la mer Noire de Constantinople à Bujuckdéré est couvert sur les deux rives , mttout sur celle d'Europe, de nombreux villages et d'une infinité de maisons de campagne. Les communications sonttrës-aetivesentre tous ces points, surtout pendant les huit beaux mois de Tannée.

Les courses se font dans des caïques élégants, légers, et habilement conduits par des bateliers turcs et quelquefois grecs. Mais la forme de ces esquifs, la variation des vents, celle des courants, ajoutons des tempêtes inattendues , rendent ces courses souvent périlleuses ; mais, toujours aussi, elles sont très-dispendieuses. Ces diverses causes diminuent l'aclivité des passages, et nuisent aux relations d'aflaires ou de plaisir.

Les propriétaires d'un bateau à vapeur anglais avaient imaginé de le consacrer à des courses Tôlières et quotidiennes sur le Bosphore. Leurs prix étaient modérés. On s'embarquait le matin à Constantinople, pour Bujuckdéré, point le plus éloigné des relations ordinaires, et l'on se faisait débarquer, sur toute la ligne, dans les lieux où Ton avait afiaire; et le soir, le même bateau ramenait

INNOVATIONS. 2i7

ceux qu'il avait Iransporlës le malin , et recevait à son bord, tout le long du trajet, les iudividus qui Tattendaient au passage.

Ce mode de transport obtint bientôt la préférence sur les caïques. Il en résulta quelques pertes |K>ur une (*.entaine d'individus que ces voyages nourrissaient. Les plaintes des bateliers allaient faire interdire le bateau à vapeur, quand le Français que nous ne citons plus depuis, longtemps expose, dans un mémoire adressé au divan, combien il serait pernicieux et de mauvais exemple de faire céder des améliorations vraiment utiles devant quelques clameurs , bien que fondées en principe.

Il proposait un mezzo termine j qui eût consisté à soumettre les passagers à un léger droit, surajouté au prix du passage, et dont le produit servirait à dédommager les bateliers atteints dans leur industrie par la nouvelle entreprise.

La proposition était prise en considération , et allait vraisemblablement triompher , lorsqu'une nouvelle difficulté fut levée, et l'emporta dans l'esprit du divan.

On prétendit que le poisson , qui se trouve en abondance dans le canal de Gonstantinople, et qui fait la principale nourriture de ses habitants, effrayé par le mouvement et le bruit des roues, fuirait ces parages, ce qui compromettrait l'approvisionnement de cette ville. Il n'y eut pas moyen de parer

cette grave objection : l'entreprise anglaise succomba et fut interdite.

A ce compte , on devrait également supprimer les paquebots à vapeur des quatre nations, qui viennent périodiquement mouiller dans le port de la capitale, et en repartent après un court séjour; eux aussi ont des roues qui font du bruit. La logique des Turcs ne résiste pas à des raisonnements si puissants !

CHAPITBE XIII.

SPECTACLES, JCtX, lllVEnTlSSEMEVTS.

Les spectacles, les jeux, les délassemenls, qui sont en usage chez une nalion, peuvent servir l'observateur dans l'appréciation du caractère des individus dont elle se compose. En faisant aux Musulmans l'application de ces principes, on reconnaît qu'ils sont penseurs, peu communicatifs, doués d'une apathique indifférence, et nullement délicats dans le choix de leurs plaisirs.

Les Turcs n'ont point de théâtres, et par conséquent point de pièces écrites : la religion ne le |)ermettrait pas, et les préjugés s'y opposent.

En échange, et par un contraste bien singulier avec ces prohibitions diciées par une pudeur mal

entendue, ils admettent, dans leurs maisons et dans les lieux de rassemblements publics, des manières d'ombres chinoises du plus révoltant cynisme.

Ce spectacle, qui pénètre dans le palais du sultan et jusque sous les yeux des odalisques, est connu sous le nom de Garagucus (littéralement yeux noirs ), qui est aussi le nom propre du principal personnage, espèce de polichinelle, lequel a en effet les paupières, les prunelles, les sourcils, les cils, d'un noir de geai.

Les scènes qu'on y représente seraient ce qu'il y a de plus repoussant au monde, si le dialogue qui en donne l'explication ne l'emportait sur la représentation.

Les Turcs affectionnent ce spectacle; chez ceux qui peuvent en faire les frais,il n'y a pas de Tète de famille où il ne soit admis. Les particuliers il qui la pénurie de leurs moyens ne le permet pas, s'en dédommagent en allant en prendre leur part, à peu de frais , dans les cafés qui , de teoips à autre, en amusent leurs chalands.

Après Garagucus , les Turcs n'ont d'autres moyens d'égayer leurs réunions de famille, que d'y attirer des faiseurs de tours d'adresse, ou des danseurs, ordinairement de la nation grecque.

il n'y a nulle observation à faire sur les saltimbanques, si ce n'est quils ne se signalent ni par l'habileté (roxécuiion, ni par l'invention; on les

reirouve aujourd'hui ce que nous les avons vus ii y a quarante ans, ce qu'ils étaient vraisemblablement il y a plusieurs siècles, i/antipathie pour les nouveautés et les changements se révèle en toutes choses chez ce peuple esclave de l'habitude. Quelle barrière à tous progrès !

Quant aux danseurs^ ce sont, pour ainsi dire, les impuretés de Caragucus en action. Le nombre des êtres avilis qui exercent cette industrie a beaucoup diminué, depuis que les ilesde l'Archipel ont échappé a la domination du sultan. Il en vient cependant encore à Conslantino[)Ie ; ils se (iennent aux portes des tavernes de Galata, affermées par des Grecs. 1/élégance et la richesse de leur costume indiquant leur profession, est en rapport avec l'achalandage de la maison à laquelle ils ont loué leur misérable industrie.

Caragucus et les danseurs exercent leurs talents dans la principale pièce de la maison où ils sont appelés, devant le propriétaire, ses enfants, ses. parents mâles, et les amis qu'il a convoqués.

Une cloison grillée sépare cette pièce du saloa où se tiennent sa femme , ses filles, ses parantes, et les amies que, de leur côté, elles ont invitées.

De la salle des hommes, on ne peut voir, et on n'oserait essayer de découvrir ce qui se fail dans le salon des dames ; celles-ci, au contraire, parla disposition du grillage, ne perdent rien de ce qui se dit et se fait du côté des hommes.

Ou II est averti de leur présence que par leur babil incessant , et par les rires et les éclats de joie que leur arrachent les scènes qui se développent devant elles.

Les spectacles et les jeux, sur la voie et les places publiques y se réduisent à des exercices de s<'iltirabanques, de funambules, et quelquefois d'écuyers ; on montre aussi parfois des animaux vivants, des vues d'optique, des chambres ob* scures, etc.

À certaines époques de l'année, le sultan régale ses sujets de la réunion de toutes ces merveilles. Sa Hautesse fait alors ce qu'on appelle son kef^ expression qu'on ne peut rendre en français, et qui signifie qu'on veut se livrer à une satisfactioD calme, en secouant toute pensée irritante ou seulement pénible.

Dans cette intention, remplacement du kef est toujours choisi dans un des sites si riants qui bordent les deux côtés du canal , en Europe et en Asie , à portée de la capitale ou de Scutari.

Des tentes ont été dressées sur place, avec accompagnement de tapis et de coussins, pour Sa Hautesse, ses courtisans et les personnes invitées. Les dames du harem ont leur emplacement marqué à quelque dislance de la cour : on n'a pas manqué de le rendre confortable, et d'une élégance recherchée. Pendant les exercices, des rafraîchisstMUonls, d(»s bouquols, descassolellos, répandani

les plus doux parfums^ circulent parmi les invités.

Tout homme doué de quelque talent propre à amuser le public, n'importe quel il soit et d'où il vienne, est autorisé à paraître devant le suhan, et à faire montre de son talent. Une rétribution est toujours la récompense de son adresse ou de sa bonne volonté. S'il ne plaît pas, la rétribution est faible ; et Tenvoi qu'on lui en fait lui donne le signal de la retraite ; si ses tours font plaisir, on lui laisse le temps de montrer tout son savoirfaire ; et l'élévation du salaire témoigne du degré de satisfaction qu'on a éprouvé.

Par un beau jour du printemps de 1799, le sultan Sélim III avait été prendre son kef sur le beau plateau qui domine la résidence de Dolma-Bakchi, et qui plonge sur la capitale, le port et les eaux douces qui le terminent , sur la mer de Marmara et les îles des Princes, sur Scutari et les riants paysages d'Asie , enfin , sur l'ouverture du canal qui conduit à la mer Noire, il n'y a pas, au monde, de site plus enchanteur.

La fête allait unir par le brillant jeu du djirid , dont nous allons bientôt parler, quand un homme se présente sur la pelouse, où d'autres artistes venaient d'amuser le public.

Cet homme était de petite taille, bien membre, et cependant d'une tournure svelte.

Il n'avait pour tout vêtement qu'une calotte rouge sur sa tète rasée, comme c'était alors l'usage;

25i SPFXTACLES, JKUX,

des babouches également rouges contenaient ses pieds; une culotte bouffante, de mousseline blanche, qui ne lui couvrait que la ceinture et le haut des cuisses; enfin ^ i>our compléter sa toilette, une chemise, façon de gaze, laissait à nu la poitrine, le cou, les épaules et même les bras, au moyen de ce que les manches étaient relevées ei retenues au-dessous des aisselles.

Cette description était nécessaire, pour faire connaitre que l'individu ne pouvait rien dérober à la vue du public. On ne devinait pas ce qu'il comptait faire. Étaient-ce des tours d'agilité, de force ou d'adresse î

Après avoir promené ses regards siu* les spectateurs pendant une demi-minute , il s'inclina Incrément du côté de Sa Hautesse, et portant de suite ses mains vers sa bouche, il en fit sortir une mèche , ou ne sait de quoi , et la conduisant jusqu'à terre, il continua ce manège, en faisant passer successivement ses mains l'une sur l'autre pour activer la sortie , jusqu'à ce qu'il eûl produit à ses pieds une boule égale à une bombe de douze pouces de diamètre.

L'étonnement allait loujoui'S croissant ; le respect dû à la présence du prince contenait seul les assistants dans un silence absolu.

Le sultan parut satisfait, et envoya au jongleur une poignée de petites pièces d'or. Ce jon^eur ramassa ce qui était devant lui, en forma une

forte boule, la renrernia dans un mouchoir resté jusqu'alors roulé dans sa ceinture, et se retira sans que personne osât se déplacer pour aller savoir de queUe matière il avait Fait usage.

Le lendemain et les jours suivants, les Européens qui avaient assisté à ce lour extraordinaire s'efforcèrent inutilement de deviner l'artifice dont cet homme avait usé. On Tignore sûrement encore, et les Turcs sont trop indifférents pour avoir cherché à s'en instruire; dans leur nonchalance, le plus grand nombre se bornait à y voir de la magie. Heureusement, au milieu d'une infinité de travers, ce peuple, plus sage en cela que les ultramontains, n'a pas l'odieuse pensée de livrer aux flammes ceux qu'il croit sorciers.

Le kef des sultans se terminait toujours par le jeu du djirid; c'est une sorte de joule à cheval, dans laquelle se poursuivent alternativement deux adversaires armés du djirid , bâton léger et de quarante-huit pouces environ de longueur, qui a donné son nom à ce spectacle.

Celui qui donne la chasse imprime à son cheval l'allure la plus vive, et, de son djirid, qu'il lance avec une vigueur et une justesse remarquables, il cherche à toucher l'adversaire, qui fuit à toute bride.

Celui-ci, incliné sur le cou de son coursier, met tous ses soins à détourner, avec le djirid dont il est lui-même porteur, l'arme qui lui a été lancée.

256 SPECTACLES, lEUX,

Dès qu'il Ta évitée, et c'est (Hresque toujours le cas^ tant est grande l'adresse de ces combattants, il fait parcourir à son cheval une courbe, qui le place sur la trace de son antagoniste, fuyant à son tour après avoir ramassé le djirid , dont il a suivi la direction, sans mettre lui-même pied à terre ni ralentir sa course.

Ce jeu n'est pas à la portée de tout le monde. Les jeunes gens riches, les courtisans, pages et favoris des pachas , Tentourage du sultan , peavent seuls s'y exe.-cer. Ces derniers y deviennent très-habiles; il est noble, amusant, gracieux; car il est relevé par l'adresse et la boone mine des jouteurs, et par la beauté des chevanx qu'ils montent.

Cet exercice n'est pas exempt de dangers : si l'on ne détourne pas le djirid , il peut occasionner des blessures graves. Le Musulman qui occupait, en 1799, le poste important de grand vizir, avait eu, quelques années auparavant, alors qu'il était pacha d'Erzeroum , un œil crevé par un djirid lancé des mains de son esclave favori , avec lequel il joutait. Ce malheureux, à la vue du résultat fâcheux de son adresse, avait fui de toute la vitesse de son cheval.

Le pacha, qui raiTeclionnait sincèrement, Tut plus touché de son évasion, que de l'accident dont il était victime ; il le fit chercher de tous cAlés. On le retrouva au bout d'un an ; il revint auprès

DIVERTISSEMENTS, 2j7.

de son maiire , reprit sar fayeur, el parvint à une grande élévation.

Pas plus dans les^ jeux que dans les choses sé^ rieuse^, les Turcs ne savent tirer parti des dons, de lattature. Gonstantinople^ admiraUenieiitpkicée sur la mer, qui la borde pendant Fèspace d'une Ifêne, au sud, dans toute la longueur du port jnsqn'à la rivière des eaux douces qui y terminent: leurs cours, et, au couchant, le long de ses faur bourgs de Tophana, Dolma-Bekchi et Beziktacbe; Constantinople devrait avoir des etxercices sur l'eau; ils pourraient inspirer le goût de la navigation, et exciter le zèle de ceux qui s'y tivre* raient; on ne voit rien de semblable. Il^y ad« rares baigneurs et quelques ni^eurs que : sur, les rives du canal de la mer Noire,. à:fin4 d jstwM^e 4^ssez grande des faubourgSr

: Ches ce )[>euple sÂU.Vage> le contraste x4u inaL ou dtt ridicule adoplé. s« tiiouve ioujours k.cfâ du bien ou du raisonnable; repopssé^ D'autres sauvages plusrapprochéfrdeiliiqMnrei des payjsan^ bulgaresy sont. en possession .d'aiBju$€fi\;l|i>papu|a* lion de^Constantinoplev P^ndant|les,.pre9Me^ et les derniers jours du printemps.

Ces hommes arr4veiit, eni.n<>mbre ,à. la* fin cIq rhiver. Ils sont enrôlés pour veiller sur les ; cher vaux du sultan, que Ton met tpus les s^nsau vçrd dans les prairies et les pacages. jliaignés par W^ eaux douces. . . , . .

leur entrée dans la capitale , Us profilent du temps qui s'écoule jusqu'au moment où les araspîees auront fixé rouvertore du verd, pour mettre à contribution les habitants de b capitale.

Divisés en petites bandes de quatre à six hommes , ils exploitent tous les quartiers en hurlaot certains chants, faisant maintes simagrées révoltantes, et se livrant à certaines danses, vraisembh* bièment empruntées aux ours et autres habitants des forêts , auxquels en outre ils doivent les vétemenis qui les couvrent.

Quelquefois, une espèce de lyre à deux cordes, dont ils tireftt trois ou quatre sons déchirants, oa une espèce de tambour, accompagne leurs ben* gleménts, et en complète la discordance.

Nais tour principal moyen de forcer l'admiration des spectateurs , consiste à lancer fortemaii coiitre le pavé la coiffure informe et bizarre qui couvre leur chef, à piétiner dessus, à la relancer, à la reprendre, et à la présenter enfin aux assistants , pour solliciter leurs largesses.

Ces solliciteurs s'arrêtent à toutes les portes. Les habitants sortent de leurs maisons , ou se présentent aux fenêtres; les passants se grouprat; la moins explicable des curiosités leur improvise un public.

Les mêmes scènes se renouvellent au moment où ils vont quitter la capitale^ pour i*etourDer vei*s les huttes qu'ils habitent le reste de l'année.

Ils ODI fait une assez bonne l'ëcolte; ce n'est pas que les dons soient consid^bles , tls se contentent de la plus petite offrande; mais personne ne s* y refuse , <;ar il ne serait pas prudent d'ëluder cet impôt , qnoique tout volontaire ; et l'on sait que les plus petites rétributions, muki[di^s» finis* sent par créer des résultats assex substantiels. '

On assure au reste que ces quêtes sont leur unique salaire, et que pour leui^ déplacement et leur service , considérés comme corvées , ils né reçoivent de la généreuse liste civile ottttmane que des rations de vivres.

IV>nr finir ce chapitre par des détails moins repoussants, nous parlerons des conteurs arabes, qui font le charme des familles d'élite , comme ils font supporter au nomade, sous sa tente, la durée des longues veillées.

Ces conteurs conservent et cultivent comme leur plus précieux , et souvent leur imique héritage , les féeries que leur ont transmises leursi auteurs. (Test une propriété sacrée, à iaqudle per^ sonne n*ose attenter. On sait que telle histoire fantastique est dans telle famille depuis tant Aë siècles, et qu'elle n'a jamais subi d'altération.

Celui qui désire Tentendre et en faire jouir sa famille et ses amis, traite avec le possesseur, et lui indique le jour où il devra venir la réciter. Le sultan est une des meilleures pratiques de ces narrateurs.

Quelquefois^ surtout dans le temps du Ramaza», carèiue le jour et cai'nayal la nuit pour tout disciple 4u prophète /les principaux cafés de la capilate ofilront ce passe-taàips à leur cUenièlc.

Le bruit se répand que tel conteur se fera entendre^ Àf)rès la prière du soir, 4iatis tel café. L'affluonce est grande.. Le local est bientôt coml^d'aor ^jifAirs. Ceux qui isie penvenl trouver place 4aii$ riniéiiçiur se tienpi^M €n dehors et 4«9S la mew Lii (Qule. se groupe jusqu'au ppint où la yoix da epiilenr w saurait {>lus se AÂre entendre.

On a eu soin de laisser ) au : ceQt|:>e du café UB»i en€!e^t04ibre de trois^.qttatre pieds dédia- Qièllve» daofi^daqueHe cet homine se plajce; ud taboiwfA let uiie >pipe 0Q«K|)O8ent , tQuit le , raobjliier doeA!iL a be$epQ<pqur latreprésentati^a.qojl va

donner. - \

Le public réuni , et chaque spectateur assis» les jambes croîséesT^ au poste qu'il a pu se procura, le récit «ciMoimence.. tl dure d'abord eaivîron une demi-heure , /après laquelle il y a un repos d'une duréeidgale^ Le silence sévère qui a été observé dtu*aail le discourâ n'est pas interrompu^ comme dans nos théâtres ^ par les exigences de la gorge et du nez des apeclateurs; il ne l'est que par les offres on demandes de boissons rafraîchissantes, de café ou de (m pour allumer les j^pes : la venle des comestibles forme le bénéfice du mattre des lieux.

BIVKftTlSSGIIENTS. m

Celui du conteur se cofii))Olse du produit ééA colledesqui se font à chaque entr'âcte; il y en a toujours trois y parce que te texte en conte est di* vbéel récité en trois parties. Ghacpie récit et chaque repos durent une dèmi-'heure ; et les rondes relatives aux rafi*2^cbissefnentft et à la quèlie se renouvellent li chaque fois.

On n'a point à craindre d'être interrompu par le bruit des ydtures : il n'en drcule pas; ni pai* les colloques des passants : \h observent le mu-* tisme le plus complet. ^

La séance finie, chacun s'éloigne à petit bruit, sans ténMîgner ni satisfection ni regret 4e la msk^ nière dont il a passé la soirée.

En 1799, nous avons assisté une fois à une de ces remuons dans un café, annoncée avec beaucoup de solennité , en raison de la haute réputation du narrateur qui devait se faire entendre. 11 faut être bien versé diins les langues ortent^rfes ^friMir suivre toutes les nuancés et flnefises de ce Stylte pur et relevé.

Dans notre embarras , nous recdurftmfes à uh drogman très - instruit , qui voalM'bien nous donner une idée sommaire tltt su jei qui- 'Serait traité dans la soirée; ? *« -

Il s'agissait d'un sultan qui avait perdu ime Bague h laquelle son sort était attaché ; il invitait aux recherches les plus aclives^ et promettak la main de sa fille , des richesses et de hantes di-

S6â SPECTACLES, JEUX,

goités à celui qui lui rapporteriait le bijou égaré; c'était le voyage d'un des coureurs de l'aventure, qui formait le sujet du cootCe.

Cet homme se metiail en route , et pour figurer son empressement et la vivacité de sa course, le conteur se levait^ passait sa pipe enU*e ses jambes, et par ses mouvements et le cUquetis de sa langue, il imitait le galop d'un chevaK Arrivait rheure de la prière : la pipe quittait cette position, et le couleur paraissait faire ses ablutions avec du sable, à défaut d'eau, et prononçait les paroles sacrées. Plus loin , il se trouvait près d'une fontaine, où une caravane abreuvait ses chameaiix. Ici , il racontait l'objet de son voyage , et prenait des informations. Le dialogue qui en résultait devait être curieux, à en juger par le redoublement d*attention des spectateurs.

Cette pantomime et les variations de la voix du conteur , seule part que nous pussions prendre à ce spectacle , nous divertissaient et soutenaient notre attention. Il était curieux d'y apercevoir toutes les habitudes des Turcs en voyage.

Le dénouement du conte était la trouvaille de la bague. Le coureur d'aventures se croyait à l'apogée du bonheur, lorsqu'il se réveillait : c'était un songe qu'il avait fait.

Telles sont les distractions qui apportent un peu de variété dans la vie monotone des sujets de Sa Hautesse. Les réformes n'ont rien changé

à ces habitudes, nées sous la lente à l'époque où les sectateurs de l'islamisme ne vivaient que pour conquérir et ravager la terre , et qu'ils ont implantées et maintenues sur le sol où ils se sont établis. Il y a fort à parier qu'il n'y aura de changement qu'à l'époque de leur expulsion d'un territoire dont ils ne savent pas jouir.

Dans les fêtes publiques , à l'occasion des grandes solennités , le gouvernement fait tirer des feux d'artifice; ils sont de la dernière mesquinerie. On fait aussi illuminer les minarets des mosquées ; les rares lampions qui ont celte destination se ressentent de l'affaiblissement du revenu affecté à ces institutions, et de la parcimonie de leurs desservanls.

ÎV M» ■ ■ ' ■

CHAPiTBE acnr.

LKS ÉTABLISSBHSNT» A L'USA^B DU PUBLIC

La nation lurqne, quoique fixée depuis plusieurs siècles sur les rives du Bosphore, et en communication depuis la même époque avec les peuples de l'Europe, est bien! éîoîgnée d'avoir tiré quelque avantage de ce contact pour l'amélioration de son régime sioclrtl et p^rivé. Elle n'est plus nomade , dans l'acception précise de ce mot ; maïs elle conserve etacorébeâtfcôup d'allures de tette ihanière d'étré , qui feiï de l'homme un être passager dans ceiéônde, et toujours prêt à déguerpir des lieux où \\ n fixé momentanément sa résidence.

'' Les Turcs onl des maisons, maisr en bois, et de

Page 1