MN ANGES. HO
par des firniaus, est formé d'un métal que l'on ne sait comment nommer. Si demain ces signes représentatifs étaient démonétisés, ou si la fin de la domination des Turcs leur ôlait l'appui de la loi, les gens qui en seraient munis ne sauraient qu'c^n faire.
Quelque avilies que soient les monnaies turques, il se trouve cependant des spéculateurs audacieux qui disputent au gouvernement, par des contrefaçons, le droit de tromper le public. Ce qu'il y a de remarquable , c'est que depuis que la détérioration de ces signes est devenue rapide, ces ténébreux fabricants , n ayant pas les mêmes frais à supporter que l'état, et pouvant, par conséquent, se contenter de moindres bénéfices, ont toujours fourni à la circulation des espèces meilleures que celles du fisc.
Sous le règne de Sélim III (1798), de faux-monnayeurs condamnés au supplice de la corde> essayèrent de trouver une justification dans le fait qu'ils travaillaient à l'avantage du public, car leurs produits étaient d'un titre supérieur aux espèces officieUes. C'est précisément pour cette raison, leur répondit le juge, que vous avez doublement mérité la mort, en ce que vos produits obtiennent la préférence sur ceux du gouvernement, et lui font un tort sérieux. Ils furent exécutés.
Rien n'est rare aujourd'hui, sur le territoii*e
Uin* , 4'Oiiiuie les espèces au lype étranger. Le commerce les retire de la circulation et les renvoie en Europe. Les bateaux à vapeur français, anglais, autrichiens et russes, qui font im service régulier de leur pays à Constantinople, en emportent toujours en faisant leur retour sur les ports de la chrétienté. La ville seule de Marseille est . assure-t-on , comprise pour un million par mois dans ces exportations.
La Russie, comme puissance, rivaUse avec le commerce dans l'activité de ces extractions. Mais c'est par ses exigences et par les mains du goihvemement ottoman lui-même qu'elle se fait sa large part.
Le sultan est sans cesse obligé de baisser la valeur idéale de ses monnaies. Ces variations sont autant de bonnes fortunes pour ses ministres, dont l'avidité ne laisse échapper aucune occasion d'acquérir des richesses. Prévenus à temps et avant la publication des firmans de réduction , ils en profitent pour faire opérer leurs banquiers, juifs et arméniens, sur les espèces frappées de diminution.
Si, au moins, ces signes d'échange pouvaient , comme les assignats en France, ou les billets de rindépendance américaine , se multiplier dans la proportion des besoins, le gouvernement y trouverait le moyen de soutenir l'édifice chancelant de Tempire jusqu'au jour très-prochain de sa
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chute. Le clîvaD n'a {vas même cette chance. Il est contraint de modérer ses fabrications pour lem* conserver le plus longtemps possible un reste de crédit.
Cette contrariété n'est pasia seule qu'il éprouve. Le défaut de circulation des espèces hors de la i*apitale et de quelques villes commerçantes, nuit à la vente des produits de l'industrie et des récoltes. Les contribuables ne peuvent se libérer, et les caisses publiques restent vides.
On n'ose autoriser des voies coercitives j)our forcer la rentrée des impôts, d'abord, pju'ce que Tctn est convaincu de l'impuissance de ce véhicule; car en Turquie, comme en France, comme en tout pays, le vieux proverbe Oà il ny a rien le roi perd ses droits, est également vrai ; et • en second lieu, parce que lâcher la main à l'arbitraire et aux vexations^ ce serait favoriser Tavidité des autorités locales, qui se serviraient du pouvoir pour s'avantager sans que le tisc y gagnât.
Un autre effet tout aussi funeste de l'insuliisance des recettes, c'est l'obligation qu'elle entraine de faire un choix dans les besoins à satisfaire. L'arbitraire et la déraison jouent un grand rôle dans ces répartitions. Elles donnent lieu à une foule d'abus. Ce n'est pas le plus ou moins d'utilité des services publics qui décide de la nature des allocations : elles suivent le degré de faveur dont jouissent les chefs de département. Ainsi, l'on a
VU les troupes placées sous les ordres d'Hallil- Pacha, ce premier gendre du sultan, au courant de leur solde, tandis que la garde impériale que commandait Saïd-Pacha, second gendre de Sa Hautesse, dont le crétinisme cédait à l'adresse de son beau-frère, avait plusieurs mois d'arriéré.
Que de causes de désarroi dans la chose publique ! Et Ton ne voudrait pas voir dans une situation qui s'aggrave chaque jour, sans que Ton songe à y remédier, la fin d'une société si déraisonnablement gouvernée ? Un seul fait doit surprendre : c'est qu'il y ait en Europe des gens et même des cabinets qui doutent encore de Tanéantissement prochain du sceptre du croissant.
Gomment se soutiendrait^!, lorsqu'il y a défaut de capacité et absence de bonnes intentions dans les hommes placés à la tête des affaires, et qu'au contraire , tous trouvent leur intérêt au maintien d'un désordre dont ils profitent?
Si le sultan demande des économies, on ne les opère pas sur lès services qui, à la rigueur, pourraient les supporter : c'est sm* le premier objet venu, quelle que soit son importance, que frappe le caprice. Nous en donnons un exemple en citant Saïd - Pacha , second gendre , qui , excité à des retranchements de dépense dans les différents services dont il avait la direction, n'imagina rien de mieux que de réformer les cinq professeurs européens attachés à l'école polytechnique.
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Si, au lieu d'économies^ Sa Hautesse veut des augmëataiions dans les recettes , l'esprit de ses mÎDlstresne se met pas à la torture pour trouver des matières surnmposables. Le premier objet qui se présente à leur pensée est frappé, fût-il déjà porté à un taux exoi'bitant. Le nouvelle surcharge , qui ne produit pas reffet d'accroître les moyens de libération du contribuable, ne sert qu'a le décourager et à lui faire chercher des biais pour éluder tout paiement* Pourquoi ferait-il des efforts qui ne serviraient qu'à augmenter son malaise et à provoquer de nouveUes exigences de la part des taxateurs ?
Que fait alors le gouvernement pour combler ses déficits? Il revient à ses rajas (sujets non musulmans ) et à leurs corporations, et c'est tantôt aux unes, tantôt aux autres, qu'il demande les différences que ses sauvages mesures ont produites danslesrentrées. Ce moyen extrême ne réussit pas toujours ; on conçoit que les facultés s'épuisent.
A la fin de Tannée 1836, l'empereur Mahmoud, étonné des résistances que rencontraient ses prescriptions en matière de finances, et ne pouvant croire aux raisons naturelles de la décroissance des ressources de ses provinces, la misère et la dépopulation, voulut en rechercher lui-même les causes. Il se résolut à un voyage d'inspection dans le nord de ses états ; l'époque en fut fixée au printemps suivant.
Le luolif de celle résolulion insolile lui annoncé dans des vues de bienfaisance et de soulagement de la masse indigente. Il faut admettre que ce but entrait dans l'ensemble des considérations • qui l'avaient délerminé ; mais il n'était qu'accès* soire. Le véritable objet étail de juger s'il n'y avait pas mauvaise volonté dans les retards des contribuables, ou connivence enlre ceux-ci et les autorités , et aussi de stimuler les unes et les autres pour en obtenir de fortes rentrées.
Rien n'avait été prévu pour rendre fructueuse cette pensée du souverain. Son apparition n'eut aucun des résultats qu'elle aurait pu produire.
Le sultan visitait des lieux écrasés plutôt par le despotisme local que par le régime général de l'empire. Il parcourait des contrées ravagées depuis peu par une invasion russe/accompagnée de tous les excès qui marquent le passage et le séjour de Iroupes indisciplinées ; il ne rencontrait que des malheureux ruinés par des mesures fiscaleSy imposées avec un arbitraire qui n'avait ni règle ni frein. Il eût fallu autre chose qu'un voyage d'apparat pour apprécier les causes de tant de misères, et leur porter quelque soulagement.
Les gîtes du sultan avaient été marqués dans les localités les moins misérables, encore avail*on eu soin d'en masquer le pitoyable état par quelques réparations et par des effets mobiliers qu'on y avait fait transporter de Constantinople. On avait
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aussi donné quelques soins aux chemins, nous ne disons pas aux routes y qu'il devait parcouiir. Enfin, au moyeu des vivres que Ton faisait ari'itar en abondance dans les lieux où il devait s'arlèter, et que Ton distribuait gratuitement aux gens accourus sur son passage, il fut facile d'obtenir un air de satisfaction d'hommes a qui l'on bisait espérer de grands avantages de la présence de leur souverain.
Sa Hautesse , faisant pour la première fois de sa vie un voyage hors de sa résidence , se transportant rapidement d'une station à une autre , et n'ayant auprès d'elle aucune personne de qui elle pût prendre ou recevoir des informations, m* puisait aucune instruction dans ce qui se passait sous ses yeux •
Arrivée dans ses quartiers, elle n'y était pas mieux servie par ceux qui l'y attendaient : car là, il ne lui était donné que d'entendre des acclamations de commande ; et quand elle s'était reposée des fatigues de la journée , c'était avec la réserve dictée par l'étiquette que les autorités lui débitaient des harangues dont les termes leur avaient été prescrits.
Au clei^é seul on avait laissé la faculté de prononcer quelques mots sur la détresse publique, encore lui avait-on imposé de tels ménagements, que Sa Hautesse, en faisant distribuer de minces aumônes , et accordant quelques diminutions sur
126 MMAMCES.
les redevances arriérées, crut avoir cicatrisé bien des plaies.
Ce voyage manqua totalement son but. Après six semaines d'absence , le sultan rentra dans sâ capitale. On lui avait caché les grandes souffrances de ses peuples. Persuadé qu'il les avait atténuées par les légers palliatifs que nous venons d'indi* quer, il voulut porter les mêmes consolations dans ses provinces du Sud ; et, dans cette vue, une nouvelle course fut annoncée pour Tannée 1838. Mais, éclairé plus tard par des rapports plus fidèles, Sa Hautesse a renoncé à ce projet.
On voulait cependant sortir de la crise qui entravait les services. On s'adressa, comme de coutume, à ce Français qu'on avait déjà consulté relativement aux armées de terre et de mer. On le trouva en mesure de satisfaire à la demande qui lui était annoncée. Elle avait pour objet d'indiquer les moyens de suppléer à l'insuffisance des ressources en exploitation , de les accroître avec possibilitéd'acquittement, malgré l'épuisement des contribuables, et de rendre les rentrées faciles.
C'était un véritable tour de force qu'on exigeait de lui. Mais les Turcs , dans leur ignorance profonde, ne connaissent pas la portée des questions qu'ils posent. Ils demanderont le travail le plus compliqué avec la même aisance que s'il s'agissait de leur indiquer l'heure du jour.
Pour être en mesure de répondre à l'oxorbi-
tante demande qui venait de surgir, il fallait s'être livré d'avance à une sérieuse étude de la situation fioaiicière de Tempire, de l'étendue et des causes de sa détérioration progressive. Avoir reconnu ces causes dans la misère toujours croissante des populations ; dans le délaissement, en proportion relative, des biens ruraux et des culttu*es ; dans FaTidité des gens en place, et l'absence de tout contrôle de leur conduite ; enfin, dans l'incapacité, Tindolence et le mauvais vouloir des principaux agœts.de la couronne : c'étaient là autant de principes des maux qui afiSigeaient le corps social, et l'on pouvait y trouver autant d'obstacles à tonte rectification.
Une autre difficulté devait entraver la proposition la plus favorable, c'était la lenteur des ministres turcs. Ces hommes sont persuadés que c'est sagesse chez eux , tandis que ce n'est qu'apathie, de procéder en toute occasion par ajournement , lors même que l'ui^ence d'une proposition leur est démontrée.
Cependant le sultan insistait pour qu'on lui prociuit des ressources extraordinaires. On ne pou- ^t les obtenir de la matière déjà imposée , hors d'état de fournir les subsides ordinaires. L'impuissance provenant surtout de la rai*eté des espèces et de leur défaut de circulation, tout nouvel impôt devait rester improductif devant ces deux obstacles.
Ce fut du milieu de cette complication de diffVcultés^ que le Français, consulté , fit sortir la combinaison placée sous le n'^ Ijdes pièces justificatives.
Il avait reconnu que partout la matière première abondait faute de débouchés, et qu'une foule d'individus incapables d'acquitter en espèces la cote la plus modique d'impositions , pourraient se libérer facilement de taxations triples et quadruples, s'il leur était permis de les solder en nature.
D'un autre côté, parmi les dépenses utiles et ui^entes que l'administration, dans sa détresse ^ négligeait de couvrir par des allocations, figuraient en masse tous les besoins communaux : Ventretien des chemins, des fontaines, des hôpitaux, des écoles, etc. y tous objets abandonnés par le gouvernement, auxquels les localités se trouvaient hors d'état de faire face.
Ces deux considérations devinrent la base du plan oflert au divan. Mais en le donnant textuellement à la fin de ce volume, il faut expliquer pourquoi il est rédigé sous la forme dubitative , tandis qu'en le créant on ne faisait qu'obéir à une demande formelle.
Le personnage qui avait commandé ce travail y était suffisamment autorisé par ses fonctions et par sa position élevée. Le point sur lequel il consultait, l'embarras financier de l'empire, était de haute notoriété. Ce dignitaire remplissait un devoir et manifestait son zèle , en cherchant partout où
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ilespéiaii les trouver, les lumières que Ton nv rencontrait pas dans les conseils du prince. Tout ooncourail donc à justifier sa démarche auprès du Français.
Mais , en Turquie , il ne suffit pas d'être animé d'an zèle sincère et d'avoir des vues saines; il est souvent dangereux de devancer Tautorité suprtaie j et le dévouement le plus pur peut, quelquefois, encourir le soupçon de trahison. Il fut enjoint au Français d'écrire , non comme s'il le laisait par ordre et avec Taide de communications confidentielles, mais bien comme s'il agissait spontanément et d'après des bioiits publics.
Il se prêta à cette fantaisie et proposa la division des dépenses en gouvernementales et communaleSy en admettant, pour faire face à ces dernières, Pimpôt en nature.
Par ce moyen très-simple, on devait obtenir pliBiears résultats très-importants. D'un côté, on soulageait le trésor de tous les frais des localités, qui , dans ce système , étaient laissés à la charge des communes ; de l'autre , on pourvoyait à ces dépenses négligées depuis longtemps par le gouvernement.
Par l'admission des objets en nature , applicables à l'acquit des besoins communaux , on atteigoait le contribuable jusqu'à concurrence de ce qo'il devait, en lui ouvrant un mode de libération nullement gênant pour lui.
Enfin le divan, en prenant des communes» contre paiement en espèces y tous les articles de ces impôts qu'il achète de ses fournisseurs , lesquels l,e servent mal , le trompent sur les quantités et les qualités , etc. , tels y par exemple , que les grains pour l'approvisionnement de ses troupes , de ses vaisseaux, de ses forteresses, etc.; les laines pour les manufactures qui habillent ses soldats , le chanvre pour ses ai*senaux, etc.; le divan, disoufrnous, répandait dans l'intérieur un numéraire qiu y ramenait Tabondance et facilitait la rentrée des impôts en argent.
Tant de considérations n'émurent pas les dépositaires de Tautorité du sultan. Des remerciements furent adressés à l'auteur^ mais Sa Hautesse ne connut pas son travail.
Il était cependant de nature à éteindre des embarras qui accélèrent la chute prévue de l'empire ; mais il eût en même temps rendu difficile Texpk»tation d'abus dont les ministres profitent largement. Cette raison lui fut fatale.
Le désordre et la détresse n'ont pas cessé d'affliger le corps politique ottoman. Peut-on dire que les réformes aient eu leur utilité , en améliorant le système financier en vigueur en Turquie ? Nous ne le pensons pas.
Nous venons de tracer rapidement la situation financière de ce pays ; des détails plus explicites ne feraient que fatiguer le lecteur, sans rinstruire
plus complètement. Il est cependant un point qui mérite d'être éclairci.
On voudra savoir pourquoi la capitale de l'islamisme, naguère encore si opulente, est tombée si rapidement dans l'état misérable où on la voit aujourd'hui. Comment, résidence du sultan et de sa cour, des hauts fonctionnaires, de tous les hommes que l'on peut croire riches, métropole iietous les cultes professés par les sujets de Sa Hautesse , centre d'un grand mouvement commercial y renfermant dans son enceinte tous les grands établissements de l'état, l'état-major de l'armée et de nombreuses troupes ; comment cette Tille ne présente-t-elle à l'œil de l'observateur que l'aspect de la détresse, qui ne s'aperçoit que dans les plus pauvres communes? Gomment, enfin, expliquer un état de choses qui choque toutes les idées reçues? Par des traits caractéristiques particuliers à la Turquie.
Depuis la fondation de cette puissance jusqu'à DOS jours, on a vu la couronne pomper, par les exigences de son fisc, toute la substance de l'empire jusque dans ses limites les plus reculées, et la répandre autour d'elle, dans sa résidence, sans smquiéter, en aucune manière, de la situation des provinces qu'elle dépouillait.
Cest assez l'usage dans tous les pays monarchiques, que le trésor du prince attire à lui tout le revenu public ; mais une partie des recettes re-
touinc sur les lieux d'où on les a tirées, pour sa* tisfaire aux dépenses locales, à la solde des troupeSy aux achats faits pour le compte de Tétat, etc.: par <;e moyen, l'équilibre se rétablit sans cesse, et chaque localité trouve, dans cette rotation des espèces, la possibilité de répondre à de nouvelles exigences.
Il n'en était pas ainsi en Turquie avant le règne actuel. Tous les revenus de l'état entraient dans l'épargne du sultan , mais rien n'en remontait en dehors de la capitale, aux sources où ils avaient été puisés. C'était aux pachas, gouverneiu*s des provinces, à pourvoir, comme ils l'entendaient, à leurs propres besoins et à ceux de leur arrondissement.
A leur tour, ces vizirs pressuraient leiu*s administrés , attiraient dans leurs coffres ce que le lise impérial n'avait pas enlevé , et n'en laissaient échapper que l'indispensable , pour empêcher la société de se dissoudre. Le surplus des besoins sociaux restait en souffrance autour d'eux , et la conséquence de ce régime absurde était de décourager les populations, de leur faire abandonner des travaux dont le produit ne profitait qu'à leurs oppresseurs, et finalement de les pousser à fuir des lieux où ils ne trouvaient plus ni sûreté , ni protection , ni justice.
Non-seulement les sultans ruinaient leurs apanages, par une «ispiration incessante d'espèces
moùnayées, mais ils avaient imaginé, pour en rendre les produits plus complets dans leurs mains, d'exiger, pour l'entretien de leurs palais, des redevances en nature. Plusieurs provinces ou villes avaient été taxées, au moment de la conquête, à l'envoi journalier, pour la consommation des nombreux commensaux du sérail , d*objets abondants sur leur territoire.
Tels de ces lieux (la Moldavie, la Valachie, etc.) fournissaient, chaque jour, un nombre déterminé de moutons. Tels autres (Rodosto, Gallipoli, etc.), des volailles ; d'autres (les îles et les côtes de la mer de Marmara), des fruits et des légumes. L'Êgyple envoyait du riz ; l'Arabie, du café et des parfums; l'ile de Scio, du mastic, etc., etc.
La cour, au moyen de ces fournitures, avait d'autant plus d'ai^ent à consacrer à d'autres usages dans Constantinople. .Mais ce qui alimentait surtout le mouvement des espèces sur cette place, c'était le trafic sm* les emplois publics, depuis le plus haut rang jusqu'au plus modeste office.
En Turquie, tout se vendait. Hormis quelques nominations que dictait le caprice du maître, ce n'était qu'à beaux deniers comptants que l'on pouvait obtenir les emplois du gouvernement.
Un homme désirait une position , fiit-ce même un pachalick, à laquelle sa situation dans le monde lui permettait d'aspirer : il en faisait traiter par des courtiers ad hoc, auprès de l'aulorilo qui pou-
134 KINANCES.
vait la lui procurer. Le succès était certain , si l'offre d'argent (pot de vin) était en rapport avec rimportance de Femploi.
Mais, ordinairement, ce solliciteur ne possédait pas la somme qu'il lui eût fallu. Cette circonstance ne Tarrètait pas. Il trouvait dix banquiers pour un y juifs ou arméniens , prêts à la fournir pour lui, moyennant des primes et des intérêts en rapport avec les risques à courir.
Dès qu'il était nommé, le bailleur de fonds attachait à sa personne un agent de confiance qui ne le quittait plus et le suivait dans les lieux où il allait exercer ses pouvoirs. Cet agent était chaîné de veiller à l'exécution des engagements pris.
Suivons les résultats de ces arrangements à l'amiable, et voyons quel était leur effet sur la place de Constantinople.
Les négociations de l'impétrant avaient déplacé une somme d'autant plus forte , que la place obtenue était plus lucrative. Admettons que c'était un pachalick de première ou de seconde classe : c'était alors de millions qu'il s'agissait.
Cet argent avait passé dans les mains du grand dignitaire qui avait fait accorder la nomination. Les alentours de celui-ci, dont les bons offices avaient contribué au succès, n'avaient pas été oubliés par le nouveau pacha. Chacun avait eu sa gratification personnelle.
Il y avait eu des courtages et des commissions
de distribues par le bailleur de fonds, pour la formalion de la somme ; car celui-ci, engagé oi*dinairement dans plusieurs affaires du même genre , avait été obligé d'emprunter pour parfaire cette somme.
Voila, dès le premier moment, un mouvement de capitaux dont beaucoup de gens avaient profité.
Le nouveau dignitaire devait, après son installation, faire passer à Constantinople : 1" les intérêts stipulés, qui se payaient de mois en mois et presque toujours d'avance ; 2*" des à-comptes sur le capital, dont les époques étaient fixées jusqu*à rentier remboursement ; 3"" et enfin diverses sommes d'argent, destinées à être distribuées en cadeaux parmi les gens en place , dont il avait eu soin , avant de partir , de s'assurer la protection contre les embûches que la jalousie et Tintrigue lui susciteraient.
Ce pacha, aussitôt après sa nomination et avant de se mettre en route , avait lui-même distribué tous les emplois auprès de sa personne, et tons ceux qui étaient à sa nomination dans son gouvernement. On ne les avait obtenus que par des sacrifices d'argent envers lui , lesquels l'avaient en partie dédommagé de ceux qu'il avait faits luimême. Aussi bien que le maitre, ces valets de tous rangs avaient dû recourir aux emprunts. Us avaient donc, proportion gardée , des engage-
1H6 MNANCES.
ments semblables à tenir vis-à-vis de leurs propres prêteui*s. 11 fallait aussi qu'ils fissent leurs remises sur Constantinople aux échéances prises.
On voit tout de suite à quel redoublement dans le mouvement des fonds, et à combien dVnvois d'ai*gent donnait lieu une seule nomination à un emploi important.
Enfin arrivait le moment où le fonctionnaire et tous ceux qui s'étaient attachés à sa fortune étaient rappelés ou revenaient dans la capitale, dans l'espoir et avec l'intention de rechercher une position plus élevée. Avec lui et avec eux , rentrait dans la capitale la récolte que chacun avait faite pendant la durée de l'exploitation.
Ils cherchaient alors à placer et à utiliser leurs capitaux. Il en résultait des prêts ou placements sur gages, des achats de maisons, des mariages, etc., toutes choses dont la place se ressentait utilement.
Telles étaient, avec les dépenses que le sultan et sa cour faisaient de leur côté, les causes qui versaient journellement une grande abondance de numéraire dans C!onstantinople.
L'une de ces sources n'est plus aussi abondante. Le sultan attire bien encore à lui la totalité des revenus de son empire ; mais il en rend une bonne partie à la circulation sur tous les points de ses états , pour l'entretien des troupes et des flottes, et pour diverses branches de l'administration pu-
blique ; car Sa Hautesse pourvoit aux dépenses de radministration autant ei aussi exactement que ses l'essources le lui permettent.
Ses prédécesseurs s'affranchissaient de ces obligations, etlaissaient à leiu*s délégués, nous l'avons déjà fait connaître, le soin d'y subvenir en pressurant leurs administrés.
L'autre source est totalement tarie. On ne vend plus ouvertement les emplois : ils sont , ainsi que WHis l'avons fait remarquer dans le chapitre de la marine , donnés à la faveur. Ce mode a bien ses inconvénients ; mais il est moins scandaleux, et il ne favorise pas exclusivement la plus vile des aristocraties, celle de l'argent.
Les fonctionnaires n'ayant plus la même étendue de pouvoir que par le passé, et la misère des populations s'étant accrue au-delà de ce que l'on peut imaginer, ils ne peuvent plus en tirer les mêmes bénéfices qu'autrefois.
Ces détails expliquent Textrème rai*eté d'argent que Ton remarque de nos jours dans la métropole de l'islamisme.
Si, à ces causes certaines, on ajoute que les ha« bitants de cette ville, quoique fixés dans l'enceinte des murs, ne possèdent pas les conditions qui, en tout pays, constituent l'état de propriétaires, ^vant de revenus fixes et assurés , on sera bien moins surpris encore de l'extrême misère qu'on y aperçoit.
Hormis des maisons en bois que des incendies détruisent presque périodiquement, et quelques campagnes d'agrément sur le Bosphore, on ne connaît à ce peuple aucune propriété foncière ; les terres sont en friche aux portes de la capitale. Il n'y existe ni fonds publics , ni banque , ni fondation , où les particuliers puissent placer et faire valoir leurs capitaux.
On prête sur gages, ou Ton confie ses fonds, contre de gros intérêts, à des tripoteurs se disant banquiers. Il n'existe pas d'autre mode de place*ment* Ces traitants sont presque tous Arméniens ou Juifs ; c'est entre leurs mains que les gens en place versent leurs économies et les revenants-* bons de leurs emplois.
A la lecture de ces détails, ne dirait-on pas une société qui commence? Les extrêmes se touchent. La vérité est que c'est une société qui se dissout. Qu'ont fait les réformes du sultan Mahmoud pour adoucir cette lamentable situation?
CHAPITRIi !▼.
De toutes les branches de l'ordre public en TuiHiuie, la justice est celle qui a été le moins attemte par la sape appliquée par le sultan Mabmoad aux institutions yermoulues qui régissaient son empire. Cest aussi celle à laquelle il est le plus difficile de toucher ; la base de tous les codes ottomans se trouvant dans le Coran , lequel ne peut supporter d'altération ni dans son texte ni dans son esprit.
Dès le temps des califes, les Musuhnaus ont été soumis à deux juridictions : l'une , que Ton peut nonmier régfdière, en ce qu'elle se règle sur la loi écrite ; l'autre, qui peut être appelée prévôtale,.
en raison de ce qu'elle puise ses éléments dans des délégations du pouvoir suprême.
On trouve ces juridictions établies et en vigueur partout où régnent des princes ottomans , en Turquie, en Perse, à Maroc, etc., etc.
La première est exercée par un corps privilégié, que ses études rendent également apte aux fonctions du sacerdoce et à celles de la justice. Ce corps , chez les Turcs , est connu sous la dénomination de Yuléma. Ses membres reçoivent individuellement le même titre. On dit d'un iman (prêtre), tout aussi bien que d'un cadi (juge), c'est un uléma.
Mais il y a dans les deux nuances de cette puissante corporation, une infinité de titres qui désignent l'ordre hiérarchique et l'importance des fonctions auxquelles on les applique, depuis le sommet du tableau, où sont placés le mufti, le shériff de la Mecque et Médine, les deux kadilcskers (grands-juges) d'Europe et d'Asie, etc., jusqu'aux desservants des mosquées et aux simples juges des petites communes, qui sont au bas de l'échelle.
La seconde juridiction, la prévôtale, est dans les mains des délégués du pouvoir exécutif, occupant des fonctions qui confèrent cette immense prérogative. Disons tout de suite que c'est sur ce |>oint qu'a eu lieu , en matière de justice, la seule dérogation aux usages qui soit due aux réformes.
DE LA JUSTICE. 1 h I
Avant ces réformes, on aurait eu beaucoup de peine à préciser à combien de places était attribué le droit de vie et de mort sur les subordonnés et sur les populations. Sans parler du grand vizir, du capitan-pacha (amiral), de tous les pachas à une , deux ou trois queues, qui en étaient investis , on retrouvait ce privilège exorbitant entre les mains d'une foule de beys, de gouverneurs de ville, d'administrateurs civils, et de chefs militaires eiD|^yés sur différents points, ou en missions extraordinaires.
On se ferait difficilement une idée du nombre de tètes qui tombaient au moindre caprice de ces agents du pouvoir. 11 n'y a guère que vingt-quatre ans, que de simples chefs de bandes, envoyés contre les populations insurgées du nord de l'empire, faisaient mutiler, décapiter, empaler en masse les populations mâles des villages de la Bosnie, de la Servie, des rives du Danube, soupçonnées d'avoir pris part à la révolte.
Le sultan Mahmoud a imposé de grandes entraves à ces boucheries humaines. Le nombre des fonctionnaires armés du pouvoir prévôtal a été très-restreint, et il en fait surveiller l'usage. Mais est-il bien servi dans ses investigations? C'est ce qu'on n'oserait assurer.
Cet homme supérieur veut le bien , on ne saurait trop le répéter. Son malheur est de le vouloir seul.
iV2 DE LA JUSTICE.
On a eu une preuve bien ferle de l'espril de modération qui Tanime, dans un fait qui se passa a Constantinople pendant l'été de 1827.
Un Grec fut surpris par un mari musulman en conversation criminelle ( comme diraient les Anglais) avec sa femme. Celui-ci pouvait punir les coupables en les exterminant sur les lieux et à rinstant même du délit. Mais, fanatique encore plus que jaloux, il s'écria qu'attendu le relâdiement qui s'opérait dans les mœurs , il voulait un exemple public, et, dans cette vue, il les livra au cadi.
Grand fut le bruit qu'occasionna cet événement. Le sultan fut instruit, car on ne peut plus exécuter à mort dans la capitale sans sa sanction. Sa Hàutesse voulut saisir cette occasion d'adoucir la coutume en pareil cas. Elle désirait commuer la peine encourue par les délinquants.
Le mari Ait inexorable. Il se répandit en plaintes sur les atteintes portées à la loi ; il menaçait d'opérer un soulèvement. L'autorité céda, et les prévenus furent pendus. Autrefois, la fenuue, cousue vivante dans un sac, eût été jetée à la mer.
Les corps restèrent exposés trois jours à la vue du public, sur les places choisies, au milieu des marchés, par l'époux outragé.
Ces deux exécutions , et une décapitation survenue peu de temps auparavant , sont les seules condamnations judiciaires a la peine capitale qui
DE LA JUSTICE. I i3
aient eu lieu du mois d'octobre 1 836 au mois de mai 1838. Cette dernière condanination souleva on ineident étrange.
Un uléma en grande considération remplissait le poste de président des monnaies. Dans sa nombreuse domesticité, se trouvait un honmie qu'il avait traité en favori pendant une quinzaine d'années.
La bonne barmonie cessa entre eux, et le valet ftil renvoyé. Mais le maître, loin d'être satisfait par cette expulsion, poursuivit ce malbeureux par des calomnies acérées, et parvint à le faire renvoyer des diverses maisons où il avait réussi à se placer.
Exaspéré par cette persécution, cet bomme se décide à en tirer. une vengeance éclatante, et c'est dans une des mosquées impériales , située sur la place d*Eski (ancien sérail), un jour de grande fête, et au milieu de la prière, qu'il poignarde celui qu'il regarde comme son ennemi implacable.
Leskavasses (gendarmes) se précipitent sur lui. Il en tue deux et en blesse un troisième avant qa'on ait pu lui arracber le stylet avec lequel il a commis tous ces ravages. Il est condidt en prison. L'uléma se rassemble sans retard dans le lieu de ses séances. Le mufti, les deux kadilcskers . le stambould-eiTendissi (grand juge de Constantinople ) , et tous les autres grands dignitaires do
ce coq>s , sont présents. Il est arrêté , qu'attendu la qualité de la victime j le lieu où l'assassinat a été commis, et le moment choisi par le meurtrier, la cause sera jugée avec la plus grande solennité. Mais pendant que cet aréopage délibérait, le séraskier, gouverneur de C!onstantinople, nouvellement nommé à cet emploi , ayant , en cette qualité , la justice prévôtale , jugea convenable de saisir cette occasion de faire usage de sa prérogative.
Il fait enlever et décapiter le coupable, sur le motif que des kavasses dépendant de son service sont au nombre des morts ; et après le supplice, il fait placer le corps sur la voie publique, à portée de la mosquée théâtre du crime.
L'uléma, en apprenant cette usurpation sur ses prérogatives, cria bien haut, rappela ses droits violés, et demanda satisfaction.
Le séraskier venait d'épouser la fille ainée du sultan : on le soutint contre la formidable corporation des gens de loi et d'église, et il fut visible, dès ce jour, que la puissance et la considération de ce corps étaient en décadence.
L'axiome cédant arma togœ était autrefois dans toute sa force en Turquie, quand l'uléma parlait en corps.
Il nous reste, pour compléter ce premier aperçu, a prouver , par un exemple récent , que le système prévôlal , on matière rriniinello, esi encore
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en principe chez les Turcs y dans sa verdeur primitive , et que le caractère seul du sultan en modère Tapplication.
Vers le printemps de 1 837, Sa Hautesse annonça, nous l'avons déjà dit dans le chapitre Finances^ Imtention de visiter les provinces du nord de son empire, échappées jusqu'à ce jour aux empiétements successifs des Russes.
Cétail une chose inouïe dans les fastes ottomans, qu'un voyage du Grand Seigneur entrepris dans des vues^pacifiques et d'améliorations. Tous les bons esprits y applaudirent. Mais si l'idée première était bonne en elle-même , rien n'avait été prévu pour la seconder. Nous avons fait connaître que ce voyage est resté sans résultat.
Mahmoud, avant son départ, avait jugé que son éloignement pourrait réveiller des espérances mal comprimées, et suggérer aux smciens factieux et aux adversaires âe ses réformes, l'idée de tenter un soulèvement.
Cette crainte présida à l'adoption de mesures propres à le prévenir ou à le réprimer, et, entre autres dispositions, il fut créé une sorte de conseil de régence , auquel les pouvoirs les plus étendus furent attribués. Pertex-Pacha , ministre de Tinlérieur, en eut la présidence.
On s'accordait à reconnaître à ce dignitaire, de la capacité et de la fermeté. Il en déploya, comme on va le voir ; mais cela ne le sauva pas de la ca-
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tastrophe dont nous avons parlé dans l'avantpropos.
Le sultan Mahmoud avait été guidé dans ses prévisions par une sorte de'prescience innée qn on se plaît à lui attribuer. Il y avait à peine un mois qu'il avait quitté sa capitale , lorsque le parti janissaire crut le moment arrivé de ressaisir son influence.
Cinquante de ceux qui avaient échappé à l'extermination se réunirent chez un de leivs anciens en grande vénération parmi le peuple, et combinèrent les moyens d'exciter des troubles, à la faveur desquels ils pussent parvenir à renverser le nouvel ordre de choses.
La maison du chef de ce complot est vaste et peinte en rouge , ce qui a valu à sa tentative le nom d'entreprise de la Maison-Rouge. Elle est située près d'une porte de Galata , donnant sur le faubourg européen de Péra , d'où les conjurés pouvaient, en cas de revers, se jeter dans la campagne et fuir dans toutes les directions.
Mais ils furent trahis, et la nuit même fixée pour l'explosion qu'ils avaient préparée , le faux frère qui les avait vendus , ouvrit à la troupe envoyée secrètement sur les lieux, la porte do ladite maison.
Trois chefs qui délibéraient dans une salle du rez-de-chaussée furent immédiatement égorgés sans bruit; les autres se rendirent ^ans songer à
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résister. Ou les emmena ; ils ne reparurent plus. On sut y mais sans pouvoir en obtenir la preuve , qu'ils avaient été noyés , la même nuit , dans les eaux du Bosphore.
Cet événement ne fit aucune sensation ; à peine en parla-Iron le lendemain ; il était oublié le jour après. Noos ne l'avons rappelé que pour faire re- F marquer qae les procédés de la justice prévôtale nennent encore en aide au gouvernement turc, quaad il les croit utiles ou nécessaires.
Les détails qui précèdent n'ont encore trait qu'à la justice criminelle dans les états ottomans. On a vu que cette justice se divisait en deux parties bien distinctes : la régulière et la prévôtale y mais que^ malgré cette séparation tracée par le droit et par l'usage entre ces deux juridictions , il pouvait survenir des empiétements saillants de Tune sur iautre.
On peut conclure de ce que nous venons d'exposer, qu'à cela près des restrictions à l'exercice de la puissance prévôtale, posées par l'empereur Mahmoud, les choses marchent encore à peu près sur les errements du passé.
Ainsi se trouve justifiée l'assertion qui commence le présent récit, que, de toutes les branches de l'ordre public , la justice est celle qui a le moins ressenti les changements introduits par ce prince.
Avant les innovations qu'il a introduites dans
ses états, le plus grand obstacle à tout projet d'amélioration se rencontrait dans les usages. '
Quelque avantageuse que fût une proposition , quelque convaincu de sa supériorité sur la chose en pratique qu'il s'agissait de modiiier ou de changer, le ministre ottoman auquel vous vous adressiez ne manquait pas de vous répondre avec un flegme imperturbable : « Vous avez raison ; fnais « bizim adet dchil [ce nest pas notre usage). » Que d'efTorts , que d'idées salutaires, sont venus se briser contre cette phrase , aussi ancienne que la domination ottomane !
Il a fallu toute la raideur de caractère du sultan réformateur pour qu'il ait réussi à ébaucher ses vues régénératrices, et à briser sur quelques points cet empêchement devant lequel tout avait reculé avant lui. Mais , partout où ce prince n'a pas encore porté la cognée, l'usage survit et règne avec la même tyrannie que dans les temps anciens.
Il faut toujours citer pour être compris, et il n'est pas de moyen plus sûr d'apprécier un peuple que de le saisir dans ses habitudes sociales. En application de ce principe, nous allons, avant de quitter la justice criminelle pour entrer dans l'examen de la justice civile , exposer quelques pratiques consacrées par le temps. Si elles paraissent négligées depuis le nouvel ordre de choses , elles n'en existent pas moins , et peuvent revivre d'un
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moment à l'autre , jusqu'à ce que des finnans bien libellés et sérieusement observés les aient anéanties.
An criminel et en justice prévôtaie^ le coupable est jugé par l'autorité devant laquelle il comparait, sin* le simple rapport de son délit, et il est imméàatemait soumis à la peine qui a été prononcée contre lui.
Dans les mêmes cas et en justice régulière , il existe une sorte de débat, très-sommaire à la vérité, mais enfin qui admet un droit de justification en faveur du prévenu, et l'audition de témoins s'ils sont produits séance tenante.
Cest bien peu, direz-vous ! Assurément ; mais c'est beaucoup si vous comparez aux règles de l'autre juridiction.
Si, malgré cette légère déférence de la loi, l'accusé est condamné, il est livré de suite à Texéculeur des sentences, qui s'en saisit, et le conduit, fortement lié avec des cordes , au lieu qu'il lui aura plu de choisir pour l'exécution : car il n'y a pas à Gonstantinople de site affecté aux supplices. Supposons que ce malheureux soit un homicide.
C'est sur la plainte de la famille de sa victime qu'il a été poursuivi. Elle a assisté au jugement, sollicité la peine, et obtenu la condamnation.
Dès que Tarrèt a été rendu, la loi se trouve salîsfaile ; car la justice a prononcé. LiO coupable
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ne lui appartient plus. 11 est, en quelque sorte, la propriété des plaignants. C'est eux, en effet, qui pâtissent du tort occasionné par le crime.
Ceux-ci se mettent à la suite du condanmé, qu'entraîne le bourreau, accompagné de son aide, porteur d'une échelle. Pendant le trajet, ils lui reprochent son infâme action, je dommage et la douleur qu'il leur occasionne. C'est un père , un frère, un fils, dont il les a privés.
Le bourreau s'attendrit; il devient concilia-^ teur. Tu les entends, dit-il à l'homme dont le sort est entre ses mains. Ils ont raison. Tu leur as fait un mal af^eux. Ne trouverais-tu pas juste de les dédommager ? Tu peux te sauver par un sacrifice. Voyons, qu'off'res-tuî
Le patient, pai*aissant ému à son tour, répond : Ëh bien , je donnerai cent piastres.
Le bourreau aux intéressés : Il donnera cent piastres.
Cent piastres ! le monstre I Â-t-il bien ce front , lui qui est riche? Cent piastres pour un père, un frère , un fils! Non ! non. Qu'il meure !
Tu le vois, reprend le bourreau, ils refusent. Allons, sois plus raisonnable. — Eh bien! j'en donnerai mille, deux mille, cinq mille.
Grâce à l'exécuteur des sentences, on finit par s'entendre; car il a menacé de mettre fin aux débats en exécutant l'arrêt.
L'argent est compté , le condamné est mis en
liberté , et Tofûcieux médiateur touche un double courtage. Cependant la loi et la société ont été désintéressés par Tarrèt rendu par le juge.
On assure que des criminels ont subi leur jugement pour n'avoir pas voulu ou pas pu satisfaire ani exigences des poursuivants.
Dans des cas parails, ou dans d'autres, où il n'y avait pas de négociations, faute d'intervenants, il s'oavrait en faveur du bourreau une spéculation aussi singulière par sa nature, qu'elle pouvait devenir productive par ses résultats.
On a vu qu'à Gonstantinople il n'existe pas de lieu affecté aux exécutions. Le bourreau est maître du choix de l'emplacement , si on ne lui en a pas désigné un, pour tel cas spécial.
Dès qu'il était en possession du patient, et en route avec lui , il lorgnait du coin de l'œil les boutiques, les cafés, les lieux les plus fréquentés , Ci l'on devinait son choix par l'échelle que son aide, sur un signe, de lui seul compris, allait placer <^ntre la porte ou la devanture du local préféré.
Aussitôt que le propriétaire des lieux pénétrait son intention, alarmé du préjudice que la présence don pendu, pendant les trois jours que le cadavre i*^terait appendu , ferait à son établissement , il ^courait, et faisait les plus vives supplications Poor qu'on lui épargnât ce spectacle, qui éloignent ses chalands.
Toutes ses raisons étaient inutiles, jusqu'à ce
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(|ue le bourreau, louché par quelque argument irrésistible, se désistât de son droit.
Il poussait plus loin, pratiquait le même manège vis-à-vis d'autres propriétaires, et ne cessait que lorsqu'il apercevait quelque autorité qui aurait pu blâmer et punir cet étrange trafic.
Alors seulement le condamné subissait sa peine. On l'accrochait contre quelque local inhabité, où, en été conmie en hiver, la permanence était de soixante et douze heures, quelle que fût Tinfluence de la saison. Disons, en passant, pour compléter ce bizarre tableau , que lorsque le pendu était un raja, ce qui est presque toujours le cas, la décollation ou Tétranglement étant plus particulièrement en usage pour les Musulmans, il se rencontrait toujours quelque zélé disciple du prophète, qui trouvait moyen de le coiffer d'un chapeau, enlevé au premier passant régnicole, de ceux qui ont la manie de se vêtir à Teuropéenne. C'était, dans les idées du peuple dominateur, une manière d'exprimer son mépris pour tout ce qui ne professe pasTislanrisme; et les bons Musulmans d'applaudir.
Caressez donc ces Musulmans, quand vous les voyez dans vos cités, si complaisants et si affectueux. Vous n êtes , à leurs yeux, que des réprouvés , tout au plus dignes de leur commisération.
11 y a, en Turquie, un genre de délit à l'égard
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duquel lii rigueur de la loi n'admet pas de palliatifs dans l'application de la peine.
Sous un gouvernement despotique y où la confiscation est de règle dans une multitude de cas, où nul système hypothécaire, nulle banque, nulle fondation , n'offre aux particuliers des moyens sûrs de placement pour leurs capitaux , il y a une tendance générale à enfouir ses richesses.
On donne indistinctement le nom de trésor à ces fonds cachés, quelle que soit leur quotité. Or^ tout trésor dont la découverte est due au hasard appartient au sultan. Malheur à qui hésite à en révéler l'existence, avant même d'y avoir porté une main sacnlége !
Un exemple va établir l'énormité de ce danger, alors même que, par ignorance, on n'a pu l'éviter. Le fait se passa en 1799, sous le règne de Sélim m, oncle de l'empereur actuel, dont les Turcs louent encore la modération et l'humanité.
Les habitants de Constantinople font usage de brasier pour chauffer leurs domiciles. pendant la. dure saison. Il y a de graves inconvénients dans cet usage ; on les lira dans le chapitre consacré aux incendies. Nous anticipons sur ce l'écit, seulement autant qu'il est nécessaire pour l'intelligence du fait suivant.
Une famille entière fut asphyxiée autour d'un mangal, dont le charbon n'avait pas été entière-