n: LA jlîsim:e
ment réduit en braise avant qu*ou ne l'introduisit dans la salle où elle se réunissait.
L'infection répandue au-dehors par la putréfaction des cadavres révéla ce malheur. Le cadi, averti^ se transporta sur les lieux, fit enlever et inhumer les corps, et procéda, le lendemain, à la vente aux criées de cette maison, dont toute la famille propriétaire avait péri à la fois.
Elle échut à un Musulman très-considéré, lequel , en ayant reçu la clef, après l'acquittement du prix, voulut, quand tout le monde se fut retiré, jeter un premier coup d*œil sur sa nouvelle acquisition.
Dans une des pièces du rez-de-chaussée il remarque une planche du parquet qui parait mal assujettie et avoir été soulevée depuis peu. Il la lève à son tour, et aperçoit , dans le vide qu'elle couvrait, un baril debout, sur lequel un papier était placé.
Le Turc ne savait pas lire. A tout hasard, il plonge le bras , retire le papier, replace la planche, et, attendu l'heure avancée, remet au lendemain à faire un examen plus approfondi de rétablissement.
Il regagnait paisiblement son domicile, lorsqu'il fait la rencontre d'un Juif lettré de sa connaissance. Impatient d'apprendre le contenu du papier, il prie l'Israélite de le lui lire.
A peine celui-ci en a-t-il parcouru les premières
lignes, qu'il s écrie : J'en veux la moitié. — Quelle moitié ? répond le Turc^ — ^J'en veux la moitié, répète le Juif. — Tu ne l'auras pas, réplique le Turc ; et, pendant ce temps, il cherche à reprendre son papier, que le Juif tient éloigné avec son bras droit tendu, tandis que du gauche il repousse le réclamant.
Ce colloque et ce débat au milieu de la rue, dont on ne pouvait deviner le motif, avaient attiré les passants. Parmi eux se trouvait un appariteur, qui arrache le papier des mains d'Israël. Dès qu'il en a pris connaissance, ri arrête les contendants, et les force à le suivre chez le cadi.
La loi était formelle. Le magistrat, attendu que les prévenus ont eu connaissance de lexistence d'un trésor, et qu'ils ont songé à se le partager, au mépris des droits du sultan , ordonne de les dé- C2q>iter.
Ils le lurent sur le moment, et le malheureux Turc mourut victime de son ignorance, de la i)erfidie et de l'avidité du sectateur de Moïse ^ sans avoir su positivement la cause de son Ameste sort.
Le jugement, comme nous venons de le dire> reçut son exécution immédiate. 11 n'y eut de différence dans l'exécution de la sentence, que celle établie par l'usage. Le corps du Musulman fut couché sur le dos , le bras gauche arrondi , et la tête placée dans l'espèce de, cercle qu'il
156 irt LA JLsirct.
Tlbriuail , ayant la bouche adhérente au cœur.
Le Juif fut couché sur le venire, les cuisses ouvertes y et la tête y. posée dans Tintervalle qu'elles laissaient entre elles, avait une adhérence moins noble, mais caractérisant on ne peut mieux le mépris qui accompagne chez les Musulmans la race à laquelle le traître appartenait.
Nous ne finirons pas cet article sur la justice criminelle sans citer une prérogative singulièi*c à laquelle l'atrocité du pouvoir avait donné naissance, et dont riiumanité a eu souvent à se féliciter.
Le supplice du pal, si cruel dans son ensemble et dans ses détails , avait cela d'horrible que les souffrances du patient pouvaient se prolonger pendant 12, 15, et même 24 heures.
Le fameux Djezzar ( boucher ) pacha , qui , par sa résistance dans Saint-Jean-d'Acre , en 1799, procura au grand Napoléon une couronne imi>ériale en Eairope , en empêchant le général Bonaparte d'aller en conquérir une autre dans les grandes Indes, se faisait un jeu des condamnations au pal.
Heureusement que la^ Providence avait placé dans la résidence de ce monstre im homme issu d'une des plus anciennes familles de la Mecque , qui avait hérité la prérogative d'abréger les souffrances humaines partout où il les rencontrait. Mais il fallait, pour qu il pût user de ce privilège.
qu il reucontràt înopinénieul le sujet auquel son intervention devenait nécessaire.
S'il eût cherché Toccasion de l'exercer, il eiit dépassé son droit ; et Djezzar , malgré son respect pour tout ce qui dérivait du culte , ne lui eût pas pardonné de lui avoir dérobé indûment une vielime. Voici comment l'on parvenait à concilier lo droit avec les besoins de l'humanité.
On attendait que le condamné fût placé sur le
pal; alors les parents se présentaient chez le saint
^ homme, et après s'être informés de sa santé , lui
demandaient avec intérêt s*il ne profiterait pas
du beau temps pour aller prendre l'air.
Cette question indi recte étai t comprise . L'homme bienfaisant ordonnait de suite qu'on lui amenât son cheval et qu'on préparât aussi ses armes, parce qu'il désirait prendre le plaisir de la chasse.
11 se laissait conduire du côté où gémissait le condanmé. Â sa vue , celui-ci s'écriait : Aman (pitié) ! aman (compassion ) ! La réponse était des coups de carabine tirés siu* lui, jusqu'à ce qu'il ne tlonnât plus signe de souffrance et de vie.
C'était là, il faut le reconnaître, une bien bizarre oianière de venir au secours de la natiure, en proie ^x plus vives douleurs ; elle n'en était pas moins appréciée. L'effendi revenait toujours de ses expéditions accompagné des démonstrations les plus *>'es de reconnaissance et de vénération.
C'est une singulière nation que celle où subsis-
158 DE Là justice.
taient naguère encore de tels usages. Combien doit paraître grand celui qui a entrepris sa régénération! Mais combien elle sera lente, si ello s'effectue jamais !
La justice ci vile, chez les Turcs, n'est légalement exercée que par le corps des ulémas , que l'étude du Ck)ran, base de toute législation régulière dans, les états ottomans, a préparé à ce sacerdoce.
Mais le texte du Coran ^ pur et correct dans sa rédaction, est obscin'ci par les innombrables commentaires auxquels il a donné lieu. Cette variété d'opinions, surtout de celles qui émanent de per- * sonnages vénérés en raison de leur savoir et d'une haute réputation de sagesse et de sainteté, autorise les interprétations ; et de l'interprétation à l'arbitraire il n'y a souvent qu'un pas.
Il résulte de la confusion des doctrines entre les commentateurs , qu'un justiciable ne peut ja-
mais fonder le succès de sa cause sur le texte précis de la loi écrite. Son sort dépend de la manière dont le juge envisage ce texte, en s'appuyant siu* l'avis des docteurs dont il a adopté les doctrines.
Un exemple fera mieux ressortir les contradictions qui faussent souvent l'application de la loi primitive.
La tête du corps de l'uléma réside dans Constantinople ; son chef esi le mufti ou sheik-islan ( prince de la loi). A côté de ce gmnd dignitaire marchent
DE LA JUSTICI;:. 159
et siègent les deux kadileskers d'Europe el d'Asîo.
Ces trois personnages sont environnés de la plus haute considération , et Topinion de leur infaillibilité est presque aussi bien établie parmi les fidèles, que rétait celle des papes dans des temps peu éloignés.
U n'y a , en Turquie , ni avocats , ni avoués , ni huissiers , ni procédure écrite. Un particulier qui veut ouvrir une contestation devant le cadi, invite son adversaire à s'y présenter h jour et à heure i fixes, on l'en fait sommer par un des gens du magistrat. L'un et l'autre comparaissent au moment convenu, et le plaignant expose la cause.
Les adversaires sont seuls , ou tout au plus accompagnés de témoins, s'ils peuvent en produire.
Mais le demandeur a cru devoir fortifier ses droits d'une opinion favorable. Dans cette vue , il a rédigé ou fait écrire un exposé sommaire de sa demande; elle est terminée par cet appel : Veocponu est-il ou non dans son droit ?
Cette requête est déposée chez le mufti ou chez l'un 4es kadileskers. Trois jours après elle ^ répondue, et toujours la décision est favorable i l'exposant , parce qu'il a eu soin de présenter l'affaire sous un jour qui lui donnât raison.
Mais il arrivQ que le défenseur a eu la même P^sée. Lui aussi a fourni un mémoire ; il Ta déposé chez un des deux autres grands justiciei^s;
160 D£ LA JUSTiCK.
et comme il a eu soin dans son libellé y de meitre le droit de son côté^ il a. également obtenu une décision qui lui donne gain de cause.
A rappel de la requête, chaque partie présente sa' consultation. Le juge , voyant deux décisions contradictoires et n'osant prononcer entre deux autorités aux<iuelles il doit un égal respect , il prend le parti le plus prudent, celui de les mettre de côté et de ne prononcer qu'en écoutant son libre arbitre.
Unie autre circonstance contribue souvent à jeter de rincertilude dans la distribution de la justice, et à favoriser le penchant à l'arbitraire qui peut exister chez certains juges.
On a déjà dit que la base de la législation se trouve dans le Coran. Mais il est souvent arrivé, et cela se voit tous les jours, que les ordonnances du souverain prescrivent des règles en opposition avec la loi primitive. En principe , ces actes ne xlevraient pas prévaloir sur celle-ci.
Le sultan est armé d*un pouvoir absolu. Il a en main les moyens de faire respecter ses décisions. Il a, en outre, en lui le prestige attaché au c^ilifat, dont il est le représentant. Comment oser lui résister î
Les cadis ne l'essaient pas. Mais , comme en Turquie les ordres souverains tombent incessamment en désuétude, ils reviennent bien vite à leurs anciens errements; et il arrive, en dernier résul-
DK LA JLSTKX. 161
tai, qu'armés désormais de deux textes de loi également obligatoires, ils appliquent indiiïéremment Tun et l'autre, en donnant toujours la préférence h celui qui cadre le mieux avec leurs idées ou leur inclination.
II ne faudrait pas conclure de celte complication dans la situation des magistrats turcs , que loute équité fût bannie de leur administration. On rend, au contraire, au corps des ulémas, la justice que le plus grand nombre de ses membres se distinguent par une exacte probité.
Souvent le juge , pour parvenir à la découverte de la vérité, supplée avec sagacité à l'absence des preuves. On cite une multitude d'occasions où l'adresse du magistrat a déjoué l'intrigue et la perversité. Nous allons en rapporter une qui eut beaucoup de retentissement vers la fin du dernier siècle , sous le règne d'AbduI-Hamid , père de Mahmoud aujourd'hui régnant.
Nous devons rappeler ici que le prophète a imposé à tous ses sectateurs , l'obligation de faire une fois dans leur vie le voyage des villes saintes, b Mecque et Médine. Ce précepte est tellement absolu , quoique mal observé dans ces derniers temps , qu'un fidèle qui ne l'a point accompli de son vivant est tenu de le faire exécuter pour lui , pai* un des siens, après son décès.
L*n Musulman zélé meurt dans cette situation, et par son testament lègue à son neveu une somme
162 DE LA JlSTiCE.
(le 2,500 (lucals de Venise ( environ 30,000 fr. ) , sous la condition que , dès l'année suivante » il se mettra en route pour ce pèlerinage à Tintention du défunt.
On ne voyage pas en Turquie comme on le fait dans le reste de l'Europe. Là, point de routes ; les gîtes sont rares; les chemins peu sârs; et l'on doit se munir de toutes les choses nécessaires à la vie , pendant les quatre-vingt-dix ou cent journées de désert que Ton doit traverser , dans le trajet de Constantinople à la Mecque.
Une caravane solennelle part tous lesr ans de la première de ces villes pour la seconde. Elle est ralliée dans sa marche par les caravanes venant de tous les points de l'empire ottoman, de la Perse, de Maroc, des États Barbaresques , etc.
Des fidèles se joignent individuellement à ces grands convois, lesquels voyagent sous la conduite d'un chef nommé par le divan, et sous la protection d'un pacha commandant une escorte suiBsante, pour les défendre contre les Bédouins du désert.
Avec le temps, l'acte religieux prescrit aux Musulmans est devenu , pour la plupart d'entre eux , un moyen de spéculation très-avantageux. Il se fait un grand commerce au moyen de ces caravanes, qui répandent et échangent, tout le long de la route , les produits des difierentes contrées c^u elles traversent.
Le jeune légataire, possesseur de 2, 500 ducats et-
DE I.A JUSTICE. tm
chargé d*un devoir sacré à remplir, pensa à rendre |>roductive sa dévote mission. Mais ce fut à Alep qa il se proposa, d'après les conseils de ses amis, de convertir son or en marchandises , dont une vente avantageuse lui élait promise à la Mecque ftàMédine.
Son parti arrêté, il se rend chez le conducteur désigné de la caravane prête à partir. Il traite du prix de sa course , lui confie ses projets, et lui remet ses ducats, que celui-ci doit lui rendre à l'arrivée à Alep.
D faut bien se garder d'accuser de légèreté ce voyageiu*. Ce qu'il faisait était consacré par l'usage. Il imitait ses devanciers, et même ses compagnons de voyage, qui tous en usaient de même pour* la sûreté des espèces et des objets précieux qu'ils emportaient avec eux.
11 était inouï jusqu'alors qu'un chamelier conducteur de la caravane sainte eût manqué à ses ^i^ements, et il était réservé au malheureux légataire d'être victime d'une dérogation sans exemple antérieur.
A peine la caravane est-elle parvenue à Alep, Çte le voyageur réclame ses fonds poiu* procéder ^ ses emplettes. Le chamelier nie les avoir reçus, lïaite le réclamant d'imposteur et de fou, et le nienaee de la colère du pacha de l'endroit , dont 3 a tome la confiance.
Que faire? Le jeune homme n'avait pas de té-
IGi DE I.A JUSTICE.
moins. Conuiient lulter ronlro la réputation de probité de son déloyal dépositaire? Force lui fut d'abandonner la caravane, et de se mettre au service d'un étranger pour regagner, à sa suite, la capitale, qu*il avait quittée plein d'espérances.
Plusieurs années se passent. Le chamelier avait fait, avec les ducats si illégitimement tombés en son pouvoir, la spéculation que sa victime avait méditée. Il s'était enrichi, et avait renoncé à la profession pénible qu'il avait suivie depuis sa jeunesse. Ses affaires le ramènent à Gonslantinople.
il passait un jour devant le palais du Stambouleffendisi ( grand juge de Constantinople ) , quand le jeune homme le rencontre , et le reconnaît malgré le luxe qui régnait dans sa mise.
Enhardi par le voisinage de l'éminent personnage, le jeune homme aborde son débiteur et l'invite à le suivre dans le palais. Le chamelier, de son côté, l'avait aussi reconnu. Mais rassuré d'une part par la pensée que le plaignant ne pourra pas produire de témoins , et de l'autre , que, dans sa position sociale, il n'a rien à redouter d'un pauvre diable sans consistance et sans protection , il n'hésite pas à entrer avec lui.
Devant le juge, le demandeur expose sa plainte avec timidité, mais avec l'accent de la vérité. Qu'as- tu k répondre? dit le magistrat au chamelier. — Moi, dit celui-ci : qu'il faut que cet homme
I)K LA JllSTICh:. I«5
soil fou; que sa ligure ui'est lout-à-fait iuconnu(\ et qu il me parait impossible qu'il ait jamais ou en soD pouvoir une somme aussi forte que celle qu'il ose me réclamer ; enfin, que de ma vie j> n'ai été chamelier. — As-tu des témoins î reprend le juge en s adressant de rechef au demandeur. — Non. — En ce cas, je n'y puis rien. Retirez-vous.
Ils s'en allaient de concert; le plaignant triste; faulre, fierde son triomphe, et plaisantant même sa victime sur sa folle présomption, d'avoir cru pouvoir l'emporter sur un homme tel que lui.
Ils étaient déjà parvenus au milieu de la cour du palais, lorsque le magistrat, se plaçant à une croisée, s'écrie d'une voix forte : Eh ! chamelier ! chamelier ! Celui-ci se retourne, et voyant que le juge lui fait signe de la main, et avec un visage caressant, de revenir auprès de lui, il se précipite pour se rendre à cet ordre, qui ne lui pronostique rien que d'agréable.
Hais dès qu'il fut devant le personnage, quelle
dut être sa confusion, quand celui-ci, d'un ton
sévère , prononça la sentence suivante : « Ah !
« misérable, tu prétends n'avoir jamais été cha-
« melier, et tu réponds avec tant de facilité à ce
« nom ! Tu vas à l'instant rembourser à ce jeune
« homme ce qu'il réclame , et tu paieras , en
« outre, une somme égale au profit des pauvres.
« Estime - toi heureux que je ne le fasse pas
« pendre. »
i^ï DK LA Jl STICL.
Le droit de rendre la justice en matières civiles appartient, sans partage, aux membres de l'uléma. A Constantinople, et partout dans l'empire, où Tautorité du sultan est respectée, ils savent maintenir leur prérogative. Mais il n'en était pas ainsi dans les lieux où des pachas, bravant les foudres du sérail, 's'étaient emparés du pouvoir souverain.
Ces pachas, au nombre desquels on doit citer Djezzar, de Saint-Jeau-d'Âcre ; Ali, de Janina, et les pachas deys d'Alger, depuis deux siècles , toléraient les cadis nommés pour leur résidence et pour les villes de leur ressort. Ils leur laissaient remplir leurs fonctions toutes les fois que les plaideurs recouraient d'eux-mêmes à leur tribunal. Mais dès qu'une partie portait sa cause devant eux , ou appelait d'une sentence du juge , ils n'hésitaient point à prononcer, et leur arrêt était définitif.
L'uléma souffrait en silence ces usurpations. Le moindre symptôme de résistance l'eût fait bannir, sans espoir de satisfaction ; car là où les ordres du sultan étaient ouvertement méprisés, on ne pouvait espérer de faire punir une atteinte portée aux droits d'un juge. Si un cadi s'exposait à cette disgrâce, il était remplacé, et son successeur, bien averti, perdait toute velléité d'opposition.
Le corps de l'uléma communiquait, à tout individu qu'il admettait dans ses rangs , deux avantages inappréciables sous le régime ottoman. Les
m LA JDSTIClL. 167
oléiuas étaienl h 1 abri de la mort violente et de la confiscation , auxquelles tous les autres sujets du sultan étaient exposés. Le gouvernement ne pouvait atteindre les gens de loi et d'église que par la destitution et Texil.
On a bien prétendu que^ dans des temps reçulés, un genre de supplice spécial était réservé aux individus de ce corps. On a dit, et des écrivains ODt propagé ce fait j qu'en cas de crime capital on les pilait dans uii mortier de marbre.
Il existe, en effet, dans la seconde cour du sérail, dont le sultan Mahmoud ne fait plus son habitation, un immense mortier en marbre, auquel on attribue cette destination. Les souvenirs publics, qui tiennent lieu d'annales chez les Turcs, ne citent aucun personnage qui ait péri par ce moyen.
Les prérogatives que nous venons d'indiquer étaient la principale cause de la puissance de Tuléma. Les richesses de ses membres, exemptes d avanies et de confiscations, se perpétuaient dans les familles, et leur permettaient d'entretenir une nombreuse clientelle qui étendait leur influence.
Des maisons puissantes , depuis la conquête du territoire, ne manquaient jamais de faire élever leur premier-né pour le faire entrer dans Tuléma, et de garantir, par cette précaution, la sûreté du patrimoine.
C'est ce qui explique conunent deux familles qui possédaient, comme feudataires, plus de la
168 Db I.A JlbTlCl!;.
inuiiîé (lu sol de rAnadolie, ont pu conserver ainsi jusqu'au temps des réformes, leurs immenses apanages.
L'une d'elles, celle de Cara-Osman-Oglou ( le fils du noir Osman ), qui avait sa résidence dans l'ancienne Magnésie, ville encore imi)or tante, située dans les terres, à sept lieues de Smyme, put, au moment de la dévastation de la Morée, à la paix avec la Russie, en 1790, recueillir vingt mille fiaimilles grecques , qui vinrent doubler la fécondité de ses domaines.
Autrefois, quand un uléma devenait trop important et donnait de Tombrage au sultan, on usait, pour s'en débarrasser, d'un moyen qui réussissait quelquefois.
On environnait cet homme de séductions ; on le comblait de présents; on le consultait siu* les affaires les plus délicates. On assurait ne vouiofa* agir que par ses conseils, et l'on finissait par lui offrir des emplois, des missions^ que lui seul pouvait convenablement remplir.
Si l'on parvenait à le fasciner, c'en était fait du personnage. Son acceptation de fonctions gouvernementales lui faisait perdre sa qualité d'uléma , et rien n'arrêtait plus la vengeance qu'on en voulait tirer.
Nous n'avons pu apprendre quels moyens le gouvernement de l'empereur Mahmoud a employés pour renvei*ser la formidable àtlitude des grands
I)K I.A JLSTICK \m
feadataires do l'Asie-Mineure , el les priver de leur prépondérance et de leurs vastes domaines.
Les héritiers de ces anciennes maisons^ et notamment rhéritier des Cara-Osman-Oglou , ne sont plus que d'opulents parlîculiers , n'ayant d'autre garantie de leur position nouvelle que celle dont jouissent les autres sujets de Sa Hautesse.
Un des traits caractéristiques du système judiciaire en vigueur chez les Turcs, c'est la préférence donnée à la preuve testimoniale sur les actes écrits. Le contrat et l'obligation de toutes natures, le billet à ordre et la lettre de change, ne sont rien entre les mains du porteur, si le signa tâirepeut prouver, par témoins, qu'il en a acquitté le montant.
Cette règle, que l'usage, prévalant sur le texte souvent ambigu de la loi, a consacrée, a pris son origine dans l'ignorance des peuples, chez lesquels l'art de l'écriture était resserré dans le cercle étroit des légistes. Ainsi il en était jadis dans nos contrées, à l'époque où l'on insérait dans les actes : « Et a déclaré ne savoir écrire, attendu sa qualité d'homme noble. »
On conçoit quelles perturbations un tel système devait amener dans le mouvement des intérêts sociaux. Elles n'étaient balancées que par une bonne foi généralement reconnue dans la nation ottomane, avant que les réformes «essayées, avec
170 DE LA J( STICE.
l'intention du bien, n'eussent introduit les ten- < lances k la corruption, qui ne marchent que trop avec la civilisation.
Cette prépondérance obtenue par la preuve testimoniale sur les engagements réguliers, avait créé en Turquie, dans la capitale siïrtout, une profession funeste, dont les atteintes étaient difficiles à parer.
Il s'était formé une association de faux témoins, quit malgré la rigueur de la répression, lorsque le dol était prouvé , exerçaient leur coupable industrie avec une audacx} sans pareille.
Loin que ces hommes abjects rougissent de leur infamie, ils affichaient, au contraire, ouvertement leur profession, lis oiïraient eux-mêmes leur concours aux plaideurs, et allaient aussi jusqu'à solliciter, par Tappât d'une part dans leurs bénéfices , les suppôts de la justice de leur fournir l'occasion de l'exercer.
La preuve de l'existence et de l'activité de ce singulier trafic se trouve dans un ouvrage publié, il y a une cinquantaine d'années, par un supérieur des missions étrangères en Orient. .C'est une grammaire de la langue turque, qui révèle de sérieuses études et de savantes recherches de la part de son auteur.
Ce vénérable prêtre, voulant donner à ses élèves les moyens de s'exercer dans l'idiome qu'il leur enseignait, a placé à la fin de son ouvrage une
DE LA JUSTU:!::. 17
longue série de dialogues réunissanl les expressions, les phrases, les tournures les plus usuelles dans le langage ordinaire.
Il fallait trouver un cadre qui pût recevoir cette collection. La procédure commerciale le lui a fourni. Les interlocuteui*s de ces dialogues soni on courtier juif , un marchand turc , épicier ; un dief de sup|)ôts de Thémis, manière d'huissier ; on porte-faix , un cafetier; enfin, mi juge et quelques personnages subalternes.
Il s'agit, et c'est à ce résultat que parvient l'association , de Iromper un Français arrivé récemmentd'Europe avec des marchandises. On parvient itle dépouiller par une application légale des usages passés en force de loi.
L'intrigue est filée avec autant d'art qu'il y en a dans la pièce la plus compliquée du théâtre italien. Si nos mœurs le comportaient , ce serait un divertissant sujet à transporter sur la scène.
Il est convenable de fournir une preuve , par 'ails positifs, de l'authenticité de l'existence des faux témoins, constitués par l'usage si puissant Sûr les Turcs, comme nous l'avons déjà fait remarquer. Nous donnons ici celte preuve, et, pour l'indigence des faits , nous avertirons qu'autrefois , ^ Gonstantinople , il se trouvait toujours à portée "U local où siégeait une juridiction , un café servant de lieu de réunion à ces misérables.
Ils y étaient connus et appréciés sous le double
173 DK LA JUSTICD.
rapport de leur effronterie et de leur aptitude dans les affaires dont ils s'occupaient. On pouvait , en toute sûreté, s'adresser directement à eux et entrer tout d'abord en matière.
Si vous ne les connaissiez pas, le maître du café vous les montrait, et poussait même la complaisance jusqu'à se rendre intermédiaire. Son but , dans ce cas, était d'obtenir une rétribution de chaque partie.
Le débat avec l'homme de votre choix ne roulait jamais que sur la quotité du salaire de son intervention ; car , dii reste, il était toujours prêt à faire tout ce que vous exigiez de lui.
Ce salaire s'évaluait sur Timportance de l'objet en litige. Ne lombiez-vous pasd' accord, cethonuue ne s'en fâchait pas ; vous étiez même assuré de sa discrétion.
Assez généralement il vous désignait un sien confrère, à qui les offres que vous lui faisiez, et qu'il refusait pour son compte , pourraient peutêtre convenir.
La fidélité de ces gens à tenir leurs promesses était reconnue. Elle prenait naissance dans l'esprit général de la nation et dans la conviction que la duplicité ruinerait leur état. Celle vertu n'est* elle pas un singulier contraste avec leur vil métier?....
Arrivons à la citation historique ; elle servira à établir que, sous l'immoral gouvernemenl (ui*(* ,
m LÀ ilSTICË. 173
il était des cas où il deveDait indispensable de repousser la fraude avec les armes employées par ceux qui la pratiquaient, surtout vis-à-vis des Européens nouvellement arrivés dans ce pays.
A l'époque où l'émigration (1791) devînt en France une mode pour les uns/uije nécessité pour d'autres, cette manie s'étendit jusqu'aux nationaux établis dans les Échelles du Levant. Beaucoup d'entre eux renoncèrent à la protection de leur patrie et se mirent sous celle de légations étrangères. Ainsi y ils se disaient Anglais , Russes , Autrichiens, suivant le drapeau qu'ils avaient adopté.
Les drogmans (interprètes) de France, presque tous élevés au collège Louis-lc-Grand, à Paris, passaient pour les plus instruits et les plus au courant de la manière de traiter avec les autorités tur- ^es. Ils étaient , de plus , renommés pour une fidélité d'autant plus précieuse, qu'elle est plus Hffe chez les régnicoles qui exercent la même profession.
La séduction vint se joindre a la tendance que partageaient la plupart de ces interprètes , de repousser les principes de la révolution française : 'a Russie, l'Espagne, Naples, réussirent à dé- '^aucher les plus habiles d'entre ces attachés à la '^'ation française , et tout à coup la nation se vit piivée de ses meilleurs oi'ganes.
Ih) souK remar<|ual>l<' par la profondeur de srs
174 m LA JUSTICE.
études sur la légiskitiou locale , resta lidèle à la mère-patrie. Il se nommait Dantan^ et a laissé un fils héritier de ses talents et de son patriotisme , dont réloge est dans toutes les bouches à Gonstantinople.
Dantan , le père , voyant toutes les voies relatives à la diplomatie pure, fermées par ses anciens, s'était fait , comme nous venons de le dire , une spécialité de l'étude des lois musulmanes, et particulièrement des lois et usages appliqués au commerce. On disait de lui que si ses collègues étaient les hommes de la légation , il était, /tii, Thomme de la nation.
Les Turcs rendaient encore plus de justice à Dantan,' que ne le faisaient ses compatriotes et les autres Européens , sur sa connaissance profonde de leurs codes et sur la sagacité de ses appréciations dans les textes équivoques. Aussi était-il sans cesse consulté par les ulémas les plus vénérés, ces lumières de l'islamisme.
On les a vus se transporter au château des Sept- Tours, où Dantan a passé trois ans, enfermé avec le reste de la légation française, pendant la guerre d'Egypte, pour lui demander des interprétations sm* des passages obscurs des grands commentateurs.
L'émigration de ses principaux collègues le força d'interrompre ses études favorites , pour se ' livrer exclusivement aux intérêts politiques.
1>£ LA JLSTia:. i7.>
Après la terreur , et lorsque les inquiétudes suscitées par la guerre civile et les attaques siniuilanées de presque toute l'Europe furent calmées ea France, le comité de salut public songea à renouer les n^ociations avec l'empire ottoman.
On fit partir pour Constantinople un ambassadeur, le citoyen Descorches, ex -marquis de Sainte-Croix , qui ne put parvenir à se faire reconmutre.
Le Directoire exécutif fut plus heureux. Le ciloyen Yeminac , désigné envoyé extraordinaire , ht admis par le divan. Mais les Turcs , fidèles a leurs traditions , voulurent voir en lui un ambassadeur et lui en donnèrent le titre, et ne consentirent à correspondre avec son gouvernement qu'autant que les suscriptions de leurs dépêches porteraient renonciation : Au Directoire exécutif ,
«çcretir de France, titre donné par eux aux souYerains de ce pays , depuis les traités conclus avec François r.
Le citoyen Veminac avait trouvé, à son arrivée on Turquie, le commerce, nous pourrions dire looionopo/e français, anéanti. La guerre avait interrompu les arrivages; et les nations rivales, presque inconnues dans ces parages avant la révolution de 1789, y avaient remplacé notre pavillon et nos marchands.
A peine le citoyen Verninac était-il reconnu el >Q8tallé, qu il vit [laraitre un fabricant de Carcas-
sonne ou de Lodève, auteur d'un drap lissu vi teint par un procédé nouveau. Cet industriel accompagnait sa première expédition, dans la vue d'étudier les goûts et les besoins du pays, et d'ouvrir des débouchés aux produits de sa fabrique.
Les Juifs j toujours fripons , toujours ardents à faire des dupes , avaient flairé le nouveau-venu et reconnu son inexpérience.
L'un d'eux le circonvient et lui amène un mar^ chand arménien , qui se chaîne de toute la pacotille , montant à une valeur de 100,000 piastres (à cette époque, environ 120,000 fr.), et lui alloue un bénéfice assez considérable.
Ce bénéfice est payé comptant , et le surplus est soldé en effets tirés par l'acquéreur sur luimême, à des échéances successives et assez rapprochées.
Le fabricant s'applaudissait de sa première affaire; mais quel ne fut pas son désappointement, lorsqu'à la présentation du premier effet échu, l'Arménien soutint qu'il l'avait payé , non-seulement celui-ci, mais encore tous les autres !
— Mais voici vos effets , s'écrie le malheureux fabricant; si vous les eussiez soldés, je vous les aurais rendus.
— Chansons que tout cela, réplique l'Arménien ; vos traites ne sont que des chiffres sans valeur. J'ai des témoins qui ont vu faire le paiement. Je vous attends chez le cadi , si vous osez m'y traduire.
DE LA JISTICK. 177
Le malheureux Français, étourdi du lOup, n*a rien de plus pressé que de courir chez son ministre ei de lui raconter sa piteuse aventure.
Dantan était présent à ce récit. Cette allaire est sérieuse sous tous les rapports, dit le ministre à ce premier drogman ; indépendamment de Tintérét que m'inspire Monsieur^ et de la protection que je loi dois, il y a nécessité d'obtenir justice du misérable qui l'a si indignement trompé. La France vient de reprendre son rang sur cet ancien théâtre de ses succès. Nous travaillons à rétablir nos anciemies relations; ce serait un échec du plus fâcheux effet que de débuter par laisser mystifier ot vder nos nationaux.
Je vous conjure , mon cher Dantan, de revenir pour un moment à vos anciennes- et salutaires allures, et de vous charger de traiter vous-même l'affaire de ce fabricant.
Dantan le promit. Il fit donner rendez-vous à l'Arménien par-devant le grand juge de Constaniiuople, et, au jour et à l'heure indiqués, il se mit broute avec le plaignant.
Arrivé à peu de distance du tribunal , Dantan laisse celui-ci dans la me et entre dans im café. II en ressort un quart d'heiu-e après, et lui dit : ?lous pouvons à présent nous présenter devant le Miagisirat : nous sommes en mesure de confondre votre débiteur.
Ils pénètrent dans la salle d'audience, ot y trou-
veni rArinénien tout radieux, conuiie un hoiuiu(; certain de son triomphe.
La cause est appelée. Le Français déclare qu'il a vendu à son adversaire une forte partie de (ïrapSy dont il a été réglé en lettres de change qu'il montre au juge. Il ajoute que lorsqu'il a fait présenter la première à son échéance^ cet homme a répondu que non -seulement celle-ci était acquittée ; mais même que les autres non échues Tétaient aussi, et qu'il ne devait plus rien.
A cela que réponds-:tu ? dit le magistrat s'adressant au défendeur. — Je réponds que c'est l'exacte vérité ; que j'ai payé en présence de ces gens, qui vont l'attester. Se retournant vers les témoins : Eh ! vous autres, approchez et parlez.
Deux hommes s'avancent, et attestent qu'ils ont vu, tel jour, à telle heure, en tel endroit, le marchand arménien verser en monnaie du pays, dans les mains du Français, la somme qui lui était due.
Cette déclaration faite, les témoins se retirent, et le magistrat, parlant au Français, lui dit avec une teinte visible de regret : Tu les as entendus : ' je ne peux rien contre des affirmations aussi positives. Tu peux te retirer.
Un moment ! s'écrie alors Dantan. Nous sommes loin de contester le témoignage si précis de ces honnêtes gens. Ils ont pu voir, en effet, que l'Arménien nous remettait la somme qu'ils ont dite.
DE I.A Jl STICE. 179
Mais ils n'étaient plus présents quand, après avoir reconnu que ses espèces n'étaient pas de bon aloi, nous les lui avons rendues, en convenant avec lui qu'il les remplacerait par des ducats de Venise ; et voici deux personnes dignes de foi qui ont vu et entendu tout cela. Sur un signe de Dantan , deux Musulmans s'avancèrent, et confirmèrent ce qu'il venait de dire.
L'Arménien n'était pas préparé à celte riposte ; il fat condamné au paiement et, en outre, à une forte amende.
Le Français eut alors l'explication de la visité que Dantan avait faite au café voisin du tribunal. Nous n'avons pas appris que les réformes aient atteint cet odieux abus; seulement, il est devenu moins fréquent. Mais c'est peut-être parce que les transactions sont devenues plus rares, ou que les traitants prennent plus de précautions.
CBAPITRE ▼.
La force matérielle d'un état, placé, comme l'empire ottoman , dans une situation vulnérable sous mille rapports, consiste dans ses armées de terre et de mer, et dans le régime financier qui fournit à leur entrelien. On a pu se convaincre, par les détails contenus dans les chapitres précédents, quel peu de fond ce pays doit faire sur ces trois éléments de sécurité et de force.
Il est une autre institution plus intellectuelle que physique, destinée, par sa nature, à fortifier ces éléments, à les compléter, à les suppléer même, dans certains cas. Nous voulons parler de la police, considérée dans son acception la plus
Ih'J POLICE (;£iNÉRALE.
éleiidue. II n'y a rien, en Turquie, qui y ressemble.
A quel pays, cependant*, une police serait-elle plus nécessaire ? Sa population est formée de nations d'origine, de langage , de culte, de mœurs, d'intérêts dissemblables. Il est environné de voisins avides de ses dépouilles, qui y versent le rebut de leurs sujets, et sont ardents à y fomenter des troubles. 1/étendue de ses côtes et de ses frontières le rend accessible sur une infinité de points aux intrigants, aux malfaiteurs, aux émissaires de Tennemi. Que de motifs pour l'exercice d'une sévère surveillance ! On n'y en aperçoit d'aucune espèce.
La police a deux objets distincts : la sûreté de l'état , celle des particuliers. L'une et l'autre sont également négligées par le plus inepte des gouvernements.
Nulle part la crainte qu'inspire l'autorité n'est plus grande qu'à Constantinople. On redoute 8a brutalité , la déraison qui préside à ses actes , la promptitude de ses décisions, qui ne laissent aucune marge à la défense. La terreur ferme toutes les bouches, force les physionomies à la dissimulation, et comprime jusqu'à l'intimité dans le sanctuaire des familles ; et , pourtant , en aucune contrée, on ne conspire avec plus d'audace contre le pouvoir.
Gonstantinople est peuplé de gens de tous rangs vendus à l'étranger. On les désigne comme tels;
POLICE GÉNKKALt:. im
on les montre au doigt. On cite les traitements on pensions qu'ils touchent pour prix de leur infamie. Ik ne s en défendent pas ; pour quelques-uns , c'est même un titre h la considération.
On vous dira : « Un tel homme est habile ; il a « fait sa fortune en servant telle puissance , à la- « quelle il livrait les secrets de tel personnage , «dont il avait la confiance. » Nous avons souvent entendu de tels discours^ et nous pourrions citer des noms.
On va croire que la connaissance de cet état de dioses rend les ministres turcs difficiles dans le choix de leurs confidents. Loin de là : enclins euxmêmes, par la cupidité la plus effrénée, à être à ia solde des ennemis de leur maître et de leur pays, et souvent convaincus de cette félonie, conunent n'auraient-ils pas de l'indulgence et mime de l'inclination pour ceux qui professent et pratiquent les mêmes principes ? Bien plus , il wrive que par niaiserie, ou de propos délibéré, ik fournissent eux-mêmes à ces traîtres des occaswns d'exercer leurs funestes penchants.
Dne preuve incontestable de cette dernière assertion , prise dans les plus hautes régions de la iûérarchie musulmane, et sur laquelle nous somn^ en mesure de fournir témoins et matériaux • mérite d'être rapportée.
Dans l'automne de 1837, Uzrew^- Pacha, ex-séraskier, dont il a déjà été parlé, voulut, malgré son
1i$4 POLICE GKNËKALE.
HV'àiiiï âge (il est octogénaire), renlier au pouvoir, qu'il avait quitté Tannée d'avant, par la charge de grand vizir, alors purement honorifique. Mais, comme en l'état de nullité où cette dignité était tombée, cotte charge n'eût satisfait ni son ambition , ni son goût pour l'importance à laquelle sa longue carrière l'avait accoutumé, il imagina que la création d'ime haute police, dont il se réserverait le maniement, remplirait son but.
Ce fut au Français qu'il recourut pour, avoii- an plan de police générale^ qui ne devait être connu, à ce qu'il annonçait, que du sultan et de lui, Uzrew. Ce travail lui lut remis dans le délai qu'il avait lui-même fixé.
Mais il fallait qu'il fût traduit en langue turque. Il était naturel de penser qu'il choisirait, pour celte besogne délicate , un homiiie dont il aurait déjà éprouvé la fidélité, ou au moins qui n'eût pas d'antécédents suspects. Nullement. Il s* adressa à un Grec qui avait été longtemps au service de la Russie, et habitait un village du Bosphore (Térapia ), vivant d'une pension de retraite de 4,000 roubles, que cette puissance lui fait.
Qu'arriva-t-il ? qu'avant le retpur de ce travail et de sa traduction dans les mains d'Uzrev^, trois Ic^ations étrangères en avaient eu des copies.
Il faut ici remarquer que ces Grecs aventuriers, prêts à se vendre à qui peut les payer, ne se contentent pas de servir un soûl intérêt. Ils ne se font
pas faute, connue on ledit trivialement, de maïujer iplusieurs nKe/ûfrs^quand l'occasion s'en présente.
Le sultan, à qui ce plan de police était destiné. D'en a pas eu connaissance , parce qu'à l'époque où cet événement se passa , le vieux séraskier D'ayant pas réussi dans la poursuite de la chai*ge de grand vizir, ne jugea pas nécessaire de le prodoire sous les yeux de son maître.
Au mois de mars 1838, ce vieil ambitieux a été plus heureux. La révolution , qui a renversé le premier gendre du sultan Hallil-Pacha et le ministre de rintérieur Akif-Pacha , l'a replacé à la tète du ministère, avec le titre, nouveau en Orient, de président du conseil des ministres.
Disons, en passant, que le vice-roi d'Egypte est plDs heureux et plus habile dans le choix de ses agents , patents ou secrets , que le sultan et son fitvori émérite Uzrew.
Méhemmet-Ali , qui a chassé ce pacha de son
gonvemement d'Egypte, n'ignore pas qu'il a, dans
le vieux séraskier, im ennemi implacable toujours
<Hxmpé à lui nuire. Dans cette conviction, il le fait
surveiller. Il ne se fait et ne se dit rien dans le palais
ti'Uïrew, sans que le vice-roi en soit instruit.
Aussi connut-il, en 1837, le plan d'enlèvement
combiné contre lui, pendant qu'il était en Candie
3vec une faible escorte , et sut-il le déjouer ,
^^rae nous l'avons rapporté dans le c-hapitn^ Marine,
186 POUCE GÉlNËRALE.
Revenons à la police.
Pendant Thiver de 1837 à 1838, l'audace des voleurs, dans les rues les plus populeuses de Constantinople, s'était accrue à un point qui signalait le dernier degré de désorganisation sociale dans la résidence du sultan et de son gouvernement.
On avait été témoin plusieurs fois de vols d'une hardiesse sans exemple. Un malfaiteur, sans s'inquiéter des passants, ni des ouvriers travaillant dans leurs boutiques , marchait , en plein jour , à la rencontre d'un commis qu'il voyait chargé d'un sac d'argent. Dès qu'il l'avait rejoint, il lui lançait aux yeux une poignée de tabac en poudre, et, profitant de la cécité instantanée qu'il avait infligée à ce malheureux , se saisissait du sac et continuait sa route, sans se hâter, jusqu'à la traverse la plus prochaine^ où il prenait sa course pour aller mettre son butin en sûreté.
Et les passants , et les ouvriers , et les gens de boutique, direz-vous, restaient donc sourds aux cris de l'infortuné dépouillé? Nul ne se sentait donc le courage de courir sus à l'audacieux forban? C'est extraordinaire, et c'est pourtant vrai. Nul ne bougeait, parce que l'on savait que vingt, trente, quarante autres malfaiteurs , armés de pistolets et de poignards , étaient répandus ou embusqués près du théâtre du délit, prêts à défendre leur complice s'il était attaqué , ou à le venger le ^our
POLICK i;knkkalk. iat
même, ou plus tard, sur ceux qui auraicnl coopéré à le livrer aux maÎDS de la justice.
Ces déterminés brigands appartiennent aux états du roi Othon, aux côtes de la Dalmatie et de TÂlbanie , aux iles Ioniennes , à Malte , à la Sardaigne, et même à la Goi*se. L'Angleterre, l'Autricfae et la Russie, en comptent un grand nombre sous leur protection. En principe , les envoyés do ces puissances tiennent , quand on a arrêté leurs protégés, à les soustraire à la juridiction turque. Ce principe, bon en général, profite quelquefois à ces misérables, que les légations font' réclamer (pand l'autorité locale est parvenue à les saisir.
Les consulats chrétiens, quand on les leur a rendus, les punissent par la prison et par le bannissement. Mais bientôt ils reparaissent sous d'autres noms, avec une mise et une protection toutes différentes. Enhardis par une première impunité, ils n'en deviennent que plus audacieux.
A l'époque dont nous parlons , les excès de ces oaisérables furent poussés au point d'exciter des plaintes imanimes. Cette fois, les légations se joiglûrent à leurs nationaux pour exiger du divan ^ mesures répressives, qu'elles promirent de ne plus entraver par l'exercice de leurs prérogatives.
Le divan s'assembla plusieurs jours de suite. On parla longuement. On délibéra sur le parti à prendre, et l'on finit par s'en tenir à des mesures isolées et incomplètes, qui ne remédièrent à rien.
Le vieux Uzrew était déjà installé dans sa noavelle charge. Il présidait ces assemblées. Avec un grain de bon vouloir, il eût senti que c'était le cas de présenter et de soumettre à la délibération du conseil, le plan de police dont il était en possession.
Nous plaçons ce travail parmi les pièces justificatives, sous le n"" 11. On verra, qu'ainsi que pour les autres projets remis au gouvernement , l'idée en est simple, l'exécution facile, et que là aussi l'économie, commandée par la détresse du trésor ottoman, a dominé la combinaison.
Ce n'était encore qu'un canevas; mais il ûe fallait d'abord que poser des bases, en les adaptant, autant que possible, aux usages et aux besoins locaux, et surtout ne pas perdre de vue la faiblesse de Fintelligence des hommes appelés à l'exécuter. Ce système eût été complété avec le temps et avec l'usage.
Le divan avait-il des idées plus saines à substi-' tuer à ce plan? Point. Pourquoi alors a-t-il préféré laisser un vide aussi fatal dans l'ordre public, lorsque tout le pressait, intérêt et sûreté de l'état et des particuliers, à l'adoption des mesures qui auraient immédiatement rassuré la société? La raison en est simple.
Les voies de répression établies dans ce travail eussent atteint également le scélérat vulgaire et le cnminelde haut parage. Cette considération
FOLICL GENÉliÂLE. 18»
a été décisive pour assurer aux bandits des basses dasses la sympathie des brigands titrés.
C'est le plus souvent contre ces derniers que la société a besoin d'être protégée. Les lois peuvent atteindre les premiers ; elles sont sans force contre les seconds. Voici un fait qui arriva en janvier 1838, et qui consterna la nation arménienne, bien qa il se reproduise de loin en loin ; mais il n'a pas toujours des conséquences aussi lamentables.
Un Turc de rang élevé se prit de passion pour un jeune hoomie de quinze à seize ans appartenant à cette nation, et apprenti dans la fabrication d'objets à Tusage des fumeui*s.
Le père de cet enfant est lui-même fabricant de pipes. Il occupait une boutique non loin de celle où travaillait son fils. Le Turc avait recueilli ces renseignements, et c'est sur ces données qu'il avait arrangé la satisfaction de ses coupables désirs.
Use déguise, passe à l'atelier du jeune homme ^t y faii emplette de bourses à tabac, de lulés et d'ustensiles à nettoyage. Il est facile sur les prix qu'on lui demande, et annonce, en laissant son ^esse, qu'il paiera dès qu'on lui apportera les ^cles qu'il a choisis.
De là il se rend à la boutique du père, qu'il sa- ^t être seul. Il choisit quelques pipes , ne marchande pas davantage, mais exige qu'on les lui envoie sur-le-champ, attendu qu'il doit prolïtcr
190 POLICE GËNÉKALli:.
du dépari d'un ami pour les faire passer dans r Asie-Mineure. — Je voisbien, dit-il au marchand, que vous êtes seul, et que vous ne pouvez vous déplacer pour venir chez moi. Faites mieux : donnez ces objets dans tel atelier ici près, où je viens de faire quelques achats. On m'apportera le tout ensemble, et je vous enverrai votre ai'geni par la même voie.
Le fabricant trouve cet arrangement tout simple, et c'est son fils qui se trouve chargé de porter le tout. A peine celui-ci est-il entré dans la maison indiquée par l'acquéreur, qu'un domestique , qui avait le mot , le conduit dans un appartement reculé, où le maître se irouvait seul.
Dès que cet homme s'est retiré, le Turc vérifie ses emplettes, tire de sa poche une bourse pleine d'or, solde le double compte, et , tenant encore à la main la bourse ouverte, il fait à cet enfant d'infâmes propositions, qui sont refusées. Alors ce misérable, ne se possédant plus, quitte Ih bourse, tire son poignard et se précipite, sur l'Arménien , que la terreur prive de toute connaissance.
On ne sait, mais on devine ce qui se passa. On n'a jamais pu faire expliquer la victime sur ce l)oint.
Sa famille , ne le voyant pas revenir, était dans
les plus vives inquiétudes, et avait déjà commencé
' des recherches pour savoir ce qu'il était devenu.
lor84|n'il fut ramené à ses parents par un voisin^
POLIŒ GÉNÉRALE. 191
qui l'aViiil trouvé, à rentrée de la nuit, gisanl sans connaissance près d'une borne.
Des soins multipliés lui ont rendu la santé, sans que la raison lui soit revenue. Quand on l'interroge sur sa triste aventure, il pleure, il rit, il prononce des mots sans suite. Depuis cet événement, on ne le laisse plus sortir que sous la conduite d'un homme de confiance, qui ne le quitte jamais
Cet enfant appartient à une famille irès-nombreuse. Elle compte, dit-on, plus de cinq cents individus ; c'est une véritable tribu.
Elle a pour chef un homme très-estimé , qui tient du gouvernement un poste de confiance. Mais ni lui ni aucun des siens n'ont encore osé porter plainte contre le scélérat qui a troublé le lx>nheur de tant de gens.
Quelqu'un ayant dit, dans les bureaux de la Porte, où il était question de cet événement, qu'on venait d'apprendre : « S'il existait ici une bonne a police, si on avait mis en pratique le plan fourni « par le Français, pareille atrocité ne se verrait « pas , ou serait connue du sultan, en dépit de la «c résignation des parents. — C'est pour cela , ré- « |>ondit aussitôt un Musulman de beaucoup de « sens et de probité, que cette institution, dont on « parle tant, n'aura pas lieu. »
Ces citations suffisent pour constater que, sous le triple rap{K)rt de la sûreté de l'étal compromise par un système de trahison passé dans les mœurs :
192 POLICE GËNËKALC.
de l'ordre public, troublé avec assurance d'iuiimnitë, en plein jour et d.ms les rues les plus fréquentées; des familles, qui restent privées de Tappui de l'autorité, qu'elles n'osent même pas invoquer devant des attentats inouïs, une vigoureuse police serait la chose la plus urgente à constituer à Constantinople. Quelle opinion doit-on se faire d'un esprit régénérateur qui méconnaît et néglige ce premier des besoins ?
La surprise serait bien plus grande, si on lisait ici rénuméralion des impossibilités que crée Tabsence de cette institution, et de tant de nécessités en souffrance qu'elle pourrait satisfaire.
Excepté quelques rares villages dont les maisons sont agglomérées, on ne trouve pas une habitation, pas un jardin, hors de l'enceinte de la capitale. S'il en existait, personne ne se hasarderail à les habiter. La nature la plus belle est rendue stérile autour de cette grande ville. Les terres qui en sont les plus voisines sont délaissées par le cultivateur, qui n'y trouverait sûreté ni pour lui , ni pour ses bestiaux , ni pour ses produits.
La crainte des mauvaises rencontres, bien plus que les vieux usages, empêche toute circulation dans les rues de la capitale, passé le coucher du soleil. On n'ose pas aller chercher une sage-femme, un médecin, un remède chez un pharmacien, sans se faire accompagner d'un soldat du posle voisin ^ qu'il faut rhèremenl payer.
Les rautes ne sonl pas plus sûres. On ne vo\ âge a travers les plus grands risques, qu'armé et en compagnie de gens qu'on nomme tartares. Ce sont les courriers du gouvernement. Ces gens se chargent de fournir les voyageurs de chevaux, de gites, de vivres, qu'ils exigent des paysans, sans paiement et à grands coups de fouet.
Ce qui constitue dans tous les pays la grande et la petite voirie, n'est pas même connu de nom en Turquie. Il n'y existe ni routes, ni relais, ni auberges, ni ponts sur les rivières. On n'y trouve pas plus de facilités pour se rendre d'im point à un autre, que dans les pays à l'état sauvage.
On parle, dans les journaux, de routes entreprises par ordre du sultan. Tout s'est réduit, jusqu'à présent, à un tracé de la capitale sur Andrinople, dont quelques lieues sont achevées- Quelle durée leur promettent l'incapacité des ingénieurs et la lésinerie avec laquelle les matériaux sont fournis? Une chose peut cependant justifier le gouvernement, relativement à la lenteur des travaux : c'est l'énormité des prix de revient pour de si détestable besogne.
Dans les rues de la capitale , on a rendu praticables, pour les voitures, les quatre ou cinq lignes que le sultan parcourt dans certaines circonstan- •ces. Leur pavé est formé d'un lit peu profond de cailloutage , recouvert de terres détrempées. S'il pleut, on y p;Uauge dans la boue. S'il fait
seo ei qu'il vente, h poussière vous sufToque.
En débarquant sur Tune ou l'autre rive du port, le mauvais état des rues est le premier des inconvénients dont l'étranger arrivant fasse Tépreuve. Le Français que nous avons souvent, désigné, bien qu'il eût habité cette ville quarante ans auparavant , ne fut pas peu surpris de l'abandon plus grand que jamais dans lequel se trouvait la voie publique.
Sa première pensée se porta sur l'application de l'asphalte, qui devait pouvoir remédier à ce désordre.
. La difficulté ne lui parut pas résider dans l'embarras de faire accepter, par le ministère turc, le système de pavage suivant la nouvelle méthode. II était en bonne position pour le faire goûter. Mais à tous les obstacles que rencontrent en Turquie les vpes les plus utiles, il en était un plus di^ (îcile à surmonter: c'élait le manque d'argent.
Le gouvernement, qui n'en a point pour satisfaire à des nécessités plus directes et plus urgentes, sera longtemps sans pojivoir en affecter à cet objet, dont il rie sent pas assez l'importance.
La ville de Constantinople n'a pas un aspre de revenu en propre ; et les particuliers, sauf quelques anciens fonctionnaires qui enfouissent leurs écus ou les prêtent sur nantissement, et des banquiers rajas qui font l'usure, ont à peine de quoi exister misérablement.
IK)L[GE GËNÉRALK. IHÔ
Le [irobièiiie à résoudre était donc de découvrir (1*011 Ion [)Ouvait tirer les ressources, avant même de songer à l'opération. La solution fut lente à irouver; mais, en éclianj^, elle dépassa le succès après lequel on courait.
Le moyen conçu, non-seulement sîitisfaisait aux nécessités, mais il intéressait le gouvemeinem et les particuliei*s, à un égal degré, au succès de l'entreprise.
La proposition faite fut goûtée par Pertex -Pacha, alors ministre de Tintérieur, ayant Tintérim des affaires extérieures et une h^ute influence sur (OQles les affaires.
Ce qui le frappa le plus dans ce système, ce fut devoir que l'exécution n'entraînait que de faibles avances, et pour peu de temps, de la part du trésor, et que le résultat était de lui assurer, à perpétuité, un revenu considérable.
La destitution, et, peu après, la mort violente de Periex-Pacha, étouflerent ce projet , que l'auteur n'a pas cru devoir reprendre auprès de son succes- >^uraux affaires étrangères, Réchild-Pacha, dont d avait reconnu la nullité et le mauvais esprit à ^vers le masque dont il sait se couvrir.
On écrit de Constantinople (31 mai 1838] qu'un aventurier vient d'y arriver, et s'annonce conune ciam devenu propriétaire, par achat, du procédé ^^ l'inventeur de l'asphalte. Il a de suite été accal^ï^ par un fameux intrigant, dil le prince de
196 POIAŒ GÉNÉRALE.
Samos, sur lequel on trouvera une notice vers la fin du présent chapitre. Le prince l'a immédiatement présenté à Réchild , et ces trois hommes se sont aussitôt entendus pour exploiter^ à leur profit, la crédulité du divan et celle du public.
Mais^ ajoute la lettre, Réchild ne veut qu'éblouir, le prince de Samos qu'accaparer les hommes et les affaires dans l'intérêt qu'il sert , et le nouveau-venu que gagner de l'argent aux dépens de qui il appartiendra.
Gare aux capitalistes qui se laisseront séduire ! ils auront placé leurs fonds dans un chimérique projet, que ni Réchild, ni ce prince, ne sauraient féconder. Pertex- Pacha, le seul à qui le Français ait fait connaître la source où l'on pouvait puiser des ressources pour une semblable entreprise, en a emporté le secret dans la tombe.
Au reste, le système de l'asphalte appliqué aux pays chaux, parait abandonné en< Europe.
Les incendies sont toujours fréquents dans Gonstantinople ; leurs ravages sont devenus plus sensibles depuis que le dénuement des propriétaires ne leur permet pas la reconstruction des maisons détruites par le feu. Cette cité , avec ses ruines, pai*ait une ville prise d'assaut, et non la capitale d'un grand empire et la résidence de son souverain.
Le chapitre suivant est exclusivement consacré aux incendies et à leurs suites ; nous n'en parlons
POLICE GÉNÉRALt:. 197
m que relalivcniont à la police. Si cette institution existait chez les Turcs, on pourrait tirer un grand avantage ^ dans l'intérêt public , des désastres qn'entratnent les incendies , ne fût-ce qu'en élargissant les rues à chaque reconstruction. Sous le r^me actuel, chacun empiète sur la rue en refaisant son domicile.
Nous n'avons fait qu'indiquer sommairement les principaux inconvénients de l'absence d'une salutaire surveillance dans la capitale et dans tonte rétendue de l'empire ottoman. En quoi , à cesnjet, peut-on applaudir aux réformes du sultan Mahmoud ? Cette absence ne révèle-t-elle pas, à dieseide , le néant des progrès tant préconisés? N'est-ce pas audacieusemeni abuser de la crédulité de l'Europe , que de lui présenter comme des prodiges de science, d'expérience et de bon ▼onloir , les hommes qui méconnaissent, tolèrent et perpétuent les abus que nous avons déjà signalés?
Il pourrait être utile , après l'examen qui vient d'être fait des cinq premières branches de l'ordre public, Tarmée, la marine , les finances. Injustice ^ la police, de continuer cette revue en parcounint successivement les autres parties de l'admi- JMstration*.
Mais ce n'est point une histoire régulière de 'empire ottoman que nous avons entreprise. Notre but a été uniquement d'éclairer la chré-
1î« POLICE GÉNÉHALE.
lieiilé sur la situation de la Turquie, considérée comme puissance , et entrant , à ce titre , dans la balance des intérêts généraux de l'Europe. Nous l'atteindrons, ce but, en présentant à l'apprécia* tion de l'opinion les parties les plus saillantes de son régime , et en continuant à faire , quand il y aura lieu , des rapprochements entre ce qui existait autrefois et les changements nés des réformes.
Nous ne pouvons cependant quitter le chapitre Police y sans signaler une classe d'individus particulière à la Turquie , pour qui elle est un fléau, et dont la conduite habituelle devrait exciter une surveillance de tous les instants, si cette administration y était constituée. Nous voulons parler de ces hommes dépravés, qui ne font usage de leurs talents et de leur supériorité intellectuelle sur les automates qu'ils servent , que pour les livrer sans défense à leurs ennemis.
En nous bornant à peindre les plus en évidence de ces êtres pervers, nous les aurons tous montrés sous leur vrai jour. Nous ne serons , au reste , à l'égard de celui-ci, que l'écho de tout ce que nous avons entendu de lui et sur lui.
Cet homme. Grec de nation, est né dans un faubourg de Constantinople nommé /« Fanar^ où la sublime Porte était dans l'usage, depuis très-longtemps, de choisir deshospodars (princes), pour la Moldavie et la Valachie.
POLICE GÉNÉHALE. 199
Ses coreligionnaires le connaissent sous le nom de Siéphanaki ; les Musulmans le nomment Vogoridës ; les gens courtois rappellent prince de Sflunos; car lui aussi est prince. Son petit état a été formé de la petite ile de Samos, détachée du petit royaume de la Grèce. Mais c'est un drôle de prince , il faut en convenir, que celui qui, investi d'une souveraineté , consent à fléchir le genou et à ne point oser s'asseoir, sans en avoir obtenu la permission, devant le dernier malotra turc. Âquel degré d'avilissement ne le voit-on pas descendre jonmellement vis-à-vis des laquais des interprètes de la Porte!
n faut que le goût et le besoin de l'intrigue dominent à un bien haut degré dans les facultés de ce singulier prince , pour qu'il préfère l'abjection à laquelle il est condamné en restant à Gonstantinc^le, à une résidence chez son gendre qui occupe le trône de Moldavie, ou à un séjour dans ses propres domaines de Samos. Des deux côtés les bonneurs Tenvironneraient.
Stéphanaki , Yogoridès ou le prince de Samos , comme on le préférera , assure que c'est son dénouement au gouvernement turc qui lui prête la ^iMîe d'avaler le calice plein d'amertume dont on l'abreuve à cfasique instant. Il l'a dit, et a laissé ^Ini à qui il donnait cette explication , stupéfait ^'on tel accès d'humilité et de résignation.
L'opinion unanimement reçue à Constantinoplo,
2(H) POLICt: GÉNËUALE.
est que le prince de Samos est l'agent le plus actif et le plus habile de cette masse de sujets du sultan vendus au tzar, qui servent les intérêts russes sur le sol ottoman. Les attachés à la légation turqde à Paris (1836) en donnaient cette opinion; elle était confirmée en Turquie par tous ceux à qui Ton en parlait, et de grands personnages et des employés du gouvernement la proclamaient, la douleur dans l'âme. On a entendu un dignitaire d'un rang trèsélevé, s'écrier avec amertume^ à l'occasion d'une irruption de ce prince dans ses attributions : « Est- « il concevable que cet audacieux raja trouble Teni- « pire depuis vingt ans par ses intrigues, que tout « le monde le voie, s'en plaigne, et qu'il n'en soit a pas fait justice? » Nous pourrions nommer ce dignitaire ainsi que les témoins de ces exclamations*
L'un de ceux-ci s'en ouvrit avec ledit Yogoridès et lui désigna les masques. Il ne fit que sourire, et sa réponse fut que nulle part dans ce monde on ne portait plus légèrement qu'en Orient, des jugements téméraires sur les individus en évidence;
Cette anecdote ne rappelle-t-elle pas ce procureur au Châtelet de Paris, à qui le président disait en pleine audience : « Maître un tel; vous m'avez « l'air d'un fripon fieffé : je ne salfe si je m'explia que clairement. » A quoi le praticien répondit en sourismt : « Monseigneur a toujours le petit « mot pour rire. »
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Cesl encore à l'épaisse ignorance des ministres turcs qu'il faut rapporter l'inexplicable tolérance qui leur fait supporter Tintervention, dans leurs affûres, d'un homme généralement décrié, et que tooSy avant d'être en place, se promettent d'éloigner dès l'instant de leur entrée au pouvoir. Mais à peine parvenus^ le besoin de renseignements que Vogoridès est toujours empressé de leur offrir, les fait changer de résolution. Ils sont, ensuite, trop peu de temps en fonctions , pour ac- ({oérir les lumières qui leur permettraieni de se passer de lui. En ceci, comme en toutes choses, finiérèt particulier l'emporte sur l'intérêt de l'étal.
Nous aurons occasion de repai*ler du prince de Samos.
Avant de terminer le chapitre Police^ nous devons encore faire connaître , mais en dehors de cet article , une opinion qui a de fortes racines dans Gonstantinople. On prétend que le sultan a on excellent moyen d'être informé de tout ce qui peut l'intéresser dans la conduite des fonctionnaires de sa capitale et des habitants influents à quelque titre que ce soit. C'est, dit-on, dans l'ordre des Moines-Tourneurs qu'il trouve ce genre d'in- ^Migation. On sait que Sa Hauiesse est affiliée à cet ordre , comme ses prédécesseurs et lui-même ■étaient au 31^ orta (régiment) de janissaires.
Ces moines sont dans la singulière habitude d'adorer Dieu en se procurant une extase, par un
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lournoiement sur eux-mêmes qui dure lUi-ifA d'heure, et qui se renouvelle trois fois, MMN petits intervalles, pendant leurs exercion'f|ÉM(
Leur chef-lieu est placé dans le quartier^ péen y non loin du palais de la légation soéjÉJ La salle dans laquelle ils exercent derMlM venant , a la forme d'un manège ceint d'oMi^ lustrade à hauteur d'appui. Â rextérieor iè| une galerie couverte d'un tapis, sur leqriel' fidèles et les curieux s'asseyent pendant la éà de la cérémonie.
 l'heure où elle doit commencer, au son #i musique composée de hautbois et de petitettfl baies , laquelle ne cesse de jouer qu'à la fin i travaux, on voit entrer dans l'enceinte le siipëMl de l'ordre, accompagné de deux acolytest qni^A
nent s'asseoir sur des tapis , la face tournëe T les villes saintes de la Mecque et Médine.
Dès que ces vénérables personnages sont plac la communauté s'avance, les frères à la file, et d le plus profond recueillement ; elle feit le tour l'arène, et tous s'inclinent respectueusement passant devant les supérieurs , qui reçoivent i passiblement les saints sans les rendre.
Ces préliminaires remplis, cha<rae moine ce mence un mouvement de rotation, en tonm d'abord sur place, et gagnant ensuite du terni mesure que ceux qui le précèdent se portent d la partie centrale. Il viont un moment où ton
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les parties de l'enceinte sont couvertes de gens qui toornent.
De longues études ont formé les novices^ avant ^ on ne les livre aux regards du public.
Les bras des moines sont étendus en croix , leurs yeux fermés. Leur tète est penchée sur une qttule, avec tout l'abandon qui peut faire supposer BD: détachement complet des idées de ce bas monde.
Ce qu'il y a de remarquable, c'est qu'en entrant en mouvement, chaque frère, avant de placer ses bras en croix , a détaché, sans qu'on s'en fût aperçu y une ceinture qui retenait une partie de sa robe à la hauteur des hanches. U en est résolté qu'elle est devenue plus longue que le corps du porteur. L'air s'engouffre dessous et unit par h soutenir, de manière à ce qu'elle forme un cercle d'un diamètre égal à la tsrille du tour- D6Qr. On prétend que celui-ci en acquiert plus d'équilibre.
Eh bien ! malgré ce développement, il ne s'éta- Uit jamais de confusion , et aucune robe ne frôle ^ robes des voisins. Il est vrai que des inspec- ^^turs, circulant avec une adresse remarquable au ^eu des tourneurs , les avertissent par des signes convenus quand ils s'approchent trop les ^ des autres.
Les trois actes accomplis , la communauté se l'omet à la file, et fait encore une fois le tour de
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l'enceinte en saluant de nouveau le supérieur* Celui-ci se lève alors , et , suivi de ses acolytes, il prend la tète de la colonne, et tout disparaît sans qu'il ait été prononcé une parole.
La musique , comme nous l'avons dit y n'a pas cessé de jouer; et son mouvement, plus ou moins vif, a toujours guidé les tourneurs.
C'est le vendredi que le public est admis à suivre les exercices. On ne manque pas d'y conduire les étrangers dès leur arrivée à Constantinople. L'on croirait n'avoir pas vu toutes les curiosités du pays , si l'on avait négligé de visiter les Moines- Tourneurs.
Les chrétiens venus dans cette vue , se placent pèle -mêle avec les Musulmans que la dévotion conduit à ces pieux exercices. Ces bons derviches tiennent d'autant plus à avoir de nombreux spectateurs , qu'ils espèrent que l'aspect de leur béatitude opérera des conversions parmi les assistants : en tous cas, elles sont rares, car on n'en cite aucune.
Cet wdre de Tourneurs est nombreux et riche ; il jouit de beaucoup de considération parmi les Musulmans , et d'infiniment de crédit auprès du gouvernement. Les réformes ne l'ont nullement atteinte On le ménage, et nous en donnerons une preuve non équivoque.
L'ordre possédait au village de Besiktache, sur le bord de la mer , dans une situation délicieuse ,
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Qoe succursale importante remplie d'un nombreux personnel.
Le sultan , ayant projeté de se bâtir de ce côté on palais , qu il espérait pouvoir habiter en 1839, se trouva gêné dans les développements qu'il entendait lui donner^ par l'interposition de cette succursale.
Ou négocia longtemps avec l'ordre pour en obtenir la cession, à prix d'argent ou par échange, oa enfin par tout autre arrangement a sa conveoance.
Ces gens de main-morte furent inflexibles aux offres, aux séductions, aux prières. Ils ne cédèrent que sous la condition, qu'ils prescrivirent, de leur rebâtir quelque cent toises plus loin, et toujours au bord de l'eau, une résidence infiniment plus befle, et qui devait être construite, décorée, meublée et livrée, avant que Ton posât la première pierre du palais impérial.
Ces hommes de Dieu ont été satisfaits sur tous . les points. Ils l'ont emporté siir le successeur du prophète.
Ce récit nous a écarté de l'objet que nous avions en vue. Nous y revenons.
On a dit que le sultan était affilié à l'ordre des tourneurs; parfois, soit de lui-même, soit qu'il y soit provoqué par quelque avis secret, on le voit assister à leurs exercices.
On assure que, dans la seconde hypothèse, Ir
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moine qui a fait donner Tavis s'arrange j dans le mouvement de rotation^ pour se rapprocher de Sa Hautesse , et trouve moyen , pendant qu'il évolue près de sa personne, de lui dire qu'il a une communication importante à Êûre. Si ce prince juge convenable de l'entendre, un signe, imperceptible pour tout autre, accorde l'audience demandée, ou indique tout autre mode de communication.
Nous ne pouvons contredire ni confirmer cette opinion, accréditée dans Constantinople, que le sultan reçoit des avis très-importants par cette voie. Elle a pu avoir de la réalité dans d'autres temps, et alors les révélations devaient concerner spécialement les hauts dignitaires de l'état.
Nous n'imaginons pas que ces moines, qui sont peu répandus, et n*on( pas, comme les prêtres de la chrétienté, la faculté du confessionnal, puissent recueillir des données utiles à leur souverain.