CHAPITRE
Ai^En.
An moment où le Français qui écrit ces lignes quitta la ville de Marseille, en octobre 1836, on s'occupait beaucoup d'une expédition sur Constant ine.
Chose remarquable^ le bruit de cette résolution avait eu quelque retentissement sur l'HelIespont; et, pour la première fois peut-être, la population distinguée, parmi les Musulmans de Constantinople, paraissait prendre intérêt à un événement qui allait se passer loin d'elle.
Qu'on ne se Bgure pas qu'aucun sentiment patriotique se mêlât à l'attention et aux entretiens que suscitait celte grave nouvelle : c'était simple
354 ALGEK.
curiosité; et les Turcs se montraient disposés, suivant leur immuable habitude, à rester îndifTérenls sur les résultats, tels quels, de TexpéditioD annoncée.
lîltonné de cette tiédeur des esprits musulmans sur une question si bien faite pour susciter la plus haute anxiété, le Français saisit avec empressement l'occasion de se faire expliquer ce contraste par un certain Turc, haut placé dans l'opi-nion, qui a séjourné avec fruit dans les deux métropoles de l'Europe, au sein desquelles il a su se rendre familières les langues anglaise et française, en même temps qu'il s'appropriait toutes leurs idées politiques, et qu'à raison de ces avantages acquis, non moins qu'en considération de ses autres mérites personnels, le divan se garderait bien de laisser en oubli, si la capacité vraie n'était pas une raison d'exclusion auprès de ce gouvernement abâtardi, aveuglé sur ses intérêts.
— Expliquez-moi, lui dit-il, pourquoi vos coreligionnaires semblent si insensibles au sort des Musulmans d'Alger ; heureusement pour ceux-ci, votre divan prend la chose plus à cœur, à en juger au moins par les secours de tous genres qu'il fait passer à Achmed, bey de Constantioe, dernier appui de la puissance ottomane sur le sol de l'ex-régence.
— D'abord , répondit en souriant cet bomuie éclairé , cette indifférence est dans les mœurs de
ALGRH. a55
noire nation : elle y est fortifiée par l'esprit de nos institutions, qui ne permet pas aux particuliers de se mêler des aiïaires publiques. Mais^ ensuite, où donc avez-vous pris que le gouvernement ail envoyé des secours au bey de Constantine?
— Eh mais! dans toutes les feuilles publiques de la chrétienté, qui sont unanimes à co sujet et paraissent si bien renseignées, qu'elles vont jusqu'à énumérer la nature et la qualité des envois, les bâtiments qui les portent , les chefs qui les dirigent, enfin les ports où ils abordent.
— Vos feuilles publiques. Monsieur, sont on ne peut plus mal informées, je vous l'assure; et comment en serait-il autrement , lorsque ceux de vos nationaux qui résident ici, et même vos légations européennes, moins deux, ne sont au fait de rien ? Tous vos journaux puisent leurs nouvelles dans la Gazette d'Augshourg^ où chacun peut trouver satisfaction à ses goûts on ses chimères; car cette feuille accepte de toutes les mains le pour et le contre, sans examen ni critique, sans autre souci que de remplir ses colonnes.
Au surplus, on est convaincu ici que ce serait inutilement, et non sans de gros dommages, qu'on s'aviserait de vouloir soutenir Alger, et en chasser les Français.
Nous ne retirions aucun avantage de ta possession de cette régence, quand elle était à nous. Un vasselage se résumant en pi'ésents annuels de la
[)lus iiiiiue valeur, quelques bàlimeiilsitial armés qui se réunissaieiii à nos flottes quand nous les requérions, enfin un hommage-lige de pure l'oriue à l'avènement de chaque nouvel usurpateur^ tels étaient depuis longtemps les seuls rapports qui unissaient encore le vassal à la métropole. Serait - ce pour retrouver ces futiles satisfactions, que nous irions nous attirer de mauvaises aiTaires sur les bras? Nous avons déjà bien trop d'embarras chez nous et autour de nous, pour nous en créer de nouveaux. Le divan n'a jamais songé à venir en aide à Hussein, bey de Constantine, si ce n'est par des encouragements verbaux, en réponse aux demandes de ses envoyés, et dans Tunique but de ne pas paraître abandonner la cause de nos coreligionnaires. Non*seulement on n'a rien envoyé jusqu'à ce jour sur le sol d'Alger, mais jamais il n'y p;iraitra^ de l'aveu de nos gouvernants^ ni l'ombre d*un para^ ni la valeur d'un grain de poudre^ ni un poil de la moustache de nos solJats. Vous pouvez l'écrire à vos journalistes, et dire, sans me nommer, que vous tene^e ces délails d'un ami de la France.
Quant au fond de la question, persuadez*vou$ bien qu'Alger reviendra sous la suzeraineté du sultan, sans qu'il fasse aucune démarche pour k reprendre ; il y reviendra, parce que la France s'en lassera, et qu'après elle il ne se trouvera [»as do puissance assez riche et assez dupe pour
AL(;EK. .i57
consentir à s'en charger. Nous ne le recevrons, nous, que connne un fardeau religieux, dont il ne serait ni politique ni moral de se décharger; mais nous n'aurons jamais au service de ce pays, que des firmaus conûrmatifs des titres que les plus habiles s'y arrogeront; et nous ne serons pas dilli* ciles sur la nature de Tbonimage qu'il leur plaira de nous adresser.
Cette conversaiion, qui eut lieu avant la première tentative laite sur Constantine, dénotait l'opinion fixe des hommes influents de la naiion turque sur le peu d'im|)orUince attaché à la possession d'Alger, ainsi que sur l'inutilité, le péril même de la reprise.
Elle témoignait surtout, que nul sacritice en hommes, argent ou munitions, n'avait été fait pour seconder la résistance des Arabes, et qu'il n'entrerait jamais dîtns les vues du sultan d'en autoriser aucun.
Nous ajouterons que nous avons été à portée de vérifier que, depuis le passage d'Alger atix tnains de la France, ni armes ni munitiotis n'étaient sorties des arsenaux de terre et de mer du sultan, en destination |K)urrex*régence.
l^s désastres qui signalèrent la première et si malheureuse expédition de Copstantîne, eurent le plus l'àcheux retentissement en Turquie. Ji^iu'alors les esprits y avaient été incessamment échauités par les récîts des grands triotnphes delà Repu-
358 ALGW.
bliqueetde l'Empire; les Musulmans en avaient vu, eux-mêmes, comme des échanlillons, dans les mémorables victoires d'Âboukiret d'Héliopolis; FadmiratioD générale pour l'empereur et ses ar-r méesy qu'ils confondaient dans la même estime, n'avait pas été altérée par cet épisode fugitif des revers de 1813 et 1814 , dû à la coalition de l'Europe tout entière ; les succès même de la Restauration ne leur avaient apparu que comme la suite des triomphes précédents; car ils avaient appris qu'une armée française avait traversé l'Espagne, et pénétré jusqu'à Cadix; qu'une autre s'était emparée de la Morée; qu'une troisième avait conquis Alger.
Combien donc il fut fatal pour notre considération, ce revirement opéré dans l'esprit des Turcs, alors que de cette même Afrique où la France avait retrouvé en 1830 l'ascendant perdu un moment , il n'est plus revenu que les récits des revers monstrueux subis à Mascara et à Consiautine ; et quand , au lieu de cet esprit d'équité qui , aux jours de la domination française en Egypte, avait laissé des souvenirs si favorables, maintenant remplacés par des regrets; quand, dis- je, Jes Turcs ont appris quel système de vile cupidilë avait dérogé aux généreuses intentions de l'entrée première en Algérie, et s'y était odieusement développé, surtout à l'occupation de TIemceu , où les habitants se vireni soumis aux lorlurosdo la
violence, {)our Texlorsion de leurs richesses! Oh! alors, les senliineiKs (resliine, qui étaienl dans tous les cœurs depuis trois siècles, ont fait place k des dispositions de répugnance, pour ne [>oint «lire d'aversion.
La seconde expédition de Constantine, quoique couronnée par la prise de cette ville, n'a [)as elfacé ces dernières impressions. Les Turcs savent très-bien , et à leurs dépens, ce dont sont capables les Français, bien conduits. Mais ce qu'ils n'auraient osé imaginer, avant les désastreuses retraites citées ci-dessus, ils en ont aujourd'hui la pensée. Ce ne sont plus, à leurs yeux, connue auparavant, des troupes sans égales. On peut leur résister : les Cabaïles <»l les Arabes le prouvent depuis longtemps.
Le peuple turc, nous ne cesserons de le répéter, ne va jamais au fond des choses ; connue il est peu et toujours mal instruit , il ne juge que sur la superficie.
Au lieu d'attribuer des revers passagers à leurs véritables causes, à l'incapacité d'un chef, à des jactances irréfléchies, à des écarts de rapacités privées, à des dissentiments entre le pouvoir supérieur qui ordonne et l'autorité qui exécute , il fonde ses appréciations sur des motifs injurieux ()Our la nation entière ; il ne sait {)as que la France n a rien perdu de ses qualités antiques, de sa générosité et de sa loyauté natives, mais que rr%
360 ALGËIi.
vertus sont temporaîremeiil obscurcies par les fautes personnelles des dépositaires accidentels de son autorité.
Ne croyez pas que vous soyez encore y conune autrefois, aux yeux des Musulmans ^ la première des nations, leur ami sincère, leur appui constant, le seul peuple qui eût gagné sa confiance dans les relations privées. De celte heureuse prééminence, plus de traces; les grandes puissances vous précèdent en tout dans leur estime ; vous êtes descendu au second rang; on voit même tels petits états osant tenir au divan on langage qui perdrait toute autorité s'il était dans la bouche de vos représentants.
Ces vérités sont cruelles à entendre, phis dures encore à prononcer : c'est un devoir pour nous de les révéler. Ce n'est ni dans les hôtels des légalions , ni dans la société des Francs , ni dans les lieux publics que nous les avons recueilUes : c'est dans riniiiuiié des nationaux , sincères autant qu'éclairés; et quelque vives qu'aient été nos répliques , il ne nous était pas donné de réduire au silence, des opinions qui trouvent leur fondement dans les fautes mêmes de nos propres diplomates.
Nous ne présageons pas une longue durée au gouveruement otloman, dans l'état de délabrement où il se trouve ; et , par suite , nous n'attachons pas une très^raudo importance à son bon
al(;er. 3i>i
ou mauvais vouloir envers notre pays. Mais si les gouvernants disparaissent ^ les peuples restent; et il est douloureux que des fautes qui ne sont pas du fait d'une nation , altërenl des sentiments d'estime et d'affection qu elle n'a pas mérité de perdre.
Il est bon y il est nécessaire, nous le redisons ^ que la France connaisse la situation qu'on lui a faite en Orient : il importe donc de détruire les illusions dans lesquelles on Tentretient.
Sa dignité n'est pas seule compromise par la lâche conduite de ses gouvernants ; ses intérêts commerciaux sont aussi en souffrance. Ses navires, qui se montraient autrefois ea nombre quadruple de ceux de tous les autres pavillons pris ensemble , ne font plus que de rares voy.iges dans les échelles du Levant, et notamment à Consiantinople. Pendant un séjour de vingt mois, nous n'avons vu mouiller dans ce port que quati*e voiles- marchandes françaises; et durant le même espace de temps, d'autres bâtiments en grand nombre, sardes, autrichiens, grecs, etc., y aiTivaient avec des cargaisons prises à Marseille.
El Ton vous entretient sans cesse de la sollicitude de vos ministres, de l'énergie et de l'iutelligence de leur délégué auprès du divan, de mille autres rêveries pareilles. N'en croyez mot : jamais intérêts ne furent plus ouvertement et plus
hautenienl sacrifiés par ceux dont le devoir éuit de les faire prospérer.
Revenons à Alger. Nous ajouterons, par le récit suivant , une nouvelle preuve décisive de Tindifférence avec laquelle les Turcs considèrent la possession de celte ex-régence par la France, et nous montrerons combien peu ils sont disposés à tenter le moindre effort, à faire le plus léger sacrifice pour s'en ressaisir.
Hassuna d*Ghiez, ce Tripolitain éclairé, dont il a été question dans le chapitre des Hommes (TÉtat, et dans celui consacré au Moniteur Ottoman y avait imaginé , avant notre arrivée à Constantinople, un plan qui devait, à son avis, faire rentrer Alger sous la domination ottomane, sans rupture possible avec la France, comme aussi sans de grands irais pour le divan ; car il ne proposait que de simples démonstrations.
tiassuna conseillait au sultan de nommer un vice-roi ou gouverneur-général de ses domaines en Afrique, en exceptant de sa juridiction l'Egypte, déjà pourvue.
Le nom d'Alger ne devait pas figurer dans le (irman; mais de Texceptioii unique de l'Egypte, la conclusion naturelle était qu'Alger s'y trouvait compris. L'inlenlion restait cependant assez vague, pour qu'aucun cabinet ne s'en fût ému.
La ville de Tunis était assignée comme cheljieu et résidence au nouveau gouverneur, <loni on
dev<iit y i)réparer ia réception, el qui ne s\ serait présenté qu'avec la faible escorte de cinq cents hommes, portés par un vaisseau et une frégate. Ce détachement, s' appuyant moralement sur le prestige toujours subsistant de l'autorité du sultan, suffisait pour paralyser toute résistance de la partdu bey régnant , fils de Sidi-Mustapha, lequel vçnait d'usurper le pouvoir sur le fils de l'avant^ dernier bey. Il eût été d'ailleurs facile de lui don-r ner le change sur l'objet de la venue du nouveau gouverneur , présentée comme transitoire.
Celui-ci etii annoncé sa présence par des dispositions favorables, qui eussent laissé croire qu'elles s'adressaient au territoire et aux habitants d'Alger, toujours sans prononcer leur nom, aussi bien qu'aux autres pays ou habitants placés sous sa juridiction.
On comptait bien, el c'était là le but essentiel du plan, que le gouvernement français à Alger se fât récrié, et eût demandé des explications. Le Turc eût répondu qu'il ne faisait qu'obéir à ses instructions , et que l'on eût a s'entendre avec le divan. C'était alors au cabinet des Tuileries à intf'rvenir par des notes adressées à Constantinople.
Hassuna expliquait ainsi les résultats de son plan. Si l'intention du gouvernement français était réellement de conserver Alger, ainsi qu'il s'y engage dans toutes ses ré4>onses aux interl>Hlations do la tribune, vmo déclaration onor-
364 ALG£B.
gique de sa pari suifiraii pour ëlouifer dans l'esprit du divan une velleilé qu'il n^ pouvait sérieusenieot appuyer. 11 reculait sans se faire prier; car il n'avait voulu que faire une épreuve, un appel à la franchise.
Si, au contraire, ces protestations du ministère français, renouvelées à chaque session» n'étaient nullement sincères , mais seulement une capitulation forcée avec l'opinion, il se démasquait en cédant aux réclamations de la Porte, fondées sur une longue possession, et même aussi sur un vieux Iraité de 1694, convention bien surannée, mais de celles que la diplomatie sait faire revivre au besoin; quand il lui faut colorer ses revirements.
Hassima s'applaudissait de Tidée assez franche, que son plan devait lever, de part et d'autre, coûtes les incertitudes; il n'eut toutefois aucime suite ; cela s'explique d'abord par l'indolence ei l'indifférence habituelles des Musulmans, et surtout parce qu'ils n'attachent certainement aucune importance à la possession de l'ex-régence, qu'ils n'accepteraient raéuie,sielle leur revenait, que paiun sentiment religieux. Dans la liédeur actuelle des croyances, ce n'est pas là un véhicule suffisaiu pour arracher le divan à sou apathie, et le faire courir au-devant de nouveaux embarras ; il en a déjà bien assez sur les bras. 11 faut conclure des détiiils qui précèdent, que Constantinople ne sera jamais pour rien dans les obstacles ({ui peuvent
conti'arîer la France dans la libre jouissance de la possession de TAlgérie.
Hassuna , qui avait quitté foudres et Paris six mois avant la présentation de son plan relatif à Alger, nous a communiqué le détail des considérations sur lesquelles il en appuyait le succès.
En France même, disait-il, une foule de gens sont contraires à la conservation d'Alger ; un plus grand nombre y restent indiflërenis. Marseille et quelques parties des départements riverains do la Méditeri*anée y tiennent essentiellement, parce qu'ils en retirent des avantages réels. Mais comme la France dépense sur ce sol dix fois, vingt fois plus d'argent que Marseille n'en reçoit en échange de ses importations, il est évident que le royaume entier s'épuise pour l'avantage d'un seul point.
L'expérience a démontré que la possession de l'ex-régenco, fût-elle aussi complète qu'elle est imparfaite, ne remplirait aucune des conditions principales, dont la perspective avait fait accueillir si favorablement la conquête.
Le territoire n'a pas cette fécondité qu'on avait vantée outre mesure. La culture des produits tropicaux, qui devait offrir un dédommagement de la perte de Saint-Domingue, est maintenant une chimère avérée. Après neuf ans d'essais et de sacrifices, les défrichements et l'établissement de colons sont encore k l'état d'enfance ; et le plus
366 A1.GEIV.
grand obslacle à leur développement est le défaut de sûreté qu'une armée nombreuse ne peut garantir. II n'y avait, en Afrique, que 30,000 hommes en 1836, à l'époque où Hassuna, mort la même année, s'exprimait ainsi. Que ne dirait-il pas aujourd'hui, que 48 à 50,000 hommes offrent la même impuissance?
Ck)mme établissement maritime, propre à recevoir les flottes françaises, peut-on compter sans frémir aux énormes sacrifices qu'il faudrait arracher aux sueurs des contribuables pour l'amélioration et la mise en défense des ports et rades de Merk-el-Sebir, Stora, Bougie, etc.? A-t-on oublié les centaines de millions qui furent dépensés en pure perte à Anvers? Et pourrait-on encore méconnaître le principe qui veut que les grandes ressources soient réservées pour l'intérieur du royaume, et non enfouies dans des colonies annexes qui peuvent leur échapper?
Et même, quant à ces établissements agricoles sur lesquels on se rabat aujourd'hui en désespoir de cause, ne pouvant fournir que des vins, des huiles, des blés, toutes productions analogues à celles qui forment la richesse des départements méridionaux, ne seraient-ce pas comme autant de reproductions en double emploi, au préjudice de ces déparlements mêmes ?
Hassuna avait habité Tunis, Alger et .Marseille, avant la chute du dey. 11 avait assisté, depuis 1 832,
ALGËK. :m
aux débals suscûlés par la question algërienne. On Favait même, en raison de ses connaissances spéciales, appelé devanl la commission d*enquéte sur TAfrique. H élail donc compétent dans ces matières.
Aux considérations exposées ci-dessus, il ajoutait que les antipathies des indigènes pour les vainqueurs, ne pouvant être contenues que par le formidable appareil militaire, étaient un obstacle plus sérieux que tout autre à la libre |>ossession. Il voyait Torigine de ces antipathies dans les fausses et déplorables mesures des premières administrations, et dans la perpétuation des faux systèmes qui les avaient dictées.
Pourquoi faut-il que ses prévisions se soient trouvées si justes ! Et pourtant il n'avait pas con- .naissance des désastres de la première expédition de Constantine.
Depuis cet immense revers, dont les traces sanglantes ont été lavées, mais non eflacées, à la campagne suivante, en voyant que les leçons du passé ne réussissaient pas à ramener le gouvernement dans des voies plus rationnelles, nous avons désespéré de l'avenir de la conquête. Elle ne nous apparaît plus que comme un ver rongeur, dont les ennemis de la France observent les ravages progressifs avec une satisfaction concentrée.
On n'a jamais démenti, en termes positifs, Tavis que la promesse de Fabandon dAlgei* avait été
faile le 7 ou le 9 août 1830, à lord Stuari de Rolhesai, ambassadeur britannique à Paris , en échange de la reconnaissance immédiate, par l'Anglerre , de la royauté sortie des barricades. Les affirmations répétées à la Chambre des lords pendant deux sessions consécutives, méritaieni cependant des dénégations formelles , si elles eussent été possibles.
Dans la première de ces sessions , lord Aberdeen ayant interpellé sir Peel , alors chef du cabinet, sur le fait de la continuation du séjour des armées françaises en Afrique, nonobstant des promesses positives , le ministre de)nanda l'ajournement de toute discussion sur ce sujet , pour ne point augmenter les embarras dans lesquels se trouvaient impliqués les ministres de Louis - Philippe.
Lord Aberdeen renouvela son attaque à la session suivante ; cette fois il fut appuyé par le duc de Wellington. Ce fut lord Grey, alors ministre dirigeant, qui dut répondre ; il protesta, d'abord, du soin que les ministres apportaient à la conservation des intérêts britanniques. Sa réponse se résumait dans les termes suivants : «t Quand le moment sera venu , le peuple anglais pourra juger si nous avons trahi ses intérêts, en n'insistant pas sur l'évacuation d'Alger par la France. »
Les réticences renfermées dans cette explication ont été trnduites , et ne pouvaient l'être
que de celte seule façon : si Alger profilait à la France, l'Angleterre ne devrait rien épargner pour lui enlever cette proie. La France s y épuise ; c'est pour elle une source intarissable de revers ; elle n'en retirera jamais aucun avantage ; il est d'une bonne politique anglaise de la lui laisser dans les mains.
Qu'on détruise cette interprétation par de bonnes raisons; qu'on fasse, sans hésitation, les déclarations vainement sollicitées jusqu'à ce jour; qu'on produise , en un mot, des pièces authentiques qui prouvent que nous ne sommes pas seulement tolérés dans l'Algérie, et que nos droits de possession sont hautement reconnus !
En attendant , nous devons à notre conscience , de déclarer que , sur la question de la possession d'Alger, nous partageons sans réserve les opinions émises en France , pendant notre séjour en Turquie, par M. Fourcade, qui avait été consul de France à Smyrne dans les douze dernières années de l'Empire. On les trouve exi>osées dans une brochure publiée en 1836, chez Delaunay, au Palais-Royal, et dont nous eûmes connaissance a Gonstantinople.
C'est pendant une résidence de vingt ans en Turquie, que cet ancien consul s'est acquis le droit d'avoir une opinion sur la que^^lion algérienne, liée par plus d'un point aux affaires ottomanes.
T. Il, Ji
M. Fourcade , après avoir lu dans les résumés des opinions des membres de la commission envoyée en Afrique en 1833, et réunie plus tard à Paris pour prononcer sur la même question :
M Que la colonisation serait longtemps « onéreuse, avant de présenter des béné- « fices matériels équivalant à nos sacri- N fices ; qu'Alger était une conquête « fâcheuse, un legs onéreux de la Restau- « ration , qui a déjà coûté à la France <c beaucoup d'hommes et d'ai^ent, et exi- « géra encore beaucoup de sacrifices ;
« Que si elle était à faire, elle ne devrait « pas être tentée ; que le conseil de colonise sation échappe à des convictions mal « assurées; et que si Ton mettait dans la c< balance les avantages éloignés et incer- « tains avec les avantages incontestés , « révacuation immédiate serait le parti le « plus sage ;
« Que , sur une étendue de côtes de « deux cents lieues, il n'existe pas de pori « de quelque importance; et que des tra- « vaux immenses, et hors de notre porlëe, « pourraient seuls y suppléer;
« Que tous les intérêts indigènes nous « étant hostiles , un cas de guerre surve- <( nant, nous ne pourrions compter que
AM;eR. 37t
a sur les approvisîoniiements envoyés de France; »
M. Fourcade, disons- nous, avoue « que, ce tableau sous les yeux , il a été effrayé de cet oubli de toute tradition , de tout traité sur la matière , et surtout de voir des hommes éminents, consciencieux et éclairés, soumis à l'influence terrible de cette fausse et aveugle opinion publique , qu'on appelle si légèrement la ruine du monde, et qu'on voit si souvent et si facilement devenir dupe ou instrument de quiconque a Tart ou les moyens de laveugler ou de la séduire.
tt On ne peut, ajoute-t-il , se défendre de cette pénible impression en lisant surtout, à la suite des considérations sans réplique qui militent pour l'évacuation, les motifs qui ont entraîné dix-sept membres de la commission, sur dix-neuf qui la composaient, à conclure pour la colonisation >» Ces motifs sont :
« Que cette colonisation est, |)our la « France, une nécessité politique , impé- « rieuse et absolue ;
« Que la France est grande , riche et « forte , et qu'elle doit satisfaire à l'opinion « que la nation s'est faite de cette court quête ;
« Que la question politique domine d'ail- <( leurs ; et que la France , maîtresse d' Alager, croit son honneur intéressé à le
« conserver; qu'il faut satisfaire celle exi- « gence publique, quelque peu désirable i( qu'il fût d'avoir celle opinion ;
a Qu'il faul se livrer au hasard , qui uli- « Usera peutrélre celle concession arrachée i^par le en public;
« Que la honle d'une retraite , la crainte « de voir celle possession passer au pouce voir des Anglais 9 l'engouemenl de la « France pour celle conquête, en forcent « la conservation ;
<c Qu'il pourrait en rejaillir de la décon- « sidéralion pour le pouvoir nouveau ;
« Que , dans le cas même où l'opinion « publique s* égarerait, les hommes d'état « doivent la respecter ;
« El qu'enfin, abandonner Alger, ce se- « rail offenser la nation dans son légitime « orgueil , et renoncer aux espérances que « peut donner l'extension de la domina- « lion française dans ces contrées.
« La sagacité des hommes éclairés et le bon sens public, ajoute M. Fourcade, apprécieront ces motifs pour et contre la possession et la colonisation des États algériens. Les grands dangers qu'il croit entrevoir dans une plus longue possession , et le fardeau si lourd de Toccupalion actuelle, même sans aucun accident qui vienne encore l'aggraver, lui oui fait un devoir d'exprimer
rrancheineni^ et sans délour, toute sa pensée. Il en appelle, an reste, de l'opinion trompée à Topi* nion plus éclairée. »
A l'époque où M. Fourcade écrivait ces pages, lui aussi ignorait les désastres qui ont exigé de nouveaux sacriûces pour la conservation, le peu de progrès de la colonisation depuis la prise de Constantine, et le redoublement d'effervescence observé parmi les indigènes. Combien ces déplorables résultats n'impriment-ils pas d'autorité a ses jugements ! Et quels ne doivent pas être les regrets des dix-sept membres de la commission d'Afrique qui ont conclu à la conservation, en présence de prémisses aussi contraires à cette mesure !
Écoutez une anecdote, tirée de loin à la vérité, mais qui, dans son dénouement, a une ressemblance singulière avec l'issue imprimée [>ar la commission d'Afrique à la question d'Alger.
Un Français, cantonné dans un village de la Pologne, était logé seul chez un notable de l'endroit. Curieux de connaître les dehors de son habitation y il entre dans un bois voisin. Des champignons du plus séduisant aspect s'offrent à lui ; il en cueille, et rentre aussitôt avec l'intention de les accommoder lui-même ; car il se mêlait un j)eu de cuisine.
Auparavant, il les montre à son hôtesse, lui demande par signes si elle l(»s croit bons, et lui en
offre une parlie. Sur les iosiances du Français, elle prend le mouchoir qui les contenait, fait un iriage, en jetle une partie, et c'étaient les plus beaux; mais elle refuse d'en garder pour elle.
Le Français, rassuré siur la qualité, surtout d':H près l'épuration pratiquée par cette fenune, s'empresse de les faire cuire; et, grâce à l'assaisonnement qu'il n épargne pas, il en fait un plat succulent.
Dans ce nouvel étal , il en offre de nouveau à son hôtesse, qui refuse d'abord, et se détermine ensuite à en prendre dans im plat, qu'elle couvre et place sur une étagère, comme si elle le réservait |30ur en faire part à son mari.
Le Français n'a pas la même patience. Il dévore, plutôt qu'il ne mange, le reste de ce mets appétissant; mais presque aussitôt il est saisi d'un malaise convul$if,de nausées, de douleurs d'entrailles. Comme il était, par bonheur, dans l'usage de porter toujours sur lui quelques grains d'émétique, il en prend, vomit en abondance, et se trouve soulagé, sauf une soif ardente, et des picotements dans la gorge et l'estomac, qui le fatiguèrent pendant quelques jours.
Peu de temps après cet événement, le commissaire russe chargé de la police et du recouvrement de l'impôt, arrive dans le village. Il parlait le latin, que parlait aussi le Français, ancien barbiste. Celui-ci prie le fonctionnaire de demander
ALGER. :i75
à l'hôtesse, pourquoi, sachant que les champignons étaient vénéneux, elle lésa laissé préparer, et par quel motif, lorsqu'on les lui a offerts tout assaisonnés, elle en a accepté une portion, qu'elle éiait bien résolue à ne pas toucher, tandis qu'elle voyait le Français se jeter avidement sur le surplus.
— Que vouliez-vous que je tisse? répondit-elle. J'ai commencé par refuser les champignons de ce Français, quand il me les a fait voir. 11 insistait; j'ai jeté les plus mauvais , et quand il me les a offerts assaisonnés, j'en ai pris une partie pour diminuer le mal que le reste lui ferait.
— Et pourquoi ne pas lui dire de jeter le tout? Vous étiez donc décidée à le laisser mourir? — C'était bien à regret ; mais je le voyais si entêté, que j'aui*ais craint de lui faire trop de chagrin. Quand les gens veulent se perdre , il ne faut pas , après leur avoir montré le danger, les empêcher de se noyer, si tel est leur bon plaisir !
La commission d'Afrique n'a- 1- elle pas agi comme la paysanne polonaise ? Après avoir reconnu et signalé le danger, elle a pensé qu'il ne fallait pas contrarier la France, qu'elle voyait si résolue à s'y lancer : elle aurait craint de lui faire trop de peine. Les bonnes gens!
Résumons-nous. S'il est un fait qui ressorte évi- (lennnent de tout ce chapitre, c'est que la Porte n'a. très-cerlainemeni, ni fait aucun effort pour
376 ALGEB.
reprendre Alger, ni secondé par aucun secours la résistance opposée aux armes françaises; et de plus, enfin, que la possession de cette colonie, si les circonstances la ramenaient sous son pouvcHr, n'y serait à ses yeux que comme un fardeau ooé^ reux, imposé par la rel^ion même à sa rés^[nation.
Un nouvel incident est venu obscurcir l'avenir de cette possession : c'est la création d'un évéché. La France doit à sa condescendance pour Rome les coups d'éventail, qu'on a vengés par une conquête onéreuse. Dieu iasse qu'elle n'ait point à lui reprocher un jour les nouveaux embarras qui naissent de l'ardeur du prosélytisme !