‹ La Turquie nouvelleChapitre 68 sur 79 · CHAPITRE XZI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XZI

RE81JME

Notre tâche ^ en lant qu'elle s'appliquaîl à la Turquie ancienne et à la Turquie modifiée par les réformes, touche à sa fin : l'avons-nous remplie? non, comme aurait pu le faire celui auquel le gouvernement ottoman eût ouvert ses archives , et permis de vérifier l'exactitude des comptes qui lui sont rendus; oui, si l'on considère, qu'en outre d'anciens documents puisés à des sources certaines au commencement du siècle courant , nous avons pu, en 1836, 37 et 38, entrer dans des voies d'informations (|u*il n'a été donné à nul autre de parcourir.

Aucune des malières que» nous avons trailoos

STB RÉSUMÉ.

jusqu'à ce luoiDenl ne nous était étrangère, i^ nous apercevions 9 en France, nos maîtres à un degré très-supérieur en Coule nature de connnissances, nous étions nous-raènie, et nous pouvons le dire sans amour-propre, car il n'y a guère à s'en vanter, infiniment au-dessus des Turcs auxquels nous avions affaire.

Mais, pourra-t-on nous dire, plusieurs Européens qui ont habité la Turquie, ou y séjournent encore, et que vous n'avez sûrement pas rintention de placer au-dessous de vous quant à l'intelligence et aux lumières, ont vu ce pays, l'ont étudié, et n'en ont pas pris la même opinion. Il est impossible que tous se soient trompés, et que seul vous ayez deviné juste.

Deviné ne serait pas le mot propre : ce que nous rapportons a passé sous nos yeux ; nous l'avons vu, et pour ainsi dire palpe; et plus nous étions convaincu des difficultés qui éloigneraient de nous la confiance à laquelle nous prétendions, plus nous avons senti la nécessité d'être vrai, siacèi'c, exact dans nos récils.

Ce que nous affîrnions peut éire cru aveugléuienl. Ce que nous racontons, sans en avoir le dernier degré de certiiude, est si fondé en vraisemblance , qu'on doit y ajouter foi jusqu'à démonstrations contraires, venant de sources respectables.

Quant aux assertions, dilférentes des nôtres,

KÉSUME. 379

publiées par des écrivains qui ont visité TOrienl , quant au silence qu'ils ont gardé sur les points que nous avons le premier mis en évidence , si l'on était tenté de s'en faire une arme contre nous, nous rappellerions ce que nous avons déjà dit, que, quelles que fussent leur position en Turquie et leur aptitude à l'observation, il leur a été im|>ossible de s'éclairer sur une foule de sujets.

Faut-il le redire? les moyens d'informations manquent totalement sur ce sol, où les hommes sont sans liaisons entre eux , où les idées sont incohérentes, où Foccupalion la plus constante de chacun, dans sa sphère, est de se rendre impénétrable, comme son plus ardent désir est de réussir à tromper ceux qui l'interrogent et ceux qui Fécoutent. Au reste, ce sont là des soins superflus : car il n'y a rien à apprendre de qui ne sait rien.

Cette ignorance, en fait d'érudition aussi bien que dans les choses usuelles, est radicale chez les sujets du sultan. Leur indolence native, leur éducation, les dangers du parlage, les maintiennent dans leur réserve habituelle, que quelques bonnes gens sont tentées d'atliibuer à une discrétion naturelle. Le fait est que, ne cherchant point à savoir, ils n'ont rien à communiquer, et que le silence chez eux tient à l'indigence de leur esprit.

Nous avons reconnu et constaté deux fois, à quarante ans de distance, cette pénurie d'idées parmi les habitants du Bosphore. Tous les honnues

380 RÉSGMÉ.

éclairés avec lesquels nous nous en sommes entrelenu , en aYaîeot b cooTiclicm plus que nous encore : conmient ne serions-nous pas réTollë des assertions contraires, mises en avant |ar des gens qui n'ont pu vérifier ce qu'ils avancent avec tant d'assurance? Ce qui nous afflige encore plus, c'est que les raisonnements que Ton multiplie sur les affaires d'Orient, partant de bases erronées, ne font qu'obscurcir de plus &ï plus la question.

Nous avons démontré jusqu'à l'évidence, que la Turquie n'avait ni armée, ni escadre, dans l'acception réelle de ces mots; que ses ressources financières n'étaient point en rapport avec ses besoins; que les réformes l'avaient privée de ses anciens éléments de puissance , sans lui en procurer de nouveaux; que l'impéritie présidait à tous les actes de son gouvernement, et que le sultan , cet homme remarquable à beaucoup de titres, était trahi par Tincapacité, plus encore que par le mauvais vouloir de tous ceux auxquels il était forcé de s'en remettre pour Texécution de ses projets.

Qui a osé s'élever, jusqu'à ce moment , contre ce tableau fidèle, divulgué depuis plus d'un an? Le gouvernement français, qui en a été saisi en juin dernier dans les mains de M. le comte Mole, eu a fait vériiier les détails. Le passage par Constantinople de iM. de Baranle retournant à son poste

RÉSIIMK. 381

de Pélersbourg, n'a pas eu (l'autre ol)jel. Est -il revenu un seul démenti à nos assertions? Nous en attendions avec impatience pour en confondre les auteurs. Nous avons attendu en vain.

Mais non; la vérité était trop clairement exprimée dans nos pages manuscrites ou imprimées, pour qu'on ait osé la combattre , même par voie d'atténuation. On temporise , on louvoie, on prend des demi-mesures , parce que l'on n'ose adopter un parti vigoureux; et on laisse échapper l'occasion de replacer la France au rang qu'elle doit tenir en Europe. 0 honte !

Il faudra bien cependant que les faits dont la question orientale est grosse, finissent par aboutir, et cela sous peu. Que fera-l-on en ce cas î N'aura-t-on pas été devancé, et ne trouvera-t-on pas les meilleures places prises ? Que le ciel confonde ces capacités pour lesquelles on n'a pas assez d'expressions laudatives , et dont les actes se résument toujours en échecs portés aux intérêts, à la considération, h l'avenir de la France !

Nous n'apprécions ici notre travail , que sous le rapport de la fidélité dont il est empreint. Nos hommes d'état peuvent y puiser un utile enseignement ; ils seront jugés, s'ils refusent d'user d'informations que leur représentant sur les lieux ne peut ou ne veut leur fournir.

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CHAPITRi: XXII.

<>i;eatio\ actubllr. — coi.lisiox e.\tre les deux nivAvx

Jusqu'ici nous avons montré en détail les infirmités du gouvernement ottoman. Nous en avons emprunté le tableau aux résultats des mesures prises pour les cicatriser. Nos aperçus ne doivent plus laisser de doute sur l'inefficacité de tout ce qui a été fait dans ce but.

Le sultan est toujours le même homme ^ adoptant et voulant toutes les innovations qu'on lui propose ; ses ministres sont encore les mêmes ordonnateurs, accueillant par crainte, et feignant seulement de seconder ses premiers jets ; et ses peuples, les sujets, insouciants par nature, sur lesquels se tentent les expériences.

Ne serail-on pas persuade? qu'où relise les exposés fidèles des principales institutions de cet empire , dépeintes dans le présent ouvrage , en partant du point où les réformes du sultan régnant les ont amenées.

Cette armée misérable , cette marine sans instruction , ces finances délabrées, toutes les au- X très branches du service public, r^lées et conduites avec la même inintelligence : voilà autant d'indices certains d'une dislocation que rien ne saurait conjurer.

Qu'oppose-t-on à cette réalité d'une situation prise sur les lieux et sur le fait ? des déclamations, taillées toutes depuis longtemps sur le même patron. C'est la Gazette éCAugshourg qui en a le monopole; et malgré les démentis que les faits et les événements lui opposent sans cesse, on ne se lasse pas en Europe de lui accorder créance, et de s'en rendre les échos.

Il serait cependant facile de confondre , nous ne dirons pas les inventions, mais les récits de cette feuille ; tout ce qu'elle publie avec assurance lui vient en effet de l'Orient. Pour ne point prendre parti, elle reçoit de toutes mains, sans s'inquiéter des contradictions; elle ne tient même aucun compte des motifs qui guident ses correspondants.

Son but est atteint quand elle a rempli sa feuille, t»i comme elle a eu soin de laisser un cadre ouvert

QUESTION ACTUEIXE. :W5

à tout ce qu'on juge à propos (1<^ lui faire passer, elle n'a encouru aucune responsabilité, ni altéré son crédit. Quel est cependant le lot du public dans cet immoral manège ? D'être pris pour dupe , de s'être laissé meubler Tesprit de chimères , et de vivre dans une ignorance funeste aux intérêts généraux et particuliers.

Entrons plus avant dans la question, avec des exemples faciles h saisir.

Se rappelle-t-on combien de fois , depuis trois ans seulement, la Gazette d'Augsbourg et les correspondances privées ont annoncé l'envoi de renforls considérables a l'armée du Taurus? A ce compte, chacun a du la croire formidable; et pourtant les avis qui parviennent à Paris (25 mai), avec la nouvelle d'un commencement d'hostilité entre les Turcs et les Égyptiens, ne la portent que de quarante à quarante-cinq mille hommes, que l'on fait manœuvrer en trois corps. On ne saurait prétendre que les correspondants ont amoindri les forces du sultan; ils lui sont trop ouvertement favorables.

Rétablissons les faits, nous qui faisons profession d'une grande franchise, et qui nous sommes trouvés en position d'être mieux informés que les ministres turcs eux-mêmes. On sera peut-être surpris de cette prétention.' Qu'on le sache donc une fois iK)ur toutes, ces ministres se cac^hent réciproquement la vérité en toutes choses, et s'en-

T. II. ri.")

tendeulpour en déi*ober la coimaissauce au sultan.

Ces! d'abord d'après un ancicu principe d'administration gouvernementale, qu'ils le tiennent dans l'ignorance; en cela leur accord , qui est de tradition , est parfait. En second lieu , que n'auraientils pas à redouter de Tindignation de leur maître, s'il venait à savoir que ses ordres ne sont pas remplis? Si, par exemple, le prince allait connidire le chiffre exact des hommes présents sous les armes, ses ministres ne verraient-ils pas parce seul fait tarir la source des dilapidations, qui profitent aux grands cx>mme aux peiits dans une pro|K>rtion décroissante?

Oui , nous en convenons et nous l'affirmons , des renforts très-considérables ont été envoyés à l'armée du Taurus, depuis trois ans surtout, ainsi que la feuille allemande Ta publié. Mais combien d'hommes y sont arrivés? c'est ce qu'elle ne dii pas, et ses lecteurs n'ont pas Tidéede se faire celte question. Eh bien ! qu'on l'apprenne de nous : sur dix mille hommes de choix , dont deux régiments appartenant à la garde impériale, qui partirent de Scutari pour le Taurus , dans le printemps de 1837, il n'en est guère parvenu qu'un peu plus du tiers ; et dans ce nombre , un sixième a été reçu dès son arrivée dans ce qu'on veut bien nommer les hôpitaux. Nous tenons ce fait de source certaine.

Une grande partie des hommes que Ton enré-

giinente à Scutari , h Brousse et sur d'autres points de TAnadolie , sont enlevés de force aux populations de celle contrée , et pour une guerre contre des coreligionnaires , qui leur déplaît. Ils rejoignent à regret les cantonnements. Les mauvais traitements, les fatigues, la misère et les maladies qui en découlent ne sont pas propres à leur rendre moins amères les causes de leur expatriation.

On n est pas difficile sur la qualité , ni Tâge des hommes. Les racoleurs sont tenus à un contingent. Que leur importe que les recrues soient valides, et qu'elles soient à peine sorties de l'enfance.? Pourvu que le nombre demandé soit fourni, le reste leur est indifférent Ils ne répondent pas des hommes, dès qu'ils les ont fait accepter.

La plupart de ces novices débutent par l'hôpital. La mortalité y est en raison directe du peu de soins donnés aux malades. Faut-il partir pour l'armée? tout ce qui peut se servir de ses jambes est contraint de marcher. Beaucoup ne vont pas loin; les uns meurent à la tâche; d'autres s'arrêtent, par impuissance d'aller plus avant, dans les lieux d'étape , et partout où ils trouvent une habitation. De là, s'il leur en reste la force, ils rejoignent leurs foyers, sauf à se cacher à l'approche d'un nouveau recrutement, ou à subir un second enrôlement.

Cette dernière alternative n'a rien d'inquiétant

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3d8 UUESTION ACTUELLi:.

pour eux : il n'y a pas de contrôle, et ils ne risquent pas d'être reconnus. Ils ne pourraient l'être, au surplus, que par le racoleur qui les a déjà engagés une première fois, et qui se trouve heureux de les retrouver : ils lui servent à grossir son nouveau contingent.

Telle est la nature et la composition de ces renforts, dont on fait sonner, avec tant de redondance, renvoi au camp d'Hafiz-Pacha. Ce sont presque toujours des malheureux j incapables de service^ ou répugnant à tout ce qu'on peut attendre d'eux , mal vêtus, mal nourris, et qu'un tel régime dispose mal à supporter la vie et la fatigue des camps , plus maltraités encore si une mala(!|ie les atteint.

11$ n'ont aucune instruction , quand les besoius les poussent à marcher. Quelle est celle qu'ils peuvent recevoir en entrant en ligne? et qui la leur donnerait , de leurs officiers ou des sousofflciers, également ignorants?

Celte incapacité des chefs ne produit pas seulement ses effets sur le soldat , qui reste dans sa nullité originaire ; elle est funeste dans tous les -cas. Les armées turques ne savent ni marcher, ni se nourrir, ni se garder. Isolément les honmies se battent , parce que la bravoure est innée chez 4e Musulman ; il n'en est pas ainsi, quand on veut les faire conibattro d'ensemble. Dans ce dernier cas, la conliancc leur manque, et la conftision

QUESTION ÂGTl'ELLE. :m

commence la déroute, dont une troupe mieux disciplinée n'a pas de peine à profiter.

Telles sont les phalanges d'Ibrahim - Pacha qu'Halliz va combattre , et que des ofûciers européens ont eu toute la latitude d'instruire « tandis que les Turcs n'opposaient que des obstacles aux eiforts des rares instructeurs admis à leur service.

Ces Turcs ne soupçonnent même pas la nécessité d'administrations organisées dans leurs armées. Le service des vivres est le moins bien compris. L'abondance régnera dans le camp , à l'arrivée d'un gi*and convoi qu on aura arraché piu* la terreur à une contrée voisine ; il y aura gaspillage quand l'armée pénétrera dans un pays fertile. Ces ressources épuisées, la disette apparaîtra et occasionnera les plus grands ravages.

C*est bien gratuitement qu'on admet lexistence d'un service de santé à la suite d'une armée musulmane. Quelques tentes et quelques chevaux |K)ur les porter, c'est ce qu'on nommera pompeusement une ambulance! De la paille ou des feuilles sèches seront le lit des malades, quand on pourra s'en procurer.

La pharmacie comi>ren(lra quelques drc^ues usuelles, qu'à défaut d'un assortiment intelligent de médicaments on applique h tort et h travers, sans égard [)Our la nature du mal. Le linge pour les pansements fera totalement défaut ; car la toile <le lin n'est i)oint en usage chez ces peuples, qui

n'emploient que des élofles de laine et de coton.

Les infirmiers sont plus redoutables pour les malades^ que les infirmités qui les atteignent. Malheur à celui qui possède quelque objet propre à tenter la cupidité des gardiens ! Ils savent hâter le moment où ces objets deviendront leur propriété.

Ajoutez au tableau de ces calamités, inhérentes aux hôpitaux militaires chez les Turcs j la nullité profonde des fraterSy à qui le soin des malades est confié; et jugez quelle doit être la consommation en hommes, sous le rapport seul de la mauvaise direction de l'hygiène.

Une autre cause, plus grave peut être, de Taffaiblissement prévu des troupes en campagne, c'est la désertion à laquelle sont enclins les hommes de nouvelles levées. On a déjà vu le vide qu'elle produisait parmi les troupes en marche pour rallier le camp. Il y a trop d'avantage et d'attrait à regagner ses foyers , quand la roule parcourue en rapproche, pour que beaucoup d'hommes n'en profitent pas.

Le motif n'est pas le même quand la troupe est entrée en ligne. Ici , un autre genre de séduction exerce une influence non moins décisive : Ibrahim a adopté le système des émissaires chargés d'exciter à la désertion.

Ces enrôleurs n'ont pas de peine à persuader des hommes qui se regardent comme voués à la mort sans compensation aucune , et dont le mal-

aise est insoutenable, à passer dans les rangs des Égyptiens, où on leur promet nombre d'avantages. Nous avons eu sous les yeux, et communiqué aux rédacteurs d'une feuille très - accréditée , deux . lettres d'Orient (25 avril), qui s'accordaient sur ce fait, que la désertion avait amené près de quatre mille transfuges dans les cantonnements des Égyptiens, de janvier jusqu'au milieu d'avril 1839.

D'après^ les instructions dlbr<ahim, ils avaient été bien traités et dirigés vers Damas. Ce prince en avait proGté pour tirer de ce i)oinl une égale quantité d'hommes, avec lesquels il avait renforcé ses lignes. Combien ce système d'embauchage peut devenir fécond !

Une troisième cause d'infériorité du côté du sultan, c'est la négligence de ses soldats à se garder à portée de l'ennemi. Dans les dernières années des beaux temps de l'islamisme, les Turcs s'en rapportaient, pour leur sûreté, aux myriades de Tartares qui faisaient partie de leurs armées.

Nous l'avons déjà dit dans le chapitre intitulé V Armée de Terre^ et il faut le répéter au moment où leur absence va se faire sentir, ces hommes infatigables , montés sur d'excellents chevaux , qui, ainsi qu'eux, trouvaient à vivre partout, entraînés par l'appât du pillage, se répandaient i\ dix, quinze et vingt lieues du front de l'armée; ils éclairaient les mouvements de l'ennemi. Il était à naître, à cette époque, (|ue les Musulmans eussent

Xtt UUESnOX ACnXLLE.

été suqiris dans leurs maircbes et dans lears canlonnemenls. Depuis que le snllan a perdu ces auxiliaires j les Russes ont souvent pris ses armées eu flagrant délit, et en ont eu bon marché.

Le divan, malgré nos instances à diffiérenles reprises, n'a pas encore songea se créer des troupes légères. II en a cependant d'excellents éléments dans plusieurs de ses provinces « et nous les loi avons indiqués. Cet avis, ainsi que ceux relatifs à l'organisation de tous les services qui font défaut dans la composition de ses armées, ont été n^gés et repoussés par les sots orgueilleux qui ont la prétention de diriger les affaires de leur maître.

Peut-on admettre que des forces incohérentes, telles que celles que la Turquie oppose à Méhemmet- Ali, laissent tenir contre des troupes auxquellesce pacha a su donner une consistance réelle? Ne doit-on pas lever les épaules de pitié, au récit des velléités belliqueuses du sultan pour en finir avec son redoutable voisin? Peut-il, enfin, rester quelque doute sur l'issue de celte lutte , si elle s'engage sérieusement?

L'Euro[>e fait défaut à sa sagacité ordinaire, quand elle se laisse bercer de chimères semblables; elle est dupe des jongleries de quelques ambitieux, qui supposent des faits improbables |K)ur se donner une imporlance personnelle.

Le sultan compte dans ses états environ soixante mille hommes, quen raison d'un principe d*or-

gauisatioii et d'instruction on a nommés forces régulières. Que Ton sache bien que c'est le produit net d'un million d'hommes levés sur la population musulmane , et que Ton calcule si de pareils sacrifices peuvent se renouveler facilement. Si la négative est résolue ^ ainsi que c'est notoire pour ceux qui ont pu juger la situation des états ottomansy il sera facile de comprendre qu'il n'y a que délire dans cette levée de boucliers dont on prête l'intention à ce prince aveuglé.

En ce moment, pom* relever la nullité de l'armée du sultan^ on se rabat sur cette circonstance, que l'instruction des troupes est confiée à des officiers prussiens (lisez russes déguisés). Il y a, en effet, à l'armée du Taurus, huit individus ayant cette destination.

Nous lé demandons : est-ce bien d'une aussi inince coopération, que Ton peut attendre la régénération d'une armée ? Quelque talent que l'on accorde à ces officiers, pourront-ils organiser et instruire tout à la fois ces masses inintelligentes et mal disposées que Ton transforme en soldats, et que l'on prend pour ainsi dire à la bavette ? il faudrait, d'ailleurs, que le gouvernement leur concédât des pouvoirs sur leurs élèves ; et c'est précisément ce que n'admettront ni les chefs, ni les subordonnés : l'orgueil musulman y met obstacle.

On veut également (^onipler au sultan , en ar-

croissemenl de forces, les levées qu'il fail, dit-on, pratiquer parmi ses rajas grecs et arméniens. Nous avons nous-même 9 il y a deux ans , conseillé cet expédient, quant aux seconds; mais c'était dans le cas de guerre contre les Russes, et dans des vues politiques, mais non comme moyen d*augmenter le nombre des combattants.

Il s'agissait de présenter aux soldats moscovites, des corps chrétiens dans lesquels des déserteurs de même religion pussent être reçus et incorporés, lorsqu'ils abandonneraient les drapeaux du tzar. Le but était de favoriser la désertion. Elle n'est arrêtée , nous l'avons déjà dit , que par la crainte d'un changement de religion , auquel les déserteurs craignent d'être contraints. Rassurés sur ce point par la perspective de leur réunion à des corps de coreligionnaires, ils fuieraient en grand nombre un service excessivement dur, et qui ne leur laisse en perspective que la misère et la mort.

Les Grecs ont de Tinclination pour les Russes^ chez lesquels une foule de leurs nationaux, sujets du sultan, ont de tout temps été bien accueillis. On ne doit nullement songer à les faire marcher contre eux.

Les Arméniens, nés et élevés pour la spéculalion, n'ont jamais montré de velléité guerrière. C'est une opinion universellement reçue en Tur- <iuie , que ce peuple est esseniiellcmeni lâche ei fail pour la servitude. Par habiUide et par éduca-

lion, il reconnaît aux Turcs un droil de supério* rite, dont il n*a jamais eu la pensée de s'aiTranchir. Ceux-ci le savent y et traitent hautement , comme leurs sujets les plus dociles , ces pauvres Arméniens, qui se dédommagent de l'abjection à laquelle leurs dominateurs les condamnent, en profitant d'une certaine supériorité intellectuelle, pour vivre et s'enrichir aux dépens de leurs vaniteux oppresseurs.

Les Grecs marcheraient peut-être sans répugnance contre les Égyptiens; les Arméniens les imiteraient sans doute, par esprit de docilité; ce ne seraient là que des renforts équivoques pour Tarrnée du sultan, dussent même les premiers montrer vis-à-vis des troupes de Méhemmet la vigueur dont ils ont souvent fait preuve. Mais que de vexations ils auraient à subir, que de dangers menaceraient les deux castes, au-delà de ceux qui sont communs à tous les soldats !

Les Arabes, voyant en eux des djaours rajas (des infidèles sujets), qu'ils sont habitués à mépriser, s'acharneraient contre eux avec furie, ne feraient pas de prisonniers, et les traiteraient avec la dernière barbarie. Les Turcs, dont ils seraient les auxiliaires, ne leur tiendraient guère compte de cette qualité, et s'uniraient au moins d'intention avec les Égyptiens, pour qu'ils fussent battus. Si un régiment formé de Grecs et d'Arménions se trouvait en danger, et qu'il prti

être dégagé par le mouvenieot d'une colonne turque placée à portée, nous n'oserions parier que celle-ci ne cédât pas au plaisir de voir ce r^iment anéanti , plutôt que de lui porter assistance- Dans combien d'autres circonstances cette milice chrétienne n'aurait-elle pas à s'apercevoir et à souiTrir des antipathies dont elle serait Tobjet ! Elle serait exposée de préférence, en toute occasion, au feu de l'ennemi. S*il y avait un poste périlleux, on Ty placerait; un sacrifice d'hommes h faire sur un point, pour masquer une attaque plus sérieuse sur un autre , ce seraient ces rajas qu'on en chargerait; et pendant qu'ils seraient sous la mitraille de l'ennemi , ils auraient encore à supporter le feu des leurs, qui ne se feraient pas faute de tirer sur eux, s ils reculaient ou montraient de l'hésitation.

Dans la qualité des cantonnements, dans les distributions de vivres, dans la participation aux soins , en cas de maladie ou de blessure , les malheureux rajas seraient toujours mal partagés; ol Ton ne songerait à eux que lorsque les Musulmans auraient été pourvus.

Quant à la solde, il est bien certain qu'il faudrait qu'il y eût surabondance d'espèces dans le trésor, circonstance nécessairement très-rare, pour qu'on leur en alfectât quelque parcelle.

Si Méhemmet-Ali, si Ibrahim son fils, plus clairvoyants, plus politiques, moins imbus de préjugés

que les ineptes généraux du suhan , faisaieut , comme on leur en prèle l'intention , entrevoir à ces rajas un traitement plus doux , un sort plus supportable , doute-t-on que de telles séductions n'eussent un entier succès?

Non : des levées de Chrétiens n'ajouteront rien aux forces dont le sullan veut faire usage; elles accroîtraient celles des Russes, si on leur opposait des Grecs; elles seront inutiles contre les Égyptiens^ si on dirige contre eux des Grecs ou des Arméniens.

Il est une troisième nation dans les états du sultan : celle des Juifs, qui est assez nombreuse, dont les faiseurs d'utopies n'ont pas encore songé à présenter le concours , comme pouvant augmenter les moyens d'agression dont le sultan Mahmoud dispose. Il n'en coûtait guère plus, pendant que Ion créait des armées sur le papier, d'imaginer l'organisation de quelques régiments d'Hébreux.

Peut-être ces optimistes auront-ils su les bizarres résultats d'une tentative de ce genre, faite vers le milieu du siècle précédent dans une guerre contre les Russes. Le recrutement devenait difficile, quoique la dépopulation ne fût pas arrivée au point où on la voit aujourd'hui. La Porte demanda à la nation juive un contingent de vingt mille hommes.

La consternation fut grande parmi ce peuple,

et la résistance aussi vive que le penneUait retendue de sa soumission. Des négociations de tous geores furent entamées, pom* obtenir le retrait de cet ordre; tout fut inutile. Il fallut obéir, et le contingent fut réuni.

Les Juifs s'organisent, s'arment à leurs frais; on Texige d'eux. Ils allaient partir, lorsque leurs principaux rabbins se présentent devant le divan assemblé. On s'apprêtait à les punir du retard ap- [H>rié à l'exécution d'un ordre souverain , quand leurs organes sollicitent à genoux une faveur^ sans laquelle ils n'osent se mettre en route. Qu'est-ce? s'écrie-t-on de toutes parts. — Nous demandons qu'il nous soit accordé cinq ou six janissaires, que nous entretiendr(ms, pour nous protéger dans notre trajet , jusqu'à ce que nous ayons rejoiol l'armée ottomane.

Partout ailleurs on eût pris cette prière pour une mauvaise plaisanterie. Vingt-mille hommes oniçanisés el armés, qui sollicitent la protection de quatre ou six janissaires? Le divan ne |>erdit rien de sa gravité. L'escorte fut accordée; el l'armée d'Israël partit, dégagée de l'inquiétude d'être exposée aux bâtons de tous les Musulmans qu elle allait rencontrer, et aux railleries, aux insultes et aux projectiles de tous les enfants de cette nation, qui la verraient passer.

Ils parvinrent au camp , où ils furent en butte aux plus mauvais traitements. Les maladies et la

QUESTION ACTUELLE. m)

misère éclaircirent rapidement leui^ cadres; et ils finirent par se dissiper, sans avoir seulement vu la face des Russes. N'oublions pas qu'ils avaient été dépouillés de tout ce qu'ils avaient apporté avec eux.

Le divan sut se dédommager du vide apparent que leur fuite laissa dans les lignes^ par la forte avanio qu'il frappa sur la nation entière. Ainsi finit cette charge, que Ton ne parait pas encore avoir songé à renouveler. C'est cependant un moyen unique de finance, puisque le produit n'en est pas affaibli par les frais de perception , si onéreux en toute matière.

Dans une guerre enire la Turquie et l'Egypte , le sultan ne peut s'aider que de son armée de terre. Le pacha , par la supériorité incontestable de sa flotte, reste mailre de la mer. Ses vaisseaux ne lui serviraient- ils qu'au transport des renforts, soit en hommes , soit en artillerie et en approvisionnements de tous genres, destinés à son général en Syrie , ce seul avantage lui assurerait une supériorité marquée sur son adversaire , qui ne pourra établir la même circulation qu'à travers des provinces dépourvues de routes.

On vous dit , et l'on vous redit à satiété, depuis l'ouverture de l'année, que l'escadre ottomane se prépare à sortir de Constantinople , que dans l'arsenal de cette ville on déploie la plus grande activité , que jamais armements ne s'annoncèrent

d'une manière plus formidable ; c'est là du pur boursoufflage.

De temps immémorial, la flotte lurque a passé l'hiver entier à préparer son entrée en rade pour le printemps. C'est toujours dans le mois d'avril qu'elle s'y est portée; et ce n'est qu'un mois ou deux après qu'elle a appareillé, pour aller se montrer dans les eaux de l'Archipel , et quelquefois sur les côtes d'Afrique. Aujourd'hui la limite de sa course est marquée à quelques lieues des Dardanelles, dans les rades de Ténédos, de Tchesmé , et peut-être de Vourlac ; il faut encore, pour qu'elle s'y hasarde, qu'elle en ait obtenu l'agrément de la France et de l'Angleterre, et qu'elle soit rassurée, par la présence des vaisseaux de ces deux puissances, contre la crainte de rencontrer l'escadre de Méhemmet-Ali.

Celle-ci, au contraire, fréquente librement les côtes de Syrie et de Caramanîe , on s' élevant jusqu'à la hauteur des positions de son armée de terre ; et à moins que les deux marines qui fixent rétendue des courses de la flotte ottomane n'intervinssent, rien n'empêcherait Méhemmet, dans le cas où son armée cheminerait dans l'Asie mineure, d'en faire suivre les niouvements par sa flotte.

On voit encore par ce fait , combien les chances sont plus favorables pour le vassal dans une lutte contre son suzerain.

Celui-t'i peut-il trouver quelque compeusaliou dans les disposiiious favorables des peuples? Nous eu doutons. Méheniniël-Ali rencontre des résistances sérieuses dans les nations druses , maronites; mais c'est lorsqu'il veut attenter à leur indépendance et les soumettre à son aulorité. 11 en fera des alliés^ le jour où, cessant ses attaques contre leur territoire, il les appellera comme auxiliaires dans son armée, qui pénétrerait sur les domaines du sultan, et les conviera au partage du butin. Dès ce moment, ils ne seront plus dangereux pour ses derrières.

Les Curdes, placés au nord du Liban et à la hauteur des chaînes du Taurus, guerroient avec des succès variés contre l'armée turque, stationnée sur les frontières de la Syrie. Ce sont encore là des auxiliaires pour Méhemmet-Ali, marchant sur le Bosphore.

Il y a cette difféi'ence entre les deux armées rivales, que, si leurs soldats sont également portés à piller amis et ennemis, ceux de Méhemmet- Ali, soumis à une sévère discipline, pourront être contenus quand Tinlérêt de ce prince lui en fera une condition de succès. Les généraux du sultan n'ont pas le même ascendant sur leurs troupes ; et loin qu'ils puissent en obtenir quelques ménagements pour les pays situés sur leur passage, ils ont assez à faire pour défendre leurs propres bagages contre le pillage de ces

kù2 UUËSTIOiN ACTUELLE.

hordes, appelées poiiipeusemenl troupes de ligne.

On peut encore se représenter ici la série de maux que doit entraîner, dans les réunions de troupes turques en armée , Tabsence de toute organisation administrative. Aucun de leurs be« soin j le service des vivres surtout, n'étant assuré, on ne peut empêcher les individus de pourvoir à leur propre subsistance partons leurs moyens; et le plus ordinaire de tous, c'est le gaspillage, et la consommation en une seule journée de ce qui aurait suffi pour une semaine, si Tordre y eût présidé. On trouve chez les Égyptiens un principe d'administration régularisée. Si elle laisse encore beaucoup à désirer , au moins fait-elle contraste avec l'incurie de leurs adversaires, et dispose-t-elle les habitants qui le savent à les préférer aux Turcs.

Nous ne concevons pas qu'en présence de considérations aussi remarquables, on puisse douter que le sultan, en courant aux armes, ne coure aussi à sa perte. Cependant tout annonce en lui cette intention ; et l'on ajoute que les instances faites pour la lui faire abandonner sont inutiles.

Si Ton porte ses regards sur les résultats possibles d'une rupture entre les deux antagonistes, les conséquences respectives se développent toutes il l'avantage de TÊgyptien. Supposons, ce qui doit nécessairement arriver, que la fortune couronne ses armes : les pays qu'il envahit ajoutent à sa

puissance ; ses moyens el ses ressources s'en accroissent, car il sail lirer paili de ses conquêtes.

Cet homme a Tart de se faire obéir. Ce qu'il décide est exécuté et littéralement suivi par ceux auxquels il a délégué ses |)Ouvoirs. S'il lève des hommes dans l'Anatolie, il les mettra bientôt en état de rendre des services, par l'instruction militaire qu'il peut leur l'aire donner. Il n'est pas accordé aux Turcs d'aspirer aux mêmes résultats; car leurs principes, leurs préjugés, leur régime, repoussent plutôt qu'ils ne secondent les leçons de la science.

Les soldats que lèvera Méhemmet-AIi dans les domaines de son maître, ont déjà failli à celui-ci par la désertion. Ils peuvent craindre des châtiments sévères , s'ils sont pris et reconnus. Ils préfèrent le nouveau service, où les privations sont moins grandes, et qui les associerait à la victoire.

Méhemmet lèvera des contributions partout on ses forces pénétreront. Par l'ordre établi dans son armée, elles profiteront à ses ûnances, parce que la collecte sera faite régulièrement, et qu'il est sévère contre les dilapidateurs qui travaillent pour leur compte.

Par ces aperçus dont la justesse ne tardera pas a paraître constante, on voit que, si la lutte devient sérieuse , non-seulement les chances de succès sont en faveur du vicé-roi , mais encore

401 QUESTION ACTLELLE:.

ie trioiii|>lie ne restera pas stérile dans ses mains. Renversons la question y et préjugeons ce qui arriverait; si la victoire secondait son adversaire.

Si, malgré F infériorité de ses forces et Tabsurdite qui préside à leur direction , Tarmée turque repousse Ibrahim , et pénètre à sa suite dans les plaines de la Syrie j elle ne peut nullement compter sur les sympathies des peuples qui ont fait pendant si longtemps la dure expérience du r<^gime ottoman.

De mémoire d'homme , la Porte n'a été obéie en Syrie. Les pachas qui la gouvernaient s'y rendaient puissants et presque indépendants, luttaient entre eux j et ne montraient de déférence envers elle , et seulement par l'acquit de leurs tributs, qu*autant que cette soumission leur semblait nécessaire pour que le divan ne se prononçât pas ouvertement pour leurs concurrents , ce qui aurait pu donner la supériorité à celui qu'aurait préféré Sa Hautesse.

Les Syriens, accoutumés à voir s'annihiler Taulorité du sultan devant celle de ses délégués, n'admettront pas sa souveraineté, par le fait seul de Toccupation instantanée de leur territoire. Accoutumés, depuis quelques années, a la réalité de celle de Méhemmet-Ali , ils croiront à son retour, et craindront d'avoir à expier alors les démonstrations qu'ils auraient faites à l'avantage de leur ancien maître. Le vice-roi a d'ailleurs levé

QUESTION ACTUELLK. U)5

dans la Syrie tous les hommes en éuil ilo i>orler les armes; les Turcs nVn Irouveronl plus pour recruter leur armée.

11 a également exigé de cette province tous les subsides qu^eile pouvait fournir. Le vainqueur la trouverait épuisée; et , si ses exactions en obtenaient quelques résidus , ce seraient les chefs de ses trou[>es qui se les approprieraient : le Qsc ottoman, n'y gagnerait rien. Il n'y a^ comme nous lavons déjà dit, ni ordre, ui loyauté, ni intelligence dans la manière dont les armées turques sont approvisionnées et servies.

Ainsi , dans Tissue de la collision qui s'annonce , l'observateur impartial ne peut prévoir qu'avantages pour le vice-roi, s'il a le dessus, et que nullité dans les résultats pour les Turcs, si, contre toute vraisemblance, la fortune leur devenait favorable.

A travers cette complication , peut-on démêler les véritables intérêts des diflërentes puissances appelées à devenir parties principales ou auxiliaires dans le conflit qui s'élève en Orient? Nous croyons la solution difficile à donner : peut-être les intéressés eux-mêmes sont-ils incertains sur k? parti h prendre, et attendent- ils conseil des événements.

La Russie seule doit avoir un plan arrêté ; et si elle est encore dans l'incerlilude , ce ne doit être que sur la manière dont elle engagera l'action.

406 QUESTION ACTUBLLE.

Noos avons clairement établi , dans l'introduction da premier volume, que cetie puissance régnait plus réellement à Constantinople^ que si ses troupes y tenaient garnison ; qu'elle jouissait de tous les avantages de la possession , sans en avoir les charges ; qu'en ajournant son envahissement des parties de l'empire ottoman à sa convenance, elle endormait la chrétienté , et prévenait Tunion des intérêts opposés aux siens, qu'une résolution trop brusque pourrait soulever , sans que ce retard nuise pourtant à l'accomplissement de ses vues.

Il peut se faire cependant que le cabinet de Pétersbourg ait jugé le moment favorable à la réalisation de ses vues. Sa marche, dans cette hypothèse, doit être d'exciter les antagonistes à commencer la lutte, pour se ménager soit les honneurs d'une neutralité apparente , s'il n'en résulte pas d'intervention étrangère , soit le droit d'adopter en connaissance de cause le parti qui lui conviendra , dans le cas où l'Angleterre ou la France, oo toutes les deux, s'interposeraient entre les cootendants.

Si donc l'ouverture des hostilités dont on parie (26 mai) a eu lieu, et si le sultan en a pris rinitiative , il faut apercevoir ici Tinfluence directrice de la Russie. Seule elle a su déterminer ce prince à une résolution dont, malgré son ignorance, il ne peut se dissimuler le péril , et que

sa haine profonde pour son vassal el son orgueil froissé n'eussent jamais pu lui dicter.

Le tzar aura été obligé de promettre un concours efficace. Apparemment, les moyens de guerre accumulés en Bessarabie et dans la Crimée vont être mis à la disposition de cette alliance. Raisonnons dans l'hypothèse de l'aflirmative , et voyons si le sultan a lieu d'être rassuré par la promesse de cet appui.

On nous permettra d'aboixl d'admettre que Tinlervention promise par le tzar n'a pas été accordée dans des vues désintéressées. Ce ne peut être par un sentiment prononcé d'affection pour Sa Hautesse, que ce prince se précipite dans une entreprise d'une poitée aussi étendue, et qui peut en déûnitive lui attirer sur les bras l'Europe entière, s'appuyant sur Méhemmet,' devenu, grâce à cette haute assistance, possesseur du sol jusqu'aux rives du Bosphore.

Le tzar, en paraissant servir les intérêts turcs, ne ferait en effet que satisfaire les siens propres.

Le premier résultat de la rupture sera, on ne saurait en douter, la déroute de l'armée d'Hafiz- Pacha. Ibrahim, dont les résolutions sont vives, et qui sait qu'avec un ennemi tel que les Turcs il faut proûter de son désarroi, et ne pas lui laisser le temps de se reconnaître, se jettera à la poursuite de cette armée, dont la dispersion serait une conséquence de la déroute ; il y sera , d'ailleurs.

i08 QIKSTION ACTUELLE.

déterminé par raccueil des populations, qui , livrées instantanément aux excès des fuyards, l'appelleront comme un sauveur.

Au premier bruit de la défaite parvenu à Constantinople, tous les vœux se tourneront vers Tami du Nord. Af. de Bouttinieff sera conjuré de bâter l'arrivée des secours ; et les généraux de Tarmée el de la flotte de Bessarabie, prévenus du rôle qu'ils sont appelés a jouer dans cette tragicomédie, n'attendront pas les ordres de Pétersbourg |K)ur mettre à la voile.

Le danger le plus prochain à conjurer étantcelui de la métropole, les forces russes viendront tout d'abord reprendre la position^ qu'elles connaissent pour l'avoir occupée dans une crise pareille, il y a cinq ans, sur la côte d'Asie , en face de la banlieue maritime de la capitale.

On conçoit qu'il sera déclaré urgent de pourvoir à la tranquillité de la résidence du sultan, à la défense des établissements et arsenaux qu'elle renferme : une garnison russe l'occupera ; et comme le but de sa sûreté absolue ne sera complètement rempli que par une grande sécurité du côté des Dardanelles, on trouvera également convenable d'y diriger une partie de la tlolle el des troupes de débarquement russes.

Il est visible que du premier jet, et de conséquence en conséquence , alors que l'Europe délibère sur les nouvelles de collisions venues d* A-

lexandrie, que l'Angleterre haie ses arineiMenls, et que le cabinel français demande aux Chambres un subside de dix millions pour pouvoir se montrer dans les eaux du Levant , pendant lout ce. lemps perdu et sans rien attendre^ les Russes, qui ne consultent personne, peuvent s'être mis à Taniiable en possession de Constant inople et des Dardanelles, et avoir pris pied en Asie, sans avoir renonce à une modération apparente.

Nous avons prévu tous ces faits dans Tintroduclion du premier volume du présent ouvrage* dont la rédaction remonte à un an de date. Nous avons reproduit les mêmes opinions dans celle du second volume; que serait-ce si un autre fait, également indiqué dans le même chapitre, se réalisait, c'est-à-dire si l'autocrate, sous prétexte d'alliance et de bon accord, obtenait l'amalgame des troupes musulmanes avec ses bataillons? Déjà elles ont à peu près l'uniforme de ses soldats; leur instruction, légère à la vérité, est d'origine russe; et, le knout aidant, on saurait bien la compléter.

Nous le demandons, ces faits accomplis, et l'on conviendra qu'ils sont dans l'ordre des possibilités, quel sera le rùle des escadres française et anglaise , tardivement parvenues à portée du théâtre de ces grands événements? Suppose-l-on qu'elles se s:iisiraient de la flotte ottomane connue compensation aux enjeux plus substantiels tombés

410 QOCSnON ACTUELLE.

au pouvoir des Russes? La compensatioa serait minime.

Qu'on n'y compte cependant pas : les Russes y auront mis bon ordre. La flotte du sultan aura été rappelée à propos, si elle est sortie; et une fois à couvert en dedans des Dardanelles, gardées par une garnison de l'autocrate, elle serait d'ime capture difficile.

Nous l'avons écrit de Malte, en juin 1838, à M. le comte Mole ; nous l'avons fait connaître à la Chambre par deux documents successifs; nous l'avons appris à la France , par l'épisode qui termine notre premier volume : le cabinet français est dans une ignorance honteuse de la situation de l'Orient ; il y est malheureusement et ridiculement servi , et sa considération est tombée audessous de celle des puissances du dernier ordre. Se flalleraît-il de cacher cet éiat de choses par des jactances? C'est un moyen puéril, et qui n'en impose plus à personne.

CUAPITBE ZXm.

:vt'A:vcES dans les situations respectives

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