‹ La Turquie nouvelleChapitre 8 sur 79 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

La métropole des sultans, qui partage avec le reste de leur empire les inconvénients de la plus vicieuse administration, est encore exposée à l'action imprévue et active d'un fléau dévastateur par essence. Nous parlons des incendies, qui y sont fréquents, et d'un effet presque toujours intense.

En ce(;i, un blâme sévère doit peser sur le gouvernement turc. Son apathie, son insouciance, son incapacité, se montrent à découvert par la nation d'une sollicitude qui devrait être son premier devoir.

Gonstantinople est bâti en bois. Les pièces de construction sont liées entre elles par des clous

de toutes dimensions. 11 en est qui ont de vingt à trente pouces de longueur, et le peu de largeur des rues ne permet pas de donner aux façades des maisons Técarteraent que nécessiterait la fragilité de leur bâtisse.

Il résulte de ces trois causes, que, lorsque le feu se déclare dans une maison , la maison située en face s'embrase aussi vite que les édifices qui lui sont contigus à droite et à gauche, et qu'il devient presque impossible de se mouvoir dans la rue pour poiter ^cours au lieu où Fincendie a commencé.

Ce n'est pas encore là tout le danger. Le feu que vous combattez sur un |>oint est bientôt porté dans les rues adjacentes, par les longs clous que récliappement des poutres qu'ils liaient entre elles, lance avec force à de grandes distances. S'ils tombent sur des toits ou sur des amas de matières inflanunables , vous voyez de nouveaux sinistres se déclarer derrière les travailleurs, et les forcer à s'éloigner et à faire une plus large part au feu.

Les incendies , à Constantinople , ont deux causes : Tune qui est commune à cette ville et à tous les pays ; l'autre qui lui est particulière.

La première, celle qui est produite par des accidents, emprunte des usages une gravité qu'elle n'a pas ailleurs. En Turquie, il n'existe pas de cheminée. Depuis \^q\\ seulement, on y voit cjuel-

INCF.NDIËS. :2U9

ques poêles en lôle, encore n'esl-ce que dans les administrations et chez des bomines opulents.

Dans les autres maisons on se sert de brasiers en terre ou en cuivre y que l'on nomme mangals. On les chaufle avec du charbon de bois.

Cet usage ofTre deux dangers bien réels. Si le charbon n'est pas entièrement réduit en braise lorsqu'on le transporte du lieu où on l'a allumé dans la pièce qu'il doit chauffer^ il occasionne des asphyxies.

Il n'est pas rare qu'une famille entière périsse autour d'un mangal. Gomme les domiciles sont sacrés, et que les voisins ne sont pas dans l'usage de se visiter, de tels malheurs ne sont ordinaire osent connus que par l'odeur infecte que répand au-dehors la putréfaction des corps décédés dans Tintérieur. Alors le cadi (juge et commissaire de police ) est averti. Il vient , fait enfoncer les Prîtes , ordonne l'enlèvement des cadavres et le ^ésinfectement des lieux.

Les mangals, dans leur transport, si le vent est

dolent, jettent quelquefois des étincelles qui

^ attachent au sol ou aux cloisons peintes à l'huile;

^^* ils sont renversés sur le plancher par les mou-

^^naents brusques et répétés des malheureux que

^^T vapeur a saisis, et qui se défendent contre la

^^rt, dont ils sentent les approches, sans avoir la

*^t*ce de fuir. Dans ces deux cas, il y a incendie.

la seconde cause de ce fléau prend sa source

!210 INCKNDIES.

dans la malveillance. Un individu, pour se venger d'un ennemi, met le feu à son habitation. D'autres fois, ce sont des mécontents qui se portent à cette extrémité, croyant embarrasser le gouvernement en excitant des plaintes contre lui.

Avant les réformes, les janissaires usaient fréquemment de ce moyen de manifester leurs griefs. C'était , il faut le reconnaître , une singulière manière d'apprendre à l'autorité qu'on n'approuvait pas ses actes, que de ruiner des familles qui en étaient assurément fort innocentes.

Dès que le feu éclatait quelque part, le gouvernement cherchait , avant tout , à savoir si on devait Tattribuer à un cas fortuit , ou à l'irritation des esprits. Dans ce dernier cas, on faisait écouter les discours des assistants, et quand on connaissait le motif des plaintes, on s'empressait d'y faire droit pour calmer la multitude.

Plus d'un honrnie puissant, et se croyant à Tabri d'une disgrâce, a dû sa déposition, et même sa mort, à des révélations sorties d'un incendie.

On croyait ce mode de pétitionner éteint avec le corps des janissaires : il paraît qu'il a survécu. Plusieurs événements récents, et entre autres la mine des vastes bâtiments dits la Porte, lesquels renfermaient les bureaux et les archives du gou* vemement, ont été reconnus être l'expression du iiiécontenteaient des masses. En pourrait-on douter? Le feu s'est manifeslé à la fois sur quatre points

(le ce vaste édiGce, qui est isolé sur trois faces des maisons qui Favoisinent, et dont la quatrième donne sur une place étendue jusqu'au mur d'enrdnte du sérail. D'ailleurs, aucune des maisons voianes n'a été attaquée.

La destruction du palais de la Porte a dû donner aux Turcs une sévère leçon , si leur intelligence s est développée depuis les réformes. Le lendemain de ce désastre, on n'a plus su où rassembler les ihinistres et les commis de tous les départements qui s'y réunissaient. Dans le même temps , les tracesdes affaires étaient perdues, car les archives avaient péri dans la combustion des lieux.

Lorsque les Turcs furent arrêtés dans leurs en- ^issements de territoire sur la chrétienté , par la résistance mieux combinée des populations ri- ^^eraines du Danube, la cour ottomane, qui avait toujours Técu sous la tente ou dans des villes où elle n'était encore que campée, se décida enfin ^se fixer dans l'ancienne Byzance. Elle ne pouvait faire un meilleur choix.

Il n'existait alors parmi les Musulmans , qu'une ^ule autorité, la justice à part, laquelle était exercée V^ un corps spécial et privilégié nommé \ uléma ; ei celte autorité était celle du grand vizir Alter- ^90, du successeur des califes. Au-dessous de ce ^ef, on ne rencontrait que des agents de son choix.

Ce vizirdevant incessanmient prendre les ordres

212 INCËiNDlES.

(le son inailre !>ur loutes choses, on clioisil en dehors, el à portée de la résidence impériale, un local convenable pour y établir ce haut dignitaire , sa famille el ses bureaux, qui étaient aussi ceux de l'empire. Dans le principe , ce personnel administratif occupait peu de place.

Mais dans la suite, le gouvernement çyant pris de Tassiette, les affaires reçurent du développement et les fonctions acquirent de Timportance. Avec le temps on eut des ministres.

La nécessité, qui avait fait rapprocher la résidence du grand vizir de celle du sultan, parla plus haut encore en faveur des nouveaux fonctionnaires, qui devaient recevoir leurs inspirations de ce chef.

Les jardins , les kiosques , les bassins du palais vizirial , firent place à de nouvelles bâtisses, pour loger à l'aise les différentes administrations. Bientôt il n'y eut plus de libres que les cours de service,indispensablesau grand mouvement qu'entraînait cette concentration de tous les ministères.

On suivit ce même système lorsqu'il y eut des dédoublements dans les administrations; il fut {)Oussé si loin que la place vint à manquer. Lorsqu'en 1838, Nourry- Effendi, alors ambassadeur à Paris , fut appelé à Gonstantinople pour y remplir le poste de sous-secrétaire d'état aux affaires étrangères, créé exprès pour lui, on ne put placer son service qu'on conslruisant des appartements au-

dessus de la cour d'une des entrées du palais, de- Tame obscure par celte opération. Les solives fiirent appuyées d'un côté sur le mur de clôture , et de l'autre on les enchâssa dans les murs de l'ancien bâtiment.

n ne faudrait pas conclure de cette aggloméraim de tous les départements administratifs d'un grand empire dans un seul corps-de-logis, que ce bitiment était d'une vaste étendue. Il n'avait guère, tout compris, qu'une surface à peu près égale aux deux tiers de celle du Louvre ; mais l'édifice n'avait qu'un étage, et le rez-de-chaussée B'était qu'un composé de corridors et de vastes pas-perdus.

Chaque ministre n'occupe que trois pièces. On entre d'abord dans un spacieux antichambre , où sont confondus les gens de la suite du fonctionnaire, les visiteurs pour affaires, les curieux et Itt désœuvrés, et, en outre, quelques débitants porteurs d'éventaires, chargés de pain , de fruits, de fromage et de boissons rafraîchissantes , à l'usage de tout ce monde.

Au fond de cette pièce , on en trouve trois aufresetunpetit laboratoire. L'une sert de bureau anx expéditionnaires ; une autre aux principaux ^ployés, manières de conseillers ou chefs de ^Wsion. La troisième forme le cabinet où le mi- ^re travaille et reçoit. Son secrétaire y est en P^nnanence.

La petite pièce contient le matériel du café et (les pipes, service qui entre essentiellement dans l'expédition des affaires , et le cérémonial des visites.

Quant aux archives et papiers, deux ou trois armoires ménagées dans l'intérieur des murs en bois, suffisent pour les contenir. On écrit plus dans un seul jour à Paris, que dans un siècle en Turquie.

Qu'on ne soit plus élonné, quand on lit dans les imciennes relations des guerres des Turcs : « Le « grand vizir est parti pour l'armée, et a été suivi, <c suivant l'usage , des archives de l'empite. » À en juger par ce que Ton voit en France, l'ims^nation s'effraierait de la quantité de chariots , fourgons, caissons, mulets et chevaux de bât, que semblerait exiger cet usage. Un ou deux chameaux suffisaient au transport des archives ottomanes.

N'est-il pas singulier que le gouvernement turc ait résidé dans sa capitale pendant trois siècles, sans prévoir la catastrophe qui vient de le priver de son palais et de ses documents, et a mis, c'est à la lettre , r administration de Vempire dans la rjAe?

Il faut croire que , profitant de cette leçon , on songera à prévenir le retour d'un semblable désastre, en disposant les nouveaux établissements de façon à ce qu'ils ne puissent périr tous à la fois, et entraîner les archives dans leur ruine.

INCENDIES. i2t5

En allendant que des idées raisonnables se ment fait jour dans les conseils d'une puissance chez laquelle toutes choses se sont dégradées jusqu'à ce jour^ il serait possible^ nous l'avons dit dans le chapitre précédent, de tirer quelque avantage pour la société, des ravages du fléau contre lequel on ne sait pas se prémunir. Ne serait-il pas convenable , par exemple, de profiter de la combustion des maisons pour élargir la voie publique ? Loin de là , chaque incendie ne produit que des empiétements sur la portion du sol destinée à la drculalion.

S'il y avait une police locale à Gonstantinople , son premier soin devrait être de tracer des alignements qu'aucune reconstruction ne pourrait dépasser. Nul ministre ne songe encore à proposer à Sa Hautesse une mesure d'un si haut intéi^t^ d'une aussi facile exécution, et dont la pensée 9 été produite par le Français déjà plusieurs fois cité.

D y a eu, cependant, à la suite des réformes,

fielques améliorations dans le service relatif aux

uicendies. Quelque minimes qu'elles soient, il ^8t juste d'en attribuer une part au régime sous '«quel elles se sont opérées.

Avant la suppression des janissaires , la police de la capitale des sultans, dans ce qui avait rapport aux incendies, était du ressort de leur géné- ^h nommé jantssaire-ogfa, personnage exerçant

un pooToir et une oifliieDce umuenEtes. ef ne bîs- ?ant aa sultan de garantie contre l'abos qn'fl poerah en £ûre. que b lacahé de le desihner inopinément. sans être tenu d'en donner des motifis.

Le palais qu'habitait le janissaire-2^ en ibnctions. lequel a été brûlé an milien de b hdte d'extermination de ce corps, était siiné an centre de b capitale. An milieu s*éleTait une tour, d'où b vue embrassait b cité et ses bubonrgs. Scutari . ville d'Asie, et une grande étendue des rives dn Bosfihore. Cétait sur cette tour que veilbi^iit, jour et nuit, des surveillants chargés d'annoncer les incendies, en désignant le quartier compromis.

A cet effet, ils disposaient d'im énorme tamboiur, 6xé au sol. sur lequel ils frappaient quelques coups pour commander fattention. Ds indiquaient ensuite, en le proclamant aux quatre points cardinaux, le lieu où le feu s'était décbré.

Ces cris étaient répétés à l'instant par des veilleurs stationnés à portée du palais, et par d'autres espacés dans toutes les directions . jusqu'aux |:K>ints les plus élevés de la ville et des faubourgs.

Les crieurs battaient, en outre, le pavé, à conpft redoublés, avec un bâton ferré, leur marque distinclive. Ces usages sont encore en pratique. C'est surtout la nuit que le cri de janghin war ( il y a incendie ), combiné avec ces coups sur le pavé, est d'un effet électrique sur la population.

Il faut rçniarquer que le fléau de l'incendie,

bien plus prompt dans ses résultats (]ue la peste, et plus redoute, parce qu'il ne laisse pas le temps À la réflexion, a le privilège de tirer le Musulman lie son apathie; efiet que ne produit pas la contagion.

Tout reste froid , calme , résigné , devant les ravages de celle-ci. Tout, au contraire, s'émeut au premier signal d'alarme. On se met en mouvement, on se précipite vers le quartier attaqué. Le peuple le plus silencieux de sa. nature, dans toutes les phases de sa carrière, pousse de grands cris en courant vers le foyer de l'incendie, autant pour s'encourager que pour stimuler les tièdes et les indifférents.

Il n'était pas possible, à travers cet entraînenient général, que le sultan seul restât impassible. Aussi, Sa Hautesse était-elle exacte à se rendi'o sur les lieux, par terre ou par mer, quel que fût le temps, de jour ou de nuit.

Cette obligation était devenue si impérieuse, qa'on a vu des sultans retenus dans leurs palais psr des indispositions graves, pendant un incendie Survenu de nuit , se faire suppléer par leiu* tur- 'to, que l'on entourait et escortait avec lé céré- 'ï^ial en usage pour leur personne , et en lui '^ndant les hoimeurs accoutumés. Cet emblème ^ la toute-puissance était placé dans un local à Portée des maisons atteintes par le feu. Comme P^ï^nne ne pouvait en approcher et que le cortège

218 INCENDIKS.

et rétiquetlc étaient les mêmes que si le prince s'y f(it réellement trouvé, le public croyait à sa présence, et les travailleurs redoublaient d'efforts pour en obtenir des lai^esses.

A l'exemple du chef, les grands de l'empire , les hommes pourvus d'emplois , tous ceux enfin qui aspiraient à la faveur populaire , ne manquaient pas de courir au feu , au premier avis , en se fai- ' sant suivre de leurs gens et accompagner de pompes leur appartenant en propre, lorsque le rang qu'ils occupaient ne leur en faisait pas attribuer d'office.

Tous ces personnages mettaient , cx)mme on l'a dit , la plus grande émulation à arriver des premiers sur le théâtre du désastre , et à s'y faire remarquer du maître et du public. Pour obtenir cet avantage , il fallait être averti immédiatement de l'apparition du feu. Que faisaient-ils dans ce but ? Chacun entretenait parmi les nombreux commensaux du janissaire-aga , des agents chaînés de venir en toute hâte , au premier coup donné sur le tanibour de la tour d'alarme , leur porter l'annonce d'après laquelle ils se mettaient en route.

Rien ne paraissait mieux imaginé que l'existence de cette tour et de son tambour, puisque c'était un moyen certain d'accélérer la réunion des secours , dans des circonstances où ils ne sauraient être trop prompts. On va voir que l'esprit d'égoïsme , les jalousies, l'ambition, qui, en

INCfciMUtS. 2lî»

Turquie , dëiiaturent el corroinpeul les inesures les plus sages, avaient fail produire les plus aflEUgeants effets à ces judicieuses dispositions , et ont justifié Tadhésion donnée par le public à leur sa[)pression.

Le janissaire -aga n'aurait pas été de sa nation , s'il û'eût pas préféré son intérêt personnel et la sitisfaction de son amour-propre au bien de la société. L'un des hommes qui ont rempli ce poste éminent s'aperçut un jour qu'au lieu d'arriver le premier au feu , il y était devancé par ane ibule de fonctionnaires qui obtenaient ainsi tme faveur {)opulaire , regardée par lui comme loi étant due. 11 ne lui fut pas difficile d'en découvrir la raison dans cette quantité d'observateurs ^permanence dans son palais, qui s'en échapp^ent au premier son de la caisse sinistre , pour aller avertir ceux auxquels ils appartenaient.

Son parti fut bientôt pris. Il ordonnna a ses gens de faire exactement fermer et garder toutes ^ issues du palais , avant de donner le signal. 11 ^t alors le temps nécessaire pour faire ses piéparatifs et se mettre lui-même en route. On i\v 'cndail la sortie libre qu'après son départ. De ce J^or, il arriva toujours le premier sur le terrain ^ti sinistre.

Le calcul se trouva juste , quant à lui ; mais il ^l cette déplorable conséquence , que l>eaucoup ^ secours étant rétardés , les flîimmes firent

i^fll INCENDIES.

d'autant plus de progrès et un plus grand nombre de propriétaires furent ruinés , pour la satisfactioln de Tamour-propre de celui dont c'était le devoir de les protéger.

Depuis les réformes, le sultan ne se déplace plus pour cause d'incendies. La direction des secours est dans les attributions du séraskier« gouTcmeur de G)nstantinopIe. Le vieux sérail qui lui sert de résidence est placé au milieu de la ville, et renferme un corps considérable d'infanterie, plusieurs pompes et force ustensiles pour leur service. Ce palais a aussi une tour fort élevée.

C'est de là que [partent les avertissements. Au premier avis, le séraskier marche vers le lieu signalé, emmenant avec lui des pompes et des travailleurs.

Comme les fonctionnaires et les courtisans ne s'y rendaient , de leur côté, que pour imiter leur maître et fixer ses regards, ils n'y vont plus depuis que le sultan s'en abstient lui-même. Au reste, l'aide qu'ils apportaient était plus apparente que réelle. On est dédommagé de sa privation par le secours plus efficace que l'on tire des véritables travailleurs.

En compensation de la tiédeur actuelle des grands de l'empire, on a le zèle, plus éclairé, des pompiers des corporations.

Sur le premier cri des veilleurs, toute occupa-

INCENDIES. '^i

tioDy les repas même, tout est abandonné par ces gens. Ils se dépouillent d'une partie de leurs vêtements pour être plus légers dans leur marche et moins gênés dans leurs mouvements. Chacun se ràmit en tonte hâte à la pompe à laquelle il appartient et part avec elle.

Ces pompes ne sont point montées sur roues, comme dans les autres pays. La nature des rues n'en permettrait pas la prompte circulation. Elles sont posées sur une manière de civière j dont les bras allongés sont inégalement placés, de manière à ce que des porteurs puissent facilement se substituer les uns aux autres. Il y a toujours un louable empressement à se saisir du fardeau. Le teijet se fait à la course , et les distances, quelque grandes qu'elles soient, sont rapidement franddes.

D'autres travailleurs suivent ceux qui portent fes pompes. Ceux-ci sont chaînés de seaux , de bâches, de cordes, etc., et toujours d'une longue <îbaîne en anneaux de fer, terminée à ses deux ^trémités par des crochets aussi en fer. Cet appareil sert, au besoin, à cerner un édifice que l'on J^e convenable de renverser pour en sauver «antres. C'est ce que l'on appelle vulgairement f^re la part du feu.

Une maison ainsi attaquée ne résiste pas long- ^ps. Pour pouvoir se rendre compte de la puissance de cet appareil , il suffit de se rappeler (jue

les maisons sont en bois, et d'une fracture l^ère.

Les incendies sont toujours fréquents; voMt depuis que le gouvernement a cessé de s attribuei la direction exclusive des secours, ils n'ont plus le même développement. Lés corporations et le! particuliers entendent et exécutent mieux qui l'autorité les manœuvres qu'ils nécessitent.

Fera-t-on honneur aux réformes de ces améliorations? Oui , si Ton en considère la cause pre mière dans l'abolition du corps des janissaires qui, en ceci comme en toutes choses, était ui obstacle permanent à tout progrès. Non, si Toi lient compte de la non -intervention du pouvoii dans les perfectionnements.

Mais, à côté de ce bien qui ne lui est pas dû on retrouve le mal qui est l'œuvre de son incurie et de son incapacité. Si de meilleures disposition! diminuent sensiblement l'action dévorante du feu les traces de ses ravages se perpétuent, par 1; raison, déjà indiquée, que très-rarement les mai sons détruites sont rebâties.

Les Musulmans sont aujourd'hui trop pauvre pour entreprendre des reconstructions, et les raja qui le pourraient en sont empêchés par une le qui prohibe l'acquisition, par eux, des terrain ayant appartenu à des Turcs. On voit que toujours et partout, les préjugés l'emportent sur la raison

En cette matière encore, on n'a point à ap plaudir aux résultats des réformes.

CHAPITBB TU,

A CoDStantinopIe, la peste est aux individus co ^f^ l'incendie est à leurs habitations. De chaque <^; c'est la destruction que le fanatisme et le <^)otisme ont acclimatée dans les domaines du soltan.

Avec un système raisonnable de constructions, '^ feu ne serait pas plus redoutable là qu'en tout ^Bbre pays. Avec une bonne organisation sanitaire^ 1^ contagion pourrait être repoussée.

Le sultan parait avoir cette double conviction. Od peut en apercevoir la preuve dans sa sollicitude ^ faire chercher les moyens de combattre ces ^ttx fléaux. Sera-t-il plus heureux dans ces non-

velles tentatives , qu'il ne Fa été dans ses autres essais ? Nous n'osons l'espérer. C'est toujours aux mêmes mains qu'il est forcé de remettre l'exécution de ses projets. C'est encore l'indolence, les répugnances , l'incapacité , qu'ils doivent inévitablement rencontrer.

On a connu , par le chapitre précédent , les légères améliorations obtenues dans le service des incendies depuis les réformes entreprises par Sa Hautesse , sans que l'on puisse précisément leur en attribuer le bienfait. En définitive, il n'y a rien eu de rationnel dans ce qui a été fait. Les rues ne seront pas élai^es ; les maisons continueront à être bâties en bois et peintes à l'huile ; et les mêmes causes ne manqueront pas d'amener les mêmes sinistres.

Sous ce rapport , les vues généreuses de Sa Hautesse continuent à rester improductives, et les habitants de sa capitale demeurent en proie aux périls , aux dévastations , aux angoisses , conséquences nécessaires de l'appréhension du feu. Voyons si relativement à la peste, on a adopté des mesures plus efficaces.

La violence de celle qui a ravagé Constantînople dans l'hiver de 1836 à 1837, souleva des plaintes unanimes contre le cabinet ottoman.

Le chiffre officiel des décès déclarés à la Porte, pendant les six mois de la durée de la contagion, s'est élevé ( nous l'avons déjà dit ) au itiux énorme

LA PESTE. 2a>

de 107,000 individus. Celui des ensevelissements clandestins a été estimé de 30 à 40,000. C'est donc environ de 140 à 150,000 âmes que lu popalation a diminué pendant ce court espace de lemps.

On n'évalue pas aujourd'hui à plus de 350,000 âmes la masse des habitants de la métropole de l'islamisme, que des calculs fondés sur la consommation , à défaut de registres de Tétat civil , portaient encore à plus de 500,000 âmes à la fin du dernier siècle.

Cette grande mortalité ne fut ni soulagée, ni combattue par les plus simples prévoyances de l'administration publique. Ce que Ton nomme Mpitaux^ dans la capitale des sultans , n'offre à peu près que le couvert aux individus que Ton y ^i^sporte.

Les lits, si toutefois Ton peut donner ce nom anx nattes et aux matelas placés sur le sol , où Ion couche les malades , y sont en petit nombre. L'insuffisance du mobilier ne permet pas de remplacer les effets qui ont servi à un décédé. L'homme 9^ prend la place d'un mort, avant que les draps ®^les couvertures, lorsqu'il y en a, soient refroi- "*s, est exposé au danger du contact.

Ces hôpitaux sont dépourvus de médecins et de médicaments. Personne ne constate les décès; ^^ ne s'assure même pas s'ils sont réels. Combien ^ malheureux sont enterrés qui vivent encore !

JSC LA PLSTE .

Dans le plus forl de la dernière pesie , lorsque le chiffre de la mortalité s'éleTait chaque jour de 1 ,000 à 1,200; un Arménien possesseur de 10,0Q0 piastres (2,500 fr.) en or, dut à cette circonslanoey que les infirmiers saisirent Finstant d'une léthargie pour le faire porter au champ des morts.

Cet homme avait un chien qui ne le quitta que lorsque la terre Teut recouvert ; mais ce fut pour courir chez les parents de son maître, que, par ses cris et ses mouvements , il détermina à le suivre au cimetière. On ouvrit la fosse, et il fut reoMmu que l'inhumation avait précédé la mort. Le petit . trésor qui avait tenté la cupidité des infirmiers ne fut pas retrouvé.

Sur le bruit que fit cet événement , il intervint un ordre de soumettre les corps à une visite avant l'ensevelissement. 1| en ftit de cette prescription comme dç toutes celles qui émanent du sultan. On s'y confoima pendant quelques jours; après une semaine au plus, tout était oublié.

Qui, d'ailleurs, am*ait pu faire utilement cette vérification ? Où sont les hommes capables ? Comment procéder à une visite régulière , lorsque les familles cachent le plus qu'elles peuvent les décès qui surviennent dans leurs domiciles, et que l'on enterre partout, dans les jardins, dans les cours^ dans l'enceinte des pourtours des mosquées, eS. même dans les coins des rues peu fréquentées 7 Sous les règnes antérieui's à celui de Tempereuv*

Mahmoud, on avait reconnu dans les circonstances suivantes, les causes du développement rapide que prenait la contagion , dès qu'elle apparaissait à Constantinople : .

U L'opinion des Musulmans, que tout est prévu par les arrêts du destin , et que c'est vainement «pe l'homme cherche à échapper, par des précau- \km , au sort qui lui est réservé ;

2^ L'effet de cette opinion sur les basses classes des populations d'un culte différent, qui vivent au milieu d'eux, et qui l'adoptent assez généraleoient;

3° L'agglomération, surtout parmi les Juifs, de nombreuses familles indigentes , dans les mêmes locaux;

4® L'usage de charger les cadavres, sans précaution et à demi nus , sur le dos des portefaix , <pand le fléau sévissant avec trop d'énerçie, il n'y a plus moyen de procui*er une bière à chaque Jécédé;

5» L'habitude de conserver les effets compro- ^9 que partout on livrerait aux flammes, et qu'à Constantinople on garde précieusement pour les ^ants, si même on n'en use pas immédiatement *près le décès ;

6® La continuation des relations habituelles, ^e la crainte de la contagion n'interrompt ni «'affaiblit.

D'autres causes secondaii^es, qu'il serait trop

long il'énuiuérer, contribuent à donner de l'iutensilé au mal.

Depuis les réformes , a-t-on prescrit des mesures pi*opres à le contenir et à le combattre? Oui, des dispositions partielles, inintelligentes , et abandonnées presque aussitôt que prescrites, ont semblé signaler dans l'autoritét une velléité d'entrer dans des voies d'améliorations. Nous allons les exposer ; ce ne sera pas long.

On a voulu savoir au juste à combien la mortalité s'élevait chaque jour, et, dans cette vue, des déclarations ont dû être faites avant l'enlèvement des corps. On a défendu l'usage inunédiat des vêtements des décédés.

On vient de voir que la première de ces mesures était rendue impossible par la facilité des inhumations ailleurs que dans les cimetières. Et, quant à la seconde, comment empêcher l'usage des effets de corps dans l'intérieur des familles? ou, lorsque les héritieî's les envoient vendre hors de leur domicile, qui peut en révéler l'origine?

Chez les grands, dans les administrations et dans les ateliers du gouvernement , on avait adopté la mesure de placer aux portes d'entrée une espèce de guérite superposée sur un réchaud, dans lequel on entretenait , pendant tout le jour, de la braise allumée.

Tout arrivant était soumis à une fumigation , <ju'il recevait en séjournant quelques moments

dans la gnéritc, que l'on feroiait sur lui. La vapeur des parfums jetés sur la braise, s' introduisant par nn grillage sur lequel posaient les pieds, se répandait de manière à atteindre toutes les parties de rhabillement.

Cette opération, jusque la, était assez logique. Mais l'individu, ainsi fumigé, ressortait plusieurs fois dans le jour pour ses affaires, ses besoins ou ses plaisirs. Il communiquait de nouveau avec le dehors. Pom* être conséquent, il eût fallu renouveler la fumigation à diaque rentrée. Il n'en était rien. Cet homme , quand il revenait, se contentait de dire : J'ai été pvfomé ce matin, et on le laissait passer.

C'est toujoiu*s avec la même incurie , et une ûûatelligence égale, que s'exécutent les ordres du gouvernement. "

Au plus fort de la crise, on faisait circuler des PWeurs, munis de civières, avec la mission d'en- ■^vep les corps des gens frappés de mort dans ■^ rues, ou ceux que les familles négligeaient, ou ^ avaient pas la faculté de faire porter au cimetière.

Cette opération avait lieu surtout le matin, avant "^jour, pour les décédés pendant la nuit. On ras- ^Uiblait les corps dans des locaux désignés , où "®s commissaires en prenaient note et les faisaient ^ûsnite transporter par des arabas ( chariots ) au ^*^p des morts le plus voisin.

t^n jour, des honmies chargés de ce soin dans

le quartier européen de Péra, faisant leur dernière tournée d'enlèvement, aperçoivent près d'une borne y un individu qui ne donnait aucun signe de vie. Convaincus qu'il est mort , ils le chargent sur leur civière et vont le placer dans le dépôt, après en avoir tait prendre note par le commissaire chargé , dans ce quartier , de constater' le chiffre de la nuit.

Une minute après, d'autres porteurs se présentent à la porte de ce même dépôt avec un corps qu'ils ont relevé ; ils sont heurtés et renversés, ainsi que leur fardeau , par un individu qui en sort tout effaré et se sauve à toutes jambes. La première idée de ces hommes est de se mettre à sa poursuite. Mais le fuyard détale si rapidement, qu'ils renoncent à l'idée de le suivre plus longtemps.

ils reviennent, et en faisant la déclaration du corps qu'ils viennent d'apporter, ils racontent au commissaire l'évasion dont ils ont été témoins et l'inutilité de leur poursuite. Celui-ci avait cloe son procès- verbal, il ne se soucia pas de le recona mencer; mais pour le rendre exact, il ajouta après le chiffre 59 , qui était celui de la leva de la nuit : dont un s'est échappé , sans qu'on a^: pu le ressaisir.

Le fugitif était un Hongrois, très-connu dan le quartier européen par son goût immodéjr pour le vin et les liqueurs fortes , qui l'exposai

à coucher fréquemment sur le pavé des rues ; la fratcbenr du sol du dépôt l'avait tiré de son ivresse, ^ la présence des morts au milieu desquels il s'était va placé , lui avait donné des ailes pour sa rapide retraite.

Cet homme, longtemps après frémissait encore, ^ racontant son aventure , du risque qu'il avait coum d'être enterré vivant, en si mauvaise ^^(^pagnie. On peut juger par ce fait, qui a eu, P<«ïr ainsi dire , toute la population européenne poor témoin , à quels dangers on est exposé sous "in gouvernement aussi arriéré.

Au commencement de l'année 1838, Tappari-

^'onàConstantinople du docteur français Bulan),

^lequel l'attention s'était fixée pendant qu'il

^ livrait à Smyrne aux expériences les plus pé-

"^"«uses, sembla réveiller les sollicitudes nées de

** crise violente dont on était à peine sorti.

^ i-e docteur demanda et obtint de faire des expé-

"^^ttces sous les yeux du ministère ottoman. On

'^^ livra un îlot , connu sous le nom d'Ile de

^^ndre^ situé entre Constantinople et le port do

^^lari en Asie, lequel avait servi d'infirmerie

Pédant la contagion, pour les élèves de l'école

ï^lytechnique qui en furent attaqués. Il s'y en-

^•ina, reçut et traita avec succès les malados

^*on lui envoya..

Fort de ces premiers services , le docteur alla (^l^s loin. Il proposa un plan général de surveil-

50i LA PESTE.

lance. Les Francs ie secondèreiii de leurs vœux : les ambassadeurs rappuyèrent de leur crédit ; on 110 [Kiria [ilus que de la nécessité d'adopter un régime sanitaire.

A voir cet élan général , cette ardeur insolite j on aurait dû s'attendre à la réalisation de quelques vues utiles. Réchild-Pacha , nouvellement arrivé do Londres et de Paris, se plaçait à la tête du mouvement. Le [irince de Samos s'agitait, à son ordinaire, pour s'emparer, par- ses créatures, de toutes les positions. Chacun paraissait vouloir contribuer à cette salutaire mesure : c'était un spectacle ravissant que ce concours de toutes les volontés.

Tout cela n'était qu'un feu-follet. Les gens éclairés prévirent que cet éclat n'aurait aucun résultat. Telle est toujours, dans ce misérable pays, l'issue des plus saines pensées.

Le divan s'était réuni plusieurs fois. 11 avait arrêté qu'il y aurait des quarantaines et qu'on créerait des lazarets; et, pour qu'on ne doutât pas (le ses intentions, dans sa dernière séance il avait désigné un vaisseau de ligne hors de service , [)Our être préparé à recevoir provisoirement des contumaces.

On nomma aussi trois commandants ou directeui*s pour des lazarets en projet. Dieu sait quand ils seront institués ! En attendant, deux de ces nouveaux fonctionnaires ont augmenté le nombre

LA PKSTE. 233

fies sinëcuristes , et le troisième a revu la direction du vaisseau-hôpital.

Il eût été plus logique de convenir, avant tout, d'un système général de surveillance ; d'en déterminer l'exploitation par des règles certaines ; de préparer les lieux où se feraient les quarantaines; et enGn , de coordonner des mesures de sûreté , de manière à ce que les vastes côtes de l'empire fassent mises simultanément à l'abri de l'invasion du fléau.

Quelle sécurité peut- on fonder sur l'existence d'un lazaret unique, consistant dans ce vaisseauhôpital j placé à l'entrée du port de Gonstantinople? Lorsque le vent d'est a régné pendant six semaines, deux mois, ou trois mois, ce qui arrive souvent, les bâtiments venant de la Méditerranée, qui se sont réunis aux Dardanelles , franchissent ensemble le détroit, et arrivent en grand nombre à la fois dans la capitale.

A quel équipage, à quels passagers, à quelles marchandises donnera-t-on la préférence, pour leur faire subir une quarantaine ? Et si les autres en sont affranchis, que gagnera la sûreté publique ^x précautions prises vis-à-vis d*une partie?

Votre vaisseau-lazaret aura-t-il d'ailleui*s empêché les navires entrés dans le Bosphore de Thraee, de communiquer, dans leur trajet jusqu'il b capitale , avec les habitants des deux rives de la iner de Marmara , ainsi qu'avec les embarca-

lions de Gallipoli j Rodosto et autres petits ports qui leur apporteront des vivres frais?

La prévoyance turque ne s'élève pas jusqu'à ces considérations. On n'a encore rien fait d'utile et de rationnel dans le but de préserver les états du sultan des ravages de la peste; et déjà tous ceux qui ont pris une part quelconque aux plans conçus 9 mais non accomplis, chantent victoire I

Réchild a été congratulé par tous les niais ou flagorneurs qu'il a rencontrés sur sa route de G)nstantinopIe à Londres , sur les progrès qu'on lui attribue. Ce qu'il y a de plus curieux, c'est qu'il a sérieusement accueilli ces compliments, et peut-être j nous n'en serions pas étonné , qu'il s'est laissé aller à l'idée qu'il les a mérités.

G)ncluons. Suivant l'usage , le sultan a donné des ordres pour qu'une exacte surveillance sanitaire fût établie dans ses états; le conseil des ministres en a prescrit l'accomplissement; Réchild a fait ou influencé les nominations; le prince de Sanios a dirigé les choix; il y a eu un commencement d'exécution dans l'affectation d'un vieux vaisseau de ligne à un service de lazaret ; et les admirateurs de s'écrier : La Turquie a enfin son régime sanitaire! — et l'Europe d'applaudir, tandis qu'en fin de cause , tout reste à faire.

Les détails qui précèdent sont rédigés depuis le mois de juillet 1838. Nous n'y changeons rien.

Depuis cette éfK)que, les choses ont marché sur

le papier. Ou va croire à la nécessité de reciilicalioDSy de notre part, pour que nous nous retrouvions dans le vrai. Qu'on se détrompe.

Nous avons aussi nos informations^ et elles sont prises à {des sources plus certaines que celles où pidsent les journaux et notamment la Gazette tAugsbourg, que copient la plupart des feuilles de rOccident.

Nous l'ayons dit^ et nous le développerons plus tard, il y a impossibilité physique , en Turquie j k ce que Ton puisse être instruit de ce qui s'y passe. Le cabinet ottoman lui-même est mal ou inexactement informé.

Ce cabinet, les légations étrangères, le chef de chaque culte, quelques négociants, reçoivent des nouvelles et des avis. Ce sont des données partîtes, que chacun garde pour soi, et que nul n'a 1^ moyens de réunir.

L'indifférence, l'égoïsme, la prudence, la terreur, en ceci jouent encore leur rôle. On craint <fe parler, ou Ton a intérêt à rester impénétrable.

Que voulez-vous apprendre dans un pays où il it'existé aucun des moyens de publicité que l'on encontre dans les autres contrées ?

Là, point de poste régulière pour les naturels : tls ne s'écrivent pas. Point de journaux, pas de liesse, si ce n'est pour l'insipide Moniteur Ottoii^, un journal à Smyrne qui fait de louables , lAais d'impuissants efforts pour se rendre btile ,

LA PESii:.

et quelques annonces ou prospectus pour le commerce.

Pas de réunion, de cabinet littéraire, de Bourse pour les affaires ; car on ne peut guère donner ce nom à une assemblée qui se tient à Galata ; faubourg de la capitale, et qui est réservée aux transactions matérielles de ce qu on appelle le négoce européen. En 1838, ou ne lisait dans ce local que le Sémaphore de Marseille , le Gallignanis-MessengeTy le Constitutionnel et le Siècle de Paris, ces trois dernières feuilles prêtées par ceux qui y étaient abonnés, et , en outre, des gazettes d'Odessa , de Zantc, et autres de même force.

Les maisons des indigènes sont closes à tout venant. On n'est pas dans Tusage de se visiter : les Turcs et les Arméniens ne sont pas commnnicatifs. Les Grecs et les Juifs sont bavards et menteurs. On ne voit la population que dans les cafés, et là, elle est essentiellement silencieuse, pail'effet de l'éducation , de Tbabitude, de la disette d'idées, et surtout par une circonspection commandée par le despotisme.

Et vous voulez que Ion sache ce qui se passe ? que Ton puisse se dire bien informé? qu'on puisse servir des correspondances politiques? Âh 1 c'est trop exiger.

Celui qui trace ces lignes s'est trouvé vingt fois, cent fois, il y a quarante ans, et dernièrement encore, dans la nécessité d'attendre des heures

entières dans les cafés les plus fréquentés. Voici ce qu'il y a vu.

Les réunions étaient nombreuses. Chaque assistant fumait et s'abreuvait de moka. Le plus profond silence régnait. Le service se faisait sans que les garçons prononçassent un mot.

Un individu survenait, et, en gagnant une place libre où il allait s'asseoir, il saluait la société par la formule : salamalecky à laquelle un ou plusieurs des assistants répondaient : alekimscUam. Pendant que le nouveau-venu chargeait la pipe qu'on lui avait présentée, il promenait ses regards autour de lui , et s'il reconnaissait quelqu'un , il lui adressait directement, et en recevait en réponse^ les formules que nous venons de citer. Tout rentrait après dans le silence.

Le hasard faisait quelquefois passer dans la rue un particulier qui venait d'être promu à un emploi. Celui, des assistants qui le connaissait se hasardait à donner cette nouvelle. Elle excitait ou le contentement, ou le blâme, ou l'indifférence; des ah! ho! hu ! exprimaient ces divers sentiments. Après cet effort, le mutisme reprenait son empire jusqu'à ce qu'un fait de même importance vint en rompre la monotonie.

Cette digression pourrait paraître étrangère au sujet (la peste) que nous traitons dans le présent chapitre. Pas si étrangère ; on va le voir. . On vous accable, depuis six à huit mois, et c'est

LA P£STK.

Réchild qui est à la lète ou qui esl le promoteur de ces mystifications^ de détails sur les institutions qui se dessinent journellement autour du trône du sultan.

C'est le 'Système sanitaire qui produit le plus de ces merveilles. Ce sont, au dire des lettres de TOrîent, des lazarets que l'on édifie, une école de médecine dont on fait l'ouverture, avec grand fracas, en présence de tous les ministres; des hommes supérieurs en tous genres, qui affluent sur les bords du Bosphore, pour prendre part à ces merveilles. Merveilles ^ en effet; car on ne sauniit trouver des analogues que dans les Mille et Une Nuits.

Pour réduire toutes ces billevesées à leur juste valeur, analysez les exigences de ces créations, et demandez où elles existent en Turquie.

Pour consliaiire des lazarets propres à leur des* tination, il faut avoir reconnu les lieux convenables, ensuite avoir l'argent nécessaire à cette dépense.

11 faut avoir fait dresser des plans, avoir réuni les matériaux , et trouvé des ouvriers. Tout cela existe-t-il, en nombre, et avec les capacités convenables dans un pays où l'indispensable nécessaire en tout genre se trouve à peine, où l'indolence paralyse les volontés?

Pour rendre ces lazarets d'un effet efficace , il faudrait que leur régime se liât à un système rom-

LA PESTG. 2.*»

plel de surveillance. Pour les rendre habitables, il faudrait les avoir munis d'avance des effets mobiliers reconnus nécessaires.

Toutes ces choses peuvent-elles s'improviser à Gonstantinople, lorsqu'il serait si difficile de les réaliser, en un aussi court espace de temps , a Paris ou à Londres ?

Les mêmes questions peuvent être laites à propos de la nouvelle école de médecine ci*éée et inaugurée sans avis préalable, et à laquelle on attribue déjà cent quatre-vingts élèves.

Il est dit, dans le programme, qu'on leur enseignera la lecture, récriture, le calcul, et les autres éléments des sciences qui doivent les conduire aux études médicales. âIops ce ne sera longtemps qu'une école primaire. Â quelle époque donc compte-t-on lui emprunter les gens de l'art, dont les armées de terre et de mer, et toutes les localités sont dépourvues ?

N'eût-il pas été convenable d'appliquer à l'école polytechnique, par exemple, les professeurs que Ton vient, dit-on, d'attacher à cette école de médecine, qui, de longtemps, ne sera en état d'aborder la destination qu'on lui donne ?

On a vu, dans le chapitre Finances^ qu'en 1837, Said-Pacha, sedbnd gendre de Sa Hautesse, <iui avait l'école polytechnique dans ses attributions, eiLcité pai* son maître à faire des économies, n en avait pas trouvé de plus h propos que le renvoi

«0 Uk flML.

de tûos les proCesâeurs eunjfiéefid •|uî y élaîoDl aiucfaés.

.Vu juîiîeu de 1838. ils o'^aîent poini reiupbces. et les études se bornaient, dans cet établissement si pompeusement nommé, an persan et au maniement des annes. Il a cependant aussi une haute destination . si Ton en croit son titre . et il était organisé, et peuplé de trois à quatre cents sujets.

Pourquoi a-t-on préféré porter sur ime école en projet ce qui pouvait compléter Toriganisation de ceiie-là? Pourquoi? Cest qu'il n'y a rien de raisoimé ni de raisonnable dans b cervelle de ces esprits obtus qui dirigent les affaires du sultan, et qu'ils ne veulent que se rendre nécessaires et faire du bruit : ils prennent cela pour de la gloire.

Nous les trouverons en faute dans tous ceux de leurs actes que nous aurons à examiner. Elu attendant, supplions le public de ne [tas se laisser prendre à toutes ces annonces pompeuses qui viennent de TOrient. Combien l'on serait honteux de ces louanges, niaisement prodiguées, si Ton savait où vont aboutir tons les projets, sans excep- 'tjon, éclos sur le Bosphore !

Nous cherchons en vain, dans le récit qui précède, le bienfait des réformes du sultan S moud, relativement au terrible fléau auquel états sont en proie depuis tant d'années.

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