I.E SULTAN ABDULHAMII
D'une ai'tivité fébrile et d'une obstination nerveuse, Abilul-llamid, maître d'un pouvoir sans limites, considéré j^ar son peuple comme le vicaire de Mahomet, l'ombre de Dieu sur la terre, en est arrivé à combattre, non sans succès, l'insoucianle indolence (jui résulte de la vie énervante du Harem.
Il trouve, dans les devoirs du Irùne, la force voulue pour paralyser en partie ses faiblesses ombrageuses, ses lassitudes épeurées et ses crises nerveuses.
Passant rapidement de la désespérance à l'espoir, de la colère au pardon ; plus débonnaire que sanguinaire, redoutant de blesser, de froisser les grands de son empire, mais y arrivant trop sou\cnt par suite de ses craintes puériles; condamnant vite et pardonnant de même; tour à tour trop confiant ou trop méfiant; travailleur obstiné, voulant que toutes les alTaires de l'État, même les plus insignifiantes, passent par ses mains; esprit plus libéral que rétrograde, affîchautune simplicité et une austérité qui ne sont pas toujours l'expression de la vérité ; se préoccupant beaucoup de ce que l'Europe pense et dit de lui ; croyant
de bonne foi au relèvement possible de son peuple; possédant des qualités diplomatiques et gouvernementales remarquables; ayant des sentiments humanitaires que l'on ne peut nier, voulant le progrès par l'instruction, l'ordre et la discipline, le sultan Abdul-Hamid voit toutes ses qualités d'homme et de souverain, altérées, et souvent anulées par les dé faillis maladifs qui font de lui un Louis XI au petit pied?
CIIAPITUE V
Le maître de la Turquie.
Ou UDO Majesté plus puissanlf que celle du sultan Abdul-llamid-khaii II.
Le maître de la Turquie?
Lue Majestiî plus puissante que celle du sultan?
Quelle est donc cette Majesté?
C'est celle qui, parmi les plaies vives attachées aux lianes de l'Empire turc de Constanlinople et de ses provinces, — et Dieu sait si elles sont nombreuses ! — est la plus hideuse, la plus générale... celle qui est désignée par les Levantins sous le nom de :
Sultan Bakchiche!
Sultan Bakchiche est, en effet, une Majesté plus respectée, plus puissante, plus écoutée,
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plus redoutable, plus chérie que ne l'est celle du Commandeur des croyants!
Pour les habitants de l'Empire ottoman, le bakchiche — lisez pot-de-vin, conrtage, commission, etc. — est la chose sainte, la chose sacrée par excellence ;
L'arbre aux racines profondes auquel il est défendu de porter la hache!
Sans lui, rien n'est possible eu Turquie;
Avec lui tout est réalisable.
On peut se moquer des ministres, des grands dignitaires ; on peut môme désobéir aux volontés du Sultan ; mais on ne se moque ni on ne désobéit aux ordres de Sa Majesté Bakchiche.
L'auteur de ce livre en parle par expérience.
C'est, en effet, pour ne pas avoir voulu comprendre cette force de l'argent corrupteur, qu'il a assisté, impuissant, à la destruction de l'œuvre si humanitaire, si nécessaire, qu'il avait fondée à Cadi-Keuy, en face la pointe du vieux Sérail.
Pour les raïas et tous les sujets ottomans, le mot bakchiche est synonyme de :
Manger !
l'LUS l'IlSSWl <JI K LK SUI/r.\N. tJ..
Or ne faut-il pas que chacun niauj^^c?
K\i>tc-l-il un lir-^oin |)lii-. universel que celui-là?
El pour nian^j^or, sur quoi les foncliouiiaires, les nombreux employés des adniinislralions turques peuvent-ils compter?
Sur leurs appointements?
Mais ils n'en touchent pas deux mois dans l'année?
Sur leur fortune particulière? Hélas ! ne saiton pas qu'à force de faillites partielles, le gouvernement a ruiné presque tous ses sujets?
En exceptant les gouverneurs actuels ou passés des vilayets et les ministres, citez-moi un Turc possédant une grande fortune? Citezmoi un employé de l'État qui puisse, sans la >acro-sainte intercession du bakchiche, vivre et faire vivre sa famille par ses seules ressources ?
Bakchiche ! !
Toute la vie sociale, toutes les manifestations vitales de la Turquie se résument dans ce mot.
Faire manger les autres pour pouvoir manger soi-même... Tout est là!...
Quand vous consultez un Levantin sur une
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affaire qui traîne en longueur, un procès qui s'élernise; sur une demande accordée, mais dont le finnan n'arrive pas entre vos mains, il vous glisse, tout bas, bien bas dans le tuyau de l'oreille :
— Faites manger X... effendi!
X... effendi, c'est la personne d'où dépend le succès ou l'insuccès de votre affaire.
Malheureusement, le plus souvent, X...
effendi s'appelle Légion !
Donc, bakchiche sous toutes les formes, sous tous les volumes, du plus petit au plus grand; depuis la modeste piastre* jusqu'à la danse tourbillonnante des livres turques, réunies par centaines ou par milliers.
En Turquie, tout peut s'acheter... Il ne s'agit que de savoir et pouvoir y mettre le prix.
Bakchiche ! Manger !
La chose est si banale, si bien dans les mœurs, si journalière, si pratiquée et si pratique que, seul, l'homme qui ne mange pas produit du scandale. Celui-là est un profane qu'il faut expulser du temple... c'est une bre-