I.F.S RAYONS DE BOLDDHA SONT PROPOHTIONNÉS A
i.'oR qu'on lui OFFRK.
Appliquons ce proverbe à la Thémis musulmane et nous l'aurons bien définie.
l*eut-on, après cela, être surpris du nombre considérable d'Européens qui reviennent de ce beau pays entièrement ruinés, maugréant, pestant contre nos consuls et nos ambassadeurs?
Mais ce n'est pas tout.
Après les juges prévaricateurs, dont la balance penche toujours du côté de la faveur et de l'or; après cette magistrature qui s'incline sous le favoritisme et se prosterne jusqu'à
terre devant le veau d'or; après ces violences éhontées faites à la justice, violences que la « presse constantinopolitaine » signale souvent, en publiant les arrêtés décrétant d'accusation tel ou tel juge, magistrat ou officier ministériel pour abus de pouvoir, malversation ou prévarication, il me faut dire un mot d'un des éléments assez importants de tous les procès.
Je veux parler des témoins.
Le témoignage est, en Orient, une véritable industrie. Un commerce assez lucratif.
Je connais des effendis qui en vivent, et en vivent largement, eux et leur famille.
Ces industriels, d'un nouveau genre, tiennent boutique dans les cafés qui entourent les tribunaux. On le^ y trouve facilement, sans difficulté, car ils ne font pas mystère de leur noble profession. Ils ont des tarifs pour toutes les affaires et pour tous les prix. Depuis le modeste bùrhlik, ou pièce de 5 piastres, jusqu'au billet de banque de cinq livres ou 115 francs!
Les principaux, les plus influents, sont connus des juges; mais cette connaissance n'altère en rien la bonté, la puissance de leur té-
DiMsioN i)K i.v sor,i^:TÉ Tunorf. sn
moi-na-o,— j'allais «lire de leur marchamlUe. Les faux témoins grers, arméniens et juifs sont naturellement cotés plus bas que leur confrère musulman. Ce dernier est loulpuissant; sa parole n'est jamais mise en doute. Klle a plus de quatre fois la valeur île celle de ses collègues chrétiens ou juifs. Et puis ne faut-il pas qu'un pauvre musulman vive? Et qu'est-ce qu'une action malliomuHe aux dépens d'un inrulèle?
Los intérêts de ce dernier sont-ils si précieux qu'on puisse les mettre dans la même balance? Allons donc!
Et voilà comment, à Constantinople, on éclaire dame Thémis, dans les questions contradictoires où le témoignage possède tant de
force.
0 sultan Backehichc, que te voilà bien avec ta toute-puissance corruptrice et néfaste!
Pour mieux faire comprendre l'importance du témoignage oral, je ne dois pas oublier de mentionner la cause du peu de valeur des documents écrits à la turque. L'encre dont on se sert pour écrire l'arabe, le turc ouïe persan, en dehors de celle qui est réservée à l'écriture
2i8 LA TURQUIE OFFICIELLE.
des manuscrits en parchemin, manuscrits destmés à une longue conservation, est une eucre sans acidité, sans mordant, qui s'enlève très facilement, avec l'extrémité du doigt légèrement imbibée de salive. Cette opération, pratiquée parles bureaucrates avec une grande dextérité, est de tous les instants et de tous les jours. Elle évite au Turc de faire un brouillon de ce qu'il veut écrire, car elle lui permet de remplacer le mot impropre par un autre mot rendant mieux sa pensée, sans que le lecteur puisse s'apercevoir de cette modification.
Les étrangers qui vont visiter les ministères ou passent devant un bureau quelconque se demandent, avec étonnement, ce que peuvent bien faire ces plumassiers qui portent l'index de leur main droite à leur bouche, l'humectent légèrement, le posent sur le papier et le relèvent brusquement pour le porter à nouveau à leurs lèvres, puis sur le même papier, toujours à la môme place et avec le même mouvement. Ces messieurs modifient tout simplement la pièce qu'ils écrivent, ou qu'on leur a donnée à corriger.
Comprend-on maintenant combien le témoi-
|)IN1>I()N l)K l.\ SOCifTK il IKM F. *Ji9
^Miaj;t' oral est mis aii-ili's>iis du tt'moigiia;.'(' ihtU? Mallieureuseinenl pour rinlégrilé {\u jugement rendu, le lénioin, s'il ne peut suhir la môme opération que le dueuuu'ut, m subit beaucouj) d'autres cjui font de lui un document vivant, nioditiable à volonté, suivant la générosilrt du client.
On a lu, dans le chapitre relatif au sultan Bakcliiche, l'histoire de ee fameux procès Ohanne-Elïendi-Alla h verdi contre Agob-ElVendi- Keutcheoglou, où les juges, toujours corrompus, firent changer huit fois de tribunaux. Qu'est-ce donc que ces juges?
Le portraitd'un de ces messieurs, aujourd'hui professeur à l'École de droit, après avoir présidé la Cour de cassation, personnage dont la science et le savoir ne peuvent être mis en doute, me dispensera de fournir d'autres exemples et répondra parfaitement à cette question : Qu'est-ce donc que ces juges?
Gh effendi est, ou plutôt était, un catholique arménien, comme le sont la plupart de ses collègues de la magistrature civile. Après avoir fait d'assez bonnes études à Paris, il revint en Turquie, où habitait sa famille, et (ut.
peu (le temps après, nommé juge dans un petit tribunal de province.
Remarqué par sou intelligence et ses capacités, il ne tarda pas à être appelé à Constantinople, où il occupa, en quelques années, les différents postes hiérarchiques qui devaient le conduire au sommet de la magistrature ottomane.
Marié de bonne heure avec une de ses compatriotes, qui lui apporta une assezjolie dot et dont il eut plusieurs enfants, il se sépara après quelques années de ménage, et pendant que madame vivait en Europe, tour à tour à Vienne et à Paris, monsieur menait à Péra une brillante et joyeuse existence.
Ce fut au milieu de cette vie de plaisirs qu'il rencontra une charmante femme, restée récemment veuve, ayant elle-même trois enfants. Non seulement la dame était veuve, mais elle possédait une certaine fortune, indépendante de celle qui avait été laissée à ses enfants.
Après quelques mois de relations intimes plus ou moins cachées, le couple fusionna officiellement ses intérêts et ses enfants, et vint s'établir à Kadi-Kcuy.
DINISION |)i: LA SOCIKTh'; Tlll(.)l)K. 'i:.!
C'est la, élaiil en Nisile chez M. Gazay, consul (le France, t[uc railleur lit la coiinaissancc lie ce persouna^'e.
Un beau jour, on apinit dans Kadi-Keuy que M. Cil... etVendi allait épouser M'"'" \. Puis, quel»|ue temps aj)rès, à la grande surprise des personnes »|ui savaient que le m;;ji:islrat était déjà marié, on sut, à n'en pouvoiidouter, que le mariajjc avec M""' X. était consomme.
Le divorce n'étant pas admis parla religion arménienne, dite orthodoxe, mais (jue les catholiques romains appellent schismatique, mes lecteurs doivent facilement s'imaginer le vacarme scandaleux que produisit, tians le monde arménien, une telle infraction aux lois religieuses.
Pendant plusieurs semaines, on ne parla que lie cette monstruosité.
Mais commentée mariage s'était-il accomjtli ?
Où avait-il eu lieu?
Quel était le prêtre qui avait osé le bénir?
Autant de questions qui paraissaient insolubles, et qui, pendant ces quelques semaines, devinrent le canevas sur lequel nos braves Arts
méniens brodèrent toute une série d'histoires, plus ridicules, plus sottes les unes que les autres.
Mais l'archevêché et son conseil s'étaient vivement émus de ce fait monstrueux.
Avant d'agir officiellement, le patriarche chargea deux notables de la communauté de demander des expUcations au délinquant.
Plusieurs réunions eurent lieu et, quand on eut la certitude que ce dernier ne voulait ni livrer le nom du prêtre coupable, ni rompre ses relations avec M""*^ X., que l'Éghse ne pouvait décemment reconnaître comme sa femme légitime, on usa de menaces et on annonça à Ch... effendi que, s'il ne voulait pas obéir aux lois ecclésiastiques, on prononcerait contre lui la terrible sentence de l'excommuuication. Notre magistrat tint bon, et, comme sa nouvelle femme était sur le point d'accoucher, il s'appuya énergiquement sur ce fait pour ne pas se soumettre aux décisions de l'archevêché.
Deux partis se formèrent : l'un, le moins nombreux, composé de communiants des autres rites, en faveur de l'inculpé ; l'autre, de
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Ijeaucoup plus considérable, en faveur de l'arehevèehé et des lois canoiiicjues.
Persoinie ne voulant cétler, il était évident que le scandale ne larderait pas à se produire publiquement.
C'est en clVet ce qui eut lieu.
Un beau dimanche, à la même heure, tous les prêtres du diocèse arménien prononcèrent, devant l'assemblée des fidèles, l'excommunication avec ses malédictions habituelles.
Notre magistrat ne se laissa pas ébranler par cette mise hors de l'Église; mais sa situalion devint véritablement pénible.
La plupart de ses amis arméniens s'éloignèrent.
Quand il arrivait sur le bateau à vapeur qui fait le trajetdeKadi-Keuy à Galata et vice versa, ses coreUgionnaires détournaient la tête, se levaient du banc où il allait prendre sa place, et le fuyaient comme on fuit un pestiféré.
Dans les restaurants, dans les cafés, partout se reproduisait la même scène.
Ch... elïendi se décida à mettre sa maison de Kadi-Keuy en location et à aller en louer
une autre sur la côte d'Europe du Bosphore, à Bébeck.
Mais, avant de quitter la côte asiatique, il devait porter le comble à la surprise et à l'indignation de ses coreligionnaires, par l'accomplissement d'un acte qui entraîne toujours avec lui le mépris et la haine des coreligionnaires du coupable.
Comme un coup de foudre, la nouvelle se répandit que l'excommunié allait se faire musulman, pour se soustraire aux poursuites que sa première femme, revenue en Turquie, allait exercer contre lui.
C'était bel et bien un procès en polygamie que notre Arménien allait avoir à soutenir.
Bientôt les journaux confirmèrent l'étrange nouvelle, et, à la suite de la publication d'une lettre adressée par Ch... effendi à son supérieur, le ministre de la justice et des cultes, le Tarik, journal turc olliciel, annonça le jour où devaient avoir lieu la cérémonie religieuse et la consécration du nouveau musulman.
Au grand scandale de toute la communauté arménienne, la consécration eut lieu au jour dit, et l'Eglise catholique arménienne, déjà
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éproiivéo par la ptMte tic plusieurs de ses int'inl)!'»*^, iiouvclh'incut passas dans les rangs di' rislainisuie, subit un écliee d'autant plus fâcheux que, cette fois-ci, il ne s'a^'issait plus de quel(|ue pauvre diable etdc (juelque femme entraînée par le tlieu Cupidon, mais bien d'une des sommités du monde arménien.
Voilà doue notre maj^istral renégat.
Cet acte, loin de nuire à sa situation ollieielle et à sa carrit^re de magistrat, le mit en rapports plus intimes avec ses chefs hiérarchiques, et bienlùt une troisième nouvelle, encore plus surprenante que les précédentes, vint de nouveau alimenter la chronique scandaleuse de Constantinople : Ch... efTendi venait de répudier sa seconde femme, celle pour laquelle il n'avait pas hésité à se faire expulser du sein de l'Église arménienne, pour épouser une musulmane, la belle-sœur du ministre de la justice et des cultes, veuve d'un premier mari, âgée de quarante ans, mais possédant une belle fortune.
Le nouveau musulman, cette fois, allait goûter les charmes de la volupté turque et, débarrassé à tout jamais du fameux procès en
polygamie, marchait à grands pas vers de nouveaux honneurs et de nouveaux titres.
La seconde femme avait apporté à son mari une maison, différents biens et une certaine somme d'argent. Celui-ci garda tout et se contenta, en expulsant la malheureuse qui allait donner le jour à son enfant, de lui assigner une rente de cent piastres par mois, soit, en monnaie française, environ vingt et un francs.
Aujourd'hui, notre magistrat vit heureux et content, menant la vie large des pachas fortunés, plus influent que jamais et en passe de devenir un des chefs éminents de la magistrature ottomane.
Il ne faut pas que les lecteurs qui veulent bien me suivre dans cette étude de la Turquie officielle et des Turcs de la décadence s'imaginent que j'ai choisi à dessein un des plus vilains types des magistrats chargés de rendre la justice et de former les élèves à ces hautes fonctions.
Le portrait que je viens de donner est certainement un des meilleurs que renferme ma collection ; c'est, en tout cas, un des plus honnêtes.
Pour en juger avec plus ample connaissance
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tU; cause, on peut lire la série de portraits de juges donnée par M. Kdinond Dulemplc, ancien vice-consul de France à Brousse, dans son livre En Tiirquir d'Asie.
Voici, pour résumer notre esquisse de la justice en Orient et îles iliilicultés rpi'y rencontrent les Français, ayant le malheur d'y plaider et de vouloir faire reconnaître leurs droits, l'extrait d'une lettre adressée au viceconsul de Brousse par un des membres les plus honorables de la colonie française de l'éra :
« Le gouvernement ou un sujet ottoman obtient un jugement contre un Européen, un Français par exemple, et demande à son ambassade l'exécution de ce jugement. Le Français est immédiatement mis en demeure de payer. S'il ne s'exécute pas, il est, par les soins de la chancellerie, saisi, vendu. Et si le montant de la vente des objets saisis est insuffisant pour couvrir la dette, il rst mis pour troi^i mois en prison. En un mot, il est exécuté, sans délai et sans merci.
<r Par contre, un Français obtient un jugement contre un sujet ou contre le gouverne-
ment. Il demande à son ambassade l'exécution de ce jugement. Mais alors cette ambassade, qui, hier, forçait un Français à payer un jugement rendu contre lui, se montre impuissante à faire exécuter un jugement rendu en sa faveur contre le gouvernement turc.
« Si l'on exige l'exécution des jugements rendus contre nous, on doit pouvoir également exiger l'exécution des jugements rendus en notre faveur. Ou alors on devrait prévenir les nationaux de son impuissance, et, par là, leur éviter les frais si coûteux de la procédure, frais qui doivent être, tout d'abord, versés à la caisse même du gouvernement débiteur, comme cela est mon cas. »
L'auteur de cette lettre, lettre écrite à la fin de 1882, avait obtenu, depuis trois ans, au tribunal mixte, contre le gouvernement turc, deux jugements définitifs, sans appel aucun. Il en attendait alors l'exécution.
Il l'attend encore!