LES CONSEILS DL GUERRE
tant plus consiJc^rables qu'il avait été défendu à la presse d'en parler. Le silence et l'inconnu firent sur les imaginations pérotes l'effet que l'obscurité produit sur les poltrons. Tout fut coinmeiité, agrandi dans des proportions étonnantes, et il est trc-s probable que nos braves Constantinopolitains ne connaîtront la vérité que par la lecture de mon livre. Amen!
Quant aux journaux étrangers qui relatèrent le fait tl'aprés leurs correspondants, suivant l'esprit plus ou moins partial de ces derniers, ils furent, comme d'habitude, signalés par les ambassadeurs ottomans et se virent défendre, pendant plusieurs jours, l'entrée du territoire turc.
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Notes, légendes et anecdotes.
La légende de l'âne, ou par quelle grâce miraculeuse prospèrent certains couvents de derviches.
Cette curieuse légende ou anecdote, comme mes lecteurs voudront bien la classer, m'a été racontée par le colonel Ahmed-Féhim bey, fils aine du maréchal Dervich pacha, aide de camp général de S. M. 1. le sullan.
Si je la donne ici, c'est qu'elle est très connue dans le monde musulman et qu'elle témoigne d'un esprit de scepticisme qu'on ne s'attendrait pas à trouver chez les enfants de Mahomet, dont la réputation de fanatisme farouche n'est pas plus méritée que ne le sont certains vices, certains défauts, qu'on se plaît à leur reconnaître, sur la foi de quelques auteurs
catholiques, à coup sûr plus intransigeants et plus fanatiques que ne le sont les Turcs.
En faisant connaître cette légende au monde européen, j'ai le vif regret de ne pouvoir la rendre avec le charme et le naturalisme qui existent dans la langue turque. Il est, en effet, des expressions, des tournures de phrases qui perdent toute leur saveur en passant dans une autre langue, cette langue fût-elle aussi simple et aussi précise que la nôtre.
Ceci dit, entrons en matière sans plus nous attarder.
Il y a, dans les environs de Damas, un couvent de derviches, célèbre par sa richesse et par les miracles qui s'y produisent, en faveur des fidèles qui viennent, en foule, prier sur la tombe sacrée, sinon du fondateur, du moins du saint personnage à la mémoire duquel le turbc^ et le couvent furent élevés.
Un des moines de ce monastère, qui y était entré en bas âge, était poursuivi depuis queltemps par l'idée, bien naturelle et bien humaine,
1. Les turbés sont, en général, dos tombeaux; mais on désigne plus particulièrement sous ce nom ceux qui sont élevés à la mémoire de grands dignitaires ou personnages.
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(le savoir ce (lu'clait cievciiuc sa fumillc.
Notre derviche, qui cumulait avec ses fonctions celles d'horloger du couvent et des environs, avait ac(juis une certaine fortune dont, avant sa mort, il désirait distribuer une partie aux pauvres gens qui constituaient sa parenté.
Or, un jour (pi'il venait de prier longuement sur la tombe sacrée, il fut demandé ciiez le chef des derviches. A peine introduit chez ce dernier, il se vit interrogé d'une façon aussi pressante que sympathique, sur la cause de la mélancolie qui, depuis quelque temps, hantait son cerveau au point de le rendre excessivement disirait et comme insensible à ce qui se passait autour de lui.
Notre derviche raconta alors qu'il avait vu dans un songe l'ange Gabriel et que ce dernier lui avait ordonné d'aller fermer les yeux de sa mère qui vivait encore, mais dont l'étape terrestre était sur le point d'être terminée.
Son chef, après lui avoirposé plusieurs questions auxquelles celui-ci répondit sans réticences, termina la conversation en lui disant :
— Comme tu as toujours été un fidèle serviteur, remplissant dignement tes devoirs, ne te
grisant que très rarement, non seulement je te donne, ô mon fils, l'autorisation d'aller voir ta famille, mais, pour te prouver ma satisfaction, je te prêterai un objet qui te sera précieux pendant le voyage et dont la bonne influence te portera bonheur.
Je te donne trois mois de congé, mais n'oublie pas d'être de retour à cette époque avec l'objet que je te confierai. Va, mon fils, et que Dieu soit avec toi pendant toute la durée du long voyage que tu vas accomplir.
Notre derviche que, pour la commodité du récit, nous appellerons Ahmed, fit rapidement ses préparatifs et, s'étant muni des objets les plus indispensables, se préseuta à nouveau chez son chef pour lui faire ses adieux et baiser dévotement sa longue robe.
Le chef, la cérémonie achevée, le conduisit dans l'écurie et là, lui montrant un âne admirable de formes, les poils brillants, l'œil très doux et intelligent, ayant toutes les apparences d'une vigoureuse santé et les allures d'un àne qui a toujours été bien soigné, il lui dit :
— Voilà l'objet dont je t'ai parlé; harnachele et prends-le. Ce sera, et ton compagnon de
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voyage et Ion porli'-fhaïu'c. La s«Mile chose (liif je te iTi'oininaiide, c'est dru avoir l»icti soin et de le ramener au couvent tel (jue je le le confie Kn te prêtant cet àne, ù mon fils, je te tlonne la plus {grande marque de bienveillance et d'alVcclion «pi il in'c'^t permis de te donner.
Et en disant cela, il tendit à son lidèle disciple une bourse contenant qmdques livres. Lautre s'inclina profondément, les tleu\ bras croisés sur la poitrine, et après avoir très respectueusement porté le pan de la robe de son supérieur à ses lèvres et à son front, il bâta l'àne, lui mil une bonne etsolide bride et parlit, accompagné de tous les vœux de ses coreligionnaires.
Plusieurs journées s'étaient écoulées depuis le départ de notre brave derviche quand, un beau soir, il s'aperçut que son compagnon de voyage refusait la paille qu'il lui avait choisie avec tout le soin possible. Inquiet, il résolut de passer la nuit près de lui après avoir fait ses ablutions et sa prière du soir. 11 se leva à l'aube et aperçut intact le repas du soir de son compagnon. Après lui avoir adressé
quelques paroles bien senties, il se décida à continuer sa route, marchant à côté de l'àne.
L'état du pauvre baudet euipira d'heure en heure et bientôt il se coucha sur le bord du chemin, les regards tristement tournés vers Ahmed.
Celui-ci, désolé, le caressait, lui parlait, lui prodiguait les encouragements, lui promettant de l'orge bien fraîche et de la paille encore'plus belle que celle de la veille.
Mais caresses et promesses furent impuissantes, et le pauvre baudet expira, en proie à de violentes convulsions.
Grand fut le désespoir du brave derviche. Non seulement il regrettait profondément ce compagnon de voyage auquel il s'était vivement attaché, mais il pensait avec effroi à ce que lui dirait son supérieur, quand il apprendrait la mort de cet enfant du couvent. Car l'âne était bel et bien né dans le monastère où existaient encore son père et sa mère, entourés d'égards et de soins exceptionnels.
Son chef croirait-il à cette mort si étrange? Était-ce donc là le porte-veine qui lui avait été promis? Et, s'arrachant quelques poils de
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sa long:ue barbe, Aliined pleurait convulsiveiiiL'iil toutes les larmes de son corps.
Mais la nuit venait, et puisqu il était écrit que l'une ne devait jtlus rentrer au couvent» il fallait prendre un |)arli; mais que faire ^
Après avoir tour à tour accepté et rejeté plusieurs projets, Ahmed se décida à dépouiller l'âne pour en conserver la peau, et à enterrer le corps sur le bord du chemin.
Il était en train de vaquer à cette occupation^ quand survinrent des voyageurs constitués en groupes divers. Plusieurs de ces braves musulmans, étonnés de voir ce derviche se livrant à la singulière occupation de dépouiller un âne. lui posèrent des questions qui ne laissèrent pas que d'embarrasser beaucoup le saint homme. Il crut voir, dans certaines de ces questions, la pensée quil avait dérobé cet ànc pour commettre quelque sacrilège avec sa peau'.
Une fois dans son cerveau, celte pensée s'y ancra avec une telle puissance que notre brave Ahmed se décida à cesser sa besogne-
I. Certains khodjas. ou professeurs de magie, font des talismans avec la peau d'àne; cela se pratique surtout daa^ les^ envoûtements.
d'équarrisseur et à enfouir tout l'animal, en conservant une oreille comme souvenir et comme preuve de son décès.
Il creusa donc une fosse suffisamment profonde el, après avoir recouvert d'une couche épaisse de terre la tombe où dormait l'esprit du baudet, alors que son corps allait subir la transformation inhérente à la matière, il résolut d'y placer quelques pierres, afin que la tombe, étant prise pour celle d'un musulman, fût respectée par les passants.
Mais l'aube était venue et le soleil commençait à rougir l'horizon de ses feux encore vagues et estompés. L'heure de la première prière du matin avait sonné. Ahmed, encore sous le coup de ses poignantes émotions, le corps brisé par les fatigues de la nuit, se mit à genoux sur la terre humide et commença ses dévotions, les regards dirigés vers la Mecque. A ce momentlà, un grand bruit s'éleva sur la roufe, et soudain toute une escorte composée de zaptiès^ et d'effendis se présenta. C'était l'escorte du gouverneur du vilayet. Ce dernier se rendait