‹ La Turquie officielleChapitre 44 sur 67 · Soldats de police · texte numérisé non relu

Soldats de police

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à Stamboul pour rcpoïKlre aux nonibreusos accusations de malvorsation<> et «l'abus «le pouvoir, (jui avaiiMit été formulées coiilrc lui par plusieurs gros bonnets de la province.

En voyant ce derviche priant sur cette tombe encore fraîche, le gouverneur s'arrùta et demarula au saint homme ce qu'il faisait dans ce lieu solitaire, (-elui-ci, sa prière terminée, s'approcha respectueusement de son interlocuteur et, pris d'une subite frayeur, n'osant pas révéler la vérité, balbutia qu'il s'était arrêté, en passant, pour prier sur la tombe d'un saint musulman, décédé tout récemment.

— Eli bien, écoule, lui dit le gouverneur, je vais à Constantinople pour voir le Grand-Vézir à qui des chiens, fds de chiens, ont adressé de faux rapports sur mon compte. Pendant mon voyage, tu vas rester ici et, nuit et jour, tu prieras pour que ce nouveau saint intercède pour moi. Si je reviens vainqueur de mes ennemis, je te donnerai tout le vaste terrain qui est là, et je te ferai construire un couvent dont tu seras le chef. Si je succombe sous les viles calomnies de ces chiens, tu seras pendu.

Et ce disant, le gouverneur ordonna qu'on

laissât des vivres et tout ce qui était utile pour mettre le derviche à l'abri, pendant les quelques semaines que devait durer le voyage. On donna donc une tente et des provisions à notre brave Ahmed, forcé ainsi d'interrompre son voyage à peine commencé.

Lorsque le gouverneur et son escorte eurent disparu dans un tourbillon de poussière, Ahmed s'assit sur le bord du chemin et laissa son esprit se livrer à de mélancoliques pensers.

« Par Allah ! murmurait-il, me voilà bien logé avec ce satané gouverneur, que Dieu confonde ! Que vais-je faire et comment mon pauvre compagnon de voyage pourra-t-il intercéder pour le succès et le triomphe de ce maudit chien, qu'Allah extermine comme il le mérite ? Certainement le Grand-Vézir fera justice et le destituera, car le coquin a dérobé plus d'une bourse et pressuré horriblement tout le vilayet. Estce donc là le fameux porte-bonheur dont me parlait le supérieur? Ah ! mon pauvre couvent, je voudrais bien être encore dans tes murs, au milieu de mes bons compagnons ! »

Et le pauvre diable, continuant à se la-

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mentor, apercevait an bout de son aventure le lacet fatal pronii-^ par le gouverneur. Mais la résignation, celte résignation qui constitue une si grande force chez les musulmans, succéda à ses lamentations et, après avoir prononcé plusieurs fois la parole qui résume toute la doctrine fataliste musulmane : In-Cli- iUiiliI Si Dieu veut! il se mit à l'œuvre, se préparant à passer le plus confortablement possible les semaines qui devaient s'écouler avant le retour, ou du gouverneur, ou de l'escorte chargée d'accomplir, bien certainement, les dernières volontés de Son Excellence.

Mais il était écrit que les lamentations d'Ahmed seraient vaines, car il était également écrit que l'intelligent pacha, dont la soumission au sultan Bakchiche était complète, porterait avec lui tous les éléments et toutes les preuves d'une vigoureuse défense, d'une défense triomphale. Ces témoignages austères et tout-puissants, qui devaient plaider avec succès près du Grand- Vézir la bonne cause du gouverneur, se composaient de plusieurs bourses contenant le quart du revenu du vilayet d'une anuée et de deux belles esclaves richement

vêtues, chargées de présents d'or et d'argent pour la femme favorite du Grand-Vézir.

Un mois s'était écoulé depuis le passage du pacha et de son escorte. Ahmed continuait à prier, non l'esprit de l'àne qu'il avait enterré sur le bord du chemin, mais le Dieu toutpuissant et miséricordieux.

Sa présence sous une tente, dans cette partie isolée de la route, n'avait pas manqué d'attirer l'attention des villageois résidant dans les environs et des voyageurs qui passaient, revenant de Damas ou s'y rendant. La chronique commençait à attribuer à cette tombe des vertus toutes particulières et, déjà, plusieurs fidèles étaient venus apporter de faibles présents à notre derviche, en le priant qui de guérir sa femme, qui de détruire le maléfice jeté sur ses troupeaux par un ennemi mystérieux. Plusieurs mères étaient même venues portant leurs enfants à qui elles faisaient embrasser la robe du derviche, et que celuici bénissait suivant le rituel de son couvent, c'est-à-dire par des passes et des pratiques magnétiques.

Ahmed soupirait toujours après le couvent

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ilt'laissi', mais, en soiimir', coinmiMirait à se faire à celle siny:iilit're cxisleiiee qiiaïul, un beau soir, alors (ju'il se Irouvail encore en prière, le gouverneur se présenta subilement, enlouré d'une eseorle plus considérable que la première.

.Mt'tlanl j>ied à lerro, il s'avan(;a rapidement vers le saint homme el, lui preuant le pan de sa robe qu'il porta rapidement à son front, avec de 1res ^M-andes marques de respect : — \^)ue Dieu soit loué ! s'écria-t-il. Tes prières, 6 M!on père, ont été exaucées. J'ai confondu mes chiens de calomniateurs, et, grâce à Dieu, à qui toute justice et toute louange soient rendues, je reviens plus puissant que jamais. Tu auras donc ce que je t'ai promis, car je veux qu'après ma mort ma dépouille repose dans le couvent que je vais faire construire autour de ce saint turbé, et dont je te nomme, dès aujourd'hui, le supérieur el le chef tout-puissant.

Le pacha ayant donné des ordres pour que l'on campât sur ce lieu, Ahmed y passa joyeusement la nuit en sa compagnie. Le lendemain, le gouverneur s'élant éloigné, non sans lui laisser des marques de sa générosité recon-

naissante, notre heureux derviche se prépara à la haute mission à laquelle, désormais, il allait vouer sa vie.

Une année s'était écoulée depuis les événements que je viens de raconter. La tombe du baudet s'était transformée en un riche turbé, surmonté de quatre beaux chandeliers d'argent doré et de riches et nombreux tapis. Un derviche, commis à sa garde, y passait nuit et jour en prière, avec la mission de maintenir allumés les grands cierges des quatre chandeliers. A côté, s'élevait un superbe couvent pouvant loger une vingtaine de moines et offrir l'hospitalité à un grand nombre de voyageurs. Avec la prospérité matérielle, la prospérité morale était venue et la réputation de sainteté d'Ahmed rayonnait maintenant dans toute la province. On ne parlait partout que de ses cures nombreuses et des bienfaits qui étaient répandus sur la tète de tous les fidèles qui s'adressaient au saint personnage, enterré dans le monastère.

- Ahmed, qui avait singulièrement engraissé, jouissait de toutes les faveurs que le ciel lui avait départies et, par instants, finissait par

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croire qu'il y avait t'iTeclivement nu«'l<|iie chose de snriialiirel daiH l'àiie <jiie lui avait confié sou ancien rlicf.

Ce (Jeriiier avait bien entendu parler d'un nouveau couvent fondé par le j^ouverneur et iiabilé par îles derviches de sa confrérie; mais il avait d'abord attaché peu d'importance à cette nouvelle. Plus tard, «piand il vit la concurrence que ces nouveaux derviches lui faisaient, quand il vit les présents et les cadeaux de toutes sortes diminuer sensiblement, la foule abandonner petit à petit le chemin de son vieux monastère pour celui de son jeune rival, il conçut l'idée de se mettre en voyage et d'aller voir, par lui-mt-me, ce qui se passait dans ce nouveau couvent.

Il partit donc.

Dès qu'il fut arrivé au nouveau monastère, dont il ne put moins faire que d'admirer les belles proportions et lair de prospérité qui y régnait, il demanda au frère portier à voir le supérieur. Ce frère, après avoir reçu le vieux derviche avec les honneurs dus à son rang, le conduisit dans l'appartement occupé par son chef. Ce dernier était alors assis sur d'épais

et de moelleux tapis, les reins soutenus par une pile de coussins, en train de savourer béatement sa tasse de café et d'aspirer longuement, dévotement, les yeux levés vers le ciel, la fumée d'un excellent tabac brûlant dans une belle pipe, dont le long tuyau, en jasmin, était surmonté d'un admirable bout d'ambre, tout entouré de diamants, de turquoises et autres pierres fines.

A la vue de son ancien chef qui le regardait en souriant finement dans sa longue barbe blanche, Ahmed se leva précipitamment et s'avança rapidement vers lui, avec force salutations et courbettes. Les compliments d'usage échangés, il le fit asseoir à la place d'honneur qu'il occupait précédemment et, frappant dans ses mains, il commanda au jeune derviche qui venait d'entrer à cet appel de nouvelles tasses de café et un chibouck. Puis, avec l'assentiment de son vénérable visiteur, il s'assit à ses pieds, non sans s'être de nouveau prosterné devant lui, avec cette dignité qui caractérise le Turc de bonne compagnie.

Le café absorbé et les chiboucks de nouveau en fonction :

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— Fh bien, mon lils, lui «lit \c vieillard, il 1110 somMc quo lu as siuguiii rcmtiil prospéré depuis que tu nous a quittés '

Alors Ahmed, très éiiui, raconta les évéirmiu'iUn qui s'élaieul succédé depuis son départ, eu compa^Miie de l'àue que lui avait conlié son digne supérieur. 11 raconta la mort de son cher compagnon de route, ses angoisses, son désespoir à l'idée de revenir au couvent sans le baudet; bref, il n'omit aucun des singuliers détails des événements précités. Puis, arrivé à la ûu de son récit, pour mieux convaincre son chef qui l'avait écouté silencieusement, se contentant de sourire paternellement et de passer sa belle main blanche, encore légèrement potelée, dans sa longue et soyeuse barbe, il se leva et, ouvrant une petite cassette placée dans une niche de la muraille, il en sortit l'oreille de l'âne qu'il montra au vieux derviche, comme la preuve évidente de la véracité du récit qu'il venait de faire.

Le vieux moine, lui faisant signe de remettre l'oreille en place et de revenir s'asseoir près de lui, lui dit avec son bon sourire et une certaine malice dans l'expression de ses yeux :

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— Dis-moi, ô mon fils, ô mon fils bien-aimé, la gloire de mes vieux jours, qu'as-tu fait au couvent pendant les trente années que tu y as passées?

— Mais, répondit l'autre, je croyais avoir rempli mes devoirs en honnête homme... j'ai prié la nuit et le jour sur la tombe du grand saint qui y est enterré.

— Eh bien, lui répondit son vieux chef devenu son collègue, tu as prié, ô mon fils, sur la tombe du grand-père de l'àne que je t'ai donné !

Légende de la tour de la jeune fille ou tour de Léandre.

Voici la seconde légende de la tour dont j'ai parlé dans mon premier chapitre. Ainsi que le lecteur le verra, tout en se rapprochant beaucoup de la légende racontée par Al™® Kibrizli pacha, elle en diffère sur plus d'un point et possède un caractère poétique plus digne de cet admirable pays où, sous l'influence magique de la lumière, les choses les plus banales

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!'''\i'loiil It's aj)|»aieik'OS les plus si'iluisantos.

Kilo a égalLMiieiit, sur la prcmièiv, l'avantage de mieux répomlre à l'ospril fataliste des Oltonians, c'esl-à-dire qu'elle présente cet esprit sous un jour plus vrai et plus lidèle, car il ne faut pas l'oultlier, la fatalité de la philosophie nuisuluiaiie n'est jamais absolue, comme l'ont dit un tri»p grand nond)re d'auteurs, mais bien eondilionnelle, e'esl-à-tlirc soumise, en lin de e(Mnj)te, à la volonté suprême de Dieu, ce qui la rapproche singulièrement de cette partie du dogme chrétien.

L'n empereur grec — vous voyez que ce n'est plus d'un sultan qu'il est question cette fois-ci — possédait une fille dont l'éclatante beauté avait soulevé la jalousie et la haine de ses sœurs et de tout le personnel féminin du harem.

{^i\ jour que des tziganes s'étaient introduites au palais, une d'elles, ignorant à qui elle s'adressait, annonça à la jeune princesse, alors âgée de neuf ou dix ans, qu'elle périrait, à l'âge de dix-huit ans, des suites de la morsure d'une vipère. Cette prophétie impressionna tellement la petite princesse qu'elle tomba gra-

vement malade. Son père, ayant su les causes de l'état de souffrance de sa fille, résolut, pour calmer ses alarmes, de faire construire une tour en plein Bosphore et d'y mettre sa fille chérie jusqu'à l'époque prédite parla tzigane.

On construisit donc, sur le banc de Scutari, la fameuse tour dite également de Léandre et, dès l'âge de quinze ans, la jeune princesse y fut enfermée avec plusieurs de ses compagnes, ainsi que quelques serviteurs choisis parmi les plus dévoués.

Lorsque l'époque qui, suivant la prédiction, devait marquer si tragiquement la fin de la jeune princesse fut arrivée, il se trouva qu'un jeune poète, qui traversait souvent le Bosphore dans les parages de la tour en question, s'éprit follement de la jeune princesse dont tout Byzance s'entretenait et qu'il avait entrevue, accoudée à la balustrade entourant la tour.

Résolu d'informer l'illustre prisonnière des sentiments qu'il nourrissait à son égard, il s'approcha un jour très près de la tour et déposa un gros bouquet de fleurs, parmi lesquelles il avait placé une pièce de vers faite à cette intention.

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