LE SULTAN MOI IIM> V
El il lint parole! A (iiiel<|uos jours de là, la marquise de Noaille'^, alors anibassadriee «le Fraïu'e, l'avant fait luaiulor au palais de l'anibassade pour lui ailresser ses plaiiiles au sujet d'une lettre... peu respeculeuse que M... paeha lui avait adressée, sous la suggestion de sa femme, il prolita de cette eireon>tance pour faire exiler son ennemie.
Cette dernière qui, suivant Viradc impérial, devait quitter le territoire ottoman sous les vingt-quatre heures, et ne jamais y remettre les pieds, s'arrêta à Smyrne où, descendue à l'hôtel des Deux-Augustes, elle attendit, en paix, le résultat des démarches que son mari allait tenter en faveur du retrait de Tirade la condamnant à un exil perpétuel.
Son séjour à Smyrne ne fut que de deux mois.
Voici comment M... pacha s'y était pris pour obtenir le retour de sa femme à Veldiz, et, par la même occasion, celui du médecin-major X., ami intime de la noble dame, exilé le même jour qu'elle, mais en destination du Hedjaz .
Dès le départ de sa chère moitié, car le malheureux septuagénaire adore cette femme, M... pacha perdit cette gauloiserie vive et
4i2 LA TIRQIIE OFFICIELLE.
joyeuse qui, se transformant, au besoin, en véritable bouffonnerie, avait assuré plus solidement que ne l'eussent fait ses capacités médicales, l'influence qu'il possède sur son impérial client.
Plus d'entrain et de mots au gros sel, tels que les aiment les Turcs; plus derires joyeux ; plus de ces farces qui. plus d'une fois, étaient parvenues à dissiper la mélancolie maladive du Grand Seigneur d'Yeldiz.
Vn visage triste près duquel celui de l'illustre chevalier de la Manche eût semblé joyeux; des phrases courtes, ou se modulant en murmures douloureusement plaintifs ; un front soucieux sur lequel chaque jour qui s'écoulait gravait l'empreinte des noirs soucis ; une allure fatiguée, courbée sous l'action impérieuse d'une vieillesse attardée dans sa marche, mais cherchant à regagnerle temps perdu à grandes enjambées : voilà ce quAbdul-Hamid avait tous les soirs devant les yeux.
Le Maître, qui se doutait bien de la cause qui avait ainsi, du jour au lendemain, transformé la face de faune égrillard de son vieux serviteur, lit d'abord, pendant plusieurs jours,
semblant de ne pas s'apercevoir de ce changement si radical.
Un mois s'écoula.
M... pacha menaçait de devenir réellement malade.
De son côté, le sultan éprouvait une peine réelle à la vue du chagrin qui minait ainsi &ijd vieil ami. Déjà, en plusieurs circonstances, il lui avait adressé d'affectueux reproches, cherchant à lui donner le courage nécessa r
supporter son existence de vieux -
Rien n'y faisait. Cadeaux, encouragements, obtention de toutes les faveurs que pouvait lui demander son vieux médecin... tout se brisait devant celte enveloppée d'airain, que le départ de sa femme lui avait léguée.
Un nouveau mois s'écoula dans les mêmes conditions.
Cette fois le sultan n'y tint plus et, un matin que son serviteur paraissait encore plus triste, plus abattu que jamais, il lui dit brusquement, impatienté, fatigué de celte lutte de deux mois :
— Eh bien ! fais -la donc revenir cette femme... garde-la... Mais qu'elle ne paraisse jamais devant moi!
Cette fois le nouveau don Quichotte à la triste figure se transforma soudainement. Le malade venait, à son tour, de guérir son médecin. Le fils avait rendu l'âme à son père, ainsi que le disent les Arabes.
Le môme jour, une joyeuse dépêche partait pour Smyrne, rappelant l'heureuse infidèle au domicile conjugal. Et, quelques semaines plus tard, l'exilé du Hedjaz, le docteur X.. , recevait à son tour la bonne nouvelle de son retour à Constantinople.
Aujourd'hui ce brave docteur, véritable homme de joie, dont chacun des grades représente autant de complaisances ... féminines, est colonel, directeur d'un des hôpitaux de la côte asiatique du Bosphore, et il vient, tout dernièrement, d'être décoré d'une classe supérieure du Medjidié.
Et voilà comment, en Turquie comme en Europe :
Ce que femme veut, Diable le veut !
Le brave M... pacha possèdo-t-il encore, depuis cette double aventure, l'influence du temps passé ?
Oui, disent les uns; non, disent les autres.
LE SULTAN MOIHVD \. il5
Chi lo S4i'/ iv|»oiitlrai-je à mon lour.
Tout irt'«^l-il pas possible dans cet élrangc pays?
Mais revenons à MoiiraM V, «InnL il me scml)le que nous nous sommes un peu écarté.
Depuis celle tentative (les vénérables francsiiuK'ons de Constanlinople, le silence de la nuit, ainsi que je l'ai dit au début de ce chapitre, s'est encore appesanti sur le prisonnier de Malta-Kiosque.
On ne parle plus de lui que tout bas, bien bas, quand on est certain de la discrétion de la personne qui vous écoute... et encore! plus (pie partout ailleurs, les murs turcs n'ont-ils pas des oreilles !
Le sultan Mourad V est-il fou? Est-il vivant? Est-il mort? Qui le soigne s'il est encore malade ? Pourquoi ses proches, ses amis, amis si peu nombreux aujourd'hui, ne peuvent-ils le visiter? Pourquoi les sentinelles gardent-elles, avec l'ordre de faire feu sur quiconque se présenterait, non seulement la partie du parc qui entoure la plus que modeste demeure du pauvre Mourad, mais les portes et les fenêtres de Malta-Kiosque ?
Ce que personne n'ose dire, mais ce que
chacun pense, même dans une grande partie de l'entourage de Sa Majesté Abdul-Hamid, même chez beaucoup de ceux qui, devant elle, approuvent servilement toutes ses actions, je vais avoir le courage de le formuler dans le résumé de cette étude. Et, ceci, je vais le faire dans le propre intérêt du sultan régnant et dans celui du sultan déchu.
Pour aborder cette délicate et redoutable question avec plus de force, je sors d'un sommeil de vingt ans et fais appel aux sentiments de sohdarité et de fraternité qui unissent mes frères maçons des deux mondes.
Je fais également appel aux sentiments humains du Chef des croyants, du Chef des musulmans ottomans, du grand Pontife d'une des rehgions les plus philosophiques et les plus pures de notre siècle, au padischah Abdul- Hamid-Rhan II!
Résumons-nous.
Mourad V est encore fou ou il ne l'est plus! On ne peut sortir de ce dilemme.
LK SL'I.T VN moi: Il M) \ . ifj
S'il est fou, »'tjt' crois avoir sullisamiiirni tlémoiifn'' If roiitrairt', coininciit riiisloirc (Jevra-l-olle qualilior la ooiiduite ilo son frère, son successeur, ou l'usurpateur de son trône, suivant que l'on adoptera un de ces dilemmes?
S'il est encore malade, n'ai-je pas le ilroit lie m'écrier : « Hé! (|uoi, sire, votre frère, celui dont vous occupez la place est malade... et vous le laissez ainsi, sans consolations, sans soins, sans un conseil médical; parqué comme une bète dangereuse, loin de ses amis; loin, bien loin de toutes consolations et de tout secours! Vous l'abandonnez aux grilles de la terrible affection, qui efïleure souvent votre propre front, sans que votre conscience de frère et d'homme puisse émouvoir votre àme de souverain? Et, cela fait, vous retranchant derrière une méprisable (jucsiioii d'h'faf, vous croyez être absous par l'humanilé qui, suivant vos idées et celles de vos llatteurs, devra vous savoir bon gré de ne pas avoir fait tomber cette auguste tête sous la hache du bourreau ou l'épée d'un des exécuteurs de vos hautes œuvres? Allons donc! quand le tigre, non altéré, non atïamé, garde sa proie vivante
entre ses robustes griffes et lalaisse se débattre dans les phases sanglantes d'une lente agonie; assistant, impassible, à cet épouvantable spectacle auquel il ne veut ni mettre un terme par la liberté, ni précipiter le dénouement par un coup de gueule, pensez-vous qu'il soit moins cruel, moins barbare, moins tigre? Répondez, ô vous, le Commandeur suprême des croyants , vous qui aspirez au titre glorieux de réformateur et sauveur magnanime d'un peuple sur la pente de l'abîme! Répondez, vous qui ne prononcez jamais une sentence capitale, vous qui n'avez jamais apposé votre seing impérial au bas d'une condamnation à mort*!!!
Non ! ne répondez pas ! gardez le silence sur une action blâmée par votre propre conscience, et suggérée, je veux le croire, par le triste entourage qui, pressé autour de votre trône, mendie vos aumônes et cherche à vous faire descendre à son niveau, afin d'être mieux votre maître.
Et maintenant, si Mourad V n'est pas fou? S'il n'est que triste, malheureux, hypocon-
1. "Il faut en excepter Viradé qui ordonna l'exécution de l'eunuque Nadim-agha.
LE SLLT \.N M(»l lîAI» V. 419
(Iriaque: si la ^'lilVe liérédilairc iio pèse que lé^èivim'iit sur son ùtro pensant, l'onniu'iit votre comliiite à son é^'anl (U'vra-t-cllc ètiv qualiliée? De quel nom t'aut-il l'apiteler?
Hélas! vous le voyez, mon «lileinnie est terrible. Il s'impose par la puissance mùmc du
IMT.
Ont>i tpie vous en puissiez dire, vous êtes jiris dans un lerele vicieux dont vous ne pouvez sortir.
Donc, d'une façon comme d'une autre, arrêtez-vous, cessez de suivre cette voie qui n'est ni celle de la clémence, ni celle qu'impose la ru i son d'étal .
L'humanité a des droits imprescriptibles avec lesquels il nous faut compter. Ces droits, plus forts, plus divins que ceux que nous forgeons avec nos passions, nos préjugés, nos craintes et toutes nos mauvaises raisons, s'imposent encore plus aux souverains qu'aux particuliers. Et ces droits, sire, voilà ce qu'ils viennent vous dire :
Chef d'un grand peuple, flmpereur et Pontife de toute une nation, abaisse ta vue orgueilleuse sur les agissements des simples mortels!
Vois, non plus comme souverain, mais comme homme, comme membre de la grande famille humaine, tout ce que ta conduite à l'égard de. ton frère renferme d'horreur et de coupable faiblesse !
Si tu crois réellement que sa vie est un danger pour l'État; si tu penses qu'elle peut, en se manifestant publiquement, amener des désordres pouvant fâcheusement comphquer les tristesses et les difficultés du présent, n'hésite pas! Exile ton prédécesseur, l'ex-sultan déchu de ses droits. Exile-le loin de tes États, en lui laissant la faculté de vivre comme ont vécu tous les rois en exil; comme a vécu et vit encore Ismaïl pacha, l'ex-Khédive d'Egypte, aujourd'hui ton hôte.
En faisant cela tu te conduiras diguement, en véritable souverain bienfaiteur de l'humanité, en grand Empereur et Pontife !
Si Mourad est réellement malade, incapable, fou, mineur, fais-le soigner au grand jour ; mets un terme à toutes les infamies qui se murmurent tout bas, à toutes les hideuses accusations que la méchanceté humaine, stimulée parle silence etla nuit qui recouvrentla demeure de ton frère,
LE SULTAN MOI II M» N. i>\
colporlt' lie porte eu porlo, <le ileineure on (lomeure, do bouclic en bouche!
Ki''|H)nils à loules ces accusation?, en leur faisant donner un démenti sérieux par des niéilecins européens, des médecins Sj)écialistes, «pi'on ne pourra accuser d'avoir fait un certilicat de complaisance, ce qui arriverait certainement, si ce certilicaL était signé par des médecins du pays et particulièrement par ton |>ropre docteur.
Mais, si ta conscience ne domine jias tes craintes alïolées de souverain; si tu continues à écouter les conseils pervers de certains de tes conseillers; si le silence et la nuit persistent à envelopper le modeste kiosque qui sert de prison à ton prédécesseur, attends-toi d'être qualitié par la postérité du nom de :
Abdul-Hamid-Khan 11, le fratricide!
Clioisis entre ce titre et celui de :
Abdul-Hamid-Khan H, le libérateur et le rénovateur des Ottomans!!!