PREMIÈRE PARTIE
Do la fondation de Tcmpirc ottoman à la mort de Bajazet 1*'. (1300-1403.)
L'empire ottoman, si vaste encore aujourd'hui après deux siècles de décadence, eut les commencements les plus humbles qu'on puisse imaginer.
Les Ottomans ou Osmanlis sont une tribu de la grande famille des Turcs, dont le nom paraît dans l'histoire longtemps auparavant.
C'était dans les premières années du xni* siècle, après l'invasion de Gengis-Khan, torrent dévastateur qui ravagea, pendant six années, les plus belles contrées de l'Asie et parvint jusqu'au cœur de l'Europe, laissant plus de ruines et de deuil , sur son passage, que la terrible peste noire du siècle suivant. Un des généraux de ce grand conquérant, issu de la même famille que
lui| Soliman-Chàhi abandonna la partie du Khoraçan, qu'il gouvernait sous le titre de wali ou vice-roi^ et gagna rArménie, à la tête de cinquante mille hommes, femmes et enfants.
Les émigrants plantèrent leurs tentes dans un riche district| sur les bords de TEuphrate ; mais le désir de revoir le pays natal ne larda pas à s'emparer de cette horde barbare, et son chef se noya en repassant le fleuve. Un tombeau que Ton voit encore aujourd'hui auprès du château de Djaber, consacre le souvenir de cet événement; on le connaît sous l'appellation vague de Turk^ Mezari (la tombe du Turc). Après la mort de Soliman, la plus grande partie de sa troupe, sous la conduite de ses deux fils atnés, retourna dans le Khoraçan ; le troisième, Erthogroul, demeura en Arménie avec environ 400 familles.
Cependant le besoin de changer de pays tourmenta bientôt également cette tribu de nomades ; elle passa dans l'Anatolie. Un jour qu'elle se trouvait sur le territoire d'Ala-Eddin, sultan Sclkjoucide d'Iconium, elle eut l'occasion de rendre un service signalé à ce prince, en se joignant spontanément à ses troupes pour repousser une invasion des Tartares. Ala-Eddin ne se montra pas ingrat ; il investit d'un apanage en Phrygie le chef de ces braves et les prit à son service.
Telle fut l'origine déjà puissance ottomane, de ce gigantesque empire du croissant, si longtemps la terreur du monde chrétien.
C'est à cette époque, suivant quelques auteurs, que les Turcs Osmanhs embrassèrent l'islamisme; d'autres pensent, au contraire, qu'ils se firent musulmans longtemps auparavant, vers le milieu du vm* siècle, ou au commencement du ix% sous Togrul-Bey. Quoi qu'il en soit, Erthogroul continua à servir son suzerain à la fois contre les Moghols, et contre les Grecs de Byznnce , il enleva
à ces derniers la ville de Kutahichy Tan de l'iicgirc 680 (de J. C. 1281), et mourut bientôt après.
Son fils aine, Osman, lui succéda. Peu de temps avant sa naissance, son père avait vu en songe une source jaillir de sa maison, grossir rapidement et devenir un torrent immense et impétueux qui s'épandait sur toute la terre et couvrait de ses eaux la surface du globe. Un vieux cheikh, versé dans Tart d'interpréter les avis qu'Allah envoie aux hommes durant leur sommeil, lui découvrit que de lui naîtrait un fils et que ce fils serait le fondateur d*une monarchie qui s'étendrait sur tout l'univers. Cette prédiction et le prestige dont elle revêtit Osman aux yeux d'un peuple crédule, fanatique et ami du merveilleux, concoururent peut-être autant que les talents et la bravoure de ce prince, à fonder l'édi- ' ficc de sa grandeur. Âla-Eddin l'avait mis à la tête de son armée et récompensé magnifiquement ses services. Comme son père,' il resta fidèle au sultan d'Iconium et n'eut pas lieu de se repentir de sa fidélité.
En 699, Ala-Eddin dut fuir dé ses Ëtats devant une invasion de Tartares et la révolte de ses feudataires. Osman, à qui sa brillante valeur avait fait donner le surnom de Ghazi (le Victorieux), recueillit alors l'héritage du prince Selkjoucide. On le salua sultan et il établit dans Yéni-Chéhir le siège de son État.
Le nom même d'Osman, qui, en arabe, signifie briseur d'oSy contribua à convaincre les peuples de sa mission souveraine ; « les noms viennent du ciel, » a dit le Coran^ et les musulmans attachent la plus grande importance à leur signification ; aussi la croyance générale était qu'Osman, le briseur d'os, devait écraser totis les ennemis du saint prophète i
Le nouveau sultan donna presque aussitôt le signal de la gueiire
sainte, et tourna ses efforts contre Tempire grec, qui depuis la quatrième croisade n'était plus en état de résister à ses ennemisd'Âsie. Après avoir conquis presque toutes les villes de la Bithynie, il échoua devant Nicée, le plus solide rempart de Tempire byzantin, la clef de TEurope. Alors, afin de mieux consolider ses victoires, il contint pour un temps son ambition et employa quelques années de paix à doter ses sujets d'une législation et à assurer les bases de son autorité.
Cependant ses soldats, enivrés par le fanatisme et la soif du pillage, demandent à grands cris de nouveaux combats ; Osman cède à leurs vœux, il envoie aux princes de l'Asie lAineuve des tchaauch ou messagers d'État qui leur signifient de choisir entre l'islamisme et le tribut, ou la guerre. Quelques-uns obéissent à cette sommation hautaine ; d'autres résistent, et pendant qu'Osman est occupé à les réduire, voici qu'une nouvelle et formidable invasion de
Tartares vient menacer d'écraser son empire naissant. Mais Osman
est vainqueur, et ceux qui échappent à son sabre embrassent la religion de Mahomet et passent sous ses étendards. Enhardi par le succès, il accourt aussitôt assiéger Brousse, la capitale de la Bilhynie ; mais ce n*est pas lui qui doit y pénétrer en maître, c'est son fils Orkhan, à qui la maladie le force de remettre le commandement ; du moins il n'expirera pas sans apprendre le triomphe de son fils, et c'est à son lit de mort qu'il reçoit la nouvelle de la reddition de cette place importante. Osman, le refuge des fidèles^ mourut en 1326. Il était &gé de soixante-neuf ans, et il en avait régné vingt-six.
Osman donna son nom à son peuple. Sa mémoire est en grande vénération chez les Ottomans ; le trésor de l'empire conserve encore, dit-on, le drapeau et le sabre du conquérant. Une chapelle
du château de Brousse reçut sa dépouille mortelle et l'on y voyait encore, au commenccmeut de ce siëcle, son chapelet et le tambour dont le sultan d'Iconium lui avait fait présent en l'investissant du commandement. Ces reliques vénérées ont depuis été consumées dans un incendie.
Osman avait une humanité rare chez un fondateur d'empire et autant de douceur qu'on peut en exiger d'un barbare ; riiistoirCy en eflet, ne lui reproche qu'un seul acte de cruauté, la mort de son oncle, qu'il perça d'un coup de flèche, parce qu'il s'opposait à ses desseins. Toute sa vie, il avait aimé la simplicité : aussi à sa mort on ne trouva dans ses coffres ni or, ni argent, ni pierreries ; tout avait été employé en libéralités et en récompenses militaires; mais il laissa à son fils un vaste royaume, des chevaux de prix et de nombreux troupeaux, qu'on a toujours entretenus depuis avec le plus grand soin et dont la postérité subsiste encore, s'il faut en croire la tradition, dans les montagnes de la Phrygie, premier apanage d'Erthogroul et domaine que sa postérité a scrupuleusement conservé.
Ala-Eddin, fils atné d'Osman, auquel son père avait donné le nom de son bienfaiteur Selkjoucide, était l'héritier du trône; mais son goût pour la vie contemplative était si vif que son père lui préféra Orkhan, son cadet, dont il connaissait le génie militaire. Ala-Eddin respecta les dernières volontés de son père, et ne consentit même à devenir vizir (régulièrement vezir, mot qui signifie porte-fardeau) que sur les vives instances d'Orkhan. Ala-Eddin fut le premier qui porta le titre de pachay si fameux depuis.
Pendant qu'Orkhan, belliqueux comme son' père, et que la postérité a comme lui surnommé Ghaziy reculait sans cesse la limite de ses Ëtats, Ala-Eddin en affermissait les bases par des lois utiles
et des institutions durables. Ce fut lui qui fît frapper les premières inpnnaies nationales ; il réglementa le costume et organisa une armée permanente.
D'après ses avis, on créa une milice nouvelle {yéni^tchèn), nom dont les Européens ont Ml janissaires^ composée de jeunes prisonniers chrétiens, instruits dans la loi du prophète. Le santon Hadji-Bektach, fondateur de Toi^dre des derviches Bektachis, bénit le corps des janissaires en posant la manche de sa robe sur la tèlc des principaux officiers. 11 fut alloué à la nouvelle troupe une haute paye et une nourriture plus abondante que celle des autres corps.
L'orto (milice) des yéni-tchèri fut divisée en odas (chambrées), et les grades des officiers et sous-officiers prirent des noms dérivant des emplois de la cuisine, par exemple le tchorbadjibachi (premier distributeur de soupe), l'achti-bachi (premier cuisinier), et le sakka-bachi (premier porteur d'eau), bizarrerie risibic au premier abord, mais cependant explicable, puisque le sultan était considéré comme le père nourricier de ses soldats. En concordance avec cette hiérarchie culinaire, la marmite (kazan) qui servait à la distribution de la nourriture, était, pour les janissaires, l'objet d'une vénération au moins aussi gi*ande que celle de nos soldats pour leurs drapeaux. Perdre cette précieuse marmite dans un combat était le plus grand malheur qui pût arriver à l'oda à laquelle elle appartenait. Plus tard, quand cette milice audacieuse renouvela le temps des prétoriens, aux jours de révolte, on renversait les marmites et le sultan pâlissait au fond du sérail.
Âla-Eddin ne borna point ses innovations à la création des janissaires, il réorganisa les piadè {piétons)^ que son frère avait précédemment institués et qu'il avait été obligé de licencier h cause de leur indiscipline et de leurs prétentions; seulement, au
lieu de paye, on leur distribuait des terres enlevées à l'ennemi, afin de les allaclicr h la dcTcnse du sol cl de les engager h de nouvelles conquêtes. L*infanterie irrégulière, appelée azab (légers), et les cavaliers divisés en spahis^ silihdarSy ouloufedji, ghoureba et mosseUimân , composaient le reste de l'armée créée par Âla- Eddin.
Un des premiers actes d'Orkhan fut de transporter le siège de son gouvernement à Brousse, sa nouvelle conquête, dont la situation magnifique l'avait séduit; puis, fort des ressources que lui créait son frère, il se Mta de donner une nouvelle impulsion à la guerre sainte. Nicomédie lui ouvrit ses portes et bientôt la chute de Nicée, la seconde ville de l'empire grec, fit tomber la dernière liarrière opposée en Asie aux progrès des Ottomans. Ses habitants s'étaient rendus à la merci du vainqueur ; Orkhan se conduisit avec une rare générosité à leur égard. Il tourna «ensuite ses armes contre les princes musulmans de l'Asie Mineure qui s'étaient partagé les débris de l'empire Selkjoucide et s'empara sur l'un d'eux de Pergame, ancienne capitale de la Mysie. Puis il employa vingt années de paix à faire fleurir la prospérité dans ses Ëtats, créant des universités (mèdrècè), des caravanscraî, des hospices pour les pauvres {imaret), où il venait distribuer lui-même aux indigents des vivres et d'abondantes aumônes; car c'est un caractère distinctif de la race d'Osman, et qui s'est perpétué jusqu'à nos jours, que cette commisération et cette charité toutes chrétiennes.
Cependant l'empire byzantin était désolé par la guerre civile; Orkhan voulut profiter de l'occasion : il chai^ea son fils atné, Suleyman-Pacha, d'unir l'Europe à l'Asie, en soumettant la rive grecque de la Propontide à la puissance ottomane. Pendant. la nuit, quatre-vingts guerriers dévoués h Suleyman, liassent avec lui
THellespont sur deux radeaux et s'emparent de la ville de Tzympe par Surprise ; le lendemain , des barques qui se trouvaient sur la côte d'Europe et que les premiers arrivés font parvenir à leurs camarades restés sur l'autre rive, ramènent trois mille Ottomans. Les éléments semblent conspirer avec eux ; un tremblement de terre renverse une partie des remparts de Gallipoli; les musulmans y entrent par la brèche, et de cette place importante, la clef de Constantinople, ils font le point d'appui de leurs opérations ultérieures en Europe.
L'empereur Jean Cantacuzène, qui avait donné sa fille en mariage à Orkban, se plaignit de cette déloyauté; mais un bon musulman se met toujours la conscience à l'aise avec quelque interprétation élastique, ni plus ni moins qu'un disciple d'Escobar : Suleyman se retrancha derrière les impénétrables décrets de la Providence qui avait fait tomber les murs de Gallipoli devant lui, et il garda la ville. Mais il ne jouit pas longtemps de sa conquête ; une chute de cheval coûta la vie à ce jeune prince. Son père lui fit élever, sur le bord de l'Hellespont, un tombeau, objet de la vénération des pèlerins musulmans, et mourut l'année suivante, 761 de l'hégire (1360), dans la soixante-quinzième année de son âge et la trente-cinquième de son règne. Ce fut Orkhan qui prit le premier le titre de padichah. Il avait décoré l'entrée de son palais, dont il existe encore de magnifiques ruines, du titre de Sublime Porte, d'où ce nom est resté à la cour du sultan.
Murad-Khan , que les Européens nomment Âmural V\ second fils d'Orkhan, se montra digne de la haute fortune où l'éleva tout à coup la mort de Suleyman, son frère. A son avènement il prit le surnom d'ouvrier de Dieti, comme un engagement solennel de consacrer à la guerre sainte loules les forces de son empire et de
son peuple. Cependant il eut d'abord à aflerniir sa domination en Asie où le sol tremblait encore sous ses pas, et dut réduire le prince deCaramanie qui lui avait déclaré la guerre; mais presque aussitôt il tourna ses regards vers FEurope.
Andrinople capitule ; Àmurat en fait le siège de son empire de l'autre côté du Bosphore. Maître de cette ville, il tenait Constantinople dans une appréhension continuelle, et il pouvait s'avancer vers le Danube, au cœur même de la chrétienté. En effet, un de ses lieutenants s'étant emparé de Philippopolis, les armées ottomanes pénétrèrent pour la première fois dans la chaîne de l'Hémus (aujourd'hui les Balkans). L'empereur grec, tremblant, implora la paix ; désormais le successeur de Constantin ne régnera plus que sous le bon plaisir du descendant d'Erthogroul.
Amurat s'occupa alors d'administrer son empire ; une loi régla le partage du butin dont le cinquième fut réservé aux pauvres, suivant le précepte du Coran. Il s'occupa activement de l'armée, perfectionna l'institution des spahis et des woînaks (soldats du train), et érigea en faveur des premiers des fîefs militaires, appelés limars ou ziamets^ dans la plupart des provinces de l'empire. Ces fiefs étaient cultivés par des paysans musulmans ou chrétiens {rayas) f qui en étaient propriétaires; mais le spahi percevait à son profit le produit des impôts.
Le premier des sultans, il assista à la prière publique, et la circonstance qui le détermina à donner ainsi à son peuple l'exemple de la ferveur religieuse, est trop à sa louange pour que nous ne la rapportions pas ici. Un jour qu'il était allé porter témoignage devant le ntou/ïî, chef suprême de la religion, celui-ci osa lui dire qu'on ne pouvait faire foi sur sa parole, parce qu'un homme qui ne s'était pas encore uni dans les prières publiques avec le restant
des fidèles ne pouvait témoigner en justice. Cette réprimande, loin de déplaire au sultan, le toucha; il reconnut son tort et fit b&tir en expiation une mosquée superbe à Àndrinople, la Muradyeh.
Brousse, dont un faubourg porte son nom, vit également s'élever dans ses murs un grand nombre d'édifices publics et plusieurs mosquées; Tune d'elles est ornée à son sommet d'un faucon de pierre et il y a sur ce faucon une merveilleuse légende : Âmural se promenait par les rues, le faucon au poing ; en passant devant la mosquée, l'oiseau s'envole et va se percher sur le toit du temple; le sultan s'égosille à le rappeler, rien n'y fait; impatienté, il s'écrie : a Restes-y donc éternellement t » Et soudain l'oiseau désobéissant est changé en pierre.
Après avoir accordé la paix aux Grecs, Âmurat conclut un trailc d'alliance avec la petite république chrétienne de Ragusc, qui, pressentant sans doute la future grandeur des Ottomans, se mit sous sa protection. Quand il fallut signer le traité, le sultan qui ne savait pas écrire trempa ses doigts dans l'encre et les appliqua en tête de l'acte, en tenant les trois du milieu réunis, le pouce et le petit doigt séparés. Ce grossier seing privé, enjolivé de lettres entrelacées et d'ornements calligraphiques, servit de type au sceau de l'empire qui en reproduit encore aujourd'hui à peu près la forme.
Cependant les progrès rapides du croissant en Europe alarmèrent les peuples qui occupent les pays situés au nord des Balkans. Les Serviens, les Bosniens, les Yalaques et les Hongrois résolurent de prévenir les infidèles, et s'unirent à la voix d'Urbain Y. Ce fut pour essuyer une défaite terrible sur les bords de la Maritza ; les Bulgares et les Serviens se reconnurent tributaires ; la Macédoine et la Thessalie furent en partie soumises. Une révolte de son
fils Saoudji, révolte cruellement punie par la mort de ce jeune prince, ne ralentit pas la marche de Sultan Âmurat, qui défit compléteroenty dans la plaine de Kossova, en Servie, une coalition d'Albanais, de Serviens, de Bosniens, de Valaques et de Hongrois ; les chrétiens éprouvèrent, dans cette journée, tout ce que peut Tenlhousiasme religieux uni à la discipline. Mais pendant que le monarque vainqueur parcourait le champ de bataille, un noble servien, Milosch Kobilowilch, se releva ensanglanté, parmi ces cadavres qu'il foulait au pied, et lui plongea son poignard dans le cœur. Tan 791 de l'hégire (1389).
Bayezid-Uderim, Bajazet P"^ la Foudre, ainsi nommé à cause de sa prodigieuse activité et de la promptitude avec laquelle il exécutait ses desseins, que les Ottomans saluèrent empereur dans la plaine même de Kossova, jaloux de la valeur de son frère Yakoub, commença son r^ne par un fratricide et, pour en afiaiblir l'horreur, il érigea ce crime en loi de TÉtat : a la révolte ^ dit le Coran, est pireqtie les cxécuiiom. » Cette politique cruelle fut adoptée par la plupart des sultans ses successeurs ; car le padichahj l'ombre de Dieu sur la terre, doit, comme le Tout-Puissant, s'asseoir seul sur son trône.
Après avoir reçu la soumission des Serviens et des Bosniens, Bajazet se tourna vers l'empire grec agonisant. Il marche sur Constantinople et fait tour à tour empereur, au gré de ses intérêts, plusieurs Paléologues. Philadelphie était la seule place que les Grecs eussent conservée en Asie; Bajazet la somme de se rendre, et, comme son fidèle gouverneur refuse de lui ouvrir les portes, furieux, il intime aux empereurs Jean et Emmanuel l'ordre de réduire leur officier trop dévoué et de monter à l'assaut de leur propre ville, ce que ces monarques dégénérés accomplissent en
tremblant. Le sultan employa les années suivantes à compléter Toccupation de TAsie Mineure, à se débarrasser des petits États, formés des débris de l'empire Selkjoucide, qui subsistaient encore, et à dévaster les Iles les plus importantes de la mer Egée, Chio, TEubée, etc. Ainsi commençait la marine ottomane qui devait bientôt dominer sur toute la Méditerranée.
Cependant Bajazet, partout victorieux, déshonorait sa gloire en s'abandonnant à l'usage immodéré du vin, expressément défendu par le prophète, et à d'infâmes voluptés. Son gendre, Emir-Seid, osa le rappeler au sentiment de sa dignité; un jour qu'ils visitaient ensemble la mosquée que le sultan faisait élever à Brousse : a L'architecte a oublié une chose, s'écria Ëmir-Seid, une chose capitale; son œuvre sera sans prix aux yeux de Votre Hautesse. — Quoi donc? repartit le sultan. — Quatre cabarets aux quatre coins. »
Le sultan résolut d'en finir avec l'empire grec dont la soumission ne lui paraissait pas encore assez servile ; mais une diversion soudaine en retarda la chute. Sigismond, roi de Hongrie, se croyant sûr de l'appui de l'Europe chrétienne que la marche envahissante des Turcs alarmait vivement, et que les papes cherchaient à entraîner à une nouvelle croisade, déclara la guerre à Bajazet qui venait de réduire la Bulgarie. Charles YI, roi de France, envoya à Sigismond un corps auxiliaire de plus de six mille hommes, sous les ordres du jeune comte de Nevers, fils du duc de Bourgogne, et devenu plus tard si célèbre sous le nom de Jean sans Peur. L'armée du roi de Hongrie se grossit encore de beaucoup de chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem, de Bavarois et de Slyriens.
Tandis que l'armée confédérée, forte de soixante mille hommes, assiège sans succès Nicopolis, Bajazet, par une marche
savante et rapide, surprend le camp des alliés. Les kxabsj qui composaient l'avant-garde ottomane, ne peuvent résister à l'impétuosité du premier choc des Français, ils fuient et se réfugient vainement auprès des spahis qui sont enfoncés à leur tour. Emportés parleur ardeur, nos chevaliers les poursuivent sans perdre haleine, jusqu'au sommet d'une colline où le sultan, immobile, les attendait avec quarante mille lances. Â cet aspect inattendu, une terreur panique s'empare des vainqueurs; ils se replient en désordre sur l'armée hongroise qu'ils entraînent dans leur déroute; le chef des Yalaques, allié perfide, se retire sans combattre ; et Sigismond, heureux de sauver sa tête, se jette dans une barque, se laisse aller au courant du Danube et gagne Constantinople. Jamais on ne vit mieux combien la plus brillante valeur est impuis^ santé contre la discipline, et quels avantages les armées permanentes ont sur les armées féodales. Bajazet, vainqueur, mais furieux d'avoir acheté sa victoire au prix de soixante mille des siens, se vengea cruellement. Dix mille prisonniers chrétiens furent décapités ou tués à coups de massue.
Le comte de Nevers, et vingt-quatre hauts barons et seigneurs, furent seuls épargnés ; et plus tard ils purent se racheter moyennant une rançon de deux cent mille ducats. Cependant le sultan ne tira pas d'un si grand succès tout le parti qu'il aurait pu, car il se contenta de dévaster la Hongrie et les pays voisins, et d'imposer à l'empereur de Constantinople un nouveau tribut de dix mille écus d'or.
Bajazet était parvenu à l'apogée de sa fortune ; le destin se lassa de lui être prospère et le plus effroyable des revers le précipita dans l'abtme. Tandis qu'il étendait encore en Asie les limites de sa domination, un message du terrible Tiniour-Lcng (Tamcrlan), le
conquérant Moghol, vint le sommer de se ranger £ous les lois du maître de presque toute l'Asie ; il n'y répond que par des paroles de méprisy passe en Europe, et va assiéger Constantinopic.
Déjà il avait ruiné tous les faubourgs et serrait la ville de si près qu'il touchait au moment de s'en rendre maître, lorsque des nouvelles alarmantes qu'il reçoit coup sur coup l'obligent de renoncer à sa conquête, pour voler à la défense de ses propres États. Tamerlan avait battu ses troupes, pris Sébaste et mis à mort un de ses fils. Brûlant de le venger, il atteint le monarque tartare dans la plaine d'Angora. Quatre fils de Tamerlan et cinq fils du sultan ottoman combattaient dans les armées de leurs pères. La bataille commença à six heures du matin et ne finit qu'à la nuit. Bajazet y fit des prodiges de valeur; abandonné par les contingents auxiliaires qui reconnurent leurs princes dans les rangs de l'ennemi (c'étaient ces princes, héritiers des Selkjoucides, que la politique envahissante du sultan avaient contraints à fuir auprès de Tamerlan), il se maintint toute la journée avec dix mille janissaires et ne put se résoudre à fuir que lorscjue presque tous ces braves eurent succombé autour de lui. Mais étant tombé de cheval, il fut fait prisonnier, ainsi qu un de ses fils, Mouça.
Tamerlan le traita d'abord avec beaucoup d'égards et n'usa de rigueur envers lui qu'après plusieurs tentatives d'évasion ; on le tint dès lors enchaîné pendant la nuit, mais jamais il ne fut enfermé dans une cage de fer, comme l'ont écrit, par une erreur de traduction, plusieurs écrivains chrétiens. La plupart des historiens musulmans rapportent diverses circonstances curieuses de la première entrevue des monarques tartare et ottoman, et entre autres traits, ce dialogue passablement philosophique : « Il faut avouer^ disait Tamerlan, que si nous n'étions pas rois^ nous ne
serions guère bons à rien. — Pourquoi cela, demandait Bajazet? — Qu'est-ce que pourraient faire un boiteux comme moi et un lH)dagre comme toi. Allah est grand et les hommes sont petits! » Le malheureux Bajazet, obligé de suivre son vainqueur dans le cours de ses conquêtes, mourut de chagrin, un an après, le 14 chaaban 805 (9 mars 1403). Tamerlan permit au prince Mouça de transporter le corps de son père à Brousse où il fut déposé aupi*ès d'Amurat V% dans le iurbeh (chapelle funéraire) de Tcliékirgueh.
De la mort de Bajazet I"' à la prise de Constantinoplc.
Privé de la main puissante qui Tavail agrandi et consolidé, Tempire ottoman faillit être démembré. Pendant que les quatre fils de Bajazet, Suleyman, Mouça, Iça et Mohammed, s'en disputaient rhéritage, les anciennes principautés, rivales des Ottomans dans l'Asie Mineure, cherchaient à se relever sous les auspices des Moghols. Enfin , après onze années d'anarchie, que les historiens nationaux considèrent comme un interrègne, parce que, dans cet intervalle, aucun des prétendants ne fut reconnu dans Tempirc tout entier (Suleyman régnait en Europe, Mohammed, Mouça et Iça se disputaient l'Asie) , ces luttes intestines se terminèrent, en 1413, par le triomphe de Mohammed. Tamerlan n'avait pas été étranger à des dissensions qui réduisaient à néant la puissance ottomane. Les Serviens,lesYalaques et les Hongrois en profilèrent pour effacer les traces de leurs anciennes défaites.
Mohammed, vulgairement Mahomet V. régna huit ans. Ce prince employa son génie pacifique à raffermir sa domination
LA TURQUIE PITTOUESQUE. 17
plutôt qu*à retendre. Reconnaissant envers rcmpcreur Manuel de Tassistancc qu'il avait trouvée en lui contre ses compétiteurs, il n'inquiéta point Constantinople et resta toute sa vie le fidèle allié des Grecs. 11 triompha du prince de Caramanie et de son fils, et lui fit gr&ce par trois fois malgré sa perfidie. Une rupture avec les Vénitiens qui lui coûta sa marine détruite à Gallipoli, n'eut pas une longue durée et lui permit de soumettre au tribut quelques petits princes chrétiens et musulmans en Europe et en Asie, et même de faire une excursion en Hongrie.
Tout à coup une conspiration y tramée dans l'ombre par des der^ viches, avec une patience et une habileté surprenantes, faillit renverser son trône. La nouvelle doctrine religieuse avait pour base la liberté, l'égalité et la possession en commun de tous les biens, à l'exception des femmes ; en même temps les sectaires proclamaient des réformes opposées au Coran et à l'esprit de l'islamisme et se rapprochaient de plus en plus des chrétiens. Mahomet n'eut raison de cette secte qu'en l'étouiTant dans le sang.
A peine avait-il triomphé de ce danger, qu'un danger encore plus grand peut-être vint le menacer. Un compétiteur surgit à son trône ; c'était son frère Moustapha-Nabedid (le Perdu) qui avait disparu à la bataille d'Angora ; le prétendant envahit laThessalie avec l'appui du prince de Valachie et du gouverneur de Nicopolis ; battu près de Salonique, l'empereur Manuel refusa de le livrer, et Mahomet, assez généreux pour comprendre la noblesse de ce refus, fît grftce à son frère et lui servit même une pension.
L'année suivante, le sultan mourut à Andrinople. Le grand vizir cacha sa mort pendant quarante et un jours, pour laisser le temps à son fils Amurat de s'assurer l'empire ; chaque jour le divan ou conseil s'assemblait comme du vivant du prince;
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même on publia Tordre de commencer une campagne. A celle nouvelle, les janissaires joyeux demandent à grands cris à voir le padichah avant que de partir, et pour les satisfaire, on les fait défiler devant un kiosque où, à travers les vitrages, ils aperçoivent leur maître, assis sur son trône, qui les salue de la main. Cette comédie funèbre était jouée par un esclave, caché derrière le prince mort et qui, les bras passés dans son ample pelisse, faisait mouvoir les mains impériales.
Après la mort de Mahomet, Moustapha-Nabedid, aidé par Manuel , s'empara d'abord d'une partie des provinces d'Europe, puis il passa en Asie, mais la défection de ses troupes le contraignit à prendre la fuite. Livré par la trahison de l'un des siens, il périt du supplice des malfaiteurs.
Amurat II, qui n'avait que dix-huit ans, conçut dès lors contre les Grecs une haine implacable. Sans s'arrêter aux soumissions du Byzantin , il marche sur Gonslantinople à la tète do 20,000 hommes. Déjà des machines sont conslruiles pour faciliter les assauts, les murailles sont battues en brèche , les jeunes iilles tremblent au pied des autels, le courage des défenseurs de la ville s'épuise et va céder, quand tout à coup les troupes ottomanes font volte-face et repassent en toute h&le le détroit.
Une apparition miraculeuse de la Vierge, qui. serait venue combattre les infidèles sur les remparts, aurait, suivant les Grecs, accompli ce prodige ; mais on peut penser, malgré tout le respect dû à cette sainte légende, que la retraite du sultan fui causée par la révolte de son frère, un autre Moustapha, qui venait de s'emparer de Nicée. Ce prince, trahi par la fortune cl tombé au pouvoir d' Amurat, fut exécuté sur-le-champ, en Vertu de ces paroles du prophète : a Lorsqu'il y a deux khalifes
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auxquels on rend hommage , il faut faire mourir l'un d'eux. »
Uélivré de ses rivaux. Sultan Âmural profila de sa présence en Asie pour y faire encore d'importantes acquisitions ; puis il signa avec Jean Paléologue, successeur de Manuel, un traité qui lui assurait la possession d'un grand nombre de villes sur les bords de la mer Noire et de la Strania. En outre, il concluait une trêve de deux ans avec Sigismond , roi de Hongrie, récemment élu empereur d'Allemagne, et échangeait avec lui de riches présents.
Cependant la guerre ne tarda pas à éclater sur le Danube , elle se termina à l'avantage du sultan, qui rendit de nouveau tributaire le prince de Servie ; presque en même temps il s'emparait de TItessalonique qui venait de se livrer aux Vénitiens. C'étiiil la quatrième fois que cette ville tombait au pouvoir des musulmans; elle leur resta toujours depuis avec le tombeau de saint Démétrius que l'on voyait dans sa cathédrale , et qui distillait une huile miraculeuse, panacée de toutes les maladies. Du jour où la voix dumtœzzin remplaça celle du prêtre chrétien sous sa voûte sacrée, le précieux baume ne coula plus et la source en est à jamais tarie. En 1431 Janina ouvrit ses portes à l'heureux sultan, toujours et partout victorieux.
Llieure approchait pourtant oii son étoile allait pâlir. Jean Ihuiiade, que les musulmans appellent FanAro, était Thomme qui devait faire subir le premier échec à sa fortune, la digue qui arrête^ rail le lorrent^ Jean lluniade, le chevalier blanc de Yalachie suivant les chrétiens^ le diable suivant les Turcs, commença paf repousseï* de Bclgi^de^ la clef du Danul)e et de TEurope^ le siiltah Amiirat cihi, dcptjts six mois, se consumait en vains cITorIs sous ses murs.
iieimanstadt, en Transylvanie, fut également sauvée par le gé^ héral hongrois, qui tailla en pièces vingt mille Ottomans.
âO LA TURQUIE
Bientôt une nouvelle victoire, remportée à Vasag en 1442, fut pour Huniade un triomphe plus éclatant encore; les meilleurs ofliciers du sultan périrent dans cette terrible journée. L'année suivante fut encore marquée par la rapidité de ses succès ; une campagne de cinq mois lui suffit pour gagner cinq grandes batailles; Amural dut repasser les Balkans , et le fier Ottoman se vit contraint de demander la paix, heureux de l'obtenir même au prix des plus grands sacrifices. Soit chagrin causé par ces défaites successives, soit douleur qu'il éprouva de la mort de son fils, Ala-Eddin, il résigna quelques jours après le pouvoir suprême , après en avoir investi son fils Mohammed, âgé de quatorze ans.
L'abdication d'Âmurat parut aux chrétiens une occasion favorable pour consommer la ruine des infidèles en Europe. Aussi, malgré le serment solennel prêté par le roi de Hongrie , dix jours s'étaient à peine écoulés que celte paix qui devait durer dix ans était rompue. L'armée chrétienne pénètre en Bulgarie et purvicut jusqu'à Varna qui lui ouvre ses portes.
Dans ce pressant danger, Amurat consent à reprendre les rênes de l'empire, et passe en Europe avec 40,000 hommes. Arrivé près du camp hongrois, il range ses troupes en bataille et ordonne que le traité, violé par les Ghiaours^ soit planté au bout d'une lance enfoncée en terre, afin que chaque soldat musulman sentit , durant le combat, son courage s'enflammer au souvenir du parjure des ennemis.
La mêlée fut horrible, Amurat y courut un tel danger que déjà il allait prendre la fuite, quand le Beyler-Bey Kharadja l'arrêta ; au mémis instant le roi de Hongrie, Wludislas, pousse son cheval au sultan , les deux souverains se reconnaissent ; Amurat d'un coup de djérid (javelot) perce la monture de Wladislas qui est désar-
PITTORESQUE. il
çonné; aussitôt un janissaire lui coupe la tôte et la montre sanglante à ses soldats; la terreur et le désordre se mettent alors dans leurs rangs , et malgré des prodiges de valeur accomplis par Huniade , le croissant cette fois l'emporte sur la croix.
Satisfait d'avoir sauvé l'empire, Âmurat s'en démit une seconde fois; mais à peine s'était-il retiré dans ses beaux jardins de Magnésie, vivant au sein du harem, entouré de belles esclaves et déjeunes favoris, que l'Ëtat réclame encore son sauveur.
Les janissaires venaient de se révolter ; celte terrible milice qu'une main de fer seule pouvait contenir, méprisait l'autorité d'un enfant. Amurat sort de sa retraite et soudain tout rentre dans Tordre. Mohammed, que le vizir Khalil avait éloigné d'Andrinople sous le prétexte d'une partie de chasse, trouva à son retour son palais occupé par son père ; il se résigna pourtant à descendre encore une fois du suprême rang, mais il en garda au cœur une profonde haine contre le vizir qui l'avait joué. Plus tard il le fit étrangler.
Amurat ne demeure pas oisif, il passe dans le Péloponèse avec 60,000 hommes, et s'empare de l'Hexamilon, celte langue de terre de six mille pas, qui rattache la Morée à la Grèce continentale; Gorinthe et Fatras se rendent à discrétion ; les princes du Péloponèse se soumettent au tribut. Pendant ce temps, à Constantinople, l'empereur grec s'amusait.
A cette époque commençait à paraître en Albanie un guerrier céldbre par ses talents militaires, et sa haine contre les Ottomans, tskender-Bey^ c'est-à-dire le prince Alexandre, nom que les Occidentaux ont défiguré et changé en celui de Scanderberg. Contemporain et émule de Huniade, il eut, comme lui, la gloire d'arrêter les armes triomphantes d'Amurat, et soutint pondant vingt-cinq
années, jusqu'à la moitié du règne de Mahomet H, une lutte héroïque contre toutes les forces ottomanes.
Son véritable nom était George Castriota. Son père, petit prince grec y tributaire d'Àmurat , avait remis ses quatre fils en otage, entre les mains de son suzerain. George plut au sultan par les grâces de sa figure et de son esprit; il le fit circoncii*e et élever dans la religion musulmane, en lui donnant le nom et le titre d'Iskender- Bey. Bientôt son mérite Téleva aux premiers grades militaires ; mais une injustice qu'on lui fit le porta à secouer le joug de celle honorable servitude. Aussi lorsque les Ottomans eurent été battus,^ aux environs de Nyssa, par lluniade, George Castriota quitta l'armée et, s'emparant par surprise de la ville de Croïa {Ak-IIyssar)^ il conquiert en peu de temps la plus gi^ande parlie de TEpire et forme une ligue avec les princes chrétiens qui Tentourent.
Placé à leur tète, George, avec quinze mille hommes, taille en pièces quarante mille Ottomans; tour à tour il bat Firouz-Pacha et Moustapha-Pacha, et fait ce dernier prisonnier.
Amurat prend alors le commandement de ses troupes. 11 marche contre le héros de TEpire, à la tète de cent mille hommes et remporte quelques succès, chèrement achetés parla perte de plus de vingt mille des siens. Scanderberg sortait la nuit, à Timprovistc, de ses gorges de montagne ; il surprenait les Turcs au moment où ils s'y attendaient le moins, souvent pendant leur sommeil, et en faisait un horrible carnage.
Lassé d'une lutte sans gloire qui décimait son armée, le sultan lui fit proposer de le reconnaître pour souverain des pays insurgés, pourvu qu'il acceptât la souveraineté de la Porte et s'obligeât à payer un tribut. Mais le prince d'Epire refusa de souscrire à ces conditions , et le sultan dut regagner Andrinople , après avoir
essuyé des perles énormes dans sa retraite à travers ces contrées montagneuses.
Deux ans auparavant, les armes ottomanes avaient été plus heureuses contre Jean lluniade ; pendant que le sultan était occupé par Scanderberg, le général hongrois avait passé le Danube et tenté une diversion sur la Servie. Mais, prompt comme la foudre, Amurat était accouru des bords de l'Adriatique et l'avait atteint dans la plaine de Kossova. Une trahison des Yalaques, alliés des Hongrois, décida du sort de cette mémorable bataille qui dura trois jours. lluniade parvint à repasser en Hongrie; maisrarmcc, abandonnée de son chef, fut entièrement massacrée. Dix-sept mille chrétiens périrent, et l'on prétend que les Ottomans achetèrent cette victoire par une perle de quarante mille hommes.
Amurat H mourut d'apoplexie au milieu d'un festin, l'an 8G0de l'hégire (1451).
Ce prince était d'un caractère juste et ferme ; pieux et charitable, comme tous ceux de la race d'Osman, on lui doit une foule de mosquées et de fondations pieuses. C'est à tort que quelques auteurs lui ont attribué la création des janissaires ; il ne fit que les perfectionner.
Sultan Mohammed, surnommé el Falyh^ le Conquérant, vulvirement Mahomet H, signala son avènement \m un de ces actes fie ctuauté trop communs dans l'histoire ottomane ; il fit étouflcr son frère au berceau.
Après avoir réprimé quelques soulèvements en Asie Mineure, Mahomet s'occupa de réaliser le grand projet qu'il méditait depuis qu'il était sur le trône, la conquête de Constantinople.
Une démarche imprudente de l'empereur grec lui oflrit l'occasion qu'il cherchait ; le Byzantin eut la maladresse de se plaindre
trop \ivcment à propos des châteaux forts que le sultan faisait élever sur les deux rives du Bosphore, dont l'une , d'ailleurs, ne lui appartenait, suivant son aveu, que parce que les Grecs ne savaient pas la défendre.
Mais on a toujours tort d'avoir raison avec plus fort que soi. Mahomet ne répond à ces réclamations qu'en commençant des préparatifs formidables et en les poussant avec une prodigieuse activité. Un renégat hongrois lui fondit des canons d'une dimension colossale qui lançaient à un mille de distance des boulets de pierre de douze palmes de circonférence et du poids de douze quintaux. Leur détonation était si terrible qu'on l'entendait de plusieurs lieues ; sept cents hommes étaient nécessaires pour servir chacune de ces monstrueuses pièces d'artillerie.
L'enthousiasme des musulmans était au comble ; et leur confiance exaltée par ces paroles qu'ils s'appliquaient, de Mahomet à ses disciples : «Avez- vous entendu parler d'une ville dont un côté regarde la terre et les deux autres la merî — Oui, envoyé de Dieu ! — L'heure du jugement dernier ne viendra point sans que cette ville ait été conquise par les fils d'ishak. »
Les Grecs, au contraire, étaient profondément découragés; les prédictions les plus sinistres circulaient parmi eux. Deux portes de la ville, la porte Dorée et celle appelée Kerkoporta, avaient été murées, parce qu'une ancienne prophétie annonçait que les vainqueurs entreraient par là dans Gonstantinople. Cette tradition s'est même conservée chez les musulmans jusqu'à nos jours ; ils sont persuadés que les chrétiens, futurs conquérants d'Istamboul, y pénétreront par cette même porte Dorée, qui vit déjà passer triomphant Alexis Strategopolos, lieutenant de Michel Paléologue, lorsqu'il reconquit, on une nuit, Byzanee sur Baudouin II et mit ainsi
fin h Tempire français en Orient. Une aulre prédiction, attribuée à un saint nommé Morenus, disait qu'un peuple, armé de flèches, devait s'emparer du port et anéantir les Grecs. Sous ces influences opposées, l'issue du siège ne pouvait être douteuse.
Au commencement d'avril 1453, Mahomet parut devant Constantinople, avec une armée forte, dit-on, de deux cent cinquante mille combattants; il fit dresser quatorze batteries du côté de la terre; là se trouvaient les monstrueuses pièces d'artiflerie, fondues h Andrinople; chacune d'elles avait mis deux mois à parcourir trente-six lieues, précédée par deux cent cinquante pionniers et charrons, traînée par cent bœufs et soutenue en équilibre par quatre cents hommes ; mais elles ne furent pas d'un grand secours aux assiégeants; il fallait deux heures pour les charger et elles ne pouvaient guère tirer plus de huit coups dans une journée.
Le 15 avril une flotte ottomane de 420 voiles parut vers l'emhouchure méridionale du Bosphore; mais elle ne put pénétrer dans le port, dont l'entrée était fermée par une chaîne. C'est alors que le sultan conçut l'idée hardie de faire transporter les vaisseaux par terre ; cette opération gigantesque fut exécutée avec une grande habileté. Une étendue de deux lieues de terrain fut recouverte de planches enduites de graisse ; plus de soixante et dix h&liments, poussés à bras d'hommes sur celte route glissante, la parcoururent en une seule nuit, et se trouvèrent le lendemain à l'ancre au milieu de la Come-d'Or.
I.^ Grecs et les Génois, leui*s alliés, essayèrent alors en vain d'incendier la flotte ottomane au moyen du feu grégeois; ils ne purent empêcher les assaillants d'établir un pont sur le port, au moyen de tonneaux, liés les uns aux autres par des crampons do fer et surmontés de planches solidement fixées.
Enfin, après cinquante jours de siège, pendant lesquels l'artillerie avait abattu quatre tours et ouvert une large brèche à la porte Saint-Romain, le sultan fit tout préparer pour un dernier et général assaut par terre et par mer. Il promit à Tarmée le butin tout entier, ne se réservant pour sa part que le sol et les édifices et publia que des timars (fiefs), et même des sandjaks (gouverne^ nients) seraient la récompense des braves qui monteraient les premiers à Tassant; en même temps, il menaçait de la hache du bourreau les lâches qui reculeraient. De saints derviches parcou« raient le camp, rappelant aux soldats les paroles du prophète.
Lorsque vint la nuit, une illumination générale fit resplendir les rives de la Corne-d'Or, du Bosphore et les hauteurs de Gatata : l'armée turque célébrait par avance la prise de Constantinoplc. Ce (lut être une nuit pleine d'horreur et d'épouvante pour les infor* tunés défenseurs de la ville, qui, dans le silence et la prière, entendaient les joyeuses clameurs des Barbares. Dans ce suprême moment, l'empereur Constantin Dracosès se montra le digne héritier des Césars, et son héroïque conduite contrasta avec In faiblesse et la pusillanimité de ses prédécesseurs. Impitoyable fatalité! Ce prince, qui mourut en roi, eût sans doute été un grand homme, et si le destin Tavait voulu, peut-être eût-il relevé l'empire grec de ses ruines et de sa longue décadence. On le vil tou* jours sur la brèche, aux endroits les plus menacés, ranimant le courage des siens, haranguant ses troupes, accomplissant des prodiges de valeur et d'intelligence, admirablement secondé du reste par le brave Génois Giusiiniani et par de nombreux auxiliaires italiens, espagnols, allemands, vénitiens.
Le 29 mai fut le jour suprême; pendant deux heures la victoire demeura indécise; aux elTorls inouïs dos Ottomans, les Grecs cip-
PITTOnESQUE. 27
posaient le courage du désespoir. Enfin, une cinquantaine de musulmans ayant pénétré par la pôrle Kcrkoporla, les soldats, prépose'^ à sa garde, saisis d*une terreur panique, s'enfuirent en semant partout la terreur et le désordre. Constantin , voyant la déroute des siens, se précipita désespéré au plus fort de la mêlée.
Pendant les trois jours suivants; la Tille fut livrée au soldat, et Ton retira de dessous les cadavres l'ebipereuf Constantin sanglant, mutilé et reconhaissable seulement aux aigles d'or qiii agrafaient ses brodequins de pourpre. Le sultan fît son entrée triomphal^ par la porte deSaint-Romain; la tradition rapporte qu'il visita.aussilôt Sainte-Sophie, et que, montant à l'autel,, il imprima sa main sanglante sur la muraille du sanctuaire, pour la consacrer à l'islamisme. • • '• '
Parmi lei mille légendes i conservées sur ce jour mémorable dans l'esprit des vaincus et des vainqueurs aussi, il en est une* fort curieuse que M. Théophile Gftutiér a recueillie dand son Voyage en Orient; qu'il noiis permette dé le citer ici :i «r Lorsque lès portes de Ssiintc-Sophie s'ouvrirent sous la pression des 'hordes barbares qui assiégeaient la ville de Constantin, un. prêtre était'à' l'autel en train de dire la messe. Au brait que fîrent sur les dalles de Justinien les sabots des chevaux tartares, aux hurlements de la soldatesque, aux cris d'épouvante des fîdèles, le prêtre inter* rompit le saint sacrifîce, prit avec lui les vases sacrés, et se dirigea sur une des nefs d'un pas impassible et solennel. Les soldats brandissant leur cimeteiTe allaient l'atteindre, lorsqu'il disparut dans un mur qui s'ouvrit et se referma ; on crut d'abord à quelque issue secrète, une porte masquée; mais non, le mur sondé était solide, compacte, impénétrable. Le prêtre avait passé à travers un massif de maçonnerie. Quelquefois, dit-on, l'on entend sortir de
Tépaisseur de la muraille de vagues psalmodies. C'est le prêtre, toujours vivant, comme Barberoiisse du fond de sa caverne de Kyefhausen, qui marmotte en dormant les liturgies interrompues. Quand Sainte-Sophie sera rendue au culte chrétien, la muraille s*ouvrira d'elle-même et le prêtre, sortant de sa retraite, viendra achever à l'autel la messe commencée il y a quatre cents ans. »
Lorsque Sultan Mohammed arriva au palais impérial, la morne solitude qui régnait dans cette demeure naguère si brillante, le frappa vivement; le conquérant éprouva un sentiment profond de tristesse et de mélancolie, et il se prit à réciter ces vers d'un poclc persan : « L'araignée a filé sa toile dans le palais des Césars ; la chouette a entonné son chant nocturne sous les voûtes d'Efrasiab. »
Malgré cette réflexion philosophique, le sultan déshonora sa victoire par de grands actes de cruauté ; mais quand le barl>are se fut ainsi livré à l'ivresse du triomphe, le politique sage et profond se montra ensuite. Pour s'assurer sa conquête, il sentit la nécessité de se concilier les chrétiens ; leur cuite et leurs usages furent respectés, et il leur donna un nouveau patriarche qu'il combla de marques d'estime et de respect.
De la prise de Gonstanlinople à Soliman !•'.
La chute de Constantinople détermina ce qui restait encore de places au pouvoir des Grecs à se rendre, et bientôt la Servie se soumit au tribut; Phocée, Ënos, Tbassos, Samolhrace, Imbros reconnurent Mahomet II pour maître. Mais Iluniade, par un dernier exploit, devant Belgrade, tailla en pièces son armée, forte de 150,000 hommes et de 350 bouches à feu.
Une autre plaie, éternellement saignante au cœur du conquérant, c'était la résistance indomptable du prince de TÉpire, de l'illustre Scanderberg, qui lui gagna huit batailles et dont la mort seule le délivra en 1 467 .
Après avoir conquis le Péloponèse, il asservit Asmara et Sinope, et parut devant Trébizonde où régnait un fantôme d'empereur grec, David Gomnène ; le malheureux prince se rend, sur la |iarole de Mahomet qu'il aurait la vie sauve et ses trésors ; mais le sultan, fidèle à sa politique d'extermination des princes dépossédés, le fait périr lui et toute sa race.
Des bords de la mer Noire il court en Valacbio et revient bientôt assiéger la riche Lesbos; son duc^ le Génois Nicolas Gatelusio, se fait musulman ; mais cette apostasie ne le sauve pas de l'ombrageuse fureur du sultan. Une guerre contre la Bosnie a la même issue, et son roi a la tête ti*anchée, malgré la foi jurée.
Cependant le fils de Huniade, Mathias Gorvin, remporte quelques avantages contre les Ottomans ; Venise leur dispute le Peloponèse; mais la mort subite de Pie II lui ayant fait perdre l'espérance d'être soutenue par les princes de la chrétienté qu'il appelait à une nouvelle croisade, la détermine à faire la paix avec Mahomet qui venait de s'emparer de Négrepont.
L'Asie n'éprouva pas moins que l'Europe, la force de ses armes ; la Caramanie, incorporée à la domination ottomane, en 1466, tenta en vain de s'y soustraire par la révolte, et les Persans, souvent vaincus, essuyèrent, en 1474, la terrible défaite d'Oslouk- Béli, malgré l'appui du pape, de Venise et de Naples, dont les flottes combinées ravageaient les côtes de l'Asie Mineure.
En même temps la Garniole était envahie, la Croatie, la Siyric, la Carinthie, l'Esclavonie mises à feu et à sang ; mais tout l'eflbrt des Turcs venait échouer contre Scutari, en Albanie, défendue par le Vénitien Loredano.
En revanche les Génois perdaient Kaiïa, leur riche entrepôt de la Crimée, AzofT et les autres possessions sur la mer Noire. La Crimée devenait tributaire, ainsi que la Bessarabie et la Moldavie, et Venise qui avait recommencé la guerre et en soutenait depuis longtemps seule le poids, se voyait forcée à signer une paix honteuse.
Les Ottomans tournèrent alors toutes leurs forces vers la Hon grie; 40,000 hommes envahirent la Transylvanie, en 1479; main
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une vicloire, remportée par Malhîas Corvin dans la plaine de Kengcr-Mezœ, sauva ce malheureux pays.
A celte époque, les lies de Zantc et Sainte-Maure, tombées au IHiuvoir du sultan, firent naître dans son esprit la pensée audacieuse d'asservir l'Italie. La politique de Venise, alors en guerre avec Ferdinand le Catholique, vint fortifier x^e désir du conquérant, en lui persuadant qu'il avait des droits sur les villes de la Galabi*e et de la Fouille, jadis dépendance de l'empire d'Orient dont il était devenu maître. L'ambitieux Mahomet, trouvant ces raisons trèspbusibles, fit investir Otrante et l'emporta d'assaut (1480).
L'Ile de Rhodes, possession des chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem, était une proie qui devait tenter le vainqueur de Constantinople : aussi organisa-t-il contre elle, au commencement de cette année, une expédition formidable. Mais le grand niattre de l'ordre, Pierre d'Âubusson, se tenait sur ses gardes ; tous les chevaliers, d'un bout de la chrétienté à l'autre, avaient clé appelés à la défense de Rhodes ; des approvisionnements immenses avaient été faits.
Le 23 mai, cent soixante navires de différents bords arrivèrent en vue de l'Ile, commandés par Mcssih-Pacha qui débarqua aussitôt son année. Après avoir été repoussés dans un assaut contre la tour Saint-Nicolas, les Ottomans concentrèrent toutes leui*s forces sur un seul point ; trois mille cinq cents boulets ouvrirent de larges brèches dans le quartier des Juifs et le bastion des Italiens! Les assiégés opposèrent à cette batterie une machine) appelée par dérision Iributy et qui renvoyait aux Ottomans les énormes boulets de pierre dont ils chargeaient leurs canotis^ et les fragments de rochers avec lesquels ils essayaient de combler les fossés.
Un assaut général, tenté le 28 juillet ^ échoua complètement ,
3â LA TURQUIE
par ia merveilleuse intervention sur les remparts d'un guerrier céleste, d'une vierge éblouissante de clarté et d'une croix d'or, apparus dans les cieux, disent les chrétiens; suivant les musulmans, à cause de l'avarice du pacha, qui après avoir promis le pillage à ses troupes, s'avisa de le réclamer pour lui seul au moment où il voyait déjà les soldats pénétrer en vainqueurs dans la place. Messih-Pacha dut lever le siège , après avoir perdu plus de neuf mille hommes.
Jaloux de réparer l'échec de son lieutenant, Mahomet II projeta une nouvelle entreprise qu'il devait commander en pei*sonne. Déjà les queues de cheval avaient été arborées à Scutari, sur le rivage asiatique, déjà l'armée s'ébranlait, quand le sultan mourut presque subitement, le 4 rebiul-ev^el 886 (3 mai 1481). Le secret de l'expédition qu il allait entreprendre périt avec lui.
Sultan Mohammed el Fatyh, comme tous les hommes extraordinaires, a eu des panégyristes outrés et d'injustes détracteurs Malgré ses vices et sa cruauté, il faut reconnaître qu'il avait les qualités, non-seulement de Thomme qui détruit, mais aussi celles de l'homme qui fonde. Il aimait les lettres et protégeait les arts; poète lui-même, il signait ses vers du pseudonyme à'Àmii (le secourable), surnom qu'il méritait à tous égards. Il faisait ses délices de la lecture de Plutarque, et fit traduire en turc la Vie d'Alexandre, qu'il s'était proposé pour modèle. Il b&til, à Constantinople, quatre mosquées dont la pi us belle est la Mohammedyeh ou Feihyeh, le vieu \ et le nouveau sérail, d'immenses bazars et la mosquée d'Ëyoub. Administrateur et législateur, aussi bien que conquérant, ce fut sous son règne que la littérature ottomane brilla du plus vif éclat.
Bayezid, vulgairement Bajazet II, fîls aine du sultan, était Théritier présomptif du trône, mais son frère puiné, Djera, nom dont
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les chrétiens ont fait Zizim, prince doué des qualités les plus brillanlcSy essaya de le lui disputer.
Pendant qu une révolte des janissaires embarrasse les premiers jours du règne de Bajazet, Djem lève des troupes et défait celles de son frère, en une première rencontre sous les murs de Brousse. Aussitôt le sultan s'avance en personne avec une puissante armée.
Avant d'en venir aux mains, Djem fit proposer à sou frère de partager l'empire, mais Bajazet ne répondit que par le proverbe arabe : « Il n'y a pas de parenté entre les rois. » La fortune se déclara contre Djem, qui prit la fuite et se retira au Caire. Après un pèlerinage à la Mecque, Djem, à la sollicitation de quelques princes tributaires de la Porte , se décida à tenter de nouveau le sort des armes. Son frère le sultan lui écrivit alors en vers : «c Puisc{ue tu peux aujourd'hui te glorifier d'avoir accompli le devoir sacré du pèlerinage, pourquoi, prince, ambitionner un royaume? Pourquoi te révolter contre la Providence qui m'a assigné le trône ? » Djem, aussi bon poète que lui , répondit par ce distique : « Pendant que tu reposes sur de voluptueux coussins , au milieu des parfums qui font aimer, pourquoi Djem, errant et fugitif, n'a-t-il pour sa tète qu'un oreiller d'épines? Pourquoi ne respire-t-il que le souffle embrasé du désert? »
La seconde tentative du prétendant ne fut pas plus heureuse que l'autre et il dut s'enfuir une seconde fois dans laCilicie Pétrée, de là il passa à Rhodes où les chevaliers le reçurent avec les honneurs qu'on rend aux souverains. * Ce ne fut pendant plusieurs jours que fêtes et divertissements; mais ces perfides chrétiens, souillant les plus belles pages de leur histoire, se laissèrent gagner par les envoyés de Bajazet, et s'engagèrent à retenir prisonnier le malheureux prince, moyennant un tribut de 45,000 ducats.
Djcm fut conduit en France où l'ordre possédait des commanderies. Pendant sept ans, il fut traîné de château en château et renfermé enfin dans la tour de Bourganeuf , petite ville de la Marche.
Livré ensuite au pape Innocent VIII, le fier musulman, quand il fut présenté au pontife, refusa de fléchir les genoux ; il Tembrassa sur Tépaule, conime d'égal à égal, lui demanda sa protection et lui dépeignit ses soufTrances d'une manière si touchante qu'Innocent en fut ému jusqu'aux larmes. En vain il le conjura de se faire chrétien, Djem répondit que la possession du monde ne lui ferait pas renier la foi de ses pères.
Ce pape mourut bientôt et son successeur fut l'infâme Alexandre VI (Borgia). Ce misérable, qui déshonora la tiare, voulut faire argent de son prisonnier, et lui, le Vicaire de Jésus-Christ, le successeur de saint Pierre, il s'adressa au sultan des Turcs, lui demandant trois cent mille ducats pour le débarrasser de son frère.
Mais, en ce moment mème^ marchait sur Rome le roi de France Charles VIII , en train d'accomplir sa rapide conquête de l'Italie. Ce monarque ambitieux, que ses succès enivraient, se croyait destiné à ceindre la couronne impériale dans Constantinople reconquise. Djem en son pouvoir eût été un utile instrument, il le demande au Borgia; celui-ci fait semblant d'obéir; mais, auparavant, il a soin de faire prendre au prince un de ces poisons terribles dont sa famille possédait le secret et qui termina sa vie infortunée.
Cependant Bajazet, affermi par la défaite de son frère, ne songeait nullement à marcher sur les traces de ses glorieux prédécesseurs : non que les guerres aient été interrompues sous son r^e ; mais elles furent languissantes et quelquefois malheureuses. À la demande du dernier roi more de Grenade, Bou^Abdallah^ que les
historiens occidentaux appellent Boabdil, il envoya une flotte ravager les côtes d'Espagne et fil ensuite, sans succès, la guerre aux Mamlouks d'Egypte. Toutes les expéditions au Nord, en Moldavie, en Bosnie et contre la Hongrie et la Pologne, n'eurent que des t*osultats incomplets ; il échoua également contre Belgi*adc.
Il fut plus heureux cependant contre la Caramanie révoltée, contre la Perse et surtout contre les Vénitiens auxquels il enleva Lépante ; mais Venise implora le secours des puissances chrétiennes ; la France et l'Espagne répondirent à cet appel et Gonzalve de Cordoue, le grand capitaine, lui prêta son épée. Bajazet se détermina à faire la paix. La république garda Céphalonie et céda Sainte-Maure, Modon, Coron et Lépanle. Cette guerre avait été signalée par d'horribles dévastations dans le Frioul, la Dal* malie, la Croatie, la Carniole et la Carinthie.
Bajazet, doux de caractère, simple de mœurs, aimant le repos, la vie contemplative, la science et la poésie, préférait aux combats les plaisirs et les soins de radminislralion ; mais ses peuples, encore tout pleins d'enthousiasme et de fanatisme, voyaient à regret l'islamisme subir un temps d'arrôt ; ils en accusaient le prince et son manque d'énergie. De là les troubles qui agitèrent toute la fin de son règne et que ses fils Korkoud, Aclimel et Selim s^efTorçaient à l'envi de faire servir leurs ambitions.
Un jour les janissaires se présentent en tumulte aux portes du sérail, Bajazet leur demande ce qu'ils veulent i « Notre padichah est vieux et malade, répondent les audacieux ; nous voulons à sa place Sultan Selim. — Je lui cède l'empire, répond Bajazet qui tremblait pour ses jours, que Dieu bénisse don règne. »
Trois jours après son abdication, Bajazet était mort, et Selim est généralement accusé de l'avoir fait emftoisotlner.
Selon l'habitude des fondateurs de mosquées, SuUan Bayczid a son turbeh (chapelle sépulcrale) près de la mosquée de Gonslaiilinopleà laquelle il a donné son nom. Il dort là, couvert d'un tapis d'or et d'ai^ent, ayant sous la tête, par un trait digne de rhumilité chrétienne, une brique pétrie avec la poussière recueillie sur ses habits et ses chaussures, car Mahomet a dit : a Celui qui s'est souillé de poussière dans les sentiers d'Allah n'a pas à redouter les feux de l'enfer. »
Sultan Selim, devenu empereur par la volonté des janissaires, dut se résigner à subir leurs exigences, malgré toute sa fierté et ce caractère impitoyable qui le fit surnommer Yawouz (l'Inflexible). Le poste de grand vizir était si périlleux sous ce prince, qu*il était passé en usage de dire à son ennemi : « Puisses-tu être vizir de Sultan Selim. » Aussi, dans l'attente de la mort toujours suspendue sur leur tète, les ministres du sultan portaient leur testament avec eux. Celui de tous qui gagna le plus ses bonnes grâces, Piri-Pacha, dans un moment où il vit son mattre en belle humeur, osa plaisanter sur ce lugubre sujet, et supplier le sultan de lui accorder quelques heures pour niettre ordre à ses affaires, quand il jugerait à propos de se débarrasser de lui. Le prince rit beaucoup de cette saillie, assurant à son ministre qu'il ferait droit à sa demande, sitôt qu'il en aurait trouvé un autre plus habile. Sultan Selim fit périr ses deux frères, Korkoud et Âchmet, qui avaient essayé de lui disputer l'empire, et ses cinq neveux, par la raison qu'ils auraient pu le faire plus tard.
Les musulmans sont, depuis des siècles, partagés en deux communions ennemies, les chiyles et les sunnites, les premiei*s, sectateurs d'Âli et des douze imans dont il est la souche, les seconds, orthodoxes et reconnaissant pour légitimes successeurs de Mahomet
les khalifes Abou Bekr, Omar, Osman e( Ali. Les Turcs sont sunnites et les Persans cliiytes.
A l'époque où Selim monta sur le trône, la doctrine des chiytes avait pénétré de la Perse en Turquie et y faisait de rapides progrès. Sunnite fanatique ^ Selim résolut d'extirper l'hérésie en la noyant dans le sang; un seul jour vit massacrer quarante raille sectaires, tout corame un demi-siècle plus lard, en France, l'exécrable Saint-Barthélémy.
Aussitôt le chàli de Perse, Ismaïl, prit les armes. Selim lui écrivit alors une lettre d'invectives, indigne d'un souverain; mais le ch&h, en homme d'esprit, la lui renvoya : « Parce que, disait-il, c'était sans doute l'œuvre de quelque secrétaire ivre d'opium. » Et l'épigramme portait juste, axr le monarque ottoman aimait Topium avec passion.
Dans sa fureur, Selim se mit à la tète de 150,000 hommes et gagna la bataille de Tchaldivan, qui (it tomber entre ses mains une des capitales du chah, Tebriz, son harem et tous ses trésors; mais il ne dut cette victoire qu'à son artillerie, à laquelle les Persans ne purent opposer un seul canon , et elle coûta tant de sang que ce jour est compté, par les Ottomans, au nombre des jours funestes. Le sultan se disposait à poursuivre ses succès, quand une révolte des janissaires l'obligea de rétrograder ; le Kurdistan , le Diarbekir et Mossoul furent le prix de cette campagne.
L*année suivante, il tourna toutes ses forces contre TEgyptc. Le sultan Mamlouk, Kansou-Ghawri, se porta à sa rencontre et l'atteignit dans la prairie de Dabik. Le combat ne dura pas longtemps; comme à Tchaldivan, l'artillerie des Ottomans leur assura la victoire, Kansou-Ghawri périt dans la déroute; Alep, Damas et toute la Syrie passèrent sous les lois de Selim, qui put dès lors entendre
à la mosquée , dans la prière publique, son nom suivi du tilre de Serviteur des deux viUes saintes de la Mecque et de Médine.
Cependant les Mamlouks avaient élu pour souverain Tomnan- Bey; le sultan recommence une nouvelle campagne et les victoires de Ghaza et de Ridania lui ouvrent l'Egypte ; le Caire tombe en son pouvoir après une lutte acharnée de trois jours et trois nuits; mais Tomnan-Bey ne se découragea pas, et, rassemblant ce qui restait de Mamlouks échappés au fer des Ottomans , ainsi que cinq à six mille Arabes, il continua encore, pendant longtemps, à faire au sultan une guerre d'escarmouches et de partisans, et fînit par être livré par trahison à Selim qui le traita d'a]K)rd avec égards et le fit mourir quelques temps après.
Demeuré seul maître de TEgypte, le sultan s'occupa de pacifier sa nouvelle conquête , visitant tour à tour le Caire et Alexandrie, et faisant exécuter de grands travaux d'utilité publique. Deux années avaient suffi pour doubler l'empire des Ottomans et les trois villes saintes, Médine, la Mecque et Jérusalem, reconnaissaient son autorité.
Jusqu'alors Selim avait dirigé toutes ses forces vers l'Orient et avait vécu en paix avec les chrétiens. De retour dans sa capitale, il s'occupa d'augmenter sa marine; 150 navires et 100 galères furent rapidement construits, en même temps qu'une armée de soixante mille hommes se rassemblait sur les bords du Bosphore ; mais Sultan Selim mourut sur ces entrefaites (22 septembre 1520), emportant dans sa tombe le secret de l'expédition qu'il préparait.
Selim aimait passionnément tous les exercices violents et était peu adonné aux plaisirs de la table et du harem ; il passait la plus grande partie des nuits à lire et à composer; poëte distingué, il a laissé un recueil d'odes persanes, turques cl arabes; il protégea
toiijoui*s les savants et les liltérateurSy entre autres riiistorien Idris qu'il cslimail particulièrement. Il aimait a se déguiser et à se promener au milieu de son peuple, pour voir par lui-même s'il ne se passait rien de contraire aux lois, et il punissait les coupables avec la plus grande rigueur, car il était naturellement cruel.
Règne de Soliman W.
Son (ils, Sultan Suleyman , vulgairement Soliman, occupe un rang distingué dans le siècle qui vit régner Charles-Quint , François 1'^ Léon X, Henri Vlll , Gustave Wasa. Son avènement fut salué avec enthousiasme, car, aux yeux des superstitieux musulmans, il avait le triple avantage de s'appeler du nom du roi Salomon pour lequel ils professent la plus grande vénération , d'être né au commencement d'un siècle comme Osman , le chef de sa race, et d'être le dixième sultan Ottoman. Les premiers actes de son règne furent des actes de clémence ou de justice ; puis il défit Ghazali, l'émir Mamlouk, investi par son père du gouvernement de la Syrie, qui s'était révolté ; dans sa joie, il voulait envoyer au doge de Venise, en gage d'amitié, la tête du rebelle; l'ambassadeur de la république eut beaucoup de peine à l'en dissuader.
Bientôt le sultan ouvrit en personne sa première campagne; ce fut contre la Hongrie ; Sabacz , Semlin succombèrent , ainsi que Belgrade, qui avait résisté à tous les etîorls de ses prédécesseurs,
et qui fut emportée le 29 août 1521, après plus de vingt assauts.
L'année suivante, Soliman vint assiéger Rhodes avec 300 voiles et cent mille soldats. La tranchée fut ouverte le 1" août, et ce fut seulement le 21 décembre que le grand maître, Villiers de risle-Adam, réduit à la dernière extrémité, se décida à capituler. Pendant la durée du siège, les chrétiens n'avaient pas tiré moins de quatre mille quatre cent seize coups de canon, avaient repoussé des assauts continuellement répétés et fait éprouver une perte immense aux Ottomans.
I^e sultan, après sa victoire, se conduisit avec une noblesse toute chevalcrescfue; il prodigua au vénérable Villiers de risle*Adam les consolations et les paroles afTeclueuses, le fit revêtir d'un caftan d*honneur, et s'écria, tout attendri : « Pourquoi forcé-je ainsi ce chrétien à quitter dans sa vieillesse sa maison et ses biens? » Celte importante conquête plaça dès lors Soliman au rang des grands hommes de guerre de son temps ; et tout l'Islam acclama le vainqueur de cette Rhodes superbe qui avait fait p&lir l'étoile de Mohammed el Fatyh.
De retour à Constanlinople, le sultan nomma grand vizir son favori Ibrahim. Fils d*un matelot de Parga, celui-ci avait séduit Soliman par les grâces de son esprit et de sa figure, par sa conversation toujours hitéressante et insliuctive, par un talent remarquable pour la musique, si bien que son maître l'admit dans son intimité; et bientôt cette intimité devint telle que, pour ne point se séparer, le maitre et le ministre prenaient leurs repas ensemble et couchaient à côté l'un de l'autre. Plus tard même, le Grand Seigneur lui donna en mariage la princesse, sa sœur, et leurs noces furent célébrées, avec une pompe extraordinaire, par des fêtes qui «Uirèrent sept jours. Pour être juste, il faut ajouter qu'Ibrahim
justifiait celte prédilection du sultan par ses rares talents et son caractère énei^ique. Ainsi, c'est à sa conduite, à la fois ferme et habile, que Ton dut la pacification de l'Egypte et de la Syrie révoltées.
Les années qui suivirent furent tranquilles; mais, sur ces entrefaites, le sultan reçut, de François V% prisonnier à Madrid, un envoyé secret (Jean Frangipani) pour le presser de s'emparer de la Hongrie, afin d'embarrasser Charles-Quint par une puissante diversion à l'est de son empire. L'empereur, pensait le roi trèschrétien, menacé à la fois par la France, par la réformation et par les Turcs, ne pourrait réaliser ses projets de monarchie universelle et succomberait probablement même à cette triple lutte. De cette époque date l'alliance de la Porte et de la France.
Le 15 avril 1526, Soliman partit de Constantinople avec cent mille hommes et trois cents bouches à feu. Le premier coup fut terrible. Le roi de Hongrie trouva la mort dans la plaine de Mohacz. Vingt-cinq mille cadavres restèrent sur le champ de bataille, et Vienne trembla à l'approche du redoutable vainqueur. Sojinian se contenta, pour cette fois, de dévaster la Hongrie; mais trois ans plus lard (1529) il reparut avec une armée deux fois plus considérable. Bude qui était retombée au pouvoir de Ferdinand, frère de Charles-Quint, se rendit au bout de six jours, et le 27 septembre, le Grand Seigneur campait sous les mui*s de Vienne. La tente impériale, soutenue par des colonnes à chapiteaux dorés, était tapissée intérieurement de drap d'or; douze mille janissaires veillaient à l'entour. Cent vingt mille hommes et quatre cents pièces d'artillerie composaient les forces de l'armée assiégeante, avec une flottille de huit cents petits navires, stationnant sur le Danube. Les assiégés n'avaient à lui opposer, s'il faut en croire sur parole les historiens
nllcmandsy que seize mille hommes, soixante et douze bouehes à feu, des remparts sans batterie et de six pieds seulement d'épaisseur. Mais cette brave garnison se défendit héroïquement, jusqu'au moment où le sultan se vit obligé de lever le siège, dans la crainte des pluies de l'automne qui auraient rendu sa retraite impossible.
Cet échec était le premier qu'eussent encore éprouvé ses armes victorieuses; il s'en vengea en faisant couronner dans Bude, Jean Zapolya, le rival de Ferdinand; puis il revint dans sa capitale célébrer, par des fêtes d'une magnificence inouie, la circoncision de ses trois fils. «Ces fêtes ne sont-elles pas plus belles que celles de ton mariage? demandait-il à son favori Ibrahim; — Certes non, répondit celui-ci, et comme le sultan s'étonnait de son audace, Tu n*as pas eu, comme moi, ajouta l'ingénieux courtisan, Sultan Suleyman pour convive. »
Ferdinand envoya des ambassadeurs pour traiter de la paix, mais comme il ne voulut point consentir à renoncer au trône de Hongrie, Soliman repassa le Danube et s'avança jusqu'en Styrie, pendant qu une flotte ottomane luttait contre André Doria, dans les eaux de la Grèce.
Cependant le Grand Seigneur, qui méditait alors une expédition contre la Perse, sentit la nécessité de se mettre en bonne intelligence avec les puissances européennes et conclut la paix avec Charles-Quint et Ferdinand.
Ibrahim-Pacha s'empara tout d'abord de Tebriz et reçut la soumission du ch&h de Khirvan et du prince de Ghilan ; puis le sultan ayant rejoint son vizir, entra à Bagdad sans combat. Six mois après, de retour à Consiantinople, il signait un traité avec François P^
C'est alors qu'eurent lieuladisgrAceet la mort d'Ibrahim-Pacha.
4i LA TURQUIE
Un mauvais rêve que fit le mattre et une imprudente vanité du favori qui osa prendre le titre de Séraskier-Sulian, suffirent pour le perdre. Il fut étranglé dans le sérail et au xvu* siècle on montrait encore sur les murs des taches de son sang.
La guerre recommença bientôt, à la sollicitation de la France, et sans doute aussi à cause de la prise de Tunis par Charles-Quint. Soliman pouvait, en effet, se considérer comme le maître légitime de cette ville récemment conquise par le célèbre Khair-Eddin Barberousse, kapoudan-pacha de toutes les forces navales ottomanes, qui, devenu maître d'Alger après la mort de son frère Âroudj-Barberousse, avait déjà reconnu la suzeraineté de la Porte. D*ailleurs la politique du sultan était de conserver à tout prix l'Afrique septentrionale ; car sa possession assurait aux descendants d'Osman la domination de la Méditerranée qui fut pendant un siècle un lac ottoman.
Cette guerre fut heureuse pour le croissant, au nord, sous la conduite de Soliman ; sur mer, sous la direction du puissant Khair- Eddin. Scyros, Patmos, Stampalia, Egine, Paros, Anti-Paros, Naxos et quelques autres iles de l'Archipel appartenant à Venise, tombèrent au pouvoir des Turcs; la Moldavie vit sa capitale incendiée et se soumit au tribut; le célèbre André Doria fut battu sur mer par Barberousse, et Venise n'obtint la paix qu'en cédant au sultan Napoli de Romanie, Malvoisie et quelques autres places. Pendant que les principales villes de la Hongrie, Bude, Sthulweissenbourg, Wissegrad, etc., ouvraient leurs portes à Soliman ou à ses lieutenants, Khaîr-Eddin poursuivait le cours de ses succès dans la Méditerranée, s'emparait du ch&teau de Messine, et réunissant sa formidable flotte à une escadre française, commandée par le duc d'Enghien, bombardait Nice et la réduisait en cendres.
Ce fut son dernict* exploit; il mourut le 15 juillet 1546. Le tombeau de ce grand homme de mer est situé sur les bords du Bosphore, près du collège qu'il avait fondé à Bechiktach.
Sur ces entrefaites une trêve fut conclue entre Soliman. Charles- Quint et Ferdinand, qui consentit à payer un tribut annuel de trente mille ducats. C'était mettre fin à la désastreuse guen*e de Hongrie, mais c'était aussi signer l'aveu de sa faiblesse.
Une nouvelle campagne en Kurdistan et sur les frontières de la Perse, occupa ensuite les deux années suivantes et se termina à l'avantage de Soliman qui revint en toute hâte à Constanlinople mettre sa gloire aux pieds de la fameuse Khourrem-Sultane que nous appelons généralement Roxelane. Cette femme était une esclave chrétienne, mais non pas un Française, comme on Ta cru à tort (elle était Russe) ; par ses charmes, son esprit et son adresse, elle acquit une telle influence sur l'esprit du sultan, qu'elle parvint à s'en faire épouser, en violation formelle de la loi de l'Etat, qui interdit au padichah d'avoir des femmes légitimes.
On prétend que cette loi, œuvre de l'orgueil des sultans, fut portée, parce que l'épouse chérie de Bajazet I"^, comme lui prisonnière de Tamerlan, ayant été réduite à servir à table le conquérant tartare, ils veulent s'épargner cette humiliation pour le cas où, succombant à l'adverse fortune, leur Hautesse se trouverait au pouvoir de quelque barbare ennemi.
Quoi qu'il en soit, la gloire de Soliman avait couvert, aux yeux de ses peuples, cette illégalité et l'habile sultane avait pu satisfaire toutes ses haines, réaliser tous ses désirs. C'était elle qui, dans l'ombre, avait immolé à sa jalousie de favorite l'orgueilleux favori Ibrahim, ce fut encore elle qui immola à sa jalousie de bellemère, le prince Moustapha, fils de Soliman et de Bosphorone :
46 LA TllUQUlE
la douleur qui entraîna bientôt après au tombeau le prince DJihaiighir, son frère, ouvrit à ses propres enfants le chemin du Irdne. Soliman s'aperçut trop tard des fautes que lui avait fait commettre sa faiblesse ; il tomba dans une profonde mélancolie et son front ne se dérida plus.
À la reprise des hostilités avec les Impériaux, la conquête du banat de Temeswar fut suivie de grandes pertes devant Erlau; en revanche une expédition contre le chah de Perse eut une issue plus heureuse, ainsi que différentes incursions en Hongrie (1556- 1558).
Les dernières années de Soliman s'écoulèrent aussi tristes que les premières avaient été brillantes ; l'impérieuse Roxelane voulait obtenir de son faible époux qu'il choisit pour successeur son second fils Bajazet, à l'exclusion de l'ainé, Selim ; mais elle montait avant d'avoir exécuté ce projet.
Le sultan avait alors soixante-trois ans. Sa vieillesse fut tourmentée par les sanglantes rivalités de ses deux fils. Bajazet, poussé à la révolte par des conseils perfides, leva une armée et se ligua avec les Persans qui le livrèrent (1561). Il fut étranglé avec ses cinq fils et Selim resta seul vivant, de tous les enfants dn sultan.
En même temps, la guerre languissait au dehors. De nombreux traités de paix furent signés durant cette période.
Cependant la mer où Torghoud, beyler-bey de Tripoli et Pialcli^ Pacha soutenaient les traditions de Khair^Eddin, fut le théâtre de luttes acharnées contre les Espagnols et les galères pontificales.
Le 20 mai 1565, le kapoudan-pacha Pialeh et le grand vizti' Moustapha-Pacha commandant l'armée de siège, en qualité de héraskier, débarquèrent à Malte et ouvrirent la tranchée contre le fort Saint«*Elme, qui tomba quelques jours après en lelir pouvoîrj
PITTORESQUE. il
mais après leur avoir coûté des pertes énormes. « Si le fils nous a coûte si cher, dit alors Moustapha-Pacha, par quels sacrifices faudi*a-t-il acheter le père !» Et pour se venger de l'énergique résistance de la garnison^ il fit écarteler les prisonniers et clouer leurs membres sur des planches qu'il lança par mer au pied des murs de la ville. Le grand maître Lavalette fit alors mettre à mort tous les prisonniers musulmans et charger les canons. avec leurs tètes. Enfin/ après dix assauts meurtriers, le séraskier et le kapoudanpacha, désespérant de réduire lès chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem, levèrent le siège, après avoir perdu plus de 20,000 hommes. Le beyier-bey de Tripoli avait été tué d'un boulet à l'un des premiers assauts.
Soliman apprit avec douleur un revers qui contrastait si cruellement avec la conquête de Rhodes. Il survécut peu à ce chagrin.
La guerre venait de se rallumer en Hongrie; pour la dernière fois, il se mit à la (été de ses armées et vint assiéger Szigeth. Le commandant de la place, le brave Zrini, voulut mettre dans sa défense une pompe solennelle ; les remparts furent garnis de draperies rouges, ainsi que pour une fête, et la tour fut recouverte extérieurement de plaques d'étain brillantes comme de l'argent. Mais le sultan ne devait pas voir la chute de la ville qu'il assiégeait; il expira sous ses murs des suites d'une dyssenterie, suivant les uns, d'une attaque d'apoplexie, suivant les autres (6 septembre 1566). Sa mort demeura secrète pendant trois semainesi ce qui donna le temps à l'armée assiégeante de prendre Szigeth et à son fils Selim , d'arriver à Constantinople et de s'y faire proclamer.
Soliman était âgé de soixante-quatorze ans ; il en avait régné quarante-huit. C'est un des souverains les plus remarquables de la race d'Osman ; oiitre la gloire militaire, il mérite celle du législa^
teur, il est l'auteur du code appelé Kanonm-Nameh ; les beauH monuments d'architecture qu'il éleva, parmi lesquels la mosquée qui porte son nom, la Solymanieh, brille au premier rang, et les hommes célèbres qui vécurent sous lui, rehaussent encore l'éclat de celte grande période. Les chrétiens eux-mêmes, rendant justice à leur formidable entxemi, l'ontappelé. Soliman le Magnifique.
Et cependant, quelque éblouissante. que soit cette gloire, c'est à partir du règne de So|iiiian que .commencent à se .montrer les premiers symptômes, de la décadeiiçe des; Ottomans. Un écrivain turc en assigne, avec :1a «plus grande justesse,. les causes principales : l'habitude toute asiatique; contractée par.Solimah sur la fin de ses jours, de ne plus présider en personne le divan; afin de celer à tous yeux profanes sa grandeur. souveraine; la vénalité des charges passée en principe ; .le pouvoir toujours croissant des vizirs et des favoris;; l'énervante, influence du harem; et surtout la loi qui interdisait aux princes du .sang impérial le commandement des armées. ; • r ,'. .'. /! '. . : !:!..•
Cette loi avait po.ur objet de prévenir les révoltes ; elle eut pour résultat de rendreclesistilt^ns complétenient incapables de régner. Comment des princes: qui n'avaient vécu que dans le sérail, au régime abrutissant de [l'oisiveté,* loin des affaires publiques, auraient-ils pu avoir' les lumières et l'ascendant nécessaires pour exercer la suprême autorité? Quel plus déplorable spectacle que celui de la puissance. absolue mise tout à coup aux mains d'un homme que l'on s'est appliqué à en rendre indigne 1
Solim \\, Amurat III, Mahomet III.