‹ La Turquie que l'on voitChapitre 10 sur 26 · PORTE DUR AL CHATEAU DES SEPT TUVRS. — CL. E.-A. MARTEL · texte numérisé non relu

PORTE DUR AL CHATEAU DES SEPT TUVRS. — CL. E.-A. MARTEL

PI. 11, page 116.

BYZANCE

vendus à l'Islam, firent le reste en fournissant aux Turcs des engins, des procédés tactiques que ceux-ci étaient aussi, alors comme aujourd'hui, incapables de trouver sans eux. Comme on a vu des officiers allemands conduire l'armée turque en 1912, il y eut alors : des Génois pour vendre les secrets de Byzance; un Hongrois, Urbain, pour fondre les canons colossaux de Rouméli Hissar et de Top- Kapou; et un Bulgare musulman, Balta Oglou Suleiman Bey, pour commander la flotte ottomane.

Au début de février 1453, l'investissement de Constantinople commença à la fois par terre, au moyen d'une armée venue d'Andrinople, et par mer : le Bosphore étant barré par les Tours de Rouméli Hissar et d'Anatoli Hissar, l'Hellespont étant bloqué par la flotte turque qui l'avait forcé. On avait amené notamment, devant la porte Saint- Romain, le fameux gros canon fondu par Urbain, qu'il fallut 50 paires de bœufs et 700 hommes pour tirer. De son côté, le Basileus Constantin Dragacès avait accumulé, dans Constantinople, des vivres pour six mois et il comptait sur l'appui des Latins, qui d'abord le marchandèrent contre un retour des Grecs au rite catholique, puis se désintéressèrent à peu près de la question. La grande chaîne, qui barrait la Corne d'Or, mettait les vaisseaux grecs, parvenus dans ce port, à l'abri de l'ennemi.

Le premier mois du siège se passa avec les péripéties ordinaires dans les guerres de cette époque : attaques et contre-attaques; construction de tours mobiles, approchées peu à peu des murs; coups de bélier contre les portes; galeries de mines; assauts où l'on jetait sur les assaillants d'énormes blocs

et du feu grégeois, etc. Un moment, les assiégés semblèrent même remporter un succès. Des vaisseaux vénitiens et génois parvinrent, après une bataille navale, à entrer dans la Corne d'Or avec 5 000 hommes de renfort. Mais une manœuvre hardie des Turcs rétablit l'avantage en leur faveur. Ne pouvant arriver à forcer la Corne d'Or, ils réussirent à tourner la difficulté en transportant toute une flottille, par voie de terre, derrière les collines de Galata. jusqu'au fond de ce golfe. Le long d'une route de 8 kilomètres, allant de Dolma Bagtché à Kassim Pacha, on plaça des madriers enduits de graisse et d'huile, sur lesquels, par une nuit de bon vent, on plaça les bâtiments aux voiles déployées. Des milliers d'hommes les tirèrent au son des tambours, à la lueur des torches et, le lendemain matin, les Byzantins virent avec effarement les navires ottomans mouillés dans le fond de la Corne d'Or où, par suite d'une trahison des Génois, les Byzantins ne purent réussir à les couler.

Enfin, un soir, Mohammed commanda pour le lendemain l'assaut décisif. Toute la nuit, l'armée assiégeante fut en fête. Sur les hauteurs, sur les galères, des feux brûlaient de tous côtés; les soldats brandissaient des torches. On dansait, on chantait comme si la ville avait été prise d'avance. Le lendemain, le bruit courut qu'il arrivait une armée de secours et, pendant quelques jours, on resta dans l'attente. Mais, le 29 mai, dès l'aube, le signal fut une seconde fois donné et la bataille décisive commença, perdue d'avance par les Byzantins. A un moment, cinquante soldats turcs parvinrent à pénétrer par la petite porte, dite Kerkoporta, un peu au nord de la porte Saint-Romain, qu'on avait né-

BYZANCE

gligé de murer. Arrivant sur les derrières, ils provoquèrent une panique, à la faveur de laquelle le gros de l'armée entra par la brèche. Constantin Dragacès fut tué, et la ville fut livrée au pillage.

Près de Silivri-Kapou, se trouve le petit monastère de Baloukli, avec la source de Saint-Démétrios, où se passa ce jour-là le miracle des poissons. Un moine grec, pendant l'assaut, faisait frire des poissons. « La ville est prise!... lui crie-t-on. — Bah, répond-il, je le croirai quand mes poissons sauteront de la poêle... » Et les poissons, à moitié frits, bruns d'un côté, rouges de l'autre, sautèrent en efïet. Leurs descendants sont toujours restés pareils dans la fontaine.

Un brave savant turc, qui a publié récemment un livre sur Constantinople, remarque à ce propos que l'histoire est invraisemblable... « parce que les prêtres grecs avaient à ce moment autre chose à faire que de se livrer aux soins de la cuisine. »

A côté également, sont les tombes où furent enterrées les têtes d'Ali de Tébélen, pacha de Janina, de ses trois fils et de son neveu, après avoir été accrochées à la porte du sérail. La porte Melandesia (Mevlevi Hané Kapou) est celle où Igor fixa son bouclier en 912 comme signe que les Ross moscovites auraient le droit d'entrer dans la ville.

Enfin voici Yédi-Koulé, le Château des Sept Tours, ou Heptapyrgion, l'équivalent turc de la Bastille de Paris, bâti par Mohammed II en 1458, mais en reproduction du Cyclobion des Grecs terminé un siècle auparavant par Cantacuzène et tombé en ruines. Ce château ayant servi de prison d'état, sept sultans y sont morts. C'est là également que les Turcs enfermaient les ambassadeurs des puissances avec

lesquelles ils étaient en guerre : par exemple, les ambassadeurs vénitiens en 1600 et 1704. Puits du sang et place des tètes pour les amateurs de mélo; mais surtout fort belle vue sur les deux lignes de murailles qui se branchent ici et sur la mer de Marmara.

Là se trouve la porte Dorée (Yaldizli-Kapou), qui était autrefois la porte d'un arc de triomphe à trois arcades, par lequel se faisaient les entrées solennelles des Basileis (V. pi. lli. L'entrée de cette porte était ornée de statues et de bas-reliefs (Heraklès,le supplice de Prométheus, etc.). Une grande rue triomphale allait de là à l'Augustéon.

RENSEIGNExMENTS PRATIQUES

Si l'on veut se faire une idée de Byzance, il faut lire d'abord les ouvrages de Schlumberger sur Nîcéphore Phocas et l'Épopée byzanline: puis ceux de Charles Diehl : Éludes hyzanlines, (1905), Figures byzantines (2 séries); et de Rambaud : Eludes sur l'IIisloire byzantine (1912). On peut encore consulter : Ebersolt : Le Grand Palais de Constantinople et le Livre des Cérémonies (1910); Djel al Essad : Constantinople. De Byzance à Stamboul (1909). On trouvera également, sous une forme romanesque, une image curieuse dans la Byzance de Lombard.

Le Tour des Murailles terrestres (environ 7 kilomètres) demande une demi-journée. On peut le faire en voiture si l'on ne craint pas les cahots. Généralement, on préfère louer un cheval, que Ton envoie d'avance à Tune ou l'autre des extrémités, où l'on s^ rend soi-même, soit en calque ou en voiture si l'on veut commencer par la Corne d'Or, soit en chemin de fer si l'on commence par le château des Sept Tours ( Yédi-Kouié). Il est, en outre, intéressant de voir les murailles maritimes de la mer de Marmara en mouche à vapeur ou, si le temps est très calme, en caïque.

Page 1