TEKFOLR SERAI. — (L. L. DE LAUNAY
La Turquie que l'ou voie.
PI. 10, p.ige 108.
BYZANCE
quernes fut la résidence des empereurs latins ; il fut aussi celle des Paléologues jusqu'à la chute de Constantinople. Auprès de ce palais se trouvaient l'église célèbre des Blaquernes et un cirque. Les deux tours d'Isaac l'Ange et d'Anéraas lui servaient de défense. Celle d'Anémas contient de curieuses prisons, récemment découvertes, avec une série de salles obscures, dans l'une desquelles s'ouvre un puits béant.
Palais de Constantin et Tekfour-Séraï. — Un peu plus loin, nous passons devant les tours de Basile et d'Andronic Paléologue et nous entrons par la porte pittoresque d'Égri-Kapou pour aller voir, à l'intérieur des murailles, la place du palais de Constantin et Tekfour-Sérai. Cette porte d'Égri Kapou, ou porte oblique, flanquée de deux tours octogonales et précédée d'un coin de cimetière en pente raide, est celle par laquelle Justinien fit son entrée triomphale et par laquelle Alexis Comnéne pénétra aussi plus tard pour s'emparer du trône.
On voit, au delà, le mur de Manuel Comnène flanqué de tours carrées, faites d'assises alternantes de pierres calcaires (aux dimensions variables suivant les assises) et de briques rouges plus épaisses que celles du mur Théodosien. Le palais de Constantin Porphyrogénète, ou de Bélisaire, ou de l'Hebdomon, était situé un peu au sud, à l'intérieur de la muraille ïhéodosienne; restauré par Justinien, il a été appelé aussi Palatium Justiniani.
Un palais encore existant sous le nom de Tekfour-Séraï, que l'on prend parfois pour ce palais de Constantin, devait se rattacher au palais des Blaquernes.
Dans son état actuel, c'est une belle ruine à
trois étages, très importante et très richement décorée sur sa façade, avec des combinaisons géométriques de pierre blanc jaunâtre et de brique rouge {V. pi. 10). Il y a, par exemple, des arcades cintrées que divisent les traînées roses de briques posées suivant les rayons; dans le triangle compris entre deux arcades semblables et la plate-bande superposée, des cercles au centre marqué par un carré rouge s'entrelacent de manière à disposer ces points rouges en carré. C'est, comme motif architectural, le même parti-pris d'associer la pierre blanche avec la brique qui caractérise, en France, l'époque Henri IV ou Louis XIII, mais cela datant de l'an mille et avec cette différence essentielle que les lignes courbes sont appelées à jouer ici un rôle dont elles sont exclues dans le style Louis XIII. A l'intérieur, on voit qu'il a existé à chaque étage une grande salle ayant près de 17 mètres de long. Dans l'angle rentrant près de Tekfour-Séraï, s'ouvrait la Kerkoporta, ou porte du cirque, qui fut la première porte forcée par les Turcs dans l'assaut du 29 mai 1453.
Kahrié-Djami. — Un peu plus loin et toujours à l'intérieur des murailles (V. pi. 10), se trouve la très jolie petite église byzantine de Kahrié-Djami, à peu près abandonnée en tant que mosquée et, par suite, plus facile à étudier que les autres édifices religieux comme monument historique. C'est, avec Sainte-Sophie, l'église de Constantinople où les mosaïques anciennes sont le plus complètes; malheureusement elles ont bien souffert des tremblements de terre dans ces dernières années et on en a remplacé des pans entiers par des badigeons peinturlurés d'un goût tout à fait turc.
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Dans une visite rapide, ce qui y frappe d'abord, c'est la merveilleuse décoration des narthex (Noces de Cana, Résurrection de Lazare), avec ses couleurs très simples, très peu variées, bleu, vert, blanc et or, pas de rouge; ce sont les deux grandes mosaïques de l'entrée représentantdeux énormes tètes du Christ et de la Vierge ; ce sont aussi les fresques de la chapelle latérale. Mais la Kahrié-Djami mérite qu'on s'y arrête et qu'on en recherche un peu l'histoire.
Le nom de cette mosquée est, comme cela arrive parfois, un simple calembour. L'origine, c'est -/j^ool (la campagne), autrement dit : fuori le mûri. Le premier monastère, antérieur à Théodose (v« siècle) était en dehors des murailles; englobé dans celles-ci dès Théodose, le nom n'en fut bientôt plus compris et l'on en fit chora, la terre, la source, l'origine, qui s'est plus tard altéré en Kahrié. Sur les deux mosaïques du narthex, le Christ est appelé la terre des vivants, rj y^wpa -cùiv Çcôvtcov et la Vierge, la terre ou la source de l'immortel, de l'intarissable, ^ x*^P* ToC à/^ioûT)Tou (un double jeu de mots).
Rebâti somptueusement par Justinien après le grand tremblement de terre de 557, le monastère formait, au ix» siècle, « une ville close séparée de la vie et du contact du monde, une imprenable citadelle assise sur une montagne et qui touchait au ciel par la hauteur de ses constructions ». Les chroniqueurs vantaient la beauté de ses marbres multicolores et de ses mosaïques d'or. Une reconstruction eut lieu à la fin du XF siècle par la bellemère d'Alexis I" Comnène, Marie Ducas et, au début du xive siècle, Théodore Météochite, ministre d'Andronic l'Ancien, fit refaire la décoration des
deux narthex, qui avait souffert de l'invasion latine. Ces mosaïques représentent donc, comme celles de Mistra et de l'Athos, un témoin important de Tart du xiv« siècle, contemporain de la Renaissance toscane.
Pour qui n'étudie pas spécialement l'histoire de lart byzantin, le plus curieux peut-être dans ces mosaïques est le rôle historique du donateur Météochite. dont le portrait, figuré sur une d'entre elles, vient illustrer si heureusement l'aridité de l'histoire. Agenouillé et présentant au Christ impassible son petit modèle de basilique à trois coupoles, il a tout à fait l'air d'un mamamouchi, avec son énorme turban de soie blanche à raies rouges, sa tunique dorée et son manteau vert, sur lequel un rang de fleurs rouges, semblables aux cœurs d'un jeu de cartes, alterne avec des trèfles de même couleur. Son type est très arménien : les sourcils et la barbe bien noirs, les yeux bridés, le long nez étroit, la lèvre épaisse. L'inscription ne laisse pas de doute sur son rôle de constructeur ou plutôt de restaurateur (bien qu'on ait ioti discuté sur l'âge de certaines parties de l'église). Luimême, du reste, décrit, dans ses poésies, les deux narthex élevés par lui. Dès lors, l'histoire de ce personnage, dont nous pouvons nous représenter l'attitude et les traits, prend pour nous un intérêt tout particulier.
Météochite, né à Nicée vers 1260-1270, venu à Constantinople à 20 ans, s'y fit bientôt une réputation d'orateur et appela ainsi sur lui l'attention d'Andronic II qui était un souverain lettré. On l'appelait le beau Météochite. On vantait ses yeux rieurs. Très intelligent, d'esprit ouvert, il avait une
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curiosité toujours en éveil, une puissance de travail et une mémoire prodigieuses. Ses amis le considéraient comme une bibliothèque vivante. Homme de goût et fin lettré, il déclarait que < quiconque ne tient pas pour chose admirable la sagesse de Platon et d'Aristote est proprement un fou. Car ce qu'ils ont écrit, comme on le disait jadis des organes de la Pythie, suffît à tout résoudre et il n'est pas besoin d'en chercher davantage. » Il voulait ramener la langue grecque à la pureté antique. A 43 ans, il s'était appliqué aux mathématiques et y excellait, dit-on, ainsi que dans l'astronomie. En même temps, il trouvait le loisir d'être ministre et homme politique. C'était, malgré le byzantinisme et l'archaïsme de son costume qui trompent d'abord, un homme de la Renaissance, l'émule des Italiens qui étaient à peu près ses contemporains. Et cela à tous égards : libre-penseur tout en décorant des églises, tolérant quoique ministre à Byzance, mêlant l'astrologie à l'astronomie, etc.. « Du matin au soir, écrit un contemporain, il administrait les affaires publiques ; tout entier à sa tâche, il y apportait un tel zèle qu'il semblait entièrement étranger aux lettres. Le soir, rentré chez lui, il se donnait tout entier à la littérature, comme s'il n'était qu'un pur savant absolument étranger aux affaires. » Nous connaissons, par ses traités, ses idées en politique. Ce Logothète de la liste civile et du trésor, ce Panhypersébaste des Basileis n'aimait pas plus le gouvernement aristocratique que le démocratique dont il voyait un exemple fâcheux dans l'histoire de Gênes et son idéal était une sorte de monarchie constitutionnelle. C'était, avant la lettre, un ministre orléaniste. Autour de lui, ses eniants
l'imitaient : ses quatre fils et surtout sa fille Irène, très instruite, très lettrée et destinée à jouer un grand rôle dans l'État.
Sa fortune politique avait débuté par une ambassade heureuse. Chargé de trouver une femme au tils de son maître, il lui en avait trouvé, non pas une mais deux, les deux filles du roi d'Arménie, qu'on lui confia pour que le prince pût choisir... Sa carrière se termina comme celle de tous les favoris. Le 22 mai 1328, Andronic le jeune détrôna son grandpère. Le ministre fut destitué, jeté en prison, ses biens confisqués, son palais rasé jusqu'au sol, ses fils incarcérés. On l'envoya en exil et il obtint difficilement, quatre ans après, de revenir mourir dans le monastère de Chora (1332), tandis que son ancien empereur Andronic mourait de son côté misérablement.
Le plan de son église est assez particulier : d'abord, comme à Sainte-Sophie, deux vestibules d'entrée successifs, deux narthex couverts de mosaïques, où Théodore Météochite se présente comme ô xT7]Twp XoYoOeTTjç ToCî YEvixou, puis la coupole centrale et une galerie latérale, le parekklesion. Là sont toute une série de scènes évangéliques racontant les deux vies étroitement associées du Christ et de la Madone. On sait le rôle joué, dans la religion byzantine, par la Vierge mère, depuis le concile d'Éphèse qui, au v® siècle, l'avait solennellement reconnue comme Ôeo-coxo; ou mère de Dieu. Elle est aussi la miséricordieuse iXeouaa, l'immaculée Tîavà/^pavToç, la victorieuse v.xorroTo;, la conductrice ôSrjYTjTpta, etc. : toute une litanie inspirée des religions antiques ou indoues et qui, aujourd'hui encore, demeure florissante en Espagne. La Vierge avait pris, depuis le iv« siècle, une place prépondérante
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dans toute une littérature d'évangiles apocryphes, tels que le Protévangile de Jacques, qui ont beaucoup inspiré la plastique de l'art chrétien. La vie de Marie est racontée en grands détails à la Kahrié- Djami. Le Christ y apparaît surtout comme celui qui donne la vie ÇtooSd-ro;, comme la terre des vivants 7^ ycopa Tûv ÇojvTcov et son histoire est spécialement celle de ses miracles.
Artistiquement, tout cet ensemble a tant de rapports avec l'art du Giotto que, lorsqu'on a un peu couru l'Italie, il suscite peu de surprise. Les archéologues ont noirci beaucoup de papier à ce sujet. Est-ce une influence italienne qui s'est fait sentir au xiv« siècle dans l'empire d'Orient ; ou plutôt Giotto n'a-t-il pas été un byzantin de génie ? Pourquoi pas les deux ? Assurément l'équilibre de vases communiquants qui se produit entre contemporains de diverses nationalités dans le monde moderne n'existait pas au même degré pendant le Moyen âge ; pourtant nous avons rappelé combien les relations sont restées constantes entre les deux mondes oriental et occidental. Les artistes appelés par les souverains devaient voyager de l'un à l'autre et ce n'est pas par hasard que les deux Renaissances de l'art byzantin et de l'art italien au xiY" siècle ont été contemporaines.
Murs théodosiens et siège de Constantinople. CSiâteau des Sept-Anges. — Après la Kahrié-Djami nous reprenons le tour extérieur des murailles Théodosiennes. Ces murs de Théodose, qui vont de Tekfour-Séraiàlamerde Marmara, ont 5 650 mètres de long, 94 grandes tours, 71 tourelles et 7 portes. La plupart de ces tours sont .carrées, en pierre avec assises de briques.
Édir?ié Kapou est la porte Polyandria ou de Charinos, attaquée par les Avares sous Héraclius en 635 dans une guerre qui décida à entourer de murs le quartier des Blaquernes. Puis viennent la Fontaine de Beylerbev et la tour de l'aqueduc ou Soulou- Koulé, à l'endroit où pénètre dans la ville l'aqueduc de Justinien venant de Halkali, au nord de San- Stefano. Il y a là un pittoresque quartier de tziganes.
La zone suivante, où se trouve Top-Kapou (la porte du Canon), qui fut autrefois la porte Saint- Romain ^ est celle où eut lieu le principal efiort de l'attaque pendant le siège de 1453 et, sans raconter longuement une histoire qui se trouve reproduite dans tous les livres, c'est peut-être néanmoins le moment d'en rappeler les principaux épisodes, dont le dénouement, où s'écroula l'Empire byzantin, se produisit ici.
Le siège de Constantinople par Mohammed II eut lieu du 6 avril au 29 mai 1453. Quand on en lit le récit, on est frappé de voir combien un événement, si considérable pour toute l'histoire de la civilisation, fut facilité par la faiblesse des diplomaties européennes qui, alors comme aujourd'hui, comme dans tout le développement de la question d'Orient, au lieu de rester unies devant l'ennemi commun, se divisèrent, hésitèrent, temporisèrent au bénéfice des Turcs, et noa seulement ne surent rien empêcher, mais accélérèrent le désastre. Les transfuges, les renégats chrétiens, les traîtres
1. Les anciennes portes de Constantinople sont bien conservées et leur emplacement est facile à repérer; mais il est plus difficile d'identifier leurs noms qui ont souvent varié dans les plans et ouvrages anciens.
LA TRIPLFi ENCEINTE DES MLRAII.LES DE CON STANTINOPLE. CL. G. BERGGREN.