MOSQUEE VALIDE. I AIE.NCES. — CL. SEUAH ET JOAILLIER
PL 13, page 132
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halle, un Temple, dont les commerces multiples tendent de plus en plus, à mesure que les incendies amènent des changements forcés dans les vieilles mœurs, à prendre un aspect européen. Des magasins de cotonnades, de mercerie, de chaussures, de parapluies n'ont rien qui puisse nous retenir... Mais, en flânant à travers ce dédale de galeries montant et descendant dans un désordre qui semble d'abord inextricable, nous arrivons peu à peu en des quartiers plus turcs, — ou du moins d'apparence plus turque, car la plupart de ces marchands, auxquels des Juifs et des Arméniens servent de rabatteurs, n'ont eux-mêmes de turquerie que ce qu'il en faut pour échapper à l'antisémitisme des Européens. — Voici: le bazar des chaussures aux innombrables babouches pendues; le bazar des soies, des tapis d'Orient, des broderies; le bazar de la vieille ferraille ou des chiffonniers : enfin le bazar de la curiosité, aux carreaux de faïence persane, aux cuivres ornés de turquoises, aux pierres gravées d'inscriptions cabalistiques. Ces marchands, nous en avons le pendant, et même généralement la succursale, à Paris, rue de Rivoli ou ailleurs. Mais ici, le marchandage fait partie de la couleur locale et, quand on n'est pas pressé, amuse un moment. Dans quelque boutique sombre, toute large ouverte sur la rue, où quelque vieux Turc majestueusement accroupi semble attendre impassible, un compère à fez rouge qu'un hasard a amené là, vous fait entrer par les promesses les plus féeriques, par les descriptions les plus suggestives dans un mauvais français mêlé de sabir. Alors on vous déploie tous les tapis, on vous ouvre toutes les vitrines, on vous étale tous les vases. Cela ne suffit pas, on vous
entraîne dans un arrière-magasin ou à un étage supérieur et la tentation recommence. On est résolu à résister. Pour se débarrasser d'un marchand qui vous demande cent francs d'un objet, on finit par en offrir vingt. Le marchand se lamente, s'arrache les cheveux de désespoir, continue à déployer ses tapis et ses étoffes, vous fait asseoir comme un ami pour prendre une tasse de café, déclare qu'il est ruiné à tout jamais s'il cède et, finalement, par amitié pure pour vous, pour vous encourager à revenir, accepte le prix proposé, sur lequel il vous vole encore de moitié...
Les tableaux multiples ou bariolés, les Delacroix, les Decamps, ou simplement les Gérôme et les Pazzini, que l'on rencontre ainsi à chaque pas, sont familiers à quiconque connaît un peu la peinture du xix« siècle. Mais c'est un tout autre plaisir de \'oir les choses en leur réalité changeante, colorée, lumineuse, avec l'impression de la vie et de composer soi-même, en se déplaçant un peu, le sujet à peindre que de le regarder figé, immobilisé dans l'œuvre la plus habile. On peut donc passer sans ennui de longues heures au Bazar. Et l'on trouvera une distraction analogue en allant visiter, près du Pont Neuf, le petit Bazar égyptien, ou Balouk Bazar, où il y a surtout des marchands de matières colorantes, safran, ocre, etc., comme ceux auxquels Flaubert a donné une large place dans Salambô, des droguistes, des marchands de cages d'oiseaux, etc.
Tour du Séraskiérat. — Après avoir lié connaissance avec l'orientalisme du Bazar, il est logique, avant d'aller plus loin, de faire ce par quoi l'on doit toujours commencer dans une ville nouvelle pour
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s'orienter : monter sur un point culminant, d'où l'ensemble de la ville apparaît en plan, avec la physionomie propre à ses quartiers divers et à ses édifices principaux. Deux tours à Constantinople conviennent à une ascension semblable : la tour de Galata construite autrefois par les Génois, et, dans Stamboul, la tour du Séraskiêrat, bâtie par Mahmoud II, qui s'élève à peu près à même hauteur. Toutes deux sont des postes de pompiers, avec, en haut, une grande salle vitrée, servant de poste d'observation, qui fournit, dans les deux cas, un beau panorama circulaire. Les incendies sont, en effet, dans une telle ville, aux maisons de bois sordides, un fléau perpétuel, contre lequel il est généralement difficile de lutter, d'autant plus que, d'après les dires des habitants, les pompiers sont toujours plus à craindre encore que le feu.
Les mosquées. — En descendant de la tour du Séraskiêrat, on se trouve entre deux belles mosquées, la Sultan-Bayazid-Djami et la Suleimanié. La Suleimanié, la grande mosquée aux six minarets, qui se reconnaît immédiatement quand on regarde Stamboul d'un point quelconque de la Corne d'Or, « la splendeur et la joie « des poètes turcs, est bâtie dans une situation merveilleuse et sa grande terrasse en esplanade, d'où l'on domine tout le golfe, est un de ces endroits tranquilles et ombreux, presque tout le jour abrités du soleil et peu fréquentés par les passants, où, parmi les vieux Turcs aux mouvements graves, dans le blanc tourbillon des pigeons, au murmure des fontaines, on i;oùte le mieux, en regardant à ses pieds l'horizon tranquille, ce charme propre à l'Islam, qui est fait d'apaisement, de solitude, de silence et pourtant
de lumière, de chants d'oiseaux et de fleurs...
Sur cette enceinte extérieure donne, au nord-ouest, une cour, un atrium, un < harem », où l'on accède par trois belles portes surmontées d'écritures arabes et qui est aussi un endroit délicieux. C'est un vaste parvis, flanqué aux quatre angles de quatre minarets, entouré tout autour d'une galerie de cloître à arcades et au centre de laquelle est, sous un dôme, la fontaine aux ablutions, le < chadrivan », entouré d'un grillage de bronze. Les colonnes de granit, de marbre, ou de porphyre, ont été prises à des monuments antérieurs ; elles sont patinées par de longs siècles ; la cour tout entière est dallée de marbre blanc. On voit, en face de soi, la grande porte de la mosquée en forme de mitre aux arêtes dorées. Et les Turcs, silencieusement, font glisser leurs babouches sur les dalles, s'approchent de la fontaine, accomplissent les rites sacrés, tandis que jouent des enfants avec des mouvements légers et de joyeux gazouillements d'oiseaux.
Il y a ainsi, dans l'enceinte des mosquées, des endroits, où l'on revient toujours avec le même plaisir : ce sont ceux où coule sans cesse l'eau des ablutions. A l'intérieur de l'édifice, ce bruit d'eau courante donne, quand on sort du grand soleil extérieur, une impression de fraîcheur, qui invite au recueillement, surtout si l'on est assez heureux pour être arrivé à une heure tranquille, où les prières s'interrompent, où les fidèles se font rares, où l'air n'est traversé que par le vol léger des hirondelles familières. A l'extérieur, les mosquées, comme les temples et les églises de toutes les religions un peu anciennes, occupent volontiers un point culminant, d'où l'on découvre, à la fois, le large ciel et l'éten»
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due de la plaine. En écrivant ceci, j'ai, parexemple, présentes à l'esprit, la terrasse de la mosquée d'Omar à Jérusalem, celle de la mosquée verte à Brousse, celle de la Suleimanié à Stamboul... Partout, en pays musulman, c'est une jolie chose que ces calmes enceintes des mosquées pavées de larges dalles et encloses de murs bas, ces « harems » autour des « djamis » de marbre, avec leurs fontaines aux ablutions, leurs aliziers et leurs cyprès. Leur charme de rêverie paresseuse et de silencieuse méditation est celui qui s'exhale de tous les lieux consacrés au culte, des couvents grecs ou des temples antiques comme des cimetières chrétiens, surtout quand ils sont isolés sur les lieux hauts, les « Acropoles » et regardent les lointains horizons...
A la Suleimanié, l'enceinte extérieure, plantée de beaux arbres, est ornée d'un parapet d'où l'on aperçoit à ses pieds la ville et la mer. C'est un des meilleurs endroits où l'on puisse, échappant à la poussière et au grouillement de Constantinople, sortant des rues étroites ou des bazars obscurs, monter respirer, voir le ciel et rêver en pensant à ce que pouvait être cette Byzance si complètement disparue.
Quand nous nous décidons enfin à entrer, nous voyons, sur la façade latérale de la mosquée, les deux étages d'arcades qui la décorent, les petites fontaines aux ablutions le long du mur et, au haut de quelques marches, la porte à trois arcades surmontée de petites coupoles.
L'intérieur n'est pas sans beauté et les Turcs en font même très grand cas; mais ce n'est guère qu'un pastiche et une copie. Sinan, le plus célèbre de» architectes turcs, a bâti cette mosquée au plus
beau temps de notre Renaissance, de 1556 à 1566, sur le modèle de Sainte-Sophie, avec des matériaux pris à l'église Sainte-Euphémie de Chalcédoine. La grande coupole, qui s'élève a 71 mètres, est portée par quatre piliers massifs, entre lesquels se dressent, de chaque côté, deux énormes colonnes en porphyre de plus d'un mètre de diamètre et de 20 mètres de haut, que l'on suppose avoir été prises à l'ancien temple d'Ephèse. Ces colonnes portent des arcades décorées de bandes radiées polychromes, comme dans les églises toscanes, sur lesquelles repose à son tour une galerie. Tout ce grand carré vide, sous cette très haute coupole, avec ses piliers d'angles et ses colonnes entre lesquelles on aperçoit les nefs latérales, a fort grand air. Sur le sol couvert de tapis, les musulmans sont en prières et d'innombrables lampes pendent de la voûte. Au fond, dans une paroi décorée de faïences et ouverte de fenêtres aux vitraux anciens, est le mihrab en marbre sculpté, près duquel se dresse le member à la balustrade de marbre ajourée et sculptée. Il manque seulement les belles mosaïques des églises byzantines, remplacées ici par une peinture quelconque, verte et or sur un enduit blanc.
A la porte de la mosquée donnant sur le harem, on montre, au milieu du dallage blanc, une plaque ronde en porphyre rouge. D'après la légende, un ouvrier grec y aurait sculpté une croix, à l'insu des musulmans, pour consacrer malgré eux l'église au vrai Dieu. Découvert, il aurait été décapité sur la pierre même. La légende, qui fâche les Turcs je ne sais pourquoi, n'a peut-être aucun fondement; mais elle est jolie.
La mosquée du Sultan Bayazid, bâtie en 1498,
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est extérieurement d'un aspect tout différent, très pittoresque aussi, très oriental, mais bien moins silencieux et tranquille. Dans une cour plus resserrée, plantée de très vieux arbres aux troncs noueux et bordée d'une galerie à arcs ogivaux rouges et blancs, se tiennent des vendeurs placides déroulant les grains de leur chapelet. La fontaine, avec son toit en dôme porté par des colonnes, est au centre comme toujours. Et, de tous les côtés dans la cour, ce qui en fait la note caractéristique, s'agitent, se mêlent, s'envolent, comme un blanc poudroiement de lumière, d'innombrables pigeons pareils à ceux de Saint-Marc (V. pi. 14). Une tradition, dont il est inutile de vérifier l'exactitude, les fait provenir de deuxramiers que Bayazid aurait achetés à un pauvre. Une dotation spéciale permet de leur distribuer du grain. Et, dans cette même mosquée, avec ce respect, cet amour des animaux qui est un des côtés aimables de l'Islam, on a aussi, pendant longtemps, distribué tous les vendredis du pain aux chiens errants, qui y arrivaient par centaines.
Pendant que nous visitons les mosquées, il faut encore aller voir, près de Sainte-Sophie, dominant l'hippodrome de sa haute coupole et de ses minarets, l'Ahmédié, qui n'est peut-être pas la plus fameuse, mais qui m'a paru la plus belle de toutes par l'impression d'ensemble qu'elle réussit à produire avec des moyens extrêmement simples.
Ij' Ahmed- Dj ami, dont la construction est relativement récente (1610), a été pour moi, la première fois que j'y suis entré, une de mes grandes admirations, une de mes vives surprises. Je suis resté alors en extase devant la très simple grandeur de cet édifice, où quatre piliers principaux de marbre (139)
blanc portent une coupole couverte d'ornements peints et où la lumière joue gaiement sur les revêtements de faïence. On est arrivé là, par une formule architecturale toute byzantine, à donner de la divinité une idée qui contraste avec celle de nos cathédrales gothiques, comme notre esprit occidental, toujours impatient et douloureux, contraste lui-même avec la placidité fataliste des musulmans. Notre dieu est tout en hauteur, élevé d'un tel jet dans un élan impatient des âmes qu'il participe un peu de la fragilité humaine. On vient le chercher dans les pleurs, dans le tremblement, dans l'extase du rêve mystique; on ne semble pas l'avoir trouvé. Ici Allah est présent et dressé de toute sa masse formidable au-dessus des âmes résignées; il est écrasant comme la fatalité...
A une visite ultérieure, j'ai été frappé davantage par la faible hauteur des voûtes en coupole, par l'aspect aplati de ces quatre piliers géants que les proportions mêmes de l'édifice font paraître petits, par la trop grande clarté pénétrant sur ces parois claires, qui leur donne quelque apparence d'édifice industriel. Pourtant on peut passer là un bon moment à écouter les Turcs psalmodier leurs prières sur un air de ténèbres avec des prosternements, ou à errer, en faisant glisser ses babouches sur les tapis d'Orient qui couvrent tout le sol, le long du mihrab flanqué de deux énormes cierges ouest, dit-on, incrusté un morceau de la pierre noire de la kasba, ou du member en pierre sculptée. Elle est vraiment grandiose, cette mosquée carrée, dont les quatre piliers centraux portent la coupole principale, avec sa décoration de faïences persanes divisées en carreaux rectangulaires comme autant de tapis de