EYOUB. LES TURBES DU CI.METIERE. — CL. L. DE LAUNAY
PI. 15, page m.
STAMBOUL
guement à jouir de la lumière et de rharmonie des couleurs.
Constantinople est, chacun le sait, admirable de loin, de la mer; c'est alors un superbe décor d'Opéra. Mais Constantinople, vue de l'intérieur, malgré les déceptions injustifiées qu'elle a causées à plus d'un, présente aussi un charme bien pénétrant, bien particulier. Sa beauté vient en grande partie de ce que Stamboul occupe une crête assez escarpée entre deux mers. Il en résulte aussitôt le nombre de rues à pente raide, qui, des deux côtés, plongent directement sur la Corne d'Or ou sur le Bosphore... Il suffît de se laisser volontairement égarer en partant de la rue centrale qui est relativement horizontale et de suivre la pente pour arriver assez vite sur le bord de cette espèce de falaise, où quelque terrasse de mosquée fournit un point de vue admirable, soit sur les quartiers européens de Galata et de Péra, accidentés par la grande tour blanche de Galata, soit surtout sur d'autres quartiers de Stamboul, sur les coteaux de rOk-Meidan, sur Has-keui, sur Eyoub lointain.
On éprouve alors, en errant dans ces quartiers excentriques de Stamboul à l'abri du grouillement juif et levantin, le charme propre à l'Orient, charme fait de tranquillité paisible ou résignée, de solitude, de silence, mais d'un silence et d'une solitude auxquels le soleil toujours proche, même quand on le fuit dans l'ombre la plus épaisse, auxquels la fête de la lumière qui est la vie, fête continuée à travers toutes les destructions et les cimetières, prête une joie inconnue de l'Occident. L'Orient, c'est le pays où l'on oublie à la fois la vie et la mort, où l'on vit sans se regarder vivre, sans compter les heures
écoulées, sans s'accrocher à elles, sans résister à l'inévitable flux de la destinée, jouissant des instants qui s'écoulent, à mesure qu'ils passent, comme du parfum d'une rose bientôt fanée, ou de l'éclat d'un ciel que ternira momentanément le soir...
Mais, plus encore que l'intérieur de Constantinople, j'aime les quartiers situés en dehors de la ville, où nous irons bientôt échapper à la fois aux maisons etauxhommes,où les habitations humaines se réduisent à des taches de couleurs sur un fond de clarté, où du tumulte des rues on n'entend plus qu'une sorte de grondement lointain et continu comparable à celui du vent ou de la mer, où Stamboul devient matière à tableaux sans cesse variés, avec les pointes blanches de ses minarets et les pointes sombres de ses cyprès donnant des notes extrêmes de valeurs claires et sombres sur la jolie teinte moyenne à la Corot des briques et des tuiles roses. Là surtout (car il faut bien montrer Constantinople telle qu'elle est), nous éviterons les ennuis qui, dans la ville même, assaillent à chaque pas l'artiste arrêté pour faire un croquis ou fixer quelques tons. Là, plus de ces espions et de ces policiers qui, lorsqu'on ne se contente pas de suivre les bras ballants, sous la conduite d'un drogman, les itinéraires consacrés, viennent sans cesse vous heurter et, suivant une jolie expression grecque, déchirer le beau silence... Si j'aime Constantinople, si, après Venise, c'est un des coins du monde où je me retrouve avec le plus de plaisir, c'est surtout à la condition de m'enfuir bien vite au bout de la ville ou en dehors, à Eyoub, à Has-keul, à l'Ok-Meidan, à Scutari.
STAMBOUL
La Corne d'Or — Eyoub et l'Ok-Meidan
L'attrait si prenant, si attachant à la longue de Constantinople, réside surtout, je viens de le dire, dans les quartiers éloignés, où, loin du tumulte, on retrouve le silence, la solitude, l'Orient paisible et lumineux des mosquées aux terrasses claires, des vallons plantés de cyprès, des ouvertures lointaines sur la mer bordée de collines et semée de caïques légers... Là, bien plus que dans les monuments fameux ou les musées, on apprécie la beauté, la grâce toute particulière de cette ville que j'ai déjà comparée plus d'une fois à Venise pour la façon dont elle se fait aimer. Mais, entre tous les quartiers de Constantinople, ceux qui exercent la séduction la plus vive, ceux où l'on est le plus tenté de se réfugier lorsqu'on commence à être las du Grand Bazar et des rues qui entourent Sainte-Sophie et la Validé-Djami, sont ceux qui longent, dans sa partie la plus profonde, cette large rivière de 6 à 800 mètres que l'on appelle la Corne d'Or : c'est d'abord Eyoub, exquis entre tous; c'est, presque autant, les hauteurs moins connues audessus de Has-Keui, vers l'Ok-Meidan. Et je ne parle pas ici des Eaux Douces d'Europe, trop européanisées, trop banalisées, trop encombrées de foule, où il suffit d'aller une fois le vendredi, pour en avoir vu le coup d'œil.
Sur la Corne d'Or, vers Eyoub, les caïques, mêlés aux vapeurs, remplacent les gondoles de Venise ; et c'est ici un plaisir semblable de se laisser flotter sans effort, paresseusement, en s'abandonnant à la fantaisie des bateliers, devant un merveilleux pano-
rama qui se déroule. Une route de voitures conduit également à Eyoub par le quartier grec du Fanar et de Balata; et, par les hauteurs de l'Ok-Meidan, on regagne aisément à pied les ravins de Kassim Pacha, qui touchent aux hôtels de Péra. Il faut essayer tour à tour ces divers modes de locomotion pour voir le pays sous toutes ses faces. Tantôt, c'est un grand lac bleu, bordé d'un merveilleux entassement de maisons brunes en amphithéâtre, où l'on aperçoit, à mesure que l'on avance, les minarets de Sultan Sélim ou de la Suleimanié, les murailles d'Aivan-Séraï dégringolant dans les arbres jusqu'au rivage, les pentes nues et jaunâtres de l'Ok- Meidan, les ruines du quartier Arménien. Tantôt ce sont les rues austères et graves du Fanar, entre leurs hautes murailles droites et nues semblables à celles des docks de Londres, qui soudain s'ouvrent par une brèche sur la clarté lumineuse des eaux. Et, si l'on revient le soir par les hauteurs d'Has-keui, c'est le plus admirable effet de soleil couchant sur Stamboul aux allures de féerie. Eyoub et les derviches tourneurs. — Eyoub est admirable dans toutes ses parties. C'est là qu'il faut chercher l'Orient des descriptions enthousiastes, l'Orient des artistes et des poètes, l'Orient coloré, bariolé, superbe. Par un beau jour d'avril, quelle fête de la lumière dans ces rues restées vraiment turques, où la joyeuse verdure des cimetières se mêle à chaque pas, d'une façon si simple, si naturelle, dans une telle harmonie de couleurs et de pensées, avec l'animation, le remuement, l'activité des vivants ! Au bavardage des petites boutiques en plein vent, où les femmes turques achètent des confitures, des amandes, des
EYOUB. AVHNUE DU CIMETIERE. — CL. L. DE LAI SaY