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L OK-MEIDAN ET GALATA. — CL. L. DE LAUNAY

ei. 18, page 160.

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se laisser conduire au hasard sur la lagune. Ces deux lacs qui se rencontrent à angle droit apparaissent bordés, dans toute leur longueur, de villes en amphithéâtre ; et, des deux côtés de la mer calme et bleue comme un lac, les deux rivages restent toujours en vue, se montrent fleuris, verdoyants et lumineux.

La traversée que j'ai faite le plus souvent est celle de Kadi-keui. En vingt minutes, on est rendu à cette petite ville de plaisance, où bien des commerçants et des fonctionnaires européens de Constantinople viennent le soir se réfugier à la campagne après le tumulte de la journée, comme on va de Paris à Auteuil ou à Colombes. Ce court trajet, fait à différentes heures du jour, en des saisons diverses, sous des ciels changeants, permet à lui seul devoir le panorama de Constantinople sous mille aspects incessamment modifiés par les jeux de la ^lumière.

Quels beaux effets de clarté matinale quand toute la pointe du Serai, toutes les blancheurs de Sainte- Sophie et de l'Ahmédié s'éclairent dans la lumière intense! Le Bosphore est sillonné de barques, de bateaux, de vapeurs de toutes formes et de toutes grandeurs, auxquels de blancs troupeaux demouettes font souvent cortège avec des cris stridents.

Et parfois, le soir, au retour, quels étranges effets de fumée à la Manchester sur Stamboul à contrejour : les hauts minarets profilés en noir, les coupoles des mosquées apparaissant seules en silhouette à une hauteur démesurée, sur une colline qui semble vidée de ses maisons disparues dans la brume, au-dessus de l'eau sur laquelle remuent ou flottent les grosses masses noires des navires!... Dans un nombre d'années que je voudrais espérer un peu

long, mais qui est fatalement limité par un^ échéance inévitable, les Turcs ayant disparu de Constantinople, ou ayant été prussiiiés, on aura ici, en effet, un Liverpool ou un Swansea, à côté de l'immense bassin houiller d'Héraclée, avec des cheminées au lieu de minarets et des ateliers bruyants de forgeurs de fer au lieu des placides mosquées. Que le Dieu des chrétiens protège à Stamboul la survivance de son confrère et concurrent Allah!...

Scutari. — L'excursion de Scutari est une de celles qu'un étranger ne manque guère de faire, au moins pour aller voir le grand cimetière et les derviches hurleurs.

Scutari, le prolongement asiatique de Constantinople, en forme aujourd'hui comme un grand faubourg que des services de bateaux à vapeur constants mettent à moins d'une demi-heure de Stamboul (V. pi. 19). Le caractère en est toutefois un peu différent. Les rues de Scutari ont, comparées à celles de Constantinople, l'attrait d'un faubourg provincial au sortir d'une grande ville bruyante et afîairée. Au mois de mai, ce ne sont que glycines aux fleurs violettes, arbres fruitiers ou faux ébéniers aux fleurs roses, mimosas aux fleurs jaunes passant pardessus quelque mur, dont les baies grillagées laissent apercevoir un fouillis de verdure sur des tombes.

En montant vers les derviches hurleurs qui sont une des attractions cataloguées de Scutari, on passe devant le turbé de Gulnouch Sultane, qui est charmant, comme la plupart de ces turbés, que ce soit à Stamboul, à Eyoub, à Scutari, ou à Brousse. C'est une petite enceinte ronde, entourée d'une grille à jour et pleine de beaux arbres dorés par la lumière.

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Au milieu de cette joie verdoyante et fleurie, quelques pierres blanches ou bleues marquent des tombeaux. Une autre jolie petite mosquée couverte de faïences bleues à l'intérieur, la Tchinli-Djami est tout en haut de la ville.

La comédie des derviches hurleurs vaut-elle bien le temps que Ton y passe? Je l'ai revue deux fois à vingt ans de distance. D'une expérience à l'autre, — est-ce ma foi qui avait baissé, sont-ce les derviches qui avaient changé ? — j'ai trouvé un singulier progrès du cabotinage, une fâcheuse diminution de l'enthousiasme fanatique. A mon second passage, en 1905, il y avait peut-être là cent étrangers payant leur entrée, contre vingt-cinq ou trente Turcs. J'ai été frappé alors de voir à quel point ces derviches restaient maîtres d'eux au milieu de cet exercice de gymnastique énergique. L'un d'entre eux même, un gros énorme, qui semblait travailler à se faire maigrir, était particulièrement amusant avec ses contorsions de mitron exaspéré. Évidemment, dans cette cérémonie baroque répétée à heure fixe, comme un spectacle, en présence de chrétiens payants, on est tenté de croire à une pantomime de bateleurs...

Et pourtant, qui sait? L'âme de ces asiatiques est tellement différente de la nôtre. Ils ont un tel mépris pour nous. Peut-être, quand ils font leurs prières devant nous, ignorent-ils totalement notre présence, comme ces grandes dames du xviii» siècle qui sortaient du bain, sans prendre garde à la présence de leur laquais plus qu'à celle d'un meuble ou d'un animal domestique. Comme, en pareil cas, il vaut toujours mieux être dupe que trop sceptique, ce sont mes plus anciennes notes que je reproduis.

Une salle carrée aux murailles couvertes de

petits cadres accrochés en désordre à la muraille, des pancartes avec des lettres turques, un pêle-mêle singulier de bric-à-brac exposé, d'armes, d'oeufs d'autruche; des galeries à colonnes pour le public; voilà le décor... Les derviches hurleurs sont sept ou huit. Ils ont une grande robe noire, nouée par iune corde à la taille, la plupart noire, quelquesuns rouge. Les uns portent un turban noir et blanc, les autres une sorte de grand bonnet persan. Un chef les dirige et ils commencent par appeler dix ou douze fois de suite quelque chose qui ressemble à « Allah, Samullah, Laballah! » Ils font cela en criant très fort par moments et, brusquement, leur chant s'interrompt pour se continuer à voix basse : ce qui produit des effets burlesques analogues à ceux qu'emploie volontiers l'opérette. En même temps, ils se prosternent constamment le front à terre et se relèvent. Les mouvements sont encore d'une extrême lenteur. Beaucoup ont le sourire aux lèvres, comme s'ils se moquaient d'eux-mêmes ou de nous : un surtout jeune et très pâle, une figure de poitrinaire encadrée d'une longue barbe noire, qui a quelque chose de bien étrange avec ses yeux brillants d'une joie intérieure.

Ils se groupent à six ou sept dans un coin de la salle; ils chantent une longue, interminable litanie, qui ne paraît se composer que du seul mot Allah et ils inclinent le corps en avant, à droite, à gauche...

Puis le chef s'accroupit sur un tapis devant sa niche; à sa droite, deux autres assis; à sa gauche, un grand, debout, en bonnet persan, dit les prières devant le mur couvert d'armes bizarres, de fouets, de tableaux. En face de lui, sur une rangée, cinq

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ou six sont également accroupis. D'autres derviches, placés dans divers coins, chantent un long chant monotone et, tout le temps, sans désemparer, les six derviches de front (on se demande comment ils y résistent), en poussant un éternel « allah il allah », s'inclinent, se redressent, s'inclinent encore. A chaque instant, il en vient d'autres les rejoindre... Ils n'ont plus du tout l'air de plaisanter maintenant. Tout autour de la salle, les Turcs, assis sous la galerie, paraissent aussi prendre la chose fort au sérieux. Leurs corps suivent les mouvements de ceux des derviches, s'inclinent à droite, à gauche, en cadence...

Les derviches sont toujours de front contre le mur de gauche; ils disent sans cesser trois mots, toujours les mêmes, qui sonnent à l'oreille comme le han du vanneur ou du boulanger :i-ok-buk... i-okbuk... i-ok-buk; et, successivement, se prosternent à droite, à gauche, à droite, à gauche, vite, vite, vite... I-ok-buk... I-ok-buk... En même temps, devant eux et se faisant face, sont venus s'accroupir sur le tapis deux derviches, dont l'un a une sorte de chemise de nuit, psalmodiant quelque chose qui ressemble un peu à la lecture de nos évangiles dans la semaine sainte... I-ok-buk... I-ok-buk... Des spectateurs ont revêtu une robe et sont entrés se joindre à eux; toute la foule tourne la tête à droite, à gauche, s'incline, se redresse. On a envie d'en faire autant; on commence à sentir un peu de vertige; il y a déjà plus d'une heure et demie qu'ils s'agitent et la cérémonie commence à peine. Maintenant, on a apporté aux derviches du fond des bonnets blancs qu'ils ont rais sur leur tête; les deux psalmodieurs face à face continuent toujours en

chantant aussi fort qu'ils peuvent, etles mouvements des derviches à bonnet blanc deviennent frénétiques. A droite, à gauche, à droite, à gauche, ils se prosternent en chantant toujours : « la -il allah... la-il allah, la-il allah. » C'est étrange que leurs corps De se brisent pas; je compte quarante prosternements par minute...; « la-il allah, il allah > vociféré toujours; et les autres qui psalmodient, les douze ou treize derviches de front se prosternant, se redressant sans interruption, tous les assistants dont les corps suivent le mouvement, dont les têtes s'ébranlent. On se sent le cœur pâmé rien que d'imaginer la souffrance qu'ils s'imposent par une sorte de folie mystique. Ils sont là s'agitant dans ce mouvement frénétique; ils ne doivent plus penser à rien, ils doivent être plongés dans le néant du vertige. Leur cœur a dû cesser de battre comme dans une glissade folle, une valse trop rapide, le galop d'un cheval emporté. Ils doivent être perdus dans l'anéantissement d'un nirvana analogue à celui que poursuivent par d'autres moyens les Hindous!... Non, ce n'est pas une comédie qu'ils nous donnent là. Ils s'inquiètent bien de nous, pauvres étrangers, chiens de chrétiens. Ils font aujourd'hui ce que faisait le fondateur de leur secte en l'an 1200; ils s'imaginent adorer Dieu... « la-il allah, il allah... la-il allah, il allah... »; quarante prosternements par minute. Je regarde mon poitrinaire ; il n'a plus son sourire aux lèvres, il est encore plus pâle. Combien, après des prières pareilles, ont dû être transportés tout droit dans la mort!... Voilà une demi-heure, trois quarts d'heure, une heure que cela dure à cette vitesse. Cela donne l'impression d'une folie vertigineuse à un degré que les

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descriptions ne permettent guère de concevoir... Et la psalmodie se poursuit toujours. Les derviches commencent à haleter, mais ils n'arrêtent pas. Ce ne sont plus maintenant que des cris qui s'échappent de leur bouche, des cris de fauve, toujours rythmés, en même temps qu'ils se prosternent à droite, à gauche, quarante fois par minute. D'un coup de pied, d'un battement de main, l'un marque la mesure. Certains sont devenus hideux, la tête convulsée tournant comme une boule mal équilibrée dans tous les sens... « Hou hou... hou!... » Ils se redressent enfin, mais ils n'arrêtent pas pour cela; ils sautent sur place, hochant et baissant la tête, comme des magots chinois, avec une rapidité folle; ils ont repris un peu de souffle et les prosternements recommencent. Cela pendant près d'une keure et demie. Quelques-uns lâchent prise; mais c'est singulier : après une semblable orgie, ils ne sortent pas en titubant comme des hommes ivres; endurcis par un long entraînement, ils semblent, au contraire, presque calmes. Et les autres continuent : « la-il allah, la-il allah... » Enfin, c'est fini, tous se redressent... Et, dans l'enceinte, on apporte des enfants, des bébés de quelques semaines, des fillettes de dix, douze ans. Tous, successivement, on les étend parterre à plat ventre, même les bébés; et le chef des derviches monte sur eux tout debout pour dire une prière. Les bébés pleurent; mais l'éternel chant couvre leur voix. Cette foule turque a assisté à cela comme à une cérémonie religieuse; ces enfants et leurs mères croient avoir fait un acte méritoire en se mettant sous les pieds du derviche, comme d'autres en se jetant sous le char de Jagernaut. On sort de là la tête troublée et

avec une singulière opinion de l'espèce humaine...

Quand on se retrouve à l'air libre, on est heureux de gagner le calme apaisant du grand cimetière de Scutari. Ce cimetière estimmense; sur des kilomètres de long, il couvre une montagne entière de ses cyprès et de ses tombes en désordre (V. pi. 20). Chez les musulmans, on ne connaît pas notre aSreux marchandage de concessions, où le mort n'est qu'un locataire, vite expulsé comme encombrant. Toutes les tombes sont perpétuelles et la ville des morts est bientôt plus grande que celle des vivants : celle-ci surtout où, le plus possible, les Turcs de Constantinople se font enterrer en terre d'Asie. Mais cette perpétuité contribue sans doute, avec le fatalisme musulman, à l'air d'abandon que prennent ces cimetières dont les morts sont trop anciens pour s'imposer au culte affectueux de descendants qui les ignorent. Les disparus y subissent vite et très visiblement cette seconde mort plus complète, plus définitive que la première, qui est celle de l'oubli.

Le cimetière de Scutari est une merveilleuse forêt de cyprès qui s'étend au loin, percée de chemins ombreux, tantôt dominant la mer et découvrant des aperçus sur la nappe claire du Bosphore, tantôt sombre et mystérieuse avec des demi-teintes claires qui dessinent la colonnade des troncs, et des blancs plus marqués sur toutes ces pierres tombales, ou ces colonnes inclinées en tous sens, comme lassées, déjetées par le travail lent des pluies et finissant par s'écrouler dans l'herbe pour y disparaître.

On y est absolument seul et, à diverses reprises, nous nous asseyons sur quelque tombe pour esquisser un croquis, jusqu'à l'heure où la faim nous

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