‹ La Turquie que l'on voitChapitre 17 sur 26 · SCUTARI. RUE ALLAN-; A LA TCIIINLI DJAMI · texte numérisé non relu

SCUTARI. RUE ALLAN-; A LA TCIIINLI DJAMI

EMBARCADERE DE SCUTAR.. — CL. L. DE LAUNAY.

La Turquie que Ton voit.

PI. 19, page 16S.

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chasse vers les hôtels européens de Haïdar Pacha.

Au-dessus de Scutari, on peut encore monter à cheval au mont Boulgourlou (Tchamlidja). La montée a peu d'intérêt; mais la vue d'en haut est superbe : tout le Bosphore comme un lac, Constantinople en perspective, la mer de Marmara, et, en sens inverse, par derrière, les profondeurs de l'Asie mystérieuse avec une grande route blanche qui s'y enfonce tentatrice vers tout l'inconnu...

Cependant, lorsqu'on ne tient pas essentiellement aux vues tellement vastes qu'elles ressemblent à une carte de géographie, on a peut-être des effets plus jolis et des tableaux mieux composés, avec des premiers plans, en restant à mi-hauteur, sur la route de voiture de Beylerbey, au-dessus de la grande rivière bleue du Bosphore qui s'enfonce de plan en plan, entre ses collines plantées de maisons roses.

Fanaraki. — Un autre jour, nous allons en caïque, de Kadi-keui à Fanaraki. Fanaraki, où se trouvait autrefois un temple de Vénus, est aujourd'hui un lieu de promenade pour les belles dames de Scutari, d'Haïdar-Pacha ou de Kadi-keui. Elles viennent là faire leur tour du lac, lentement, dans une série de coupés qui se suivent, où il n'y a jamais un homme et dont les plus élégants sont escortés d'un eunuque nègre. En même temps, d'autres femmes turques, accroupies sur des matelas posés sur l'herbe, les regardent passer en fumant des cigarettes. Les femmes de Constantinople ne craignent pas du tout de se laisser voir. Elles ont, suivant l'expression de Loti, soulevé le voile d'enchantement qui les enfermait dans son prestige en leur dissimulant le monde réel. Il y a loin d'elles à

ces larves informes que l'on rencontre dans les provinces, enveloppées d'un sac de bure jaune et qui, à la rencontre d'un passant, commencent par aller se coller face au mur le plus voisin. Celles d'ici ont simplement une mousseline blanche autour de la tête et sur le menton, comme une cornette de religieuse, quelquefois même rien; elles nous regardent, elles plaisantent, d'ailleurs toujours fardées, les yeux allongés à l'antimoine, les lèvres rougies, l'air de filles.

Celles qui sont assises ont généralement déposé leurs pantoufles auprès d'elles sur le matelas, sans lequel une Turque ne voyage pas et où elle reste ainsi des heures entières immobile. Celles qui marchent sont vêtues, sous le voile blanc qui leur enveloppe tout le corps en même temps que la tête, d'une sorte de robe de chambre sans taille et sans corset. Comme elles sont d'ordinaire assez épaisses et qu'elles marchent en pantoufles, leur aspect est tout à fait disgracieux. Même par les temps les plus sombres, elles portent toujours leur ombrelle ouverte, c'est une habitude; et elles cheminent en traînant les pieds avec une sage lenteur...

En même temps que les élégants coupés, on voit arriver à ce Ranelagh asiatique de grands chars traînés par deux bœufs à la mode antique, où des vingtaines de femmes babillent et rient comme une volière d'oiseaux.

Le Bosphore. — Un autre jour, nous suivons le Bosphore dans la direction de la Mer Noire en nous arrêtant d'escale en escale, comme sur un lac de Suisse ou d'Italie, ou, pour prendre une comparaison plus proche, comme sur la Seine entre Paris et Saint-Cloud. La course est jolie, mais,

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comme toutes les navigations du même genre, paraît bientôt monotone.

Voici Dolma-Bagtché, qu'habitait Abd-ul-Asiz, le dernier sultan suicidé par un concurrent ; puis Tchéragan, où fut enfermé comme fou Mourad V, son successeur... Il n'est guère de palais, de pointe, d'îlot sur le Bosphore qui n'ait ainsi, un jour, servi de lieu d'internement ou d'exil à quelque souverain détrôné, à quelque ministre en disgrâce... Plus loin, voici les Eaux Douces d'Asie, où habita l'impératrice Eugénie se rendant à l'inauguration du canal de Suez...

A côté de nous nagent des bandes de marsouins passant l'un sur l'autre et sautant à moitié de l'eau comme de grandes roues noires toujours tournantes.

Au printemps, toutes ces côtes sont d'un ravissant coloris, avec le mélange des arbres verts très foncés, des pêchers aux fleurs roses et des maisons de bois, tantôt brunes, tantôt peintes en vert, mêlées de quelques façades blanches éclatantes...

Des deux côtés du Bosphore, nous apercevons maintenant deux grosses tours avec des chaînes de remparts crénelés... C'est ici Rouméli-Hissar et là Anatoli-Hissar (V. pi. 21). Rouméli-Hissar, où nous abordons, est une petite ville aux maisons basses, brunes, bleues ou blanches, entassées et serrées le long de la côte. On voit, sous les toits de tuile bruns, dans l'étage en surplomb qui finit toutes ces maisons turques, les taches vertes des contrevents, les trous noirs des fenêtres ouvertes et, sous la façade en avancée, de larges pans d'ombre, sur lesquels glissent les silhouettes colorées et claires des passants; au-devant, des bateaux noirs à l'escale; par derrière, la côte assez raide, contre laquelle les

maisons sont accolées dans une rue étroite, qui, couleur à part, fait penser à certains villages du lac de Lugano. La côte est grise et verte, coupée de cyprès sombres, sur laquelle escaladent deux lignes de remparts allant d'une tour sur le rivage à une autre grosse tour en silhouette sur le ciel. Le tableau se compose bien et ses aspects changeants le font vivre, quand, s'éloignant, on contourne la pointe, en regardant s'allonger le cordon des maisons du rivage et grandir sur le ciel les silhouettes des deux tours.

C'est à peu près ici que Darius établit, dit-on, son pont de bateaux, lors de son expédition contre les Scythes. C'est ici aussi que campa Mohammed II sur la rive européenne en 1452.

Ce château de Rouméli-Hissar a joué un rôle important dans les préliminaires de la prise de Constantinople. Quand Mohammed II fut monté sur le trône en 1451 après la mort de son père, il voulut construire, en ce point, une forteresse pour assurer à ses troupes le libre passage entre ses deux possessions d'Anatolie et de Roumélie. Sans s'arrêter aux vaines défenses de Constantin Dragacès, il mit à l'ouvrage 2 000 maçons et 4 000 manœuvres, en même temps qu'il faisait réparer, sur la rive asiatique, Anatoli-Hissar. En travaillant nuit et jour, on eut fini le fort en quatre mois, et on l'arma d'une façon formidable pour l'époque (1452), On y installa le premier canon fondu par le traître hongrois Urbain. Le canon fit ses débuts en tirant sur un vaisseau vénitien qui voulait forcer le Bosphore et le coula à la grande joie du Sultan. Peu après, c'est de là que Mohammed se rendit à Andrinople pour préparer le siège de Constantinople.

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Plus loin, voici une série de stations d'été élégantes. AYéni-keui, nous visitons le parc du viceroi d'Egypte, un parc un peu abandonné comme beaucoup de choses en Turquie, mais placé dans une situation superbe sur cette Côte d'Azur que forme le Bosphore.

Thérapia (guérison), qui s'appelait autrefois Pharmakia (poison), est une petite ville grecque, dont l'origine remonte, paraît-il, à la légende de Médée, mais qui est surtout connue comme séjour d'été des diplomates. Là se trouvent les palais d'été des ambassades de France, d'Angleterre, d'Italie, etc. Le palais de France, donné en 1807 par le Sultan Sélim, a de beaux arbres sur des jardins en terrasse, avec une vue merveilleuse sur les deux rives d'Europe et d'Asie.

Sur la même rive, Bouyouk-Déré est également une station de plaisance où se trouve l'ambassade de Russie. C'est de là que l'on part pour l'excursion de la forêt de Belgrade et celle de la vallée des Roses, aux sources abondantes et ombreuses.

Au delà de Bouyouk-Déré, les côtes, plus basses et plus nues, sont à peu près désertes avec de grandes coulées de roches volcaniques. Nous y sommes passés un soir par un effet de couchant superbe et tragique, avec des reflets jaunes ou rouge violacé tachetant à la Besnard une mer d'encre : des clartés bleu gris passant au jaune dans le bas du ciel sous des nuages très noirs, (;tc... La sortie sur la mer Noire est particulièrement belle dans sa grandeur sévère, qui contraste avec l'aspect riant et la coquetterie claire des rives voisines de Constantinople. Les falaises volcaniques, dont les tons oscillent dans la gamme des gris plus ou moins

bleutés ou violacés, se détachaient en sombre ce soir-là sur les deux clartés de la mer aux reflets pourpres et du ciel, coupé de nuages alternativement noirs, gorge de pigeon ou incandescents.

Ile des Princes. — En sens inverse de la course du Bosphore, l'excursion classique aux Iles des Princes est d'un intérêt médiocre. Ce qu'elle offre de plus plaisant, ce sont les deux panoramas de Constantinople à l'arrivée et au départ. Mais il suffit de traverser à Kadi-keui pour les voir. Les petites îles où l'on touche jouent à la Corniche ou au golfe de Naples sans les égaler; elles sont assez basses et nues, avec des maisons blanches ultracivilisées. Ce sont de ces endroits où l'on peut se plaire infiniment, comme sur une de nos plages françaises, quand on y séjourne, mais qu'il n'est pas nécessaire d'aller voir au bout de l'Europe, alors que nous avons beaucoup mieux dans notre pays. Cependant, les îles des Princes, qui sont des îles grecques, ont, là où les Européens ne les ont pas trop envahies, des coins qui m'ont amusé par la façon dont ils me rappelaient mes chers Grecs des îles, mes « Grecs de Turquie » et tout ce qu'il y a d'aimable dans leur pays. En outre, les souvenirs historiques y abondent.

A cet égard, ce» îles sont surtout connaes pour avoir servi je ne sais combien de fois de lieux de déportation et d'exil aux princes détrônés : par exemple, à l'impératrice Irène détrônée par Nicéphore au moment où elle projetait de s'unir à Charlemagne, ou encore à la pauvre Théophano qui, après avoir aidé son amant Jean Tzimiscès à devenir empereur, se vit noblement sacrifiée par lui aux exigences du patriarche et de la morale.

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C'est par là seulement que nous connaissons Halki, Antigoni, Prinkipo; et, de ce passé, nous ne trouvons pour ainsi dire plus une trace. A Prinkipo, ce qu'on voit, ce sont des hôtels de plage à la mode, des processions de voitures, de chevaux et d'ânes. Nous y sommes venus un jour de fête grecque où toute la population des environs était accourue en pèlerinage au couvent de Saint- Georges, qui se dresse sur la principale hauteur de l'île. Quand on a quelque temps respiré l'atmosphère d'espionnage et de délation, avec le relent de Turquie hostile et méchante, qui est propre à Constantinople, c'est un plaisir d'entendre parler grec tout autour de soi. Cette montée a de jolis coins où, à travers les pins, on plonge de haut sur la mer semée d'îles et bordée de côtes, mais de ces coins que l'on trouve tout naturel de rencontrer dans l'Esterel. Au sommet, se trouve une porte surmontée d'un Saint-Georges en cuivre, dont les Grecs, en passant, baisent dévotement un coin quelconque, celui qui se trouve le plus à leur portée : généralement le dragon qui a l'avantage d'être en bas.

Constantinople officielle et moderne

Le Selamlik

Le vieux Serai — Le Musée des Janissaires

Nos courses dans Constantinople nous ont montré déjà une ville antique, une ville byzantine, une ville turque. Nous avons pu cependant faire abstraction de la ville moderne et ofTicielle, comme s'il n'existait à Constantinople ni café-concert à gramophone

assourdissant, ni cinéma, ni Péra-Palace, ni ministères, ni sultan. Il est cependant impossible de pousser cette abstraction jusqu'au bout et, si l'on revenait sans avoir au moins une fois visité les palais du Gouvernement, le vieux Serai, Dolma- Bagtché, et perdu quelques heures au Sélamlik, on se perdrait de réputation vis-à-vis de ses amis. Tout le monde n'a pas vu Roustem-Pacha, le Tour des Murailles, l'aqueduc de Valens, la colonne de Marcien, ou les grappes de glycines et les pêchers en fleurs passant par-dessus quelques vieux murs de Stamboul. Mais tout le monde est forcé d'avoir admiré les vitrines poudreuses, les vieilles pendules à musique et les meubles du faubourg Saint-Antoine entassés dans le palais et d'avoir médité sur le masque blafard d'Abd-ul-Hamid... Il faut donc nous résigner. Inclinons-nous!

Si le peuple turc a des qualités et surtout s'il constitue, dans un paysage oriental, avec ses plantations de minarets et de cyprès, ses maisons de bois, ses cimetières aux pierres tombales en désordre, un élément précieux de pittoresque, la Turquie officielle, que nous abordons maintenant, est odieuse ; et, surtout quand on s'est trouvé quelque temps en contact forcé avec elle, dans les provinces, où le vernis européen est plus écaillé, où le fonds de sauvagerie innée s'étale davantage, quand on a dû subir quelque temps ce mélange d'hypocrisie, de corruption, de bassesse féline et d'inertie ; quand on a passé des heures à parlementer avec un moudir ou un caimakam pour ne pas obtenir la chose la plus simple, la plus élémentaire, comme l'autorisation de voyager à peu près librement à travers la campagne; quand on s'est

La Turquie que l'oa voit.

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heurté à des gens qui, sous prétexte de confondre dynamos avec dynamite, s'opposent à l'introduction de la lumière électrique; quand on a pataugé dans cette paralysie sénile, qui, depuis cinq cents ans, n'a réussi qu'à détruire, on évite, avec un soin scrupuleux, la racaille des gens à redingote boutonnée et à fez, renégats de toutes les nations, parlant français et professant la philanthropie, qui peuplent les ministères de Constantinople. Vieux Turcs ou jeunes Turcs, Comité Union et Progrès ou séides d'Abd-ul-Hamid, c'est tout un; et il faut vraiment l'ignorance extraordinaire où l'on est en Occident des choses de l'Orient pour que les diplomaties aient pu prendre au sérieux cet étalage de rites parlementaires, et de canons de bois sur des remparts en carton-pâte, pour qu'on ait eu l'idée de traiter la Turquie comme un pays civilisé ou civilisable, pour qu'on ait cru à cette accumulation de mensonges éhontés qui représentent la parole turque, pour qu'on ait conçu quelque illusion, à Paris ou à Londres, sur la révolution de 1909, et pris pour un équivalent de notre Révolution Française ce pronunciamento, cette conspiration de palais, aboutissant à un simple déplacement de « l'assiette au beurre ». Les événements ont suffisamment prouvé quel était le degré d'honnêteté et de capacité de tous ces hommes modernes, Albanais, Levantins, Arméniens, etc., décorés du nom d'Ottomans !^..

1. Type de la dépêche officielle de Constantinople, annonçant les défaites successives de la guerre de 1912-1913 : « Nos braves troupes attaquées par l'ennemi ont été partout victorieuses. Conformément à un plan arrêté d'avance, elle» se sont le soir retirées en bon ordre... >

Depuis ma dernière visite à Constantinople qui ne remonte pas très loin, on a chang-é quatre ou cinq fois de gouvernement. Je n'essaye cependant pas de moderniser la cérémonie du Sélamlik telle que je l'ai vue pour la dernière fois en 1905, au temps du Sultan Abd-ul-Hamid. Il y a quelque intérêt historique à présenter, dans son apparence réelle, ce couard sanglant, ce sultan massacreur qui, en plein xix« siècle, a fait revivre, par affolement de peur, plus encore que par férocité ou par bêtise, les temps les plus honteux des bas Césars Romains.

On sait que le Sélamlik est la visite obligatoire à la mosquée faite par le Sultan le vendredi et dans laquelle il doit montrer à son peuple fidèle qu'il continue à exister, qu'on ne l'a pas encore suicidé avec un lacet de soie, ou une tasse de mauvais café, interné comme fou dans un palais sur le Bosphore, ou déporté à Salonique. Jadis, c'était l'occasion d'un grand déploiement de costumes et le Sultan à cheval pouvait avoir grand air. Sous Abd-ul-Hamid, on va voir exactement à quoi cela se bornait.

Le Sultan étant réfugié à Yldiz-Kiosk dans le tremblement et l'épouvante sous la garde de ses fidèles Albanais, qui sont, par parenthèse, le peuple le plus sauvage de la Turquie, il s'agissait uniquement pour lui de traverser une rue en se cachant le plus possible, afin de gagner une petite mosquée voisine.

Pour assister à cette promenade qui durait exactement de une heure à une heure vingt, on devait commencer par arriver une heure et demie d'avance, ainsi que pour une réception d'académicien sous

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la Coupole... Nous voici donc rendus et admis après un examen minutieux. On nous enlève nos ombrelles, nos appareils photographiques, nos lorgnettes, etc. ; et on nous parque sur une terrasse, au milieu d'une étonnante nuée de mouchards et d'agents en bourgeois, entre de véritables corps de troupe déployés pour parer à toutes les éventualités d'une démarche aussi scabreuse, aussi hardie, aussi aventurée que cette promenade de quelques pas. D'abord, au bas du mur, un double rang de soldats albanais; en haut, deux rangs de policiers encadrant notre rang d'étrangers, l'un devant, l'autre derrière, surveillant tous les mouvements, prêts à bondir dès qu'on met la main à sa poche pour en tirer son mouchoir, empêchant tout accès à la balustrade, trop proche du passage du Sultan : juste ce qu'il faut pour donner à un Français le désir, sinon de commettre lui-même un attentat, au moins d'en voir commettre un au nez de toute cette police insupportable!

Puis la parade du cirque commence. Première entrée de clowns, dressés par M. Loyal (pas en liberté) : une vingtaine de voitures de sable arrivent au galop ; chacune d'elles vide son contenu et l'on couvre, en un instant, de sable, la montée boueuse, sur laquelle vont se faire les manœuvres. Alors on entend la musique militaire jouer un petit air de cinq à six mesures, qu'elle va ensuite répéter indéfiniment et l'on voit arriver, les uns après les autres, les régiments, se suivant et tournant en rond comme à l'hippodrome : tout ce qu'il y a en Turquie de soldats à peu près vêtus, possédant des souliers, équipés et manœuvrant à la prussienne, de quoi faire illusion aux étrangers sur l'organisa-

tion merveilleuse de l'armée germano-turque ; des espèces de zouaves à turbans verts, des fantassins pareils à une landwehr coifïée d'un fez et, dans le fond, des cavaliers à fanion rouge. Tout cela défile devant le public, tourne à droite ou à gauche et va se placer de manière à occuper entièrement ce qu'il peut y avoir d'avenues d'accès en tous sens. Avec cela, des officiers, des généraux, qui, vus à distance, ont assez bon air, beaucoup pourtant vieux, ventrus, avec des nez dignes de Cyrano, et des lunettes.

Puis descendent du palais des coupés fermés, dans lesquels on aperçoit des paquets d'étofïe rose, blanche, bleue, qui sont les femmes du Sultan, quelques-unes en voiles très transparents, certaines, affîrrae-t-on, très européennes et même très parisiennes; derrière chaque voiture, les deux eunuques, des noirs indéfiniment longs et dégingandés, les mains tombant au-dessous du genou, comme celles des singes, le corps décarcassé, monté en fil d'archal et semblant fléchir du genou à chaque pas, grotesques dans leur redingote noire indéfinie, avec leur fez rouge qui complète leur tournure de chimpanzés habillés pour un travail de saltimbanques. Les voitures arrivent dans la cour de la mosquée. On les dételle ; mais les femmes ne descendent pas !...

Puis, par le même chemin, défilent deux longs rangs de généraux bleus à épaulettes d'or qui s'engoufïrent à leur tour dans la cour de la mosquée. A distance, ils auraient presque l'air d'européens; mais il faut voir porter, à côté de leurs rangs chamarrés, des sacs de nuit élimés, de vieilles valises trouées, des boîtes à chapeau, dans lesquelles sont

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leurs décorations et leurs insignes, pour se rendre compte de ce que recouvre cette apparence européenne, sous laquelle subsiste toujours l'enfant vicieux et baroque, amateur de livres pornographiques, de femmes grasses, de confitures au miel et de pendules à musique, qui reste au fond de ces hommes élevés dans nos écoles européennes..

Enfin, après un très long intermède pendant lequel toute la police s'est mise en branle, on voit descendre une Victoria découverte, attelée de deux beaux chevaux, au fond de laquelle se cache, sous la capote à demi relevée, Abd-ul-Hamid en uniforme brun et en fez, avec, en face de lui. un général bleu. La voiture descend environ 200 mètres au milieu de toutes ces troupes. Le Sultan a, comme sur ses portraits, l'air à la fois afïaissé et regardant beaucoup par en dessous, un type juif très prononcé qui tient, paraît-il, à sa mère, un grand nez entre deux yeux très noirs, la figure plutôt intelligente. Il arrive dans la cour, il entre dans la mosquée, sans même qu'aucun touriste se découvre ou que personne esquisse un geste de salut quelconque sur son passage... Quand il a disparu, la police et l'armée semblent faire ouf! et tout le monde se débande un moment. La cérémonie dans la mosquée dure vingt minutes. Au bout de dix, les régiments repartent, toujours sur le même air de fanfare, qui semble constituer toute la musique militaire turque ; il en reste seulement assez pour bien garder les abords. La police reprend ses places. On mène à la mosquée une petite voiture basse à deux chevaux, une sorte de Victoria dont le devant est fermé par un grand tablier de cuir et la capote baissée. Quand le Sultan sort, on enlève

rapidement le tablier, on ouvre un instant la capote. Il entre et s'asseoit. On le recouvre : apparemment parce qu'il s'imagine, comme un enfant, être ainsi mieux à l'abri des attentats. Et il part alors seul, conduisant lui-même ses chevaux, tandis que ses trente généraux bleus et or, bedonnants et encombrés de leurs sabres, courent derrière lui comme des larbins. En passant, il adresse à quelques personnes du monde diplomatique un vague sourire. Puis les femmes remontent par le même chemin. Une bousculade de voitures vient chercher les invités et l'on s'en va. satisfait de respirer un air qui n'ait pas passé par la poitrine de vingt espions.

Quand on vient de voir cette Turquie de la décadence et de la défaite, cette Turquie » de la réforme », il est curieux d'aller voir, comme contraste, au Musée des Janissaires, la Turquie ofïicielle d'autrefois, la Turquie victorieuse et puissante, devant laquelle tremblait l'Europe, avec laquelle nos rois négociaient des alliances, la Turquie des mamamouchis enturbannés, qui a passé par les éclats de rire de Molière, pour finir par les exécutions sanglantes de 1826, mais qui, avant d'aboutir au Bourgeois gentilhomme et à Mahmoud II, avait commencé par Mohammed II le Conquérant.

J'extrais d'abord, d'une vieille correspondance, le récit d'une réception devant le Sultan à une époque qui n'est pourtant pas bien éloignée de nous, à la fm du xviip siècle^

1. La correspondance inédite d'ArousTE Maredx dont je publierai prochainement la curieuse partie relative à la Révolution

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Constantinople, 24 avril 1786. — «... J'ai été il y a quelques jours à l'audience que le Grand Seigneur a donnée à l'ambassadeur de Venise. Il n'y a rien de plus injurieux que ces sortes de cérémonies. Je vais t'en donner une petite description et tu verras comme on traite à Constantinople les représentants des souverains. D'abord l'ambassadeur est obligé de se lever au milieu de la nuit pour être au lever du soleil à Constantinople, où il attend fort patiemment dans la rue qu'il plaise au vizir de passer. Après quoi, il suit le vizir jusqu'au serai. Là, autre humiliation. Le vizir entre au divan (c'est la salle où se rend la justice} et l'ambassadeur est obligé de rester debout dans la cour à l'injure du temps sans pouvoir trouver d'autres sièges que quelques pierres que le hasard lui présente. Ensuite de quoi vient un homme du vizir lui annoncer qu'il peut entrer. Alors l'ambassadeur entre avec sa suite et est le seul à qui on fasse la grâce de donner un tabouret pour s'asseoir. On plaide devant lui quelques causes, auxquelles il ne fait pas plus d'attention qu'on n'en fait à lui. Ensuite de quoi, le vizir écrit une lettre au Grand Seigneur, dans laquelle il lui annonce que le divan est fini et qu'il lui demande la permission de dîner. Le capidgibachi, qui est chargé de cette lettre, la porte dans sa main qu'il tient élevée afin que tout

française. On sait que, sous Louis XIV, la France fut en état d'iiostilité latente avec la Turquie. La cérémonie du Bourgeois gentilhomme est une réponse au séjour d'un envoyé de Turquie à Versailles. Les ambassadeurs de France étaient maltraités ou emprisonnés à Constantinople. Au contraire, au x\iii' siècle, la Turquerie fut à la mode et ses costumes peints par Lancret, Cochin, Parrocel, Lemoyne etc., tinrent une grande place dans l'art rococo.

le monde la voie et chaque individu a soin de se prosterner à la vue de cette lettre. Le Grand Seigneur reçoit la lettre et dit pour toute réponse : t Ainsi soit faiti » Alors le capidgibachi fcette charge est, je crois, à peu près la même que celle de chambellani rapporte la réponse en la tenant de la même manière. Il entre au divan. Le vizir se lève et fait trois ou quatre pas au devant de cette lettre. II la baise et en fait la lecture ; puis il s'asseoit et demande le dîner. Alors on sert le dîner sur trois tables différentes : l'une est pour le vizir et l'ambassadeur ; la seconde est pour le capitan-pacha (qui est le grand amiral) et les principaux personnages de la suite de l'ambassadeur et la troisième pour tous ceux de la suite. Il n'est rien de plus dégoûtant que ces repas; une table ronde de cuivre étamé d'environ trois pieds de diamètre et sans nappe est celle dont on se sert pour manger une multitude innombrable de plats arrangés sans goût et qu'on fait passer tour à tour. Je t'observerai aussi que la coutume chez les Turcs est de manger tout avec les doigts, excepté ce qui est liquide qu'ils mangent avec une cuiller de bois. Ainsi, mon cher ami, juge de l'appétit qu'on doit avoir. Cependant le repas se finit ; on ôte les tables et on apporte la douceur, le café et le parfum. Mais, comme il faut que l'ambassadeur soit toujours humilié, on commence par donner toutes ces choses au vizir et ensuite à l'ambassadeur. Il faut cependant en passer par là. Cette cérémonie faite, on vous chasse du divan comme des chiens en criant : « qchi qchi qchi! » L'ambassadeur sort avec sa suite et attend dans la cour que le vizir sorte du divan pour aller chez le Grand Seigneur. Pendant ce temps, on le

ROr.MEI.I IIISSAR. SUR I.E BOSPHOHE. — CI.. SKBAH KT JOAILLIKR.

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